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TOME II

aux galères, à Marseille, pour un homicide commis dans un accès de colère. Dorléans, presque octogénaire, fit encore des quatrains moraux, des commentaires sur Tacite et la Plante humaine sur le trépas d’Henry -le- Grand , dédié h la reine-mère. Le cardinal Duperron,en parlant de ce dernier livre, dit qu’i/ êtqit écrit très-vicieusement et que i auteur y usait d’une métaphore continuelle de la médecine , que le titre ridicule de Plante humaine lui rappelait le Planto hominem de Diogène. Dorléans mourut a Paris , presque oublié, en 1629 , à Page de quatre-vingt-sept ans.

Quelques-uns de ses ouvrages sont curieux , mais ils annoncent un talent médiocre. La plupart sont des libelles en faveur de la religion catholique contre les protestants. Nous citerons plusieurs Avertissements, dans lesquels Henri IV est nommé fœlidum satanœ stercus, et qui furent brûlés, en 1594, à la croix du Trahoir et sur la place Maubert; — Renaud, poème : c’est une mauvaise imitation de l’Arioste. — Les Ouvertures des Parlements, ouvrage qui fut saisi par ordre de l’avocat du roi, Servin, « et duquel les hommes doctes font « estât, dit P. de l’Estoile, mais qui a esté défendu plus en haine « de l’auteur et de la ligue, que pour autre chose qui y soit ù re- « prendre. »

Dorléans est un assez mauvais écrivain; cependant on trouve dans ses pamphlets, au milieu des écarts d’une imagination déréglée, des traits heureux et une certaine énergie d’expression qui va souvent jusqu’au cynisme. Brantôme le place, parmi les poètes de son temps, après Desportes et Duperron; en revanche, François Hofman le traite de poctcreau, et cette opinion nous semble préférable. Nous terminerons cet article en citant le passage suivant , où de Thou rassemble d’une manière assez heureuse les traits qui pourraient convenir au caractère de Louis Dorléans :

« Louis Dorléans avait une éloquence passable et quelque talent « pour écrire. C’était un de ces petits écrivains h gages, ou infectés « de la contagion de la révolte, qui composaient et publiaient avec « licence des libelles pour fortifier l’esprit de parti. Son Avertisse- « ment aux catholiques anglais est une déclamation fort diffuse qui « fut réfutée par Denis Boutilliers. »

Ch**F* L»

BIBIKB (Guillaume) et BELOT (Jean;.

Né à Blois en 1578, de Michel tlibier, seigneur de Rilly, lieutenant particulier au bailliage présidial de cette ville, il fut, à la suite d’un voyage en Italie, pourvu de la place qu’avait occupé son père, puis devint président et lieutenant-général au même siège.

On lit dans le Journal de Pierre de l’Etoile , à la date de mai 1607 : « Le jeudi 3 de* ce mois, on m’a donné ung nouvel escrit « imprimé qui courait, intitulé Discours au roy, dont on faict auteur « M. Ribier, qui, par icelui, exhorte Sa Majesté de mettre la main à « bon escient à la réformation de l’Église et réunion des deux re- « ligions. Et est ce petit discours libre et bien fait, rempli de beau- « coup de belles autorités et raisons, mais qui auront lieu en papier « seulement, qui est le pis. »

Dans l’assemblée des États-Généraux tenue à Paris en 1614, Guillaume Ribier, membre du tiers-état, fut chargé par les députés de son ordre d’aller présenter une requête au jeune roi Louis XIII et à la reine-mère, Marie de Médicis. 11 s’agissait d’une question de finances : le Conseil-d’Etat, prenant les intérêts du fisc, avait conclu à une augmentation de trente sous sur chaque minot de sel dans les pays de gabelle, et il une contribution de 450,000 livres dans les provinces de Franc-Salé. Les représentants des malheureux contribuables firent d’abord une démarche auprès du président Jeannin qui leur objecta, comme cela se fait toujours en pareil cas, « que les « circonstances ne permettaient pas que le roi amoindrit ses finances « de la somme de 1 ,500,000 fr. » Ribier et ses collègues ne virent plus d’autre ressource que d’aller se jeter à deux genoux devant le roi. Comme ils entraient dans la cour du Louvre, le chancelier de Sillery arriva. Tous coururent à la portière de son carosse. Ribier se présenta à lui , le suivit par un petit escalier, et tous vinrent ensuite. Le chancelier tirant Ribier dans l’embrasure d’une fenêtre lui parla d’abord assez bas , et puis lui dit d’une voix forte : « Vous êtes « lieutenant-général de Rlois et officier du roi; avisez bien ce que « vous direz, et prenez garde à vous. Voulez-vous parler en qualité

« de député? Vous neTêtes plus, car votre pouvoir est expiré par la « présentation de vos cahiers. Si, comme privé, parlez pour votre « bailliage : les autres parleront pour le leur. Le roi n’a pas agréables « vos assemblées qui sont illicites sans sa permission. » Le chancelier s’étant retiré en colère dans le cabinet de la reine, les députés, revenus dans leur chambre , prièrent Ribier de ne pas $0 relâcher, ajoutant qu’ils étaient tous là pour garantir, approuver et avouer tout ce qu’il dirait courageusement pour le bien et service du roi et soulagement du peuple. Quelque temps après on introduisit la députation dans la pièce où le roi et la reine-mère étSient assis , ayant auprès d’eux le chancelier et un assez grand nombre de seigneurs de marque. Ribier, après avoir mis un genou en terre , se releva et parla de manière à faire impression sur les esprits; il obtint non-seulement ce qu’il avait demandé pour son pays , mais encore un brevet de conseiller d’État honoraire. La reine-mère, pendant son exil à Blois, lui donna des marques de son estime et lui proposa d’être son secrétaire des commandements , emploi qu’il eut la modestie ou peut-être la prudence de refuser. Le cardinal de Richelieu, passant par Blois au retour de La Rochelle, proposa à Ribiçr de servir le roi dans ses conseils; mais il préféra rester dans son pays natal, où il exerçait les fonctions de lieutenant-général et président. Gaston de France, duc d’Orléans, prenait souvent ses avis pendant qu’il demeurait à Blois; mais il ne les suivait guère, à en juger par les bévues politiques qu’il 11e cessa de commettre. Ribier était admirablement placé pour recueillir les archives politiques et les pièces justificatives de l’histoire duXVI® siècle. Il avait rassemblé, dans plusieurs portefeuilles, un trèsgrand nombre de lettres et de mémoires relatifs à l’histoire générale depuis 1557 jusqu’en 1560. Ce recueil fut publié en 1666, à Blois, par Michel Belot, son neveu. La famille des Ribier était fort répandue dans tout l’Orléanais, et alliée aux Aleaume, aux Bouvard etaux Belot.

Quelques biographes pensent que Michel Belot, éditeur de Ribier, est le même que Jean Belot , avocat au conseil privé de Louis XIR et ami de plusieurs membres de l’Académie française. Ce Belot était aussi de Blois, et il soutint, contre l’académicien Lachambre, que les ouvrages de science ne devaient point être écrits en langue vulgaire. V Apologie de la langue latine attira à Belot maintes épigrammes , et

Ménage ne l’épargna pas dans la Requête des Dictionnaires. La langue latine, dit-il, était pour jamais perdue

Si le bol avocat Dclot ,

Du barreau le plus grand falot.

N’en eût pris en main la défense Et protégé son innocence.

En quoi, certes, et sa boDté ,

Et son zèle et sa chaHté Se firent d’autant plus paraître

Qu’il n'a l’honneur de la connaître.

Cet ouvrage était déjà très-rare peu de temps après sa publication. On présume que l’auteur, bien inspiré ou bien conseillé, avait racheté la plupart des exemplaires. Belot annonçait un autre ouvrage qui devait avoir pour titre : La France , ou la Monarchie parfaite , et dans lequel il se proposait de donner à ses idées tout le développement que leur importance semblait mériter. Les Mémoires de Guillaume

Ribier , publiés par Belot, sont précédés d’une épitre dédicatoire à

* ^ Colbert et d’un éloge de l’auteur.

Nous y apprenons què Ribier s’était retiré dans une maison de campagne qu’il avait fait bâtir sur les bords du Cosson, dans les environs de Blois. Ce manoir, appelé les Grotteaux , était plein de souvenirs qui rappelaient au studieux conseiller ses affections particulières et les époques les plus remarquables de sa vie. Parmi les devises peintes en arabesques qui ornaienfles solives du grand salon, on remarquait celle-ci : Tcmpora Tempore Tempera. A l'exemple de son frère Jacques Bibier, conseiller au parlement de Paris , il avait rassemblé une superbe bibliothèque qui fut long-temps conservée dans la ville de Blois. Jean Belot nous apprend que Ribier mourut dans sa ville natale « doucement, plutôt par une défaillance de nature que par la « violence du mal , le 21 janvier 1665, âgé de quatre-vingt-cinq ans. » Il ne laissait pas de postérité , mais la famille de Belot s’est perpétuée dans le Blésois, où elle a rempli jusqu’à nos jours les emplois les plus honorables de la magistrature.

DESHAYES, baron DE COURMENIN (Louis).

Nous lisons dans Y Histoire du Câlinais, par dom Guillaume Morin, queleonzième bailli etgouverneur de Montargis fut Antoine Deshaves,

198 LES HOMMES ILLUSTRES DE l’üHLÉANAIS.

sieur de Courmenin et du Coprton , conseiller du roi. Son fils, Louis Deshayes de Courmenin, né à Montargis, fut d’abord page, puis conseiller et maître d’hôtel de Louis XIII. Le talent et la discrétion dont il lit preuve dans certaines circonstances lui concilièrent la faveur du roi, et lorsqu’on 1621 on s’occupa de faire rentrer les Cordeliers en possession des lieux saints qui leur étaient disputés par les Arméniens, ce fut Louis Deshayes qui fut désigné pour cette mission délicate. Il devait, eu outre, .établir un consul h Jérusalem, afin de tenir la main à l’exécution des ordres que la Porte donnerait en leur faveur, et offrir au saint sépulcre, au nom dû roi, une chapelle d’argent avec de splendides ornements. Des instructions secrètes lui enjoignirent ensuite d’aller en 'Hongrie, d’où il revint en France en 1622.

U y resta deux ans, fit un nouveau voyage dont il vint rendre compte à la cour et fut chargé, en 1629, d’aller en Moscovie faire des propositions pour l’établissement du commerce français à Narva. Il avait ordre de passer en Danemarck , de traiter avec le roi pour le droit de passage par le Sund et d’aller aussi en Suède pour la liberté du passage par les mers voisines. Il fut reçu avec les plus grands honueurs par le grand-duc de Moscovie, qui le chargea pour Louis XIII d’une lettre dans laquelle il se plaint de ce que le roi de France ne lui ait pas donné tous les titres qui lui sont dus et accède néanmoins aux propositions qui lui étaient adressées. Le secrétaire de Deshayes, qui l’avait accompagné dans ces ambassades, publia par ordre du roi : Le voyage du Levant , par le sieur D. C. (de Courmenin), 1641. Il donne des détails intéressants sur la Hongrie, dont une partie était alors an pouvoir des Turcs; sur Constantinople, sur la cour du grand-seigneur et l’administration de l’empire ottoman. Le voyage de Constantinople à Jaffa contient des notes curieuses sur Smyrne , les îles de Rhodes et de Chypre. L’auteur fait la description de Jérusalem , des lieux saints et de plusieurs endroits de la Galilée avec beaucoup d'exactitude et de clarté. M. de Chàteaubriand, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem , a inséré en entier V Histoire du Saint-Sépulcre , par Deshayes, et il explique ainsi la préférence qu’il lui donne sur les autres voyageurs. « Cet envoyé de Louis XIII en Palestine, dit-il, m’a paru mériter qu'on s’attache à son récit : 1° parce que les Turcs s’empressèrent de montrer eux-

mêmes Jérusalem h cet ambassadeur et qu’il serait entré jusque dans la mosquée du temple, s’il Vavait voulu ; 2° parce que son récit est si clair et si précis, dans le style un peu vieilli de son secrétaire, que Paul Lucas l’a copié, mot pour mot. » L’ouvrage est accompagné de quelques ligures et d’un plan de Jérusalem , qui est le plus exact de tous ceux qui ont été laits sur cette ville.

Duval , dans un atlas où il trace les routes de plusieurs voyageurs modernes, a consacré deux cartes aux voyages de Deshayes; celui-ci alla par mer jusqu’à Elseneur. N’ayant pas trouvé le roî Christian IV à Copenhague, il alla joindre ce prince dans le Holstein, obtint pour huit, ans la diminution des droits qu’il était chargé de demander, et s’embarqua à Lubeck pour retourner ù Copenhague. Les Voyages au Danemarch, enrichis d'annotations, par P. M. L., contiennent une courte notice des Etats danois, et en particulier des îles de Zélande, de Fionie, des duchés de Holstein de Sleswig et de quelques îles voisines. On y lit aussi des particularités curieuses de Christian IV et sur sa cour; mais les noms danois et allemands y sont tellement défigurés que l’on a peine à les reconnaître. Comme on le voit, la vie de Deshayes lut un perpétuel voyage, dont les résultats furent très-favorables aux intérêts commerciaux de la France. Le cardinal de Richelieu, qui ne l’aimait pas, refusa de le charger d’une négociation avec la Suède. Deshayes, mécontent, se joignit aux ennemis du premier ministre et conspira contre lui. Mais arreté en Allemagne, où il cherchait à emprunter de l’argent sur les pierreries de la reine-mère et à obtenir quelques secours de l’empereur, il fut amené en Languedoc, où se trouvait la cour, et décapité à Béziers en 1652.

C’est à cette famille, qui a produit au dernier siècle deux lieutenants-généraux, qu’appartient M. de Cormenin, l’une des gloires de notre province.

Cu.-F. JLi,

DE FLACOURT (Étienne).

A l’époque où la compagnie française en Orient était presque abandonnée, le gouvernement jeta les yeux sur un homme aussi intelligent qu’actif qui pût relever nos affaires dans les Indes. Nous ne savons quels étaient jusqu’alors les titres d’Étienne de Flacourt h ce

poste important, ce qu’il y «a de certain, c’est qu’il justilia le choix qu’on lit de lui. D’une famille ancienne d’Orléans, il naquit dans cette ville en 1607. Lorsqu’en 1648 il fut nommé commandant de Madagascar, il trouva cette île dans le plus triste état. Les Français s’étaient mutinés contre Pronis, leur chef ; les naturels du pays, profitant de ces déplorables dissensions, en avaient massacré la plus grande partie, et, pour comble de malheur, ceux qui avaient survécu enduraient déjà toutes les rigueurs de la famine.

• Flacourt parvint à réparer tous ces maux, et on doit lui .savoir gré du courage et de l’habileté qu’il sut montrer dans des circonstances critiques, lorsqu’on pense qu’il eut à lutter à la/ois contre le manque de ressources, les attaques des Madécasses et les menées sourdes de quelques Français turbulents. Les troubles qui agitaient la France ne permettaient guère qu’on s’inquiétât de la position des Français à Madagascar. Enfin, après beaucoup de privations et de souffrances, on vit arriver deux bâtiments français, et le- duc de La Mailleraye, nouveau concessionnaire de la colonie, lui laissa le choix de rester à Madagascar ou de rentrer en France : de Flacourt avait été trop cruellement éprouvé pour pouvoir résister ; d’ailleurs, les anciens intéressés de la compagnie l’abandonnaient entièrement en cédant leurs droits

au duc de La Mailleraye ; il remit le commandement à Pronis qui re-

venait de France, quitta l’ile, et après une navigation heureuse, débarqua à Nantes en 1635. D fut, par la suite, employé dans l’administratiou de la compagnie, dont son frère était un des principaux membres, et il eut un neveu de son nom directeur du comptoir français à Surate. C’est lui qui donna à Pile Bourbon le nom qu’elle porte encore aujourd’hui. Flacourt, revenant en France une seconde fois, se noya malheureusement le 10 juin 1660.

C’est le premier voyageur qui ait donné une description générale de Madagascar. Son Histoire générale de la grande isle Madagascar se divise en deux parties : la première donne une description générale de Madagascar, puis celle de chacune des provinces, de ses rivières et des petites îles voisines ; il y est traité ensuite de la religion, du langage, des usages, des coutumes, du gouvernement des habitants, des plantes, des métaux, des animaux. La deuxième partie contient le récit des événements qui ont eu lieu depuis 1642, époque de la pre-

mière expédition faite “par les Français. Cet ouvrage est orné de cartes, de figures, de plantes et d’animaux assez grossièrement dessinés, mais il est fait avec beaucoup de soin et d’exactitude. Ses descriptions ont été copiées par tous ceux qui, dans le XVIIe siècle, ont écrit sur cette île, et même par des écrivains postérieurs. On y trouve des choses curieuses et intéressantes; nous n’en citerons que cette prière des Madagascariens : « O Éternel, ayez pitié de moi parce que « je suis passager; ô infini, parce que je ne suis qu’un point; 6 « dort, parce que je suis faible ; ô source de la vie, parce que je « touche k la mort ; ô intelligent, parce que je suis dans l’erreur ; « ô bienfaisant, parce que je sui^ pauvre; ô tout-puissant, parce qué « je ne puis rien. »

On a reproché vivement k de Flacourt d’avoir fait un éloge exagéré de Madagascar, afin d’encourager les Français k s’y établir. Ce dont on convient généralement, c’est que son témoignage doit être de quelque poids pour tout ce qui concerne l’histoire naturelle, à laquelle il paraît s’être attaché plus particulièrement, et que ses notices sur les plantes de File méritent d’être consultées. « La véracité de Flacourt, « a ditTauteur des Annales des Voyages * l’exactitude de ses des- « criptions, là fidélité de son pinceau, condamnent au silence qui- « conque n’a pas k lui opposer six années d’observations sur les lieux « dont il parle et dans un poste dont les relations le mettaient k « même de bien connaître cette île sous tous les rapports. »

Nous retrouvons, au XVIIe siècle, un neveu du gouverneur de File de Madagascar, Guillaume de Flacourt, prieur commandataire de Gourgé et curé de Saint-Éloi d’Orléans. Il a prononcé une oraison funèbre du cardinal de Coislin.

Ch.-F. l.

BLANQUET DE LÀ HAYE (Jacob) , lieutenant-général.

La famille Blanquet de La Haye habitait, au XVIIe siècle, le château de Nainvilliers , près Pithiviers. Ce fut lk que naquit, en 1621, Jacob Blanquet. Il entra de bonne heure au service , et fut fait lieutenant dans le régiment de Picardie; il acheta ensuite une compagnie, et quelques actions d’éclat lui firent obtenir le grade de major. Ia>

cardinal Mazarm nomma par faveur, pour lieutenant-colonel de son régiment, un officier d’un autre corps, ce qui était alors contre les réglements militaires , et de La Haye protesta énergiquement contre une nomination qui nuisait à l’avancement des officiers de son corps, et quitta le service avec douze d’entre eux , en prenant l’engagement de n’y rentrer que lorsqu’on lui aurait rendu justice.

Le cardinal Mazarin, qui le tenait pour un officier distingué, ne voulut point se l’aliéner ; il le manda près de lui , et lui dit qu'à la puissante recommandation de Turenne, qui l’estimait beaucoup, il lui accordait le régiment de La Fère. Après s’être distingué dans plusieurs commandements qu’il eut en Flandre et en Italie, de La Haye était gouverneur de Saint-Venant et colonel d’un régiment d’infanterie, lorsqu’en 1669, le roi, sur les instances de Coibert, le nomma son lieutenant-général à Madagascar, à l’ile Bourbon et autres îles , depuis les détroits de Magellan et de Lemaire , ainsi que dans toute la partie des Indes soumise à la France. •

La Haye fut aussi chargé du commandement de la flotte la plus considérable que les Français eussent jamais expédiée pour les Indes Orientales , et destinée , non-seulement à le faire reconnaître ‘en qua-

lité de gouverneur, mais aussi à visiter tous les lieux ou la compagnie avait déjà formé des établissements. L’escadre partit de Brest le 30 mars 1670. Après avoir réprimé pendant la traversée une émeute tentée par les plus vieux officiers de son équipage, La Haye arriva à Madagascar et y resta six mois; il se rendit ensuite à l’ile Bourbon pour en prendre possession au nom du roi , arriva devant Surate, et parcourut toute la côte du Malabar avec le directeur-général du commerce Caron , qu’il avait pris à son bord.

On conclut une alliance avec le Zamorin , qui céda un territoire à la compagnie ; La Haye annonça ensuite que ses ordres lui enjoignaient d’aller former un établissement à Trinquemalé, dans l’ile de Ceylan. La flotte hollandaise vint mettre obstacle à l’exécution de ce projet, auquel le roi de Candie avait donné son consentement. Les maladies forcèrent les Français de quitter File, au grand regret des habitants. La Haye se dirigea sur Saint-Thomé, qui appartenait au roi de Golconde. Grâce aux conseils du père Ephraïm de Nevers, missionnaire, il s’empara de la ville et y fut assiégé à son tour parles

indigènes, et la Hotte hollandaise commandée par le général Ricquelots. Après une résistance acharnée, privé de secours du côté de la mer, La Haye dut souscrire à une capitulation honorable en 1074, et revint en France avec les débris de son escadre. Avant qu’il partît de l’Inde , le roi de Golconde lui avait offert le commandement général de ses armées.

De retour dans sa patrie, La Haye, après avoir inutilement sollicité du roi la charge de vice-amiral, servit en Flandre pendant la campagne de 1076. Au siège d’Airc , où les opérations étaient dirigées par le maréchal d’Humières, les ennemis ayant fait une sortie, il les repoussa jusqu’aux palissades, et y établit sa tranchée et son logement; cet acte de courage, qui avança le siège de plusieurs jours, n’eut point l’approbation de Vauhan, dont il contrariait les calculs.

*La Haye, qui n’était point patient, lui fit dire qu’il n’était qu’ingénieur, tandis que lui était ingénieur et capitaine. Cette réponse faillit amener une affaire d’honneur, et Louvois fut forcé d’intervenir.

En 1677 on lui donna le commandement de Thionville, que les ennemis menaçaient. Détaché avec le marquis de Genlis par le maréchal de Créqui pour surprendre un convoi ennemi , il le joignit et l’enleva , mais fut tué d’un coup de mousquet. Il était estimé du roi commie un des plus braves officiers. Le récit de sa campagne dans l’Inde est renfermé dans le Journal du voyage des Grandes-Indes , contenant ce qui s'y est passé par l’escadre de S. M. sous le commandement de M. de La Haye , avec une description exacte des villes, portant Paris, 1078. L’exactitude et la simplicité sont le principal mérite de cette relation , dont le manuscrit appartenait à la famille de Lamoignon.

Cn.-F. L.

AMELOT DE LA HOUSSAYE (Nicolas).

Avec plus de vivacité dans l’esprit, plus de force, plus de passion dans le style , Amelot de La Houssaye eut été le vrai représentant de la critique politique au XVII0 siècle; Bayle lui a ravi cet honneur. C’était un esprit curieux plus que délicat, un homme d’affaires plus qu’un homme de plume , un diplomate qui ne prit le métier d’écri-

204 LES HOMMES ILLL’STKES DE4 L'ORLÉANAIS.

vain qu’à défaut de tout autre. Quand il entra dans les lettres, il sortait du gouvernement , et la théorie de ce grand art de gouverner, qu’il avait, dans sa jeunesse, tenté (Omettre en pratique, fut, jusqu’à la fin de sa vie, l’objet constant de ses études et de ses méditations.

Né à Orléans, le 18 juin 1654, d’une famille ancienne et distinguée, il étudia en Sorbonne, et prit des leçons de théologie de M. Gaston Chamillart. Aussi, lorsqu’un critique lui demanda, à propos de sa traduction de Y Histoire du concile deV'rente t s’il était vraiment catholique, il n’hésita pas à répondre et à imprimer dans sa préface : « Dieu merci, je le suis, et toute ma famille aussi , depuis plus de « trois cents ans. » •

11 eut le sort de ces hommes qui cultivent également la vertu et les belles-lettres , c’est-à-dire que , malgré son application au travail , Amelot aurait vécu et serait mort dans l’indigence sans la protection deM. l’abbé de Fourcy, qui l’aida généreusement à franchir cette barrière qui, dans la vie, sépare le grand nombre de ceux qui sont appelés du petit nombre de ceux qui sont élus.. Lejeune Amelot entra dans la diplomatie.

Il partit, vers 1669, comme secrétaire du président de Saint-André, ambassadeur à Venise ; il avait alors trente-quatre ans. Si nous l’en croyons, la reine de l’Adriatique n’était pas la ville des plaisirs. « Cette « ambassade , dit-il quelque part , est la plus difficile et la plus en- « nuycuse de toutes, parce qu’on y traite avec des muets; aussi l’ap- « pellc-t-on la pierre de touche des ambassadeurs. » Soit qu’il eût des loisirs, soit qu’il sentît naître en lui le goût des lettres, il conçut l’idée, très-originale pour son temps, de retracer l’histoire, de peindre l’état du gouvernement qu’il voyait fonctionner. Louis XIV était craint , le président de Saint-André respecté. On lui donna communication des lettres, mémoires et relations des envoyés étrangers; les portes de la bibliothèque de Saint-Marc, où étaient conservées de précieuses chroniques, lui furent ouvertes; et trois années d’études spéciales sur la police, les lois et le mécanisme de ce gouvernement célèbre le mirent à même de publier, à son retour en France, un ouvrage plein de faits nouveaux et d’aperçus solides. Amelot croyait sa fortune faite ; il dédia ses deux volumes à Louvois. Cette haute protection, le mérite de la publication ne suffirent pas pour calmer l’orage qu’Amelot

fm,

avait involontairement^ulevé. « Je dis beaucoup plus de mal dés « Vénitiens que je n’en dis de bien : je l’avoue; mais c’est k la sévérité « de l’histoire qu’il faut ^en prendre. » Le sénat de Venise s’en prit au roi de France : il se plaignit fort vivement de l’insolence de cet auteur qui osait dire la vérité. Cela en vint au point que l’ambassadeur vénitien , Msr Contarini , osa dire devant tous ses domestiques qu’il voulait la tête d’Amelot, qu’il l’aurait et qu’il l’enverrait h Venise. Ajoutons , pour faire comprendre cet acharnement , qu’Araelot avait traité fort légèrement un certain procurateur Contarini, père de l’ambassadeur : inde irœï Bref, le livre fut mis h l’index par le sénat ennemi ; et notre auteur , afin de rétablir la bonne harmonie entre les deus^gouvernements, reçut, dit-on , l’ordre de passer quelques jours à lï^asiille.

vCfet événement mit fin à la carrière diplomatique d’Amelot de La Hpussaye; il était pauvre, il fallait vivre, et il n’avait que sa plume ; on va voir s’il en usa. Tour-à-tour, il publia une traduction de YHistoire du concile* de Trente, par Fra Paolo Sarpi; une traduction de Y Homme de cour , de Balthazar Gratian; le Prince de Machiavel ; la

Morale de Tacite ; Tacite f avec des notes politiques et historiques;

les Lettres du cardinal d’Ossat, et un Abrégé du procès fait aux juifs de Metz. J'en passe et des meilleurs ; ainsi Y Histoire de Guillaume de Nassau , mise au jour après sa mort, et les Mémoires t qu’on a imprimés sous son nom, et qui ont dû être composés avec les notes trouvées dans son cabinet.

C’est dans ces Mémoires histwiques qu’on lit l’anecdote suivante sur un négociant d’Orléans nommé Hazon : M. Colbert ayant fait venir les plus notables marchands de Paris et des villes voisines pour conférer avec eux sur les moyens de rétablir le commerce, ils y allèrent au jour assigné. Comme personne n’osait parler , chacun attendant qu’un autre eût « commencé : « Messieurs, dit le ministre, êtes-vous muets? Non, u monseigneur , répliqua Hazon, qui avait une certaine vivacité d’es- « prit; mais nous craignons tous également d’offenser votre grandeur « s’il nous échappe quelque parole qui lui déplaise. — Parlez librement,

« répliqua le ministre, et celui qui parlera avec plus de franchise sera « le meilleur serviteur du roi et mon meilleur ami. » Lk-dessus Hazon prenant la parole, dit : « Monseigneur, puisque yous nous le commandez

« et que vous promettez de trouver bon ce qife nous aurons l’honneur « de vous représenter, je vous dirai franchement que lorsque vous êtes « venu au ministère vous avez trouvé le chariot renversé, et que, de- « puis que vous y êtes , vous ne Pavez relevé que pour le renverser « de Pautre côté. » A ce trait de liberté guépine, M. Colbert prit feu, et dit avec émotion : «Comme vous me parlez, mon ami! — « Monseigneur, répondit Hazon , je demande pardon à votre gran- « deur de la folie que j’ai faite de me fier a sa promesse. Je n’en « dirai pas davantage. » Ensuite le ministre commanda aux autres de parler; mais personne ne voulut ouvrir la bouche, et la conférence finit ainsi. Voilà comme les grands sont faits ; ils veulent apprendre , mais ils ne veulent pas entendre !

De .cette foule d’ouvrages , dont le père Niceron a soigneusement dressé le catalogue, un grand fait ressort : c’est la science d’Amelot. Ne savait-il pas l’espagnol assez bien pour traduire Gratian , l’auteur le plus serré et le plus concis qu’il y eût ; l’italien, pour oser affronter Machiavel ; le latin, pour critiquer Perrot d’ Ablancourt , le roi des traducteurs du XVII0 siècle, n’en déplaise à M. et à Mrae Dacier? Il est vrai qu’il s’attira une vive réplique du neveu de Perrot, l’impétueux Fremoat d’ Ablancourt ; mais, s’il était persuadé , comme il l’écrivit un jour, « que la vérité est toujours la dernière, parce « qu’elle a le temps pour guide, » il dut se consoler du triomphe de ses adversaires.

Il est à remarquer que les contemporains d’Amelot ont usé envers lui du franc parler dont il usait envers les autres. Si leur critique est justifiée , leurs éloges du moins ne seront pas suspects. « Il faut « accorder, dit M. Baillet , qu’il n’écrit peut-être pas toujours dans « une pureté entière de notre langue , et que son style n’est pas aussi « scrupuleux, aussi concluant , ni aussi poli que celui qui se façonne « dans les ruelles; mais il a du nerf et se soutient bien. Le traduc- « teur récompense assez d’ailleurs ce léger défaut par son exactitude,

« sa fidélité et la solidité de son jugement. »

Voltaire , dans son Dictionnaire philosophique , à l’article Anti- Machiavel a lancé des traits assez piquants contre Amelot de La Houssaye, et parle de lui comme d’un homme qui , ayant été secrétaire d'ambassade, n'a pas eu le secret de se tirer de la misère, qui

parlait beaucoup de raison d’État, mais qui entendait fort mal Ui raison d’Etat. Il reproche aussi à Àmelot de citer mal h propos; • mais ce reproche est assez déplacé de la part de Voltaire, qui , dans ses citations, ne s’est guère assujetti à ce scrupule de ne rien avancer sans preuve.

L’abbé Renaudot, dans sa gazette, parle d’Amelot comme d’un homme célèbre par son érudition , et le P. Bouhours le cite avec grand éloge dans un des dialogues de sa Manière de bien penser.

Voilà quant à sa science : mais, cette science, il la méprisait ; il la

méprisait quand il la comparait au but qu’il voulait atteindre; elle n’était que les rouages de la machine , les ressorts qu’il faisait jouer pour arriver à cet idéal de sa vie, la théorie du gouvernement. De là ce portrait dej’homme de cour , qui s’étudie à ne pas parler , et qui, quand il parle, ne parle jamais qu’à l’oreille, encore faut-il l’avoir bien line pour ne rien laisser échapper. Ce ne sont que demi-mots , demi-sourires qui veulent être devinés, ou maximes impérieuses qui s’imposent et entendent qu’on les croie sur parole. De là cette traduction du prince de Machiavel et les notes sur Tacite. Tout cela jaillit de la même source, de la même pensée, de ce désir qu’il poursuivait d’établir d’une manière un peu fixe les règles de la morale politique. Au reste, le XVIIe siècle n’était pas fait pour ces sortes d’études : ce n’était pas sous la monarchie de Louis XIV que pouvait se développer une science qui, pour fleurir, avait besoin de l’air de la liberté ! Genève ou la Hollande, telle aurait dû être la patrie d’Amelot, et, quoiqu’il n’eût pas cette allure vive, cette réplique pleine de saillies, cette imagination fertile et piquante, nécessaires aux maîtres de la critique politique, il eût certainement réussi ; en France, il resta pauvre, et mourut, en 1706, au moment où il revoyait son édition des Lettres du cardinal d’Ossat. C’était bien finir, car cet ouvrage et Y Histoire du gouvernement de Venise sont ses véritables titres à la reconnaissance de la postérité.

« M. Amelot, dit son biographe Orléanais, vivait fort retiré et il « ne connaissait que ses livres et son cabinet , ne prenant aucuns « plaisirs qu’il regardait comme un amusement indigne de l’occuper « et de le satisfaire. Il était d’un caractère vif et facile à s'échauffer, « mais surtout ennemi de toute contrainte. Ainsi que ceux qui ac-

« quièrent quelque réputation par leurs talents, il eut (les critiques « et des envieux, ce qui lui occasionna des disputes assez vives avec « ceux dont il croyait avoir reçu des sujets de mécontentement. « Après tout, il n’y a que son style que ses adversaires aient pu cri- « tiquer avec quelque fondement. »

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