TOME II
la haute Italie, et eut avec son beau-père une entrevue qui fut assez froide, par des raisons d’étiquette.
Louville s’étant montré hostile aux prétentions du duc de Savoie, celui-ci le dénonça a la reine d’Espagne comme un ennemi , et en cela il ne s’était pas trompé. Dans ses rapports à M. de Torcy, le marquis, avec sa vivacité ordinaire, écrivait que le duc de Médina- Celi , le champion du parti espagnol , était un homme sans religion et sans probité , sept fois grand d’Espagne , et par conséquent sept fois plus corrompu que les autres .
Louville, honoré de l’amitié de Philippe V et de la confiance de Torcy , avait par ses conseils une influence quelquefois utile , quelquefois dangereuse. En somme, c’était un brouillon qui, dans ses rapports avec le roi et la reine d’Espagne, avait eu la maladresse de vouloir mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce. 11 s’était fait beaucoup d’ennemis h Madrid. A Versailles, on lui reprochait, avec assez de raison, trop de précipitation dans les affaires, trop de familiarité avec Philippe , trop de hauteur avec les Espagnols. Quoi qu’il en soit, ses services parurent encore nécessaires; Torcy voulut qu’il retournât en Espagne : on crut que l’expérience le rendrait plus modéré ; on ne prévit pas les orages de la cour, où son caractère ardent pourrait attiser le feu de la discorde.
N’osant pas s’attaquer ouvertement à la reine, il accusa d’abord la princesse desUrsins d’être l’ennemie jurée du parti français, et, tout en affectant de la courtiser , il la déchirait impitoyablement dans ses lettres. Il ne ménageait pas davantage le cardinal d’Estrées, et ne cessait d’affirmer au ministre qu’il y avait dans le palais du roi Philippe une conspiration contre la France. C’était son idée fixe, et son imagination lui faisait voir un complot dans la moindre intrigue de cour. Le P. Daubenton, confesseur du roi , qu’il avait d’abord justifié auprès du ministre, n’était plus désormais qu’un fripon, lié avec les Espagnols pour le perdre, et Y âme damnée de la princesse des Lrsins. Il ne se montre guère moins acharné contre la reine qu’il accuse d’une ambition et d'une présomption démesurées. A son avis, il faut, sans plus tarder, éloigner la princesse : la reine jettera peut-être quelques larmes quon aura soin de lui essuyer sans
bruit. Quant à Philippe, mari faible et roi irrésolu, il faut le confier h une personne sûre, qui assiste k ses lettres , et bien que Louville affecte de décliner cette responsabilité , il est aisé de voir qu’il se désignait pour remplir ce rôle et qu’il visait k l’ambassade.
Mais le ministre était trop sage pour ne pas démêler la passion dans la correspondance de son agent diplomatique, et Louville, victime de sa propre imprudence, reçut l’ordre de quitter sur-le-champ l’Espagne. 11 attribua cette disgrâce au confesseur du roi; il en accusa les Jésuites : c’est k lui seul qu’il eût dû s’en prendre. « Cet homme,
« aussi présomptueux que vif, ne doutant de rien , jugeant de tout, « « capable de bien servir où il n’aurait fallu que de l’esprit , du court rage et de l’ardeur; plus capable de brouiller où il y avait du trou- « ble et des cabales ; entraîné par une imagination fougueuse, et se « dissimulant k lui-même ses écarts, avait certainement été un vrai « flambeau de discorde (1). »
Rappelé en France en 1705, Louville épousa, quelques années après, MUe de Nointel, fille de l’ambassadeur de Constantinople : il vécut retiré dans ses terres jusqu’à la mort de Louis XIV. Le régent, voulant pressentir la cour de Madrid au sujet du traité de la quadruple alliance, le renvoya en Espagne en qualité d’envoyé extraordinaire, et le chargea .d’éclairer Philippe sur les projets du cardinal Àlbéroni. Louville ne demandait qu’k jouer un rôle ; il partit plein de confiance. Il arriva k Madrid le 24 juillet 1716. Depuis quelques jours on était informé de son voyage , et la cour avait eu le temps de dresser ses batteries. Albéroni, instruit par ses espions de l’arrivée de l’envoyé extraordinaire du duc d’Orléans, lui fit donner l’ordre formel de sortir sur-le-champ d’Espagne. En vain il montra ses lettres de créance et menaça de faire usage de ses pouvoirs; il eut beau aussi s’aboucher en secret avec plusieurs Espagnols mécontents, il en fut pour ses frais de diplomatie et dut quitter Madrid sans avoir obtenu une audience du roi. Il se flattait du moins que cet affront serait accompagné de quelques marques de violence qui forceraient le régent a prendre fait et cause pour lui , mais en cela encore son espérance
fut aussi vaine que sa politique. Quelle témérité aussi de retourner si
(1) Mémoires du due de Noailles.
légèrement dans une cour où il s’était fait tant d’ennemis, auprès d’un prince qu’il avait essayé de brouiller avec sa femme ! A la suite de cette mésaventure , le marquis se retira dans ses domaines et se consola en écrivant ses Mémoires politiques. 11 mourut en 1751, ne laissant que deux ülles. Un mot de sa correspondance avec le duc de Noailles suffit pour le faire juger : « Il m’est impossible, écrivait-il, « de ne pas m’intéresser aux affaires qu’on me met entre les mains « jusqu’au point d’en devenir fou . » C’était, en vantant son zèle, donuer une triste idée de son tact et prouver son peu d’aptitude aux négociations si délicates dont il fut chargé.
BONET DE MARTANGE , le général.
Né en 1722, d’une famille de la Beauce complètement dénuée de fortune, Bonet de Martange fut destiné d’abord à l’état ecclésiastique et obtint, jeune encore, le prieuré de Cossay dans le Maine. Doué d’un esprit vif et d’une intelligence peu ordinaire , il s’appliqua sérieusement a l’étude et devint professeur de philosophie en Sorbonne. Une circonstance assez curieuse vint changer la direction de sa carrière : ses cours étaient très-suivis , et les hommes les plus distingués venaient entendre le jeune professeur. Le maréchal de Lowendhall ÿ assistant à un de ses examens , fut frappé de sa tournure, de son élocution , de la franchise de son geste, et lui dit gaiment : « En vérité, un uniforme vous irait mieux que la robe et le bonnet carré. » De Martange en convint et répondit que cet échange cadrerait volontiers avec ses goûts; le maréchal offre une lieutenance dans son régiment, le jeune homme accepte, et le professeur devient soldat, au grand désespoir de sa famille. Le courage qu’il montra au siège de Berg-op-Zoom lui fit obtenir une compagnie dans le régiment de la Dauphine , et le maréchal de Saxe le chargea d’une mission près d’Auguste III, roi de Pologne. Ce prince, l’ayant pris en affection, voulut l’attacher à son service et le nomma major de ses gardes à pied; de Martange n’accepta qu’avec l’autorisation du ministre. A la cour de Pologne, il se trouva en rapport avec le comte de Broglie,
HUITIÈME SÉ1UE. — 1»EIIS0NNAGES POLITIQUES. 213
alors ambassadeur de France, qui le lit partir pour Saint-Pétersbourg, avec la mission de proposer k l’impératrice de se joindre à la coalition formée par la Prusse. Cette négociation eut un plein succès. .
De Martange combattit quelque temps k l’étranger. Le roi de Prusse lui avait offert un régiment qu’il refusa pour aller retrouver l’armée autrichienne. A son retour en France, il fut chargé de proposer au cabinet de Versailles un corps de Saxons qui devait joindre l’armée française, alors établie en liesse, sous les ordres du maréchal de Broglie. L’offre fut acceptée, et le prince de Xavier, comte de Lusace, choisi pour le commander, donna à de Martange le grade de généralmajor. Après s’étre distingué dans les campagnes de 1761 et 1762, il fut fait maréehal-de-camp. Le dauphin et la dauphine l’honoraient de leur confiance; mais lorsqu’il eut perdu ses protecteurs, Clioiseul , qui ne l’aimait pas , refusa de l’employer dans son grade ; ce ne fut que sur des instances réitérées qu’il fut fait lieutenant-général, mais il ne put obtenir de service actif.
Retiré k Honfleur, il attendit que la disgrâce du ministre lui permit d’offrir ses services , et fut envoyé par le duc d’Aiguillon pour cornbàttre et annuler les motifs de guerre que Choiseul avait mis en avant, afin de conserver son influence. La manière dont il s’acquitta de cette mission délicate lui fit obtenir le grade de secrétaire-général des régiments suisses. •
De Martange s’était retiré depuis plusieurs années en Allemagne lorsque la révolution éclata. Dévoué k la cause de la royauté, il n’hésita pas k se rendre k Coblenlz, où les émigrés se rassemblaient alors auprès de Monsieur et du comte d’Artois : on lui confia le commandement de la cavalerie. Lorsque l’armée des princes fut licenciée, il se retira successivement en Hollande , k Brunswick, puis en Angleterre, où il mourut en 1806.
Les talents de Martange n’ont point été servis par les événements politiques. Réunissant aux qualités militaires la finesse et la discrétion du négociateur , il avait aussi le goût des lettres, qu’il cultivait avec assez de succès. Son Olympiade, qui parut en 1787, avait pour objet d’éclairer le cabinet de Versailles sur les vues de l’Angleterre et de la Prusse, relativement k la Hollande. Il fit connaissance du poète Delille, dans l’intimité duquel il vécut jusqu’à sa mort. On
prétend qu’il a fourni au spirituel auteur du poème de la Conversation le portrait
Du discoureur aimable Qui , par un charme inexprimable ,
Comme des bons esprits, modèle des bons cœurs ,
Causeur ingénieux , citoyen estimable ,
Et, parant la raison de brillantes couleurs ,
Dans les épanchements d’un entretien facile Ressemble à l’arbre agréable et fertile Qui nous promet des fruits en nous donnant des fleurs.
On lui attribue aussi un acte d’opéra intitulé: Le Ballet d’ ennui ei de jolies pièces fugitives , entre autres celle qui se trouve dans les mémoires deGrimm, de 1750, qu’il adressa à un juif de Berlin, auquel il devait de l’argent.
Ch.-F. L.
HUE DE MIRÔMÉNIL (Armand-Thomas).
Né dans l’Orléanais, en 1725, Hue de Miroménil fut d’abord attaché au grand conseil. La faveur dont sa famille jouissait à la cour le fit nommer, en 1755, premier président au parlement de Rouen. Il occupait ces importantes fonctions , lorsque les persécutions dirigées par le chancelier Maupeou contre la magistrature le forcèrent à s’exiler, avec la plus grande partie des membres du parlement de Normandie. Le comte de Maurepas, disgracié par suite d’une chanson contre la favorite, habitait le château de Ponlchartrain, où il avait su se faire une petite cour. Miroménil y fut présenté; la communauté du malheur et une certaine ressemblance dans le côté plaisant des caractères et dans le goût pour les plaisirs rapprochèrent les deux exilés. Maurepas savait égayer son adversité par les charmes d’une société nombreuse , par toutes les jouissances de la fortune et la consolation de narguer le pouvoir par un feu roulant d’épigranunes qui couraient la France. Le président réunissait aussi tous ces titres de recommandation. Il sut plaire; on le fêta, et la manière original 3 dont il jouait les rôles de Crispin, au théâtre de Pontchartrain, mit le comble à l’estime que l’ex-ministre avait pour lui.
Lorsqu’en 1774 le renvoi de Maupeou et de l’abbé Terrai eut
proclamé le triomphe de l’opinion publique sur l’ancien parti de la favorite, de Maurepas devint principal ministre de Louis XVI; il se souvint alors de Miroménil , et, malgré la médiocrité de son esprit et l’indécision de son caractère, il récompensa, par le titre de. gardedes-sceaux, l’énergie qu’il avait montrée en faveur des parlements supprimés. Sa nomination prépara la réintégration des cours souveraines. Il ne fut pas h l’abri des traits que l’esprit satirique de l’époque décochait contre les gouvernants : on fit paraître les Commandements du roi à son garde-des-sceaux , — assez curieux, en ce qu’ils donnent quelques détails relatifs aux mœurs et h la vie privée de Miroménil. — • Il avait été obligé de faire enfermer sa femme à cause de ses dérèglements. Mais , en même temps, pour le dédommager de quelques-unes des épigrammes injurieuses qui n’épargnaient pas même les princes, les habitants de Rouen, voulant honorer en lui le restaurateur du parlement, lui faisaient élever une statue en marbre dans le sanctuaire de la justice (I).
La simarre du garde-des-sceaux n’empêchait pas qu’on se souvînt dans le monde que le successeur de tant de graves magistrats avait joué quelquefois la comédie dans les emplois les moins austères. Une dame de la cour, à qui l’on permettait tout, parce qu’elle disait tout avec esprit, rencontre un jour Miroménil qui entrait chez Maurepas; elle le saisit par le bras, traverse le salon au milieu de trente personnes et l’amène au ministre, en lui disant : « Je vous présente M. de M\ro....bolan (2). On faisait aussi paraître sous le nom de Maupeou un pamphlet très-acerbe, où l’infortuné garde-des-sceaux, appelé le vicaire de Maurepas, était traité de petit homme, sans génie, sans mœurs, sans biens, criblé de dettes et perdu d’orgueil. Miroménil eut aussi à subir les caprices de la poésie, et tandis qu’un conseiller au parlement de Rouen le représentait
Présidant un sénat regretté par la France ,
Lui soufflant son génie, et de ce vaste corps ,
Vers le bonheur public dirigeant les ressorts ,
(I) Le buste de M. Hue de Miroménil orne une des salles du Musée d'Orléans. (2' Nom dn médecin dans la farce d’Hauterochc intitulée : Crispin, médecin.
une plume inspirée sans doute par autre chose que la recou naissance, se plaisait à en faire
L’horreur de son ûge ,
Qui , comme un songe vain, regarde la vertu ,
Ministre corrupteur autant que corrompu.
Le crédit du garde-des-sccaux se maintint assez bien jusqu’à l’assemblée des notables de 1787. Miroménil avait d’abord approuvé et appuyé les plans du contrôleur-général Calonne; mais lorsqu’il vit les notables se déclarer contre celui-ci , il jugea à propos de revenir sur son enthousiasme et concerta avec les principaux membres de la magistrature les moyens de prévenir les coups qui pouvaient être portés aux parlements par des tentatives de réformes. Le roi, prévenu contre lui, fut indigné de ce double rôle, et, le 8 avril 1787, obligé de donner sa démission , le garde-des-sceaux fut remplacé par le président de Lamoignon.
Miroménil sortit du ministère aussi peu riche qu’il y était entré , mais avec beaucoup plus de dettes : sa retraite passa inaperçue au milieu des événements qui agitaient la cour. Il mourut en 1796, dans sa terre de Miroménil, en Normandie. Sans avoir les qualités et les vertus éminentes de ses prédécesseurs, il montra un esprit de sagesse et de modération qui suffirait pour honorer sa mémoire. Il ne faut pas oublier non plus qu’il eut le mérite de seconder les vues de Louis XVI, en rédigeant la déclaration du 24 août 1780, relative à Y abolition de la question préparatoire .
Ch.-F. L.
DE ROCIIAMBEAU, le général.
Jean-Baptiste-Donatien de Yimeur , comte de Rochambeau , naquit le 1er juillet 1725, à Vendôme, d’une famille distinguée. Son père était gouverneur de cette ville et, de plus, lieutenant des maréchaux de France. En sa qualité de cadet de famille, le jeune Rochambeau fut destiné d’abord à l’état ecclésiastique et fit ses études au collège des Jésuites de Blois. Au moment où Mer de Crussol, évêque de ce diocèse, allait le tonsurer, il apprit que l’aîné des Ro-
HUITIÈME SÉllIE. — PERSONNAGES POLITIQUES. 217
chambeau venait de mourir. « A présent , dit le prélat au jeune sé- « minariste, il faut que vous serviez le roi et la patrie dans les camps « avec le même zèle que vous auriez mis h servir Dieu dans l'Eglise. » Rochambeau ne se fit pas prier, et, h seize ans, il entra comme cornette dans le régiment de cavalerie de Saint-Simon, qui partait pour la guerre d’Allemagne. 11 fit les campagnes de Bohême et de Bavière sous les ordres du maréchal deBroglie et obtint bientôt une compagnie.- Sa mère, étant devenue gouvernante des enfants du duc d’Orléans , • aida beaucoup h son avancement. 11 fut attaché au comte de Clermont comme aide-de-camp; placé souvent h l’avant-garde des troupes légères , il revenait rendre compte au prince, son général, des positions et des manœuvres de l’ennemi. Au siège de Namur, le maréchal de Saxe le chargea de reconnaître la place : Rochambeau gravit une hauteur où il ne trouva que deux sëntinelles qui fumaient négligemment leur pipe. Le comte de Clermont profita de l’avis pour faire une diversion utile et Namur fut pris. Ce service lui valut le grade de colonel au régiment de la Marche-infanterie ; il n’avait alors que vingt-deux ans. Il servit en cette qualité h la bataille de Lansfeldt, où il fut grièvement blessé. Pendant la campagne de 1 74S, placé sous les ordres du maréchal de Lowendalil, il se signala au siège de Maestricht, et, à la tête de quatorze compagnies de grenadiers, il investit la rive gauche de la Meuse.
A la paix, il rentra en France et conclut un mariage aussi avantageux qu’honorable avec M,,e Tellès d’Acosta. Mais son esprit n’était pas de nature à plaire beaucoup à la cour : l’art de la guerre occupait presque seul ses pensées. Les colonels d’alors ne résidaient guère plus que les prélats; Rochambeau, au contraire, ne quittait pas sa garnison; aussi, lors des inspections militaires, le régiment de la Marche était cité comme le modèle de l’infanterie. Il fut demandé par le maréchal de Richelieu pour l’expédition de File de Minorque. On a beaucoup raillé les colonels de l’ancien régime; mais l’histoire est là pour prouver que ces mousquetaires et ces gardes-françaises, avec leurs vestes de satin et leurs manchettes de dentelle , étaient à l’occasion de vrais héros. Le point d’honneur était compris des soldats euxmêmes, et, dans un ordre du jour qui fut adopté pour toute l’armée, Rochambeau déclara que tout soldat ivre serait privé de l’honneur de
monter à Tassaut. La bravoure dont il lit preuve au siège de Mahon lui mérita le grade de brigadier d’infanterie et la croix de Saint- Louis.
Attaché pendant quelque temps h l’état-major du maréchal de Richelieu, il préféra reprendre le service actif, et, pendant la guerre de 1757, il tint tête au prince Ferdinand de Brunswick. A la bataille de Crevelt, il résista avec sa brigade, dont il sut déguiser le petit nombrer au choc de l’armée prussienne et opéra une habile retraite.
Les armes françaises éprouvèrent alors, par l’impéritie des généraux et la lâcheté du cabinet de Versailles, des désastres que nous
aurions mauvaise grâce à dissimuler. Rochambeau, devenu colonel du régiment d’Auvergne-infanterie, assista à plusieurs défaites; il prit part k la bataille de Minden , perdue par le maréchal de Contades ; mais, prenant bientôt une éclatante revanche, il contribua par sa bravoure héroïque k la victoire de Clostercamp (1760).
A la paix, il fut fait maréchal-de-camp et inspecteur-général d’infanterie. Au camp de Verberie et de Compiègne, il commanda, sous les yeux du roi, quatorze bataillons. Dès ce moment , les laveurs et les distinctions semblent pleuvoir sur lui. Il avait obtenu de conserver le gouvernement de Vendôme en survivance de son père; bientôt il reçut (un peu trop rapidement peut-être) le cordon rouge , la grandcroix de Saint-Louis et l’inspection de la Bretagne et de la Normandie.
On se préoccupait beaucoup alors des réformes k opérer dans l'armée française, et spécialement dans l’infanterie: Rochambeau fut consulté, et, dans plusieurs conférences, on le vit émettre avec franchise des opinions contraires aux projets des ministres. Le comte de Saint- Germain, en quittant le ministère de la guerre, le désigna comme surintendant des bureaux. Dans les essais tentés au camp de Vassieux, en Normandie, Rochambeau soutint contre le maréchal de Broglie une sorte de défi sur Yordrc mince et l’ordre profond. Sa tactique l’emporta, mais ce triomphe fut pénible k son cœur. Il aurait mieux aimé, dit-il dans ses mémoires, avoir son ancien maître pour juge plutôt que pour rival.
Ce camp était un prélude k la guerre d’ Amérique. Nommé lieu-
tenant-général des années, le Ier mars 1780, Rochambeau lut envoyé dans r Amérique septentrionale avec un corps de six mille hommes. 11 débarqua h Rhode-Island et prit une position avantageuse, en attendant les recrues qu’on devait lui envoyer de France. Le général de l’Union américaine, Washington, voulait brusquer l’attaque, mais Rochambeau lui en fit sentir les dangereuses conséquences. 11 se contenta d’abord de tenir en échec lord Clinton , puis, assuré de l’alliance des tribus sauvages, et ayant opéré sa jonction avec l’amiral de Grasse, il prit des dispositions telles que Cornwallis, général anglais, retranché dans la ville d’Yorck, en Virginie, fut réduit a capituler. Huit mille Anglais se rendirent prisonniers de guerre, livrant aux vainqueurs deux-cent quatorze pièces de canon et vingtdeux drapeaux. Le général Chéra, en défilant a la tête de la garnison prisonnière , affecta de rendre son épée au général Rochambeau ; mais celui-ci montra Washington, en disant : « Je ne suis que l’auxiliaire du général des Américains. » Cette journée accéléra l’indépendance des Etats-Unis, qui fut reconnue au traité de Versailles, le 1er juin 1785. Le congrès américain témoigna sa reconnaissance h Rochambeau en lui donnant deux des pièces de canon prises sur l’armée anglaise , et il fit graver les armes du général avec une inscription honorable.
A son retour en France, lorsque Rochambeau se présenta devant Louis XVI, ce monarque lui fit un accueil très-distingué, et lui accorda le cordon bleu et le gouvernement de la Picardie. Il lui fit don, en outre, de deux tableaux, l’un représentant le siège de New-Yorck, et l’autre la garnison anglaise qui défilait au milieu de l’armée française.
Ici se termine la partie heureuse , on pourrait presque ajouter la partie glorieuse de la vie de Rochambeau. Pendant les années orageuses qui précédèrent le coup de foudre de 1789 , il dut, à plusieurs reprises, réprimer dans son gouvernement les troubles suscités par la disette des grains et par les élections. Lorsque l’Alsace fut agitée par des troubles populaires, le roi l’envoya rétablir le calme dans cette province, et, par sa prudence et son énergie, il mit plusieurs villes k l’abri du pillage ; mais lui-même se sentait entraîné sur la pente rapide de la révolution. Nommé membre de la seconde assemblée des notables, en 1788, et attaché au bureau de Monsieur, il vota pour
la représentation au tiers-état. Comme Lafayelte, son lieutenant dans la guerre d’Amérique, il crut pouvoir être libéral, tout en restant dévoué à la cour.
Naïfs politiques, qui s’imaginaient que le prestige de la gloire militaire peut dominer les révolutions, quand, si glorieuse qu’elle soit, l’épée est rentrée dans le fourreau! Rochambeau, dont la santé commençait â s’altérer, demanda un congé, mais la cour avait besoin de ses services. Après six mois d’un repos insuffisant, le roi le manda en audience particulière â Saint-Cloud et lui demanda l’appui de sa vaillante épée: Rochambeau crut pouvoir servir en même temps le roi et la nation , et il accepta le commandement de l’armée du Nord. Il s’appliqua à rétablir l’ordre dans les troupes et leur harmonie avec les corps administratifs; mais les décrets de l’Assemblée nationale venaient successivement déjouer les mesures du commandant. On parlait déj'a de démocratiser l’armée; les soldats commençaient à fréquenter les clubs, la subordination allait être détruite aussi bien que la discipline. Rochambeau résista le plus qu’il put à ces funestes tendances et il engagea les officiers à surveiller leurs subordonnés. Les deux partis lui faisaient des avances qu’il repoussait avec une certaine hésitation. M. de Montmorin lui ayant offert le ministère de la guerre, il déclara qu’il ne se sentait ni la force, ni le talent de remplir d’aussi importantes fonctions. Après l’évasion du roi, l’Assemblée nationale l’ayant appelé h la défense des frontières, le priant de se rendre dans son sein, il s’excusa sur ce qu’il n’avait aucun litre ni obligation directe pour y paraître. %
Mis en demeure de se prononcer et de partir pour la frontière du nord, il prêta, a la barre de l’assemblée , le serment de défendre la nation contre les ennemis du dehors , et la constitution contre les ennemis du dedans. Ce compromis lui valut d’être nommé, par le roi, maréchal de France, sur la présentation de V Assemblée nationale. Le comte de Narbonne, ministre de la guerre, vint en personne lui remettre le bâton de commandement , en présence des troupes. Dans l’éventualité d’une guerre prochaine avec l’Allemagne, Rochambeau fut consulté , et dans la conférence tenue dans le conseil le 2 mars 1792, il fut d’avis de rester sur la défensive; mais le ministère étant passé aux mains de Dumouriez, le parti de l’offensive prévalut et la guerre fut déclarée. Le ministre, qui n’était pas ami
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de Rochambeau, chercha h compromettre la gloire du vieux maréchal, en faisant insérer, dans les feuilles publiques, des comptes rendus infidèles de ses opérations militaires. En vain rassemblée le vengea de cette injustice par un décret rendu dans les termes les plus honorables, le coup était porté, et l’illustre guerrier, abreuvé de dégoûts, se démit du commandement, après cinquante ans de service, et se retira dans sa terre près de Vendôme, bien résolu de ne plus se mêler aux affaires publiques ; mais la Terreur vint le poursuivre dans sa paisible retraite. En 1793, on lui enleva les deux canons, don précieux du congrès des Etats-Unis. Sur un ordre du comité de salut public, il fut conduit h la Conciergerie et mis sur la liste des condamnés. Il allait monter dans la fatale charrette qui conduisait le vertueux Malesherbes à l’échafaud, lorsque le bourreau, trouvant qu’elle était trop pleine, le repoussa brutalement: « Retire-toi, vieux maréchal, lui cria-t-il, ton tour viendra plus tard ! »
La chute de Robespierre, au 9 thermidor, sauva Rochambeau qui fut mis en liberté et qui alla achever tranquillement dans ses foyers sa glorieuse carrière. Il suivait journellement, avec le plus vif intérêt et souvent avec une heureuse prévoyance, la marche et les succès des armées françaises.
En 1805, il fut présenté au premier consul Bonaparte, qui, en lui montrant plusieurs généraux, et particulièrement Berthier, jadis aidede-camp de Rochambeau en Amérique, lui dit: « Général, voilà vos « élèves. — Les élèves , répartit Rochambeau , ont bien surpassé le « maître. » C’était trop de flatterie et surtout trop d’humilité. L’empereur, jaloux de se rallier les vieilles gloires de la France, accorda au doyen des maréchaux une pension et la croix de grand-oflicier de la Légion-d’Honneur. Il occupa ses loisirs à rédiger ses Mémoires , qui ont été revus et publiés, après sa mort, par Luce de Lancival, un des poètes officiels de l’Empire. Rochambeau termina doucement sa longue carrière sans autre infirmité qu’un catarrhe qui le suffoqua en un moment, le 10 mai 1807. Il fut enterré dans le cimetière du village de Thoré, sa paroisse, et la pierre tumulaire qui couvre ses dépouilles mortelles porte une épitaphe faite par le chevalier de Boufflers.
De son mariage avec M,,c Thérèse d’Acosta, qui lui survécut de
quelques années, il eut un fils qui, après une vie errante et agitée, mourut au champ d’honneur dans une des batailles de l’Empire.
Né en 1750, dans le château de ses pères, Donatien-Marie-Joseph de Vimeur, vicomte de Rochambeau, fut colonel à douze ans et suivit
son père dans sa brillante expédition d’Amérique, où il fut décoré de
l’ordre de Cincinnatus. C’est sans doute à ce séjour aux Etats-Unis qu’il faut attribuer son enthousiasme pour les idées républicaines. Nommé lieutenant-général en 1792 et gouverneur des Antilles françaises, il s’efforça de propager dans les colonies les idées de la révolution : on lui reproche même d’y avoir introduit la guillotine, dont il aurait fait l’expérience in anima vili sur quelques nègres. Son ardeur révolutionnaire ne l’empêcha pas d’évacuer la Martinique, en 1794, et d’être destitué, en 1796, de son nouveau poste de gouverneur-général de Saint-Domingue. Renvoyé en France, il fit sous Ronaparte la campagne d’Italie , puis accompagna dans l’expédition de Saint-Domingue le général Leclerc, auquel il succéda, en 1805, comme général en chef. Il se fit détester indistinctement des noirs et des blancs, et, poursuivi par Dessalines ; capitaine-général des nègres, il se remit à la discrétion d’un commodore anglais. Napoléon le laissa prisonnier en Angleterre jusqu’en 1811, où il fut échangé, en vertu d’une convention. Il demeura dans sa campagne, près de Vendôme, jusqu’en 1815, où il reçut le commandement d’un'1 division, sous les ordres du général Lauriston. Il donna des preuves de valeur aucombatde Rautzen, et périt, le 18 octobre 1815, k la sanglante bataille de Leipsick, faisant oublier, par une mort glorieuse, ses tristes états de service, et digne en cela du moins de porter le nom de Rochambeau.
DUSAULX (Jean).
Quel que soit le rôle important qu’il ait joué dans les grands événements de la révolution, Dusaulx, que nous mettons ici parmi les hommes politiques, sera plus connu de la postérité comme littérateur que comme membre de la convention nationale. Il naquit ii Chartres en 1728 et ne se fit remarquer dès l’enfance que par cette étourderie naturelle k son âge qui fait prévoir, jusqu’à un certain point, la viva-
cité de l’esprit. On raconte que son père, magistrat intègre, homme d’honneur et de bon sens, lui dit dans un moment d’humeur : Le fils de Cicéron était-il étourdi comme toi? — Aussi ne suis-je pas le fils de Cicéron, répondit l’enfant. Le vieillard sourit, et l’indulgence paternelle ne fut point offensée d’une saillie qui , pour la première fois , révélait une intelligence vive à côté d’un caractère pétulant.
Il fit ses éludes avec distinction à La Flèche, et vint ensuite les terminer a Paris, aux collèges du Plessis et de Louis-le-Grand. Ses parents le destinaient h la robe, mais la légèreté de son humeur s’accommodait peu de la gravité qui sied au barreau , et il acheta une charge de commissaire des guerres auprès de la gendarmerie royale. Ce fut là que , dans le désœuvrement des garnisons , il contracta la funeste passion du jeu. Le dévouement d’un ami le corrigea ; ce fut alors que, pour rendre utile son repentir, il composa sur le jeu plusieurs lettres et réflexions où l’érudit se montre plus rarement que l’homme de bien. On y trouve un curieux fragment d’un édit de l’empereur de la Chine Yong-Tching contre les jeux de hasard. En somme, c’est un de ces ouvrages qu’on estime beaucoup mais qu’on ne lit jamais.
Guéri de la passion du jeu , Dusaulx se rejeta sur l’étude des lettres et y consacra tous ses loisirs. Dès l’àge de vingt et un ans, il avait été reçu à l’académie de Nancy, par la protection du roi Stanislas. Ce que l’on connaissait de sa traduction de Juvénal et de son discours sur les Satiriques avait commencé sa réputation littéraire ; la publication de ces deux ouvrages lui ouvrit, en 1776, les portes de l’académie des Inscriptions. Heureux en succès littéraires, il l’était aussi en amitiés; Collé, Piron, Mably, Condillac et l’abbé Barthélemy formaient sa société habituelle. Ses relations le firent nommer secrétaire ordinaire du duc d’Orléans; ce titre paraissait suffire à son ambition. Simple, franc et modeste, Dusaulx était incapable d’intrigues pour réussir.
Sa veuve raconte dans ses Mémoires que le roi Stanislas, qui lui voulait du bien, lui fit dire un jour de se rendre à Versailles. Il va trouver le père Menou, jésuite, qui avait la confiance du prince. — Mon cher Dusaulx , lui dit le père Menou , le roi désire vous confier l’éducation de ses petits-fils ; mais d’abord , quels sont vos principes? — Ceux
de la justice.— Qu’ enseignerez-vous ? — L’amour de la just ice et la haine des flatteurs. Le père Menou réfléchit, puis il reprend : — Quelle est votre demeure à Paris ? — Rue du Dauphin , mon père. — Eh bien, mon cher, croyez-moi, regagnez votre rue du Dauphin, Vair de ce pays ne vous convient pas du tout. Dusaulx s’en alla fort content, et eut la naïveté de parler de cet incident comme d’un danger qu’il avait su habilement éviter. „
Le désir impatient de réformer tous les abus et d’arriver à une perfection imaginaire lui fit d’abord embrasser avec chaleur les principes de la révolution ; mais son bon sens et sa probité naturelle le firent toujours ranger dans la classe des modérés. La liberté qu’il désirait établir en France lui apparaissait, au milieu de ses nombreux ennemis, sous les habits guerriers qu’elle portait jadis b Morat ou dans les marais du Batave ; son imagination la lui représentait belliqueuse et fière, mais juste et généreuse, s’appuyant d’une main sur un faisceau, de l’autre sur la table des lois. Aussi, lorsqu’il fut nommé parmi les commissaires chargés d’empêcher les massacres du 2 septembre et d’aller parler au peuple pour rétablir le calme, le voit-on , avant de sortir de la salle, remettre b un jeune volontaire, qui allait marcher à la frontière, le fusil qu’il regrettait de ne pouvoir porter lui-même h cause de sa vieillesse. Dans la séance trop mémorable du 15 janvier 1792, il vota en ces termes : « Du fond de ma conscience, je « vote l’appel au peuple; je crois qu’on peut être très-bon patriote « sans tuer son ennemi par terre. Je demande que le ci-devant roi « soit détenu pendant la guerre et banni à la paix. » Le sursis lui parut de toute justice. Ce vote généreux faillit l’envoyer lui-même au supplice. 11 fut du nombre des soixante-treize députés incarcérés pour n’avoir pas lutté avec assez de force contre les partisans de l’ancien régime. Billaut de Varennes demanda sa mort; mais ce fut Marat qui prit sa défense, en le dépeignant comme un vieux fou incapable de devenir dangereux. En 1795 il demanda qu’on élevât un autel expiatoire pour le sang français injustement versé.
11 fut président du conseil des anciens en juillet 179G, et eu janvier 1797, il proposa de modifier le serment de haine à la royauté en y ajoutant les mots: en France; il se prononça aussi contre le rétablissement des loteries. A la séance du 27 avril, il prit congé de l’as-
semblée par un discours dont le conseil ordonna l’impression : « Deor puis neuf ans, disait-il, que je suis dans les fonctions publiques, « ennemi des factieux , étranger à tous les partis, je n’ai plaidé qu’en « faveur de la justice et des mœurs ; j’ai la douce satisfaction de pou- « voir dire que mes mains sont aussi pures que mon cœur. » Il demanda sa retraite et mourut, un an après, en 1799, des suites d’une maladie douloureuse.
Dusaulx n’eut de l’homme d’État ni la pénétration qui prévoit la marche et le résultat des événements, ni l’habileté qui les dirige, ni la fermeté qui les domine; mais il eut toute la sensibilité qui peut adoucir les maux qu’entraînent h leur suite les discordes civiles.
Mme Roland , dans ses Mémoires , fait le portrait suivant de Dusaulx : « Bon traducteur de Juvénal , homme vénérable par son âge et ses « mœurs, il parlait comme Nestor, et, qui pis est, comme un littéra- « teur, c’est-à-dire beaucoup trop, en société, du moins. Probe et sen- « sible, ami chaud de la vérité, il ne lui aurait fallu que dix ou quinze « années de moins pour être dans la Convention l’un de ses plus har- « dis défenseurs. » Mme Roland, qui ne lui reprochait qu’un peu de bavardage , peut-être par esprit de concurrence , devait aimer dans Dusaulx les qualités qui font naître l’attachement et méritent l’estime. Il ne .faut pas oublier aussi qu’il inclinait vers le parti des Girondins.
Comme écrivain , on peut dire qu’il eut beaucoup des qualités et des défauts de Juvénal , qu’il avait choisi pour modèle. Son seul ouvrage politique est Y Insurrection parisienne et la prise de la Bastille , ou V oeuvre des sept jours. C’est le récit de tous les jours d’une semaine à jamais célèbre dans l’histoire des révolutions politiques. On y remarque des détails très-curieux et des anecdotes fort intéressantes. Dusaulx y raconte, avec une certaine naïveté goguenarde, les mésaventures d’un de ses compatriotes, l’abbé Lefèvre, honnête vieillard que l’enthousiasme avait transformé en guerrier. On lui avait confié la surveillance du dépôt des poudres, et ce poste périlleux provoqua une foule de dangers auxquels il ne survécut que par miracle. Ainsi, le premier jour de son entrée en fonctions, on tire un coup de fusil sur les tonneaux dont il était gardien et un coup de pistolet sur lui ; la nuit suivante, la porte du magasin est brisée sous la hache et une tentavive est faite pour pour piller le dépôt. Le lendemain, c’est un
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homme ivre qui entre, la pipe à la bouche, et fume sur les barils ouverts ; le père Lefèvre est forcé d’acheter la pipe pour pouvoir la jeter dans la cour.*Ce n’est pas tout; dans la journée du 6 octobre il est pris et entraîné, la corde au cou, par les bacchantes des faubourgs, jusqu’en haut du clocher de l’Hôtel-de-Ville, et ce n’est qu’à la prière de deux mégères moins exaltées que les autres qu’il doit d’échapper à la mort. Enfin, le 13 avril 1790, escortant dans la rue Saint-Honoré des chariots pleins de fusils, on le prend pour un autre et il va être massacré, sans l’arrivée de quelques gardes nationaux qui venaient d’arracher des mains du peuple Maury et le vicomte de Mirabeau. On comprend qu’a près de telles frayeurs le père Lefèvre soit venu solliciter Dusaulx de lui faire obtenir un poste où il fût plus facile et moins dangereux de servir la patrie.
Le Moniteur universel , en parlant de l’ouvrage de Dusaulx, ajoute : « Il est dédié aux soldats patriotes rassemblés à Paris pour la fédé- « ration nationale. Il y a quelque chose de touchant dans la signature « de cette dédicace et dans le post-scriptum qui la suit :
« Dusaulx, sexagénaire.
a P. S. Je compte avec reconnaissance le nombre de mes années, « puisqu’elles m’ont fait voir enfin ce que j’ai tant désiré, la liberté <t de mon pays. »
Son principal titre , comme littérateur , consiste dans les Satires de Juvénal, traduites en français , avec le texte latin à côte. C’est une des meilleures traductions qu’on ait de ce poète. Le parallèle entre Horace et Juvénal, que le traducteur a mis en tête, quoique un peu long et trop en faveur du dernier, est fort loué par La Harpe, qui l’a inséré dans son Cours de littérature. Il a publié aussi les Mémoires sur les satiriques latins et un Voyage à Baréges et dans les Hautes- Pyrénées, où il cherche à imiter Sterne, sans y réussir. Une seule des liaisons qu’avait contractées Dusaulx fut mêlée , pour lui , de beaucoup d’amertume : d’abord intime ami de Jean-Jacques , il se choqua, peut-être avec trop de vivacité, de la sensibilité craintive et soupçonneuse de l’illustre écrivain, et son livre intitulé: De mes rapports avec Jean-Jacques Rousseau, et de notre correspondance, se ressent de l’amour-propre humilié de l’auteur. Il renferme néanmoins quelques anecdotes piquantes et qui caractérisent assez bien la physiono-
mie étrange de l'illustre écrivain. Ce fut Dusaulx qui apprit au philosophe la mort de Louis XV. A cette nouvelle, Rousseau fondit en larmes. Son ami lui demanda la cause de cet attendrissement. Eh / ne voyez-vous pas , répondit-il , que ce monarque et moi étions également détestés des Français , qui vont réunir toute leur haine sur moi seul ?
Une autre fois, Dusaulx arriva lorsqu'il dînait. Après une conversation assez languissante, il se retira. Jean-Jacques descendit derrière lui, et le prenant k part : Ne soyez point fâché, lui dit-il d’un air mystérieux , de ce que je ne vous ai point invité à dîner avec moi. Je suis si odieux au public, que si par hasard vous vous fussiez trouvé mal à table, on n'eût pas manqué de dire ; Rousseau est un empôi* sonneur! ’ , » •
Le fait suivant, qui fut une des causes de rupture entre les deux amis, peint encore mieux le caractère de Rousseau. Il devait rendre une visite à Piron, en compagnie de Dusaulx. Les deux visiteurs tombent en pleines réjouissances. C’était l’anniversaire de la naissance du poète épicurien, et il célébrait cette fête comme il savait la célébrer, c’est-k-dire le verre en main et en joyeuse compagnie. Dès que Piron vit Rousseau, il s'écria : Ah! ah! la sagesse vient voir la folie ! Puis il le força de s’asseoir, hii prit la main, la mit sur son cœur, prononça, les yeux au ciel, ce verset : Nunc dimittis servum tuum. Domine, et continua de causer avec tant de gaîté et de volubilité que Rousseau, fatigué, quitta son siège pour s'en aller. Piron l'arrêta et lui dit : « Viendrez-vous me revoir? — Non, répliqua Jean-Jacques, « vos fusées volantes m'éblouissent, m’étourdissent ; je n’ai point bu a et je suis ivre ! » Il ne put pardonner k Dusaulx d’avoir voulu le mystifier en l'amenenant dans un guet-à-pens. La piquante ironie dont l’auteur assaisonne cette curieuse anecdote dément jusqu’à un certain point les passages de sa préface où il proteste de son désir d’expliquer Rousseau plutôt que de l’inculper. Dussaulx fut aussi le biographe de son parent, l’abbé Blanchet, dont nous avons parlé, et sur lequel il publia une notice insérée en tête des Apologues et Contes orientaux.
Ch. -P. L.
HUTTEAU (François).
Nos biographies les plus volumineuses , si ce n’est les plus complètes, se gonflent d’une foule de noms hétéroclites et plus ou moins obscurs, également étrangers h nos prédilections, à nos besoins d’étude et à nos souvenirs historiques. On y voit surgir à chaque page des célébrités d’un autre monde, fort peu intéressantes pour le nôtre, qui ne sont guère connues que de ceux qui les révèlent à l’Europe littéraire, tandis que l’homme modeste dont les talents et les vertus ont honoré la F rance et servi le pays sans éclat ou sans bruit n’y trouve pas une fraction de colonne où son ombre puisse se glisser, ne serait-ce que pour dire : Je fus .
Toutefois, quelques hommes d’élite chers h l’Orléanais, dont la vie appartient au siècle et le souvenir h la religion du pays; quelques
noms sans particule, naguère sans valeur historique, mais privilégiés de la science ou de l’art, et d’eux-mémes chefs de race, ont pu franchir les rangs des élus de la presse et renaître h la postérité dans le répertoire universel des distinctions sociales (1). De ce nombre est Louis-François Hutteau, né a Malesherbes en 1729* et reçu avocat au parlement de Paris dès l’âge de vingt-huit ans; il fut un des jurisconsultes les plus distingués par une science profonde,' par le talent qui la faisait valoir, par l’amour du bien public qui la dirigeait dans ses plus graves applications. Non-seulement les clients, mais les confrères même de Hutteau avaient également foi dans la sagesse de sa pensée et dans la probité de son action. Ses conseils étaient recherchés, et plus d’une fois la parole d’un orateur célèbre leur dut sa puissance ou son appui. Il avait déjà fait preuve d’un attachement inébranlable aux institutions monarchiques, en s’imposant le silence auquel le parlement venait d’être condamné par l’imprudent Maupeou, lorsqu’aux premiers frémissements de l'orage révolutionnaire, il dut se préparer a une lutte plus terrible, et justifier une plus haute con-
(1) Voir la Biographie de Micliaud, qu'on no reproduit point ici. La notice que le lecteur a sous les yeux est le résumé exclusif des communications données à l’auteur par un des fils du bonhomme de Malesherbes, le plus ancien da ses plus honorables amis*
fiance. Le temps était venu où le courage de l’âme devait être soumis aux plus rudes épreuves ; Hutteau ne faillit point à sa vocation. Élu membre, d’abord de l’assemblée provinciale de la généralité d’Orléans, ensuite des États-Généraux jet de l’assemblée constituante, il s’y montra pénétré de tous les sentiments qui rendent l’homme public également cher au prince et au pays. Entre mille causes qu’il . «
avait soutenues avec des succès divers, la cause de la monarchie est celle qu’il défendit avec le plus d’entrainement et de conviction, alors même qu’il la jugeait perdue. Seul de la députation dont il faisait partie, il avait signé les mémorables protestations de la minorité de l’assemblée contre les décrets qui sapaient l’édifice dans ses fondements, et il professa hautement les mêmes principes jusqu’au jour où la révolution consommée rendit toute discussion inutile, toute résistance folle ou sans objet. Les massacres de septembre devinrent pour lui le signal de la retraite. 11 se retira à Malesherbes, où il vécut, protégé par ses bonnes œuvres et la fidélité des souvenirs, jusqu’au 27 juin 1807, époque de sa mort.
Il est des hommes dont le nom seul dirait toute la vie, parce qu’un instant de cette vie a brillé comme l’éclair ou frappé comme la foudre : quelques mots suffisent. à leur biographie. Mais comment résumer celle de l’homme de bien qui se recommande par des vertus de tous les instants? Tout ce qu’on peut dire de Hutteau, sans s’écarter du vrai et sans excéder les limites de cette page, c’est qu’il est du nombre de ceux qui furent quelquefois l’espérance des grands de la terre et toujours la providence du pauvre et de l’orphelin, à qui sa parole était dévouée. Deux circonstances de cette vie, si pleine de beaux exemples et de bonnes actions, suppléeront aux développements qu’elle ne peut recevoir ici.
Pendant l’exil du parlement, en 1771, Hutteau se relira, avec sa famille, dans une terre qu’il possédait près de Fontainebleau. Un jour, assis au pied d’un chêne, vêtu comme on l’est au champs, et un livre à la main, il voit venir Louis XV, accompagné du dauphin, depuis Louis XVI. « Bonhomme, lui crie le roi, as-tu vu passer la « chasse? » Point de réponse. — Seconde interpellation sur le même ton , et même silence. Alors, le roi, s’approchant et se découvrant : « Monsieur, lui dit-il, pourriez-vous nous indiquer la route de la
« chasse ? » Cette fois le bonhomme se lève, s’incline profondément, et feignant toujours de ne pas reconnaître le roi, que rien ne distinguait, il lui répond : « Monsieur, vous trouverez sans doute la chasse « à telle étoile. » — « Monsieur, reprend le prince, je vous remercie « de l’avis et plus particulièrement encore de la leçon que vous venez « de nous donner. Et vous, mon fils, ne l’oubliez jamais, un ton im- « périeux et dur, de quelque part qu’il viefine et avec qui que ce soit, « est toujours blâmable (1). »
Lequel, du prince ou du sujet, montra le plus de dignité dans
cette curieuse rencontre, c’est ce qu’on n’entreprendra point de décider. On y voit seulement que le malin bonhomme , doué d’une présence d’esprit imperturbable, n’était pas malheureux dans son outrecuidance. On s’en convaincra par le mérite de î’à-propos qui nous reste h citer.
En 1763, Hutteau sollicitait la main d’une jeune personne qui appartenait 'a l’une des premières familles du parlement de Flandre. Le comte de Lagny, oncle de la demoiselle, lui opposant le défaut de noblesse et d’une fortune égale: « Sur quoi, ajoute-t-il, hypotbèqueriez-vous le douaire de votre femme? — Je suis avocat, répond le solliciteur, grandissant de toute sa fierté; je suis noble, le douaire , je l’hypothèque sur la houppe de mon bonnet carré » (textuel). Le mariage se fit, et la vertu de la houppe ne fut point un vain gage d’illustration. Ce bon mot prophétique, des enfants dignes en tout de son auteur, l’ont vu se réaliser solennellement de nos jours. A la noblesse du cœur s’est unie pour eux celle où de généreux dévoûments trouvèrent souvent et peuvent trouver encore leur récompense.
GASTELLIER (René-George).
Lorsque, dans la séance du 5 novembre 1791, présidée par Vergniaud, on examina la conduite de Mulot, ministre plénipotentiaire à Avignon, dans les scènes sanglantes dont cette ville avait été le théâtre, Gastellier fut un de ceux qui s’élevèrent avec le plus d’énergie contre les excès commis par de prétendus médiateurs, et adjura
(I) IIù torique. O sont les propres paroles de Louis XV.
rassemblée de donner k l’Europe un exemple de sévérité et de justice envers un de ses membres, convaincu d’avoir violé les lois de l’honneur et de l’humanité. Gastellier ne cessa, dans tout le cours de sa vie politique, de proclamer courageusement les principes qui, selon lui, devaient fonder la vraie liberté.
Né k Ferrières en Gàtinais en 1741 , il avait étudié successivement le droit et la médecine, et s’était fait recevoir presque simultanément avocat au parlement et docteur de la Faculté de médecine k Paris. Mais il avait fini par abandonner complètement la jurisprudence, et, lorsque la révolution éclata, il était médecin consultant du duc d’Orléans. Déjà des travaux sérieux avaient attiré sur lui l’attention publique; en 1776, sur la demande de Turgot, il avait publié un travail sur l’agriculture, le commerce et les moyens d’assurer la salubrité du Gàtinais. La sollicitude qu’il ne cessa de manifester pour sa province, et dont il donna une preuve éclatante, en consacrant k l’usage des habitants de Montargis un édifice de cette ville dont le duc d’Orléans lui avait fait présent, le désignait naturellement au choix de ses concitoyens, lorsqu’il s’agit de les représenter. Nommé successivement maire de Montargis et membre de l’assemblée provinciale de l’Orléanais, il était, en 1791, député du Loiret k la législature et faisait hommage k l’assemblée de cinq médailles d’or et de quatre-vingts jetons en argent qu’il avait obtenus en prix de la société de médecine.
Le 11 juillet, lorsque les Parisiens vinrent faire, au sujet de la destitution du maire de Paris, une de ces éternelles protestations dont ils semblent s’être attribué le ridicule monopole , Gastellier prit la parole contre des adresses « qui n’étaient pas même le vœu d’une section. La justice réclame contre de pareils abus, dit-il; quatre-vingtdeux départements ne nous ont pas envoyés pour que le quatrevingt-troisième usurpe tout notre temps. Je demande que les pétitionnaires soient tenus de ne lire que l’énoncé sommaire de leurs demandes. » Il y avait du courage k faire entendre ces paroles k une époque où la populace était toute-puissante, où l’assemblée était continuellement harassée par les sections. Aussi l’orateur, applaudi par ses collègues, eut-il k essuyer les invectives du peuple, et le président fut obligé de faire placer quatre sentinelles dans chaque tribune.
Il n’en fallait pas tant pour le désigner aux vengeances des démagogues. En 1793, il fut déclaré traître k la patrie et arrêté; il allait
périr sur l’échafaud, lorsque le 9 thermidor vint le sauver. Ses ennemis l’obligèrent encore à se tenir éloigné de son domicile pendant cinq ans. On inventa contre lui d’odieuses calomnies qu’il crut devoir repousser en 1816, dans une brochure intitulée : A mes concitoyens. « C’est, dit-il, pour empêcher que mes ennemis ne me pour- « suivent au-delà du tombeau qui m’attend que je me suis déterminé « à donner de la publicité h cet écrit. » Depuis plusieurs années il avait quitté Montargis et s’était fixé k Paris, où il enseignait la médecine et où il est mort en 1821. Le roi Louis XVIII l’avait décoré, en 1817, du cordon de Saint-Michel.
Gastellier ne fut pas seulement un honnête homme en politique,
ce fut aussi un médecin distingué, et il a laissé des ouvrages estimés. Nous citerons principalement ceux , qui traitent de la topographie médicale du Gâtinais et un précis historique des épidémies qui avaient régné pendant douze ans dans cette province. En 1779, l’Académie de Dijon avait mis la question suivante au concours : Y a-t-il. des spécifiques en médecine ? Gastellier, dans un traité qu’il dédia au célèbre Francklin, soutint la négative et combattit l’opinion dominante. L’Académie, en donnant de justes éloges au talent de l’écrivain, déclara que le système qu’il avait défendu l’avait empêché d’obtenir le prix. Il fil appel k la société de médecine qui, en 1782, adopta son opinion, et ordonna que son mémoire fût imprimé sous le privilège de la compagnie. En 1796, il avait fait paraître une curieuse dissertation sur le supplice de la guillotine. « J’ai composé cette bro- « chure, dit l’auteur, sur un supplice que je devais subir le lo ther- « midor,'sans la mort de Robespierre, arrivée le 9. » L’objet de Gastellier était de détruire une erreur accréditée par le savant physiologiste Sammering et répétée par Sue, le fils. Ces médecins prétendaient qu’après la décapitation le supplicié éprouve de longues et vives douleurs. Sue ajoutait même qu’il avait vu le visage de Charlotte Corday rougir d’indignation après que la tête eut été séparée du corps. Gastellier réfuta ce système en vrai physiologiste ; il fit voir que par la décollation le passage de la vie k la mort est si rapide qu’il est impossible d’éprouver la plus légère sensation. On a de lui un grand nombre d’articles dans divers recueils scientifiques. Il était oncle de l’auteur dramatique Picard.
Ch«*F* L»
Marquis DE FAVRAS (Thomas).
A quelque parti qu’il soit attaché, l’homme de cœur qui tombe noblement pour défendre sa foi politique, a droit a l’estime pour son courage , à la pitié pour son malheur. C’est à ce titre que nous avons donné une place dans ce recueil à Thomas de Mahy, marquis de Favras.
Né à Blois le 26 mars 1744, d’une famille noble, mais peu favorisée des dons de la fortune, il entra à onze ans dans les mousquetaires, fut nommé, deux ans après, capitaine de dragons au régiment de Chapt, depuis régiment de Belzunce, et obtint, en 1765, le grade de capitaine aide-major ; il avait alors dix-neuf ans et déjà huit années de service et deux campagnes.
C’est vers cette époque qu’il épousa, en Allemagne, sans qu’on sache les détails de ce mariage et sans qu’on puisse l’expliquer, la princesse Caroline , fille légitime du prince d’Anhalt-Bernbourg- Shaumbourg. On sait seulement que cette union se lit malgré la Volonté du prince, qui ne reconnut le mariage de sa fille et ne lui accorda une faible pension de mille florins par an que sur un juge-* ment du conseil aulique, en date du 21 novembre 1776.
Nommé chevalier de Saint-Louis en 1772, le marquis de Favras acquit la charge de premier lieutenant des Suisses de Monsieur, qui donnait le rang de colonel , et le comte de Provence , depuis Louis XVIII, lui accorda, par l’entremise de M. de La Châtre, premier gentilhomme de sa chambre, une somme de 1 ,200 livres pour subvenir aux frais d’éducation de son fils. Dans cette situation , néanmoins, il n’était pas assez riche pour vivre convenablement à la cour , et il donna, en 1776, sa démission de lieutenant aux gardes, pour vivre plus modestement dans la retraite et l’obscurité.
Mais le marquis de Favras avait une tête ardente, un esprit aventureux; il fallait un rôle brillant à son ambition. Lors de l’insurrection qui éclata en Hollande contre le slathouder, en 1787, il songea à lever une légion pour aller au secours du parti patriotique de ce pays; mais faute d’argent ce projet échoua. Il inventa ensuite divers plans d’administration et d’économie politique qui n’étaient
certainement pas plus déraisonnables que beaucoup d’autres publiés alors et qui furent sérieusement discutés. Royaliste de cœur, le marquis de Favras avait cependant des idées libérales pour l’époque; il ne ’ repoussait pas opiniâtrement le progrès; seulement il le voulait graduel et régulier, sans violence et sans bouleversement.
Bien que démissionnaire, le marquis de Favras était encore attaché à la cour, et il s’y trouvait lorsque, le 5 octobre 1789, une bande furieuse d’hommes et de femmes, armée de piques et traînant des canons, se dirigea sur Versailles pour aller demander du pain h l’Assemblée nationale. Lafayette, impuissant k retenir l’émeute, avait pris le parti de la suivre avec quelques bataillons de la garde nationale, pour essayer du moins de prévenir les attentats et de garantir la personne du roi. Jusqu’à trois heures du matin, cette hideuse armée, commandée par un nommé Maillard, remplit la salle de l’assemblée de confusion et de violences ; ensuite elle se dirigea vers le château pour le pilier et pour assassiner le roi. Le reste de la nuit se passa en scènes horribles, où la vie de la reine elle-même fut en danger.
A l’approche de cette invasion , au milieu du trouble qui régnait dans tout le château , un seul homme, avait proposé hardiment de « prendre les chevaux des écuries du roi et de charger, l’épée à la main, cette foule compacte; mais le ministre, le comte de Saint- Priest, lui avait refusé l’autorisation nécessaire, et le marquis de Favras avait dû renoncer k une proposition qui pouvait tout sauver et qui le perdit lui-même en le désignant dès lors aux défiances populaires.
Au point du jour, lorsque l’insurrection triomphante retourna vers Paris, ramenant Louis XVI comme un prisonnier, Favras, avec quelques officiers dévoués, escorta la voiture du monarque; mais dès ce moment, sans doute , le spectacle de la royauté avilie , la pensée du danger présent et l’appréhension des dangers à venir jetèrent dans cette âme ardente et chevaleresque les germes d’un projet qui devait le conduire k l’échafaud.
Il s’agissait de réunir tous les hommes fidèles à la royauté pour en former une troupe résolue qui, au jour prochain du péril, se presserait autour de Louis XVI, et se placerait comme un rempart invincible entre sa personne sacrée et le poignard des assassins ; on devait
même enlever le roi, s’il le fallait, pour le soustraire, en l’éloignant de Paris, aux violences des révolutionnaires : Favras espérait trouver cette phalange dévouée dans la garde nationale et surtout parmi les anciens gardes françaises.
Cette pensée, folle peut-être, mais généreuse, après 'tout, s’empara de son imagination facile h exalter : il ne songea plus qu’à la mettre à exécution, et, dans ce but, il s’aboucha avec les nommés Tourcatyet Morel , tous deux officiers dans la garde nationale et faisant tous deux le métier de recruteurs. II les avait connus, quand il s’occupait de lever une légion pour la Hollande, et il leur confia une partie de son projet.
Un jeune lieutenant de la garde nationale, nommé Marquier, qui avait servi dans les gardes françaises et que Favras avait vu pleurer sur le sort du roi, dans le triste voyage de Versailles à Paris, lui parut propre aussi à seconder ses desseins. Il eut avec lui plusieurs entrevues sous les arcades de la place Royale, et lui remit enfin, en présence de Morel, un pamphlet intitulé : Ouvrez donc les yeux! dont il était probablement l’auteur. Cet écrit contenait un appel aux anciens gardes françaises, et leur offrait un chef, s’ils voulaient, comme on le pensait, rentrer dans le devoir. Ces tentatives ne réussirent pas auprès du lieutenant Marquier; il cessa de venir aux rendez-vous de la place Royale ; mais ces rendez-vous avaient été surpris par un agent de la police nommé Joffroy, attaché aux pas de Favras, depuis la nuit du 6 octobre, et le pamphlet resta comme un des éléments principaux de l’accusation qui allait peser sur le marquis ds Favras.
Le comité des recherches, établi en octobre par un arrêté des représentants de la commune, avait promis 24,000 fr. à quiconque dénoncerait un ennemi de la révolution; Morel et Tourcaty, séduits par cette amorce, révélèrent au comité ce qu’ils savaient des projets de Favras et se chargèrent de le compromettre encore davantage pour assurer sa perte.
Ils firent semblant d’entrer dans ses plans; mais ils lui déclarèrent que pour les mener à bonne fin il fallait de l’argent; ils le mirent en rapport avec un banquier hollandais nommé Chomel , dont ils avaient obtenu la connivence, et qui consentit à prêter deux millions, à condition seulement que l’emprunt serait ratifié par le
comte de Provence, qui avait déjà donné au marquis des preuves de sa bienveillance.
Le comte de Provence consentit, en effet, k cette ratification, et c'est ce qui a donné lieu de l'impliquer, avec beaucoup d’apparence de raison, dans le projet purement royaliste et plus impossible que criminel du malheureux Favras. Cette complicité fut prouvée, d’ailleurs, par diverses dépositions, et en particulier par celle du comte de La Châtre , qui avait refusé de se mêler de cette négociation suspecte.
Enfin, l’emprunt fut conclu le 24 décembre; et ce jour-lk, k neuf heures du soir, Favras fut arrêté par l’espion Joffroy en sortant de chez le banquier Chomel. Après un premier interrogatoire k l’Hôtel-de-Ville , il fut conduit a la prison de l’abbaye de Saint-Germain.
Pendant ce temps, on faisait courir dans Paris le bruit que le marquis de Favras avait formé le projet de soulever trente mille hommes, d’assassiner Lafavelte et d’affamer Paris. Le frère du roi était, disaiton, à la tète du complot. Il avait acquis des terres dans plusieurs provinces et on lui avait supposé le dessein, avant la révolution, de ressusciter la grande féodalité. Après l’arrestation de Favras, ou prétendit que Monsieur avait donné son assentiment ù ses projets contre-révolutionnaires : prévenu par M. Lafayette, il se rendit, le 26 décembre k l’Hôtel-de-Ville, et désavoua tous les bruits répandus k l’égard de ses relations politiques avec le marquis, tout en reconnaissant la part qu’il avait k l’emprunt de deux millions, contracté, disait-il, pour couvrir les dépenses de sa maison.
Cependant des soupçons, des indices vagues, ne suffisaient pas pour prononcer une condamnation. Bientôt, Morel vint au secoure de l’accusation; il dénonçait le marquis comme ayant voulu soulever la France, enlever le roi et la famille royale, pour les emmener k Pérenne , et faire assassiner Bailly et Lafayette ; afin de le perdre plus sûrement, il déclarait s’être chargé lui-même de ce double assassinat. Devant ses juges, Favras repoussa avec une fière énergie cette odieuse imputation , k laquelle ses juges et son dénonciateur ne croyaient pas plus qu’au projet chimérique d’un soulèvement général. Mais il fallait donner une pâture k la fureur de la multitude qui, chaque
jour, se réunissait autour du Châtelet, où il avait été transporté, et qui gourmandait , avec des clameurs menaçantes , la lenteur des juges. M. de Besenval venait d’étre acquitte dans une affaire a peu près semblable , et on pouvait craindre que la foule , trompée une première fois dans son attente, ne voulût enlever l’accusé et se rassasier elle-même de vengeance. C’est sous cette influence funeste que le tribunal s’assembla pour prononcer l’arrêt.
L’accusé prit la parole plusieurs fois : sa belle physionomie, sa haute taille, la facilité de son élocution , son attitude h la fois calme et énergique impressionnèrent vivement l’auditoire.
L’avocat Thilorier, ardent républicain, défendit son client royaliste avec une conviction si éloquente, que le procureur du roi lui-même hésita et pâlit lorsque, d’une voix tremblante, il conclut à la peine de mort. L’émotion gagna jusqu’au tribunal, qui remit à un autrejour le prononcé du jugement.
C’est le 18 février qu’il se réunit de nouveau pour consommer son œuvre , tandis que la foule ameutée poussait des cris de mort qui retentissaient jusque dans la salle d’audience. Malgré la parole hardie et chaleureuse de l’avocat, malgré les vives protestations de l’accusé, malgré leur conscience et leur propre ■ émotion , les juges, après une longue et terrible séance, prononcèrent, h la majorité de vingt-huit voix sur trente-huit, le jugement qui condamnait le marquis de Favras : « A faire amende honorable devant Notre-Dame, « nu-pieds, nu-tête, en chemise, la corde au cou, une torche ar- « dente h la main , et à être ensuite conduit à la place de Grève pour « y être pendu et étranglé. »
Le rapporteur, M. Quatremère de Roissy , vint â la chambre de la question lui lire sa sentence; le condamné l’écouta avec calme, en protestant contre la fausseté des faits. Le rapporteur ajouta : « Votre « mort, Monsieur, est nécessaire à la tranquillité publique. » Le marquis de Favras lui répondit avec dédain : « Monsieur, puisqu’il « était besoin pour la tranquillité de ce pays de la vie d’un honnête « homme , il vaut mieux que votre choix soit tombé sur moi que sur « un autre; car je montrerai a vos Parisiens comment un gentil- « homme sait mourir. » Quand M. Quatremère le quitta, en lui
disant : « Je n’ai d'autres consolations h vous donner que celles que « vous offre la religion, je vous invite à en profiter. — Monsieur, lui « répondit Favras, mes plus grandes consolations sont celles que me « donne mon innocence, et c’est vous, Messieurs, que je plains. » Ensuite il s’entretint longuement avec le curé de Saint-Paul.
Vers trois heures, k travers une double haie de soldats et au centre d’une nombreuse escorte, le condamné, vêtu d’une longue chemise blanche, sortit du Châtelet, et la sérénité sur le front, malgré les huées de la multitude, enivrée d’une folle joie, il s’avança vers le fatal tombereau, dans lequel il prit place près du curé de Saint-Paul.
Arrivé sur la place Notre-Dame, après avoir de nouveau protesté de son innocence, il lut d’une voix haute et ferme l’arrêt qui le condamnait, et fut conduit ensuite k l’Hôtel-de-Ville.
L'a, pendant quatre heures de suite, avec une présence d’esprit incroyable, il dicta, relut, corrigea, dans les moindres détails de style, son testament, qui fut publié le lendemain et lu, ou plutôt dévoré par la curiosité publique. L’infortuné pardonnait à ses dénonciateurs, proclamait son dévouement au roi et protestait énergiquement contre toute idée de complot. « Non , disait-il , il n’y a jamais « eu en moi ni volonté, ni moyen d’employer des mesures noce lentes contre l’ordre de choses nouvellement établi. »
Dans cette circonstance, comme dans toutes celles qui avaient précédé, il refusa de compromettre personne et évita surtout avec soin de laisser planer sur le comte de Provence le moindre soupçon. « Véritable héros, a dit Lafayette, de fidélité et de courage. »
Cependant la nuit était venue, et le peuple, impatient, recommença ses clameurs : Favras les entendit, acheva tranquillement une lettre qu’il avait commencée, et quand il l’eut finie, il s’achemina d’un pas ferme vers le gibet dressé sur la place de Grève , monta trois échelons et fit signe qu’il voulait parler. Au milieu d’un silence de mort, par deux fois, il jura devant Dieu qu’il mourait innocent; puis il gravit les autres échelons, se remit entre les mains de l’exécuteur, et, quelques instants après, il ne restait plus de cette mâle beauté, de ce grand courage, qu’un cadavre immobile, k peine éclairé par la lueur fumeuse des torches allumées pour cette horrible fête.
Tout-h-coup, du milieu de la foule un instant immobile , un cri jaillit comme un éclair : Saute marquis ! et un immense clameur répondit par mille voix : Saute marquis ! saute marquis !
Le cadavre du supplicié fut préservé a grand’peine des fureurs de la populace et rendu h sa famille. On raconte que le corps n'étant pas encore refroidi, on essaya de le rappeler h la vie ; un médecin le saigna, Favras ouvrit un instant les yeux, poussa un grand soupir et expira. Il fut inhumé le soir même à l’église de Saint- Jean-en- Grève.
Mmo de Favras, arrêtée dans sa demeure le même jour, h la même heure que son mari, et enfermée comme lui dans la prison de l’abbaye Saint-Germain , fut immédiatement remise en liberté. Un peu de bruit se fit encore autour de cette mort, puis tout retomba dans le silence et dans l’oubli.
Il est resté cependant comme pièces de ce triste procès un mémoire que Favras avait préparé pour sa justification , et des lettres échangées entre le marquis et sa femme pendant la durée de leur détention. Par une fatalité inexplicable, et peut-être par une machination odieuse, ce mémoire justificatif n’était pas prêt avant le 18 février, jour du jugement, et ne parut qu’après la mort de Favras. On y trouve ces mots : « Une main invisible, je n’en doute pas, se joint a à mes accusateurs pour me poursuivre; mais qu’importe?... un « dieu vengeur prendra ma défense, je l’espère du moins, car jamais, « non, jamais, des crimes comme les siens ne sont restés impunis. » Il y a plus, ce mémoire, qui devait éclairer les juges, on s’efforça de le faire arriver falsifié au public : on poursuivait ainsi ce malheureux jusque dans l’avenir.
On fit de même pour les lettres qu’il avait écrites h Mrae de Favras, et celle-ci fut obligée de déclarer que l’édition Gattey était la seule véritable. Ces lettres sont touchantes, et l’on voit s’y peindre tour-htour la fierté d’une âme inébranlable, la douce tendresse d’un cœur d’époux et de père , l’énergique résistance d’un homme loyal h la fatalité qui semble peser sur lui; puis, quand il n’y a plus d’espérance, des sentiments de résignation chrétienne.
Il paraît certain aussi que les principales pièces du procès furent soustraites du greffe du Châtelet et recueillies par le lieutenant civil
Talon qui les conserva soigneusement; elles passèrent ensuite dans les mains de Madame du Cayla , sa fille , et de là dans celles de Louis XVIII, qui les jeta au feu.
On prétend que la veuve de Favras, femme d’une rare énergie, attribuant k Lafayette la mort de son époux, fit faire et conserva long-temps un tableau dans lequel, au milieu de toute sa famille agenouillée, en présence du cadavre de Favras, son fils, un poignard à la main, jurait une haine éternelle au général et h toute sa postérité.
Ajoutons, pour clore cette déplorable histoire, qu’après l’exécution, la marquise de Favras et ses fils furent présentés k la reine qui fit une pension à la veuve. Monsieur, frère du roi, lui accorda une gratification de 12,000 livres et une pension qui ne fut pas longtemps payée, puisque ce prince sortit de France dans la nuit du 20 au 21 juin 1791. Mais après la restauration de 1814, Louis XVIII se ressouvint de la dette du comte de Provence, et une nouvelle pension fut accordée, sur sa cassette privée , k la veuve du marquis de Favras.
J. DEBARBOUILLEE.
BEAUVAIS DE PRÉAU (Charles et Théodore).
Nous avons sous les yeux un article nécrologique sur Beauvais de Préau, inséré dans les recueils du temps. On l’y compare aux plus grands héros de l’antiquité, on lui donne toutes les vertus romaines. La sévérité de l’histoire ramène k de chétives proportions ces enthousiasmes que provoquent l’effervescence des révolutions et l’exaltation du moment. Beauvais de Préau ne fut rien moins qu’un homme supérieur, et ce fut k peine un révolutionnaire convaincu. Du reste, rien dans les premières aimées de sa carrière d’homme mûr n’annonçait son penchant vers les idées qui devaient produire 1789. Né k Orléans en 1745, il fut d’abord médecin, puis juge de paix k Paris. Lk commence son rôle politique. Entraîné par le vertige qui faisait tourner toutes les têtes, il se jeta k corps perdu dans les clubs, les sociétés d’hommes libres, pérora, déclama, répéta sur toutes les notes les noms de tyran et de liberté , et fut enfin nommé, en 1791, k l’assemblée législative. Nous l’y voyons débuter, comme commissaire de
HUITIÈME SÉIUE. — PEUSONNAGES POLITIQUES. 241
la salle, dans une lutte corps h corps avec un des gendarmes chargés de maintenir l’ordre. Cet étrange incident amena un décret qui réglait la police des tribunes. * -
Plus tard, membre de la convention nationale, il fut chargé, au nom du comité des secours publics , de lire le rapport sur les secours à accorder aux patriotes blessés dans la journée du 10 août. Beauvais
de Préau commence par les injures sacramentelles contre le despote , le traître couronné t « dont la place devait être marquée sur l’échafaud, au grand jour de la justice du peuple. » Nous renvoyons au Moniteur pour la lecture de cette pièce curieuse, dont le ridicule est le moindre défaut. Beauvais eut la gloire de provoquer un décret qui accordait des secours aux victimes des esclaves des Tuileries , selon son expression. Son vote dans le procès de Louis XVI, où il se prononça pour la mort sans appel et sans sursis h l’exécution, lui donna, aux yeux de ses collègues, tout le relief d’un homme dévoué à la cause de la liberté, et il fut envoyé en mission à Toulon. Lorsque cette ville fut prise par les Anglais, les représentants du peuple qui se trouvaient dans cette ville tombèrent en leur pouvoir et furent emprisonnés. Malgré la menace faite par la Convention d’exercer des représailles sur les détenus Anglais, Beauvais courut de grands dangers; une lettre adressée au ministre de la marine annonça même qu’il avait été pendu avec l’ancien maire de Toulon. La nouvelle était fausse et Beauvais en fut quitte pour la peur ; mais les mauvais traitements qu’il avait endurés pendant sa captivité avaient altéré sa santé. La Convention, en séance solennelle, rendit hommage à son dévoûment et lui accorda comme indemnité une somme de 3,000 livres en assignats. Il fut aussi nommé représentant près l’armée d’Italie , mais dans une lettre qu’il adressa à ses collègues, en même temps qu’il les remerciait de l’intérêt que le peuple français avait daigné lui manifester, il déclina l’honneur de la nouvelle mission qu’on lui accordait et que ses souffrances ne lui permettaient pas d’occuper. Il terminait en demandant un congé de deux mois : « La solitude, dit-il,
« me donnera de nouvelles forces pour combattre les ennemis de la
« patrie, et j’espère calmer mes douleurs par le récit des étonnantes
« choses accomplies par la nation. »
Malheureusement la lecture des faits qui s’étaient accomplis dans la