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TOME II

242 LES HOMMES ILLUSTRES DE LORLÉANAlS.

révolution n’eut pas sur sa santé l’influence salutaire qu’il en attendait, car il mourut peu de temps après, en 1794, à Montpellier, où il s’était retiré. Sa mort fut presque un deuil national, et il fut honoré comme un martyr de la liberté (1). •

Des honneurs extraordinaires furent décernés aux mânes de Beauvais, surnommé le Curtius de la patrie. Ses cendres, recueillies dans une urne, avec toutes les formalités des cérémonies antiques, furent portées triomphalement dans le temple de la Raison; des oraisons funèbres furent prononcées; la douleur publique s’exhala dans des chants patriotiques, et plusieurs salves d’artillerie annoncèrent h la ville de Montpellier la perte que la France venait de faire. Plus tard, sur la proposition de Thuriot, la Convention décréta que les cendres de Beauvais seraient transférées au Panthéon, et son buste en cire figura quelque temps dans le lieu des séances.

Que reste-t-il aujourd’hui de toutes ces vaines manifestations d’un ridicule enthousiasme? Le nom de Beauvais figure k peine dans les biographies! Heureusement pour sa mémoire, quelques livres, sinon remarquables, du moins utiles, font contrepoids a ses erreurs politiques. Sa traduction de l’ouvrage d’Amman, sur la parole , à l’usage des sourds-muets , annonce des vues philantropiques d’une certaine portée, et la ville d’Orléans ne doit pas oublier que, par son édition des Essais historiques de Polluche, il contribua, dans une certaine mesure, au monument qui doit glorifier notre province.

Son fils, Théodore Beauvais, naquit k Orléans en 4772. Un décret de la Convention nationale lui avait assuré une pension de quinze cents francs, et il en jouit toute sa vie, même après le retour des Bourbons. Il commença par s’enrôler dans un bataillon de volontaires parisiens, où le nom de son père et la faveur du gouverne-

(1) Voici dans quels termes cet événement fut annoncé à la Convention par la municipalité de Montpellier :

« La patrie vient de perdre un grand homme, la mort vient de nous enlever l’infortuné Beauvais, représentant du peuple. 11 vient d’ètre décidé que le corps de ce martyr de la liberté serait brftlé au milieu d’une pompe civique et que ses cendres, recueillies dans une urne, seraient envoyées à la Convention.

« Citoyen président, la douleur ne nous permet pas d’en dire davantage.

<« P. S . Ses traits ue seront pas perdus pour les patriotes; nous vous enverrons son buste avec ses eendres. >»

ment lui firent bientôt obtenir un avancement rapide. Lorsque le conventionnel mourut, il était adjudant-général et suivit, en cette qualité, Bonaparte dans son expédition d’Égypte. Les malheurs qui accompagnèrent cette guerre aventureuse firent sur lui une vive impression, et, dès le mois d’octobre de la même année, il offrit sa démission au général en chef, qui l’accepta par l’ordre du jour suivant : « Un officier qui, se portant bien, offre sa démission au milieu d’une « campagne, ne peut pas être dans l’intention d’acquérir de la gloire, a II a été conduit ici par d’autres motifs, et dès lors n’est point digne « des soldats que je commande. »

L’adjudant Beauvais s’embarqua pour la France, mais il fut pris par les Turcs et conduit h Constantinople, au château des Sept-Tours,

d’où il ne sortit qu’après dix-huit mois de captivité. Son général en

chef, devenu premier consul, qui ne pouvait lui pardonner d’avoir douté de sa fortune, refusa de l’employer, et Beauvais se vit réduit, pour vivre, h accepter un emploi subalterne dans l’octroi de Paris.

En 1809, lorsque les Anglais débarquèrent à Flessingue, il fit de nouvelles démarches pour rentrer dans l’armée, et le besoin d’officiers lui fit obtenir un commandement dans l’expédition qui devait être dirigée par Bernadolte. Distingué par ses talents et sa bravoure , son avancement fut rapide ; il passa en Espagne, comme chef d’étatmajor du général Latour-Maubourg, et devint successivement maréchal-de-camp et baron. Après la chute de Napoléon, Beauvais se rallia aux Bourbons et obtint la croix de Saint-Louis, mais sans être employé, et il ne reprit du service que dans les cent-jours, où l’empereur lui confia le commandement de Bayonne, dont il signa la capitulation, et dans les derniers jours de juillet 4815, lorsque cette ville fut assiégée par les Espagnols.

Un des premiers actes du gouvernement de Louis XVIII fut de le mettre h la retraite. Ennuyé d’une oisiveté qui lui pesait, Beauvais renonça complètement â la vie militaire pour se livrer exclusivement à l’étude des lettres. On le voit alors composer des livres et concourir à la rédaction des journaux de l’opposition. Son principal ouvrage est son Dictionnaire historique , ou Biographie universelle classique, 6 vol. (Paris, 1826 à 1829), qui d’abord n’eut pas de succès. L’éditeur eut l’adresse de lui donner le même titre que la Biographie

Michaud, et la fit paraître par livraisons, suivant la méthode actuelle. Cet essai lui réussit, et le Dictionnaire biographique , qui n’est guère qu’un abrégé très-imparfait de tous les ouvrages du même genre, se , vendit beaucoup. Beauvais de Préau publia aussi les Victoires et Conquêtes des Français. C’est un tableau de toutes les guerres des Français depuis l’origine de la monarchie. Quoique composé dans un esprit hostile au parti royaliste, cet ouvrage valut à l’auteur la nomination de grand-officier de la Légion-d’Honneur, et un exemplaire de la première édition, sur peau vélin, fut acheté par le cabinet de Charles X au prix de quarante mille francs. Beauvais, qui, en outre, fit paraître la Correspondance officielle et confidentielle de Napoléon avec les Cours étrangères , 7 vol. in-8°, et une traduction des Lettres de Phalaris, était en même temps un des principaux rédacteurs des Annales , des faits et des sciences militaires. Il mourut en 1850, quelques mois avant le triomphe du parti dont il avait été l’un des plus ardents défenseurs.

Ch. -F. L.

GIROUST (Jacques-Charles).

Né à Nogent-le-Rotrou le 14 mai 1749, de parents peu aisés, Giroust, après avoir pris ses grades en droit, exerça dans sa ville natale la profession d’avocat près les justices seigneuriales. Lors du mouvement révolutionnaire de 1 789, il prit parti pour les réformes que réclamait l’opinion publique et accueillit avec enthousiasme les idées des novateurs. Nommç électeur par ses concitoyens du tiersétat, il fut un de ceux qui rédigèrent les cahiers de cet ordre pour le bailliage du Perche. On y demandait, comme dans la plupart des provinces, des réformes dont la nécessité était vivement sentie, telles que l’abolition de la vénalité des charges, la justice gratuite, l’impêt égal pour tous, &c. *

En 1790, il fut élu juge du tribunal d’arrondissement de Nogentle-Rotrou. En 1791, député du département d’Eure-et-Loir h l’assemblée législative, et en 1792 membre de la Convention. Il ne monta jamais à la tribune et ne se fit remarquer par aucun travail : il se borna k voter silencieusement, et fut un des membres les plus obs-

curs de ces deux assemblées. Ses votes, dans le procès de Louis XVI, méritent d’être rapportés. Sur la première question, Louis est-il coupable ? Réponse : « Je ne me crois autorisé à prononcer, ni comme « juré, ni comme juge; je n’en ai pas reçu le pouvoir; je me ré- « serve de prononcer la sûreté générale. » — 2° Le jugement qui sera prononcé sur Louis sera-t-il soumis à la ratification du peuple réuni dans ses assemblées primaires?.. Pétion, qui précédait Giroust, ayant voté pour le oui, quelques murmures se firent entendre dans les tribunes; on demanda qu’elles fussent rappelées h l’ordre. Réponse de Giroust : « Malgré les fanfaronnades de ces Brutus de tribunes, je vote pour le oui. » 3e question. Quelle peine Louis a-t-il encourue? — Réponse: « Louis était sur le trône, les armées étrangères s’avançaient pour le soutenir, lorsque je ne craignis point de demander sa déchéance ; mais alors je votais comme législateur. Je ne puis prononcer aujourd’hui qu’en la même qualité. Je vote pour la réclusion pendant la guerre, et le bannissement à la paix. » 4° question: Sera-t-il sursis h l’exécution de Louis Capet?.. — Oui.

Giroust n’était ni girondin ni montagnard : il n’appartenait h aucune faction, k aucun parti, et il résulte même de ses nombreux écrits qu’il n’a jamais été républicain. Il faisait partie de ce qu’on appelait la plaine ou le marais.

On croit généralement que Giroust a été proscrit après le 31 mai : il l’a répété si souvent, surtout dans ses ouvrages, que ses concitoyens ont admis son affirmation comme une vérité historique, qui même a été consignée dans son épitaphe. C’est cependant une erreur, comme il est facile de le démontrer de la manière la plus authentique. Il n’a été l’objet d’aucun décret de mise en accusation ou d’arrestation, comme on peut s’en assurer par le Moniteur et par le Recueil imprimé des procès-verbaux de l’assemblée; et son ancien collègue Daunou, garde-général des archives de France, m’en a donné l’attestation formelle. Le nom de Giroust ne figure ni au décret du 2 juin, qui ordonne l’arrestation de trente et un membres

pris parmi les plus éminents du parti girondin, ni au décret du 6 oc-

tobre, qui met en état d’arrestation provisoire soixante-treize députés

signataires, pour la plupart, de protestations contre l’oppression de l’assemblée. Ce qu’il y a de certain , c’est que Giroust , après les

journées des 31 mai, 1er et 2 juin, craignit pour lui un sort pareil h celui des girondins et prit la fuite . 11 se retira dans les provinces de l’Ouest, cacha son nom et sa qualité, et mena une vie errante et malheureuse pendant plusieurs mois. Un décret du 23 juillet 1793 appela h siéger h la Convention les suppléants de plusieurs députés, au nombre desquels se trouve Giroust, dont l'absence prolongée depuis près de deux mois explique suffisamment cette mesure. Le Moniteur nous apprend ce qu’il devint. Dans la séance du 31 janvier 1794, il fut donné lecture d’une lettre de Laignelet, représentant en mission, datée de Brest, 22 pluviôse, annonçant que Giroust avait été trouvé muni d’un faux passeport, rôdant parmi les ouvriers mineurs ; que ne sachant pas s’il avait été mis hors la loi, il l’avait provisoirement fait détenir dans le château. Il ne paraît pas que les comités aient donné suite k cette lettre. Giroust, bien que n’étant pas l’objet d’une arrestation légale qui n’aurait pu être ordonnée que par l’assemblée, demeura en réalité privé de sa liberté et fut enfermé, tantôt dans la prison, tantôt dans l’hôpital. Il n’eut tenu qu’k lui d’user de ses droits de représentant et de reparaître à la Convention ; il jugea plus prudent de se faire oublier : cette position ambiguë dura jusqu’après le 9 thermidor. Il prétend qu’une loi rendue k cette époque lui donna la ville de Brest pour prison ; c’est encore 1k une erreur que nous sommes obligé de démentir : cette loi n’existe pas. La Convention ne s’occupa de Giroust que dans la séance du 18 frimaire an III : elle rappela dans son sein, non-seulement ses membres qui avaient été mis en état d’arrestation, mais encore ceux qui par une cause quelconque, même par leur propre volonté, avaient cessé de siéger: Giroust, dont il n’est pas fait mention dans la discussion, se trouva compris dans cette mesure réparatrice. Il est donc bien établi que c’était volontairement qu’il s’était retiré de la Convention : sa fuite a été une désertion.

Il se trouva faire partie de la nouvelle majorité. Les décrets des 27 germinal et 4 messidor an III le nommèrent commissaire près les armées au-delh de la Meuse et entre Meuse et Rhin. 11 s’acquitta de ces importantes fonctions avec une douceur, une modération et un désintéressement dignes d’éloges, et chercha k protéger la fortune publique contre les dilapidations.

Il fut élu, en l’an IV, au conseil des Cinq-Cents. Parle coup-d’état du 18 fructidor an V, les élections d’Eure-et-Loir furent annulées et Giroust rentra dans la vie privée.

Nommé par le gouvernement président du tribunal civil de Nogent, il regarda cette faveur comme une proscription déguisée et une dérision; il se décida cependant à accepter les fonctions qui lui étaient conférées. Destitué en 1810 pour être nommé simple juge près le même tribunal, il fut réintégré, en 1815, dans son emploi de président, qu’il occupa jusqu’à sa mort. Il avait eu, lors de l’avènement du consulat, la prétention d’être nommé à la cour de cassation. Il reçut, en 1855, la décoration de la Légion-d’IIonneur et parut subir, comme une contrainte, une distinction honorifique qu’il avait sollicitée dès la création de l’ordre. Il mourut le 29 avril 1856. Un tombeau lui fut élevé par souscription et son nom fut donné à l’une des rues de Nogent-le-Rotrou.

Giroust, dans sa vie privée, était un homme aimable, bon, charitable, obligeant ; sa conversation était enjouée, spirituelle, semée de traits piquants ; ses opinions en toutes choses avaient quelque chose d’excentrique. 11 y avait dans ses manières et dans la tenue de sa maison une bizarrerie calculée, par laquelle il cherchait à sè singulariser et à produire de l’effet. Il habitait une espèce de taudis dont la chambre unique, au rez-de-chaussée, servait tout à la fois de cuisine et d’école à de tout petits enfants confiés à la garde d’une vieille femme qui était en même temps sa domestique. Il fallait traverser cette pièce sale, bruyante et puante, pour arriver, à l’aide d’un escalier de meunier, h son cabinet sis au premier étage. C’était un fouillis où les livres, les papiers, les objets de ménage, les hardes, les ustensiles les plus hétéroclites étaient mêlés confusément et produisaient un spectacle risiblement pittoresque ; on avait peine à y faire un pas sans risquer de renverser quelque pyramide de volumes, quelque meuble ou quelque article de batterie de cuisine. Le philosophe jouissait de la surprise et de la curiosité qu’excitait la vue de cet attirail. Quoiqu’il eût une honnête aisance, au moyen de son traitement et du revenu de son patrimoine , il voulait que son logis présentât l’aspect d’une pauvreté dont il tirait vanité, et qui devait rappeler à son avantage la haute position qu’il avait occupée.

La confiance de Giroust dans l’efficacité des réformes révolutionnaires avait été de courte durée : dès les premiers événements de la révolution, ses illusions s’envolèrent, il tomba dans le découragement, crut incurables les maux de l’humanité, nia le progrès, ne crut plus à rien et prit le parti de se moquer de tout. Sceptique et railleur, il résumait tous les efforts, toutes les agitations des novateurs, toutes les promesses de perfectionnement, par cette conclusion, qui était son adage favori : Peuple , paie, marche et tais-toi. Il attribuait la plupart des fléaux sociaux h la presse, ainsi qu’à la tribune législative, qu’il traitait de tabarinage, et dont fl demanda fréquemment la suppression. Il aimait à écrire : il publia un assez grand nombre d’ouvrages de peu d’étendue qui n’eurent aucun retentissement, et il ne parvint jamais à attirer l’attention publique. Malgré l’inutilité de de ses efforts pour vaincre l’indifférence générale , il ne se lassait pas de produire. Ses ouvrages n’étaient guère faits pour être goûtés des lecteurs; le style en est incorrect, des digressions interminables fatiguent l’attention et font perdre de vue le but et la portée de l’auteur; on est rebuté h chaque instant par des redites fastidieuses, par des périodes énormes, hérissées de phrases incidentes, par des expressions bizarres et triviales. Quelques-uns de ses écrits se terminent par une phrase inachevée, par un mot tronqué. Aussi doit-on peu s’étonner que ces productions soient, en naissant, tombées dans l’oubli. Quelques-unes ont pour objet de rappeler ses travaux, ses services, de justifier sa conduite, d’établir ses droits à une indemnité pour les pertes éprouvées pendant sa prétendue proscription. D’autres, et ce sont les plus importantes, ont pour objet l’ordre judiciaire et la procédure ; on y trouve des vues utiles, des idées sages. Plusieurs traitent de la politique à bâtons rompus , sans suite et sans place. Il y en a qui ont trait k des événements locaux; enfin, il y a un grand nombre de dissertations sur des procès dans lesquels l’auteur avait siégé comme juge. Voici quelques échantillons des titres de ces ouvrages : 1° Une erreur , ou mille et mille erreurs , évitables ou inévitables , de mille et mille historiens, écrivains, discoureurs, sur des chiliades de notes éparses ou entassées au travers de millions de fiévreux révolutionnaires ou de politiques en convalescence ; 2° Essai sur l'Histoire de la Bourbonnaise de Margon, près Nogent-le-Rotrou, ou plutôt

de Nogent-le-Rotrou, ci-devant le républicain , et auparavant Nogcntle-Bèthune, alias Enghien-le-Français, aliks Nogent-le-Rotrou et le Grand-Nogent, près Margon ; 5° Extrait de quelques ou différents rapports en matière possessoire ; 4° Celui-là est fort ; 5° le Pêle-Mêle de Y action pétitoire avec l'action confessoire; 6° Rapport sur le procès pour quatre écrevisses capturées dans une gargouille de la province du Perche ou du département d'Eure-et-Loir, Van et le mois premier du règne de Charles X, $c., &Çc.

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