L. PASSY
LOUVILLE D’ALLONVILLE (Charles-Auguste).
Le comte Scipion du Roure a publié à Paris, en 1818, des A/étnoires secrets sur l’établissement de la maison de Bourbon en Espagne. Cet ouvrage est extrait presque en entier de la curieuse correspondance du marquis de Louville avec le marquis de Torcy, dont l’abbé Millot n’avait donné que des extraits.
Charles-Auguste d’Allonville était né au château de Louville en 1668. Ami de Fénelon et du duc de Beauvilliers, il fut placé auprès de leur royal élève, le duc d’Anjou, en qualité de gentilhomme de la manche. Le testament de Charles II ayant appelé le petit-fils de Louis XIV au trône d’Espagne, le marquis de Louville fit partie delà maison du jeune roi. Le duc de Beauvilliers lui remit des instructions dictées par une haute sagesse; elles étaient le développement de celles que Philippe V avait reçues de Louis XIV lui-même. Fénelon , bien qu’exilé , n’oublia ni son élève , ni son ami , et il écrivit à Louville, le 10 octobre 1701 , une lettre qui a été insérée dans les mémoires de ce dernier.
Le marquis, devenu chef de la maison française et gentilhomme de la chambre seconda le gouvernement de Louis XIV dans son projet d’introduire en Espagne les mœurs françaises. Bien que le duc d’IIarcourt fût ambassadeur en titre, Louville entretenait une correspondance directe avec le marquis de Torcy. Dans une de ses lettres, il ne demandait, pour tenir toute l’Espagne en respect, que six mille hommes de troupe d’élite, bien disciplinés ; il proposait aussi de gagner par des pensions les grands d'Espagne et les personnages influents, et paraissait avoir une triste opinion des ministres et du gouvernement espagnol : « Songez à « loisir à faire choix d’un président de Castille qui soit marié, qui ait « des enfants et qu’on puisse tenir et gagner par là. — Quant à un
« bon inquisiteur , nous en avons un tout trouvé , tel qu’il nous le « faut pour cet emploi , c’est le fameux cardinal de Borgia :~il n’a « pas le sens commun, est cardinal, docteur, théologien de Sala- « manque, quoiqu’il ne sache pas son catéchisme : il fera tout ce « qu’on voudra. Souvenez-vous, ajoute-t-il, que pour tous les em- « plois qui viendront h vaquer, on vous proposera des prêtres, et je « ne désespère pas que l’on ne vous en désigne encore pour com- « mander les armées et les Hottes, quand il y en aura. »
Lorsque le mariage du roi d’Espagne avec la princesse de Savoie fut conclu , Louville fut envoyé à Montpellier au-devant de la princesse, pour la complimenter. « Marie-Louise de Savoie, écrivait-il h « la cour de Versailles, est petite, mais d’unè taille charmante, le « teint fort beau , les yeux vifs et doux , gracieuse , aimable , ne « manquant néanmoins pas de fierté et faisant la reine à merveille. « Dieu veuille, ajoute-t-il, qu’elle ne se gâte point .par le commerce « qu’elle aura avec les furies de Madrid ! » Le mariage fut consommé à Figuières le 5 novembre ; mais quel fut l’étonnement de Louville en apprenant du roi que, dans les premiers instants de leur union , la petite reine de treize ans , digne fille de Victor-Amédée, ne l’avait entretenu que de politique?
Prévoyant l’influence que Marie-Louise allait prendre sur son faible époux , le marquis se hâta d’aller a Versailles faire son rapport à Louis XIV. Ce prince l’accueillit favorablement , prit son avis sur tout ce qui regardait l’Espagne et le renvoya pour surveiller la cour de Madrid.'
La reine et son entourage engageaient Philippe h ne pas quitter son royaume et à confier à son beau-père le soin des affaires d’Italie. Mais Louis XIV manda à son petit-fils qu’un voyage dans les provinces italiennes était nécessaire , et Philippe partit, emmenant avec lui Louville. Le marquis fut envoyé à Rome pour complimenter le pape. Clément XI le reçut d’une manière très-affectueuse; mais, intimidé par la présence d’une armée impériale, commandée par le prince Eugène , il refusa de s’expliquer sur l’investiture du royaume de Naples et remit à l’ambassadeur une lettre pleine de compliments, où il n’y avait pas un mot d’essentiel. Philippe se rendit ensuite dans