‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 122 sur 145 · A.-S. MORIN · texte numérisé non relu

A.-S. MORIN

Le comte DE MIRABEAU (Gabriel-IIonoré).

Mirabeau ! ce nom résume tout ce que l’histoire a pu dispenser de blâme et d’éloge , tout ce que la haine ou l’envie sait formuler de flétrissures , tout ce que l’esprit de parti peut imaginer de glorifications : ce nom évoque tous les élans de l’intelligence , toutes les sublimités du génie , toutes les saintes aspirations du patriotisme ; mais il rappelle aussi tous les cynismes de la débauche, toutes les entreprises de l’esprit de désordre. Mirabeau, moitié Catilina, moitié Gracque; ici, tribun plein d’une mâle et puissante énergie, voué à la sainte cause populaire ,, animé d’un ardent amour de son pays , presque déifié par l’enthousiasme et illustrant son siècle de l’éclat d’une éloquence sans égale; lk, factieux vulgaire , phraseur toujours acheté, toujours k vendre, mettant au service d’une ambition insatiable sa parole emphatique et vaine, se vengeant avec les excès et les crimes de sa vie publique du mépris et du dégoût soulevés par les scandales de sa vie privée ! Mirabeau , c’est-k-dire le nom qui obtint toutes les faveurs de l’engouement populaire et toutes les insultes de l’impopularité , le nom dont l’excès de gloire et l’excès d’abjection se résument dans ces deux mots, qui sont comme les deux pôles de eette renommée inouïe : le Panthéon, où fut divinisée la mémoire du tribun ; la claie, où furent traînés ses restes déshonorés î

Mirabeau ! est-ce une entreprise assez périlleuse que d’écrire l’histoire de cet homme prodigieux, en présence des contradictions aux-

quelles a donné lieu l’étude de cette individualité complexe? Si celte diversité de jugements prouve que Mirabeau ne mérita peut-être ni tout le bien » ni tout le mal qu’on a pu dire de lui , elle semble prouver surtout que, le jugeant de trop près encore, nous ne sommes pas assez dégagés des préventions qui rendent impossible toute appréciation impartiale. Aussi sommes-nous tenté de regarder comme une chose heureuse que les limites de cette esquisse biographique ne nous permettent pas des recherches complètes sur le rôle que Mirabeau a réellement joué dans le grand mouvement philosophique du XVIIIe siècle, sur la part qui lui revient exactement dans les splendeurs et les calamités de son temps. Après cela, nous croyons qu’il peut être utile de présenter la vie de cet homme étrange sous un jour exact, qui conduise h une appréciation plus vraie de ses actions privées et de son influence sur les destinées politiques de son pays.

Gabriel-Honoré, comte de Mirabeau, cinquième fils du marquis de Mirabeau, naquit au Bignon, en Gàtinais, le 9 mars 1749. Il descendait des Riquetti , dont son père écrivit l’histoire, et qui procédaient eux-mêmes des Arrighetii , famille italienne que la guerre des Guelfes et des Gibélins avait chassée de Florence et qui était venue s’établir en France, aux environs d’Aix. Le Bignon avait été acheté, en 4740, par le marquis de Mirabeau , qui y établit le siège de la famille. Cet homme célèbre par ses productions littéraires , par ses opinions économiques, mais surtout par son scepticisme, exerça une grande influence sur la vie de Mirabeau , et par l’exemple d’une mauvaise administration domaniale, et par les désordres de sa vie privée, et par une sévérité justifiée quelquefois, souvent passionnée et prévenue.

A l’âge de trois ans , Mirabeau fut cruellement défiguré par la petite-vérole, ce qui fit dire au marquis, écrivant à son frère le bailli de Mirabeau : « Ton neveu est laid comme celui de Satan.... » Enfant, Gabriel donnait déjà des preuves de cette audace d’esprit qui caractérisa toute son existence ; il avait osé dire à sa grand’mère, femme d’une piété rare, qu’un miracle était un bâton n’ayant qu’un seul bout , plaisanterie que cette parente ne lui pardonna jamais, et que son père, voltairien incurable, lui reprocha, entre autres griefs.

quand il le dépouilla de son titre de famille pour le mettre en pension sous le nom de Pierre Bussière.

A dix-huit ans, Mirabeau entra au service dans le régiment du marquis de Lambert; mais, tout d’abord, criblé de dettes et malmené par son colonel, dont il s’était fait un ennemi implacable en le supplantant dans une intrigue avec la fille d’un archer de Saintes, il quitta le régiment et vint se cacher h Paris, chez le duc de Nivernois. Il fut, pour ce fait, enfermé à Pile de Ré, d’où il obtint de passer en Corse, pour reprendre du service sous le comte de Vaux, qui allait réparer les fautes et les désastres du marquis de Cliauvelin. % .

Mirabeau se fit remarquer par tant d’activité et de bravoure, qu’il reçut du roi le brevet de capitaine de dragons. La carrière des armes lui semblait désormais ouverte, et il sollicitait ardemment l’honneur d’y conquérir une place digne de son ambition ; mais, malgré toutes les preuves d’estime que venait de recevoir son fils , peutêtre à cause d’elles, le marquis lui refusa les moyens de prendre du service actif dans l’armée. « Il ne voulait pas, disait-il, se rendre « complice des équipées de M. le comte l’Ouragan , de M. le comte « de la Bourasque ; » c’est ainsi qu’il parlait d’un jeune homme, héritier de la fougue des Riquetti , et dont l’organisation bouillante devait trouver un contrepoids nécessaire dans la discipline, un débouché presque naturel dans l’activité d’une profession où il aurait peutêtre éclipsé la gloire de tous ses aïeux.

Mirabeau dut céder et revenir au Bignon où son caractère altier eut h souffrir déjà des divisions graves qui séparaient son père et sa mère, et surtout de la domination d’une dame de Charny, qui exerçait sur le marquis un empire absolu. L’année suivante (1771), il fut présenté à Versailles, où, malgré sa laideur, il obtint un succès de vogue; enfin, le 22 juin 1772, il épousait la fille unique du comte de Marignan. On a prétendu que Mirabeau avait dissipé la fortune de sa femme : ce que l’on sait de sa prodigalité et de ses désordres donne à ce fait un caractère au moins très-spécieux d’authenticité. Mais s’il est vrai que la comtesse reçut sa dot en rentes et que sa fortune, évaluée à trois cent mille livres, ne devait lui revenir qu’après la mort de son père, décédé trois ans après son gendre.

il y aurait là une faute de moins à mettre au compte d’un homme qui en a tant commis !

Mirabeau avait débuté au régiment par des dettes ; il débuta dans la vie maritale par des dépenses telles qu’elles fournirent au marquis un prétexte pour l’exiler à Mauosque et pour le faire interdire, acte d’une sévérité excessive, qui porta un coup terrible au cœur de Mirabeau. Il semble qu’à partir de ce moment la fatalité va se complaire à amasser sous ses pas faute sur faute, malheur sur malheur.

A Manosque, il découvre une intrigue épistolaire entre la comtesse et un certain chevalier de Gassand : son premier mouvement est de provoquer un éclat scandaleux ; le second est, en apprenant que ce scandale peut faire manquer au chevalier un mariage avantageux, de rendre service à son rival, au lieu de le tuei" en duel; il veut aller intercéder lui-même auprès du marquis de La Tourette, dont le chevalier recherche la .fille : en route, il rencontre un baron de Moans, avec lequel il avait eu autrefois une contestation violente; il inflige à ce malheureux une correction manuelle qui lui vaut un procès au criminel et de nouvelles persécutions de son père, qui le fait écrouer au château d’If. Après un an de captivité, le marquis apprend que Mirabeau s’est fait aimer de son geôlier , et il obtient son

transfèrement au fort de Joux. Malgré ses sévères recommandations,

son fils obtint bientôt une demi-liberté, dont il profita pour se lier, à Pontarlier, avec le marquis de Mounier, dont la famille était la première de la ville. Funeste liaison, qui devait être la source des fautes et des scandales auxquels il dut une partie de sa célébrité.

Déjà très-avancé en âge, le marquis de Monnier avait épousé une jeune femme de dix-huit ans , Marie-Thérèse Richard de Ruffey, que Mirabeau a rendue si tristement illustre sous le pseudonyme de Sophie. Mme de Monnier avait une âme ardente, un caractère romanesque qui devaient la rendre particulièrement accessible aux séductions qu’exerçait Mirabeau sur tout ce qui l’approchait ; elle l’aima à se livrer presque sans résistance aux charmes d’une liaison qui devait être pour elle une honte irréparable, et pour son séducteur un crime que ses malheurs ne sauraient excuser et que n’a pu expier sa gloire.

Sous le prétexte que son père sollicite de nouveau son transfère-

ment, Mirabeau s’évade du fort de Joux le 16 janvier 1776; il va se cacher chez Mme de Monnier, h laquelle il attire de telles persécutions qu’elle est réduite h se réfugier h Dijon, dans sa famille, où son amant ne craint pas de la suivre. Traqué de cachette en cachette, Mirabeau est obligé de s’enfuir en Suisse, où Sophie va le rejoindre, déguisée en homme , cédant , soit h des suggestions criminelles, soit à une irrésistible passion. De là, les deux amants se retirent en Hollande, où Mirabeau est obligé, pour vivre, .de se faire écrivain et où ils sont arrêtés le 14 mai 1777.

Après une tentative d’empoisonnement restée vaine , Mme de Monnier fut enfermée à Paris dans une maison de discipline. Quant à Mirabeau, il fut incarcéré à Yincennes, et c’est de là qu’il écrivit ces fameuses lettres à Sophie , qui valurent à leur auteur tant d’accusations et de panégyriques. Ces lettres, où il s’est révélé sous toutes ses faces, où l'on trouve à côté des sentiments d’une âme d’élite les dépravations d’un cynisme révoltant, ces lettres pouvaient déjà faire pressentir le tribun qui , après avoir débuté à Manosque par V Essai sur le despotisme , devait un jour fouler de son pied insolent la monarchie qui lui demanderait grâce.

L’opinion publique était si prévenue pour le prisonnier de Vincennes, que le marquis dut faire quelques démarches pour obtenir sa liberté. De son côté, Mirabeau présenta des suppliques à MM. de Maurepas et de Nivernois , et il les écrivit d’un si grand style que son père disait de lui : « Il parle de repentir d’un ton tel que François Ier « en prison n’aurait pu en sortir avec plus de dignité. » Il fut élargi le 15 décembre 1780, après quarante-deux mois de captivité.

De retour au Bignon , Mirabeau tenta vainement de terminer à l’amiable les scandales du procès en séparation entre son père et sa mère. Pendant son séjour en Hollande , le comte avait été condamné par coutumace à la peine de mort, par le bailliage de Pontarlier , pour rapt et séduction sur la personne de Mme Monnier. Il poursuivit sa réhabilitation avec une telle énergie et une si formidable dialectique que ses adversaires durent consentir à une transaction.

Mirabeau semble vouloir compléter cette réparation judiciaire du plus grand scandale de sa vie en brisant la liaison criminelle qui l’avait produit et entretenu. Après une entrevue et une orageuse ex-

plication avec Sophie, retirée alors à Gien, il quitta, pour ne plus la revoir, cette femme qu’il avait précipitée dans les agitations d’une vie passionnée et misérable, qu’il abandonnait livrée à toutes les angoisses du remords, dans une retraite où elle mourut, résignée, le 9 septembre 1789.

On peut supposer aussi que Mirabeau avait voulu, par cette rupture , aider au succès de la résistance désespérée qu’il opposait à la demande en séparation intentée contre lui par la famille de la comtesse. Mais, malgré tous ses efforts, malgré la plaidoirie passionnée et habile qu’il développa lui-même dans la grand’chambre d’Aix, la séparation fut prononcée le 15 juillet 1780. Une requête présentée au parlement et appuyée d’un chaleureux mémoire fut rejetée; l’acte qui fermait à Mirabeau le refuge de la famille était désormais consommé; il ne revit plus la comtesse que dans un essai de rapprochement qui fut tenté en 1789, sous l’influence de l’ovation populaire qui signala la nomination du comte aux Etats-Généraux.

Si l’ardeur apportée par Mirabeau dans cette lutte de famille doit faire croire h la sincérité de ses intentions, on a pu être tenté aussi de prendre tout ce zèle pour de l’hypocrisie ou du mensonge, en le voyant, presque h la même époque , en plein scandale, si l’on peut dire ainsi, former une liaison nouvelle avec une jeune femme d’un grand esprit et d’une beauté remarquable, qu’il avait séduite en Hollande, avec Mllc Henriette Haren, connue sous le pseudonyme de Mmo de Nehra, qui était l’anagramme de son nom de famille. Mme de Nehra exerça pendant plusieurs années l’empire qu’elle avait su prendre sur Mirabeau, et qu’elle devait h des qualités brillantes et surtout h un caractère noble et élevé qui lui mérita, malgré sa position, l’estime de tous ceux qui l’ont connue. Elle mourut en 1818, et non en 1784, comme l’ont affirmé les historiens qui, a l’aide d’uue mort prématurée et nécessairement violente, voulaient faire de Mirabeau un pastiche de lord Rothven, une sorte de vampire.

L’histoire peut adressera Mirabeau assez de reproches sérieux, sans le flétrir encore d’accusations controuvées; l’histoire a bien assez de dire que sa passion désordonnée pour les femmes l’entraîna à des actions déplorables , que son goût pour la dépense lui fit contracter des dettes énormes dont il ne put jamais se libérer, que le défaut d’ordn»

paralysa toutes les ressources dont il aurait pu disposer pour tenir un rang digne de son nom, de sa famille, de son génie exceptionnel.... C’est assez de tout cela , sans l’accuser de fautes ou de crimes qu’il n’a pas commis, de défauts qu’il n’avait pas.

D’ailleurs, il faut bien répéter que si quelque excuse était possible aux débordements d’une vie aussi tourmentée, on en devrait chercher une dans les incroyables persécutions que Mirabeau eut à souffrir de la part de son père, et qui, d’une part, en l’isolant de la famille, devaient obliger cette nature passionnée et ardente h chercher, dans des commerces illicites, les bonheurs que lui refusait le foyer domestique ; de l’autre, en blessant toutes les susceptibilités d’un caractère fougueux, devaient frayer fatalement la voie où allait s’engager la vie politique de Mirabeau.

Sans doute il faut faire la part du grand mouvement qui entraînait le XVIIIe siècle, de l’esprit d’émancipation qui planait partout, de l’influence qu’exerçaient, sur les plus hautes classes de la société, sur le clergé lui-même, les idées et les principes des philosophes et des économistes ; sans doute il faut faire aussi la part du caractère chevaleresque de Mirabeau, de sa nature sympathique qui devait le pousser a prendre en main la défense de tout ce qui était opprimé ; mais, pour l’observateur attentif, la haine de ce grand génie contre le despotisme en général avait peut-être son point de départ dans les souffrances que lui avait fait endurer la tyrannie domestique; s’il combattit à outrance les institutions de son temps, c’est qu’il avait pu se considérer comme une victime de ces institutions ; ses entreprises contre tout ce qui était oppression et injustice, à l’endroit de l’humanité, étaient peut-être autant de représailles des injustices et des oppressions dont il avait eu à souffrir.. Spartacus titré et blasonné, quand il sonnait le tocsin de la guerre des esclaves, quand i) brisait les chaînes des peuples, il se souvenait de sa captivité au château d’If, au fort deJoux, au donjon de Vincennes; Titan superbe, quand il escaladait l’Olympe des privilégiés , il avait h dire , â quelques-uns de ces dieux vermoulus qu’il frappait du pied : « Sou- « viens-toi que tu as insulté ou méconnu Mirabeau! » Pour bien comprendre l’influence que durent exercer sur la vie politique de Mirabeau certaines circonstances de sa vie privée, il suffit de recher-

cher Torigine et la signification de scs premiers écrits politiques ; c’est quand il est interné h Manosque, par la volonté d’un père inflexible, qu’il prend en main la cause de l’humanité, dans son Essai sur le despotisme ; c’est quand il est en Hollande, fugitif et misérable, qu’il se fait l’avocat des intérêts populaires, en plaidant pour la liberté de l’Escaut ; c’est quand il est prisonnier k Vincennes qu’il réclame le principe de la liberté individuelle, dans ses diatribes sur

les Lettres de cachet et sur les Prisons d'Etat.

Les mémoires justificatifs publiés pendant ses procès avaient révélé toute l’énergie et aussi toute la souplesse de son caractère ; ses opuscules politiques firent pressentir l’homme d’Etat intelligent et résolu. Pour le pamphlétaire sceptique et audacieux, ses études sur la crise financière et sur ses dangers, entre autres, son mémoire sur ta Banque d'escompte, qui, créée par Turgot, devait être plus tard la Banque de France, vinrent démontrer que Mirabeau savait joindre la pratique des affaires h la théorie philosophique. Sa réputation grandissait de jour en jour, et bientôt il fut sollicité par tout ce qui recherchait l’appui d’une main sure et puissante. Le vieux roi de Prusse, Frédéric II, réussit a l’attirer près de lui ; le gouvernement de Louis XVI lui demandait, en 1786, un mémoire sur la situation de la France, et lui donnait l’occasion de toucher du doigt les périls qui s’accumulaient dans l’avenir et d’exposer les moyens d’y remédier.

Assistant k Paris au spectacle de l’agitation et de l’impuissance des notables, il évoquait au-dessus de lenrs débats stériles le spectre de la réalité menaçante et inconnue : il fulminait son pamphlet intitulé : Dénonciation de V agiotage, livre qui eut un retentissement immense ; c’était comme le cri de la conscience publique, et le pays y répondit par ses applaudissements. Le parlement venait de refuser d’enregistrer l’emprunt des 440 millions, et la cour l’avait fait exiler k Troyes : Mirabeau prit parti pour le parlement, et, déchirant tous les voiles, ' soutint qu’il n’y avait de salut que dans la convocation des États- Généraux. A la même époque, un ministre, M. de Montmorin, fit demander au redoutable publiciste le secours de sa plume pour vaincre la résistance du parlement: Mirabeau refusa, pressentant le jour déjk proche où il devrait se jeter dans la mêlée, ne voulaut rien com-

promettre de la force qu’il devait emprunter h l’indépendance politique et à l’attachement aux principes déjk hautement proclamés par lui.

Mirabeau apportait au travail cette activité dévorante qu’il mettait au service de ses bonnes comme de ses mauvaises passions : aussi a-t-il écrit un assez grand nombre de livres. Sans doute il a beaucoup fait pour susciter vers lui l’admiration et l’amour du peuple, mais il a aussi travaillé pour les esprits sérieux, et ses études sur la Monarchie prussienne , livre plein de données statistiques curieuses, riches de considérations du premier ordre, prouvent que leur auteur aurait pu, mieux dirigé, être tout autre chose qu’un tribun, même constitutionnel.

Mais la destinée poussait Mirabeau dans les voies fatales de la révolution. Les masses avaient deviné en lui un de ces êtres prédestinés qui, aux heures suprêmes des grandes convulsions sociales, se mettent à la tête de l’humanité et la guident vers l’inconnu, dans les voies ouvertes par la Providence. Le peuple avait reconnu en lui son vengeur, et, instinctivement, il avait fait son drapeau et son idole de cet homme méconnu et détesté par les siens : plus la haine des grands s’acharnait contre lui, plus il le fortifiait de son dévoûment; plus la calomnie cherchait k le flétrir, plus il le glorifiait de son enthousiasme : il lui faisait, avec la popularité, un piédestal dont il ne pouvait plus descendre : il le couronnait enfin de son amour et de sa confiance jusqu’au moment où il devait en faire l’instrument de ses implacables vengeances, l’exécuteur de ses irrémissibles décrets.

Candidat du tiers en Provence, Mirabeau avait résumé d’avance la révolution telle qu’il l’entendait, en disant de la division des États- Généraux par ordres que c’était un mensonge jugé désormais, qu’il n’y avait plus qu’un ordre, la nation. La noblesse combattit de toutes ses forces l’élection de celui qu’elle appelait renégat et transfuge ; mais tous ces efforts n’aboutirent qu’a le faire nommer deux fois, k Aix et k Marseille. Ce fut alors une véritable ovation, une joie poussée jusqu’au délire. L’effervescence était si grande qu’k Marseille la hausse sur les céréales devint le prétexte d’une émeute que Mirabeau, alors tout-puissant, réprima par sa seule influence; mais il fait déjk prévoir que les périls se cachaient sous le triomphe de ses principes et de ses clients !

TOyE II. n

Arrive à Paris, le député d’Aix (I) évita toute espèce de rapport et d’engagement avec les meneurs présumés des États-Généraux : ses pressentiments lui imposaient une grande réserve. Il se bornait à répandre par la presse ses idées sur la révolution que tout le monde pressentait. Mais quand les États-Généraux furent réunis, fidèle à ses principes, il planta le premier jalon du pouvoir parlementaire en voulant que la vérification des pouvoirs eût lieu en commun pour les trois ordres. La noblesse et le clergé s’opposèrent à cette résolution qui entraînait leur déchéance : tout le monde sait quels événements amenèrent le serment du Jeu-de-Paume, cette séance qui était le premier pas dans une voie dont personne ne prévoyait alors l’issue. Tout le monde connaît aussi cette fameuse séance royale du 25 juiu 1789, où, après un discours plus violent que ferme, Louis XVI ordonnait aux États de se réunir chacun dans la salle de leurs séances. Le tiers était resté silencieux et incertain : le grand-maître des cérémonies, M. de Brézé, entre, et d’un ton hautain, rappelle les ordres du roi : Bailly répond qu’il va prendre ceux de l’assemblée... Alors Mirabeau se lève, le front sombre, l’œil plein d’éclairs, sublime mais terrible comme la fatalité : libre de toute incitation, de toute réserve, il a enfin rompu avec le passé ; impatient de la lutte, il se précipite dans l’avenir : ce n’est plus l’homme d’État qui pense, c’est le tribun qui va parler : comme la sibylle antique, hurlant sur le trépied fatal, s’agitait sous le souffle du dieu inspirateur, Mirabeau, au moment de prononcer l’oracle populaire, se débat sous l’étreinte du génie de la révolution... Il éclate enfin, et jette h la face de la royauté cette irrémédiable déclaration de guerre : Allez dire à votre maître

que nous sommes ici par la volonté du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que par la force des baïonnettes l

Et consacrant ces paroles mémorables par un acte d’énergique initiative, il faisait, séance tenante, décréter l’inviolabilité des députés, principe qui substituait de fait la souveraineté nationale à la souveraineté traditionnelle et du droit divin.

Quelques jours après, Mirabeau rédigeait l’adresse au roi pour demander l’éloignement des troupes qui semblaient menacer l’asseni-

vl) Mirabeau opta pour cette ville.

blée nationale ; et c’est une occasion pour nous de faire remarquer qu’il y avait dans cet homme prodigieux deux natures : l’une providentielle et fatale qui le poussait, comme le dieu des tempêtes, sur les flots de la révolution ; l’autre, pour ainsi dire de race, qui l’attachait malgré lui aux institutions qu’il attaquait avec tant de passion, et qui, survivant h tous les orages, le lia jusqu’au bout à la cause déjà perdue de la royauté.

L’adresse au roi était au fond une entreprise manifeste contre les prérogatives du pouvoir exécutif ; mais, rédigée sous forme de supplique, elle sauvegardait au moins la majesté royale, et bien comprise, pouvait être une porte de salut ouverte au souverain et à la monarchie. En effet, Mirabeau ne voulait pas détruire les institutions de la France, il voulait seulement les modifier: représentant de certaines idées libérales, il avait conçu la pensée de créer en France le gouvernement parlementaire et constitutionnel. Entré dans cette voie généreuse, il se croyait assez fort pour élever la révolution audessus des intrigues et des complots du vieux régime ; il se croyait assez fort aussi pour empêcher cette révolution d’aller au-delà du but qu’il lui avait assigné... Il se trompait dans la moitié de ses espérances.

La prise de la Bastille et les journées d’octobre durent lui faire comprendre que le peuple avait déjà trouvé des meneurs dont l’audace allait plus loin que le génie constitutionnel de 1789, dont la pensée marquait déjà dans l’avenir la place où devait périr la royauté. D’un autre côté, les préjugés des partisans du vieux régime, les entêtements de caste, les mauvais vouloirs de la cour, les forfanteries de la plupart de ses défenseurs, les irrésolutions de la couronne, tout devait faire pressentir à Mirabeau que la royauté deviendrait fatalement complice de sa ruine que nulle puissance humaine ne pouvait plus empêcher.

Dans le rôle que le député d’Aix joua à la Constituante, se révèle partout cette double nature à laquelle obéissait Mirabeau. Homme de la révolution, il combattit à outrance toutes les institutions féodales, les dîmes, les constitutions domaniales du clergé, les droits seigneuriaux, et, par une contradiction bizarre qu’expliquent les instincts de caste auxquels il resta fidèle, il s’abstenait d’assister à la scène

du 4 août, à cette nuit célèbre dans laquelle les nobles offraient tous leurs privilèges en holocauste au génie révolutionnaire. Il refusait, le 49 juin 4790, de prendre part à la discussion sur l'abolition des titres nobiliaires, et, la même année, il faisait repeindre, sur les panneaux de ses équipages , l’anachronisme effacé de ses armoiries!...

Homme monarchique et constitutionnel, il fut le défenseur constant et résolu de la sanction royale, résumée dans la fameuse formule du veto; il ne permit à personne de porter atteinte aux attributions de la royauté, et c’est à cette fidélité aux vrais principes qu’il dut, en parlant du droit de paix et de guerre, une de ses plus belles harangues et un de ses plus beaux triomphes.

Homme d’Etat, philosophe, législateur, il combattit la déclaration des droits, abstraction paradoxale qui répugnait à son génie pratique : il fit de toutes les questions de finances l’objet de sérieuses études; il voulait un budget régulier, la création large et féconde du papiermonnaie, la réforme monétaire; sur la question diflicile et complète de l’émancipation des noirs, il se prononçait pour l’abolition de la traite, laissant à l’avenir la tache d’abolir graduellement l’esclavage; sur la constitution civile du clergé, il combattit énergiquement le serment qui allait être imposé aux prêtres; il avait préparé, pour la discussion sur les droits successifs, un discours sur les substitutions , discours qui était son chef-d’œuvre peut-être, et qu’il n’eut pas le temps de prononcer; enfin, il adressa au roi, en octobre 4790, un mémoire où il exposait la situation de l’Europe, les éventualités d’une guerre prochaine, et où il recherchait avec une grande sagacité quelles alliances il convenait à la France de choisir et de solliciter.

Mirabeau était l’üme de la Constituante, qui lui devait sa puissance et sa. gloire; il était à lui seul une entité, mais il n’était d’aucun parti : ce qui le prouve, c’est que les haines ne lui ont manqué d’aucun côté. Les conservateurs lui ont reproché ses visites aux clubs, oubliant qu’il n’y allait que pour réhabiliter les principes de 89, méconnus ou travestis; qu’il avait été un des promoteurs de la loi martiale, divisée surtout contre les meneurs des assemblées populaires. Les mêmes hommes l’ont accusé d’avoir été l’instigateur des journées d’octobre, mais cette accusation ne s’est pas relevée du discours foudroyant sous lequel Mirabeau l’écrasa, le 2 octobre 4790.

Les patriotes l’ont accusé de s’être vendu à la cour et d’avoir déserté la cause de la révolution. Cette double accusation répond k un grand fait qui a dominé toute la vie politique de Mirabeau, et qui résume le caractère complexe, le génie disparate du célèbre tribun. Dès les premières heures de la lutte entre la royauté et la révolution, il avait compris quels dangers pouvaient naître des éléments même qui prêtaient leur concours à la cause populaire. Défenseur passionné des principes de 89, qu’il aimait comme son ouvrage, il savait que ces conquêtes du génie et de la raison ne suffisaient déjà plus aux ouvriers de la deuxième heure ; il savait que cet évangile politique était d’avance une lettre morte pour quelques-uns de ses plus fervents apôtres. Son coup d’œil prompt et sûr avait mesuré les périls que devaient déchaîner la licence effrénée de la presse et l’effervescence vraie ou simulée des clubs. Il se voyait seul , entre une monarchie qui périssait par ses fautes et une révolution qui pouvait se suicider par ses excès : mais, entre ces écueils qu’il avait fait surgir des entrailles de la société, sur ces flots troublés par les tempêtes que déchaîna sa main , Mirabeau avait osé concevoir la pensée de sauver, l’une par l’autre, et la royauté et la révolution. '

Pour cela, il fallait faire connaître au roi la véritable situation, lui faire comprendre et la nécessité et la mesure des sacrifices que commandaient le présent et l’avenir. Dans ce but, Mirabeau rédigea un certain nombre de mémoires pleins de nobles sentiments et de pensées généreuses, mais qui eurent le tort impardonnable d’être des notes secrètes, circonstance qui devait justilier l’accusation de vénalité adressée à leur auteur.

Pour lutter plus sûrement contre le déchaînement des passions populaires, pour imposer plus sûrement aussi ses volontés à la couronne, Mirabeau ne trouvait plus suffisante l’initiative de son géniè, il lui fallait l’arme du pouvoir. Il eut l’ambition d’être ministre, et cette préoccupation lui fit dédaigner la place de maire de Paris, qu’il abandonna à Bailly, commettant la faute irréparable de ne pas prendre une position où il pouvait empêcher beaucoup de mal. Il comptait sans les défiances de l’Assemblée nationale, qui décréta que nul de ses membres ne pouvait être ministre, le frappant ainsi à la fois dans son orgueil et dans ses combinaisons.

L’hésitation et la faiblesse du roi rendaient impossible ou illusoire toute action sur lui : alors Mirabeau se tourna vers la reine, qui, plus soucieuse du péril, surtout plus résolue, accepta les offres de service qu’il lui offrait. Les rapports qui eurent lieu entre cette infortunée princesse et le fougueux tribun ont donné lieu h des insinuations si peu prouvées que nous n’avons pas h nous en occuper ici. Ce qui est vrai, c’est que Mirabeau avait conquis sur Marie-Antoinette un ascendant d’autant plus remarquable qu’il avait k lutter contre des antipathies et des haines presque naturelles envers l’homme que la cour devait regarder comme son mortel ennemi. Il avait conçu un vaste plan de préservation sociale ; il en avait exposé le but, développé les moyens, analysé tous les détails dans un mémoire secret, véritable chef-d’œuvre d’habileté, de haute raison et d’intelligence pratique ; le succès en était assuré.... Mais Dieu n’en devait même pas permettre l’essai.

Quant k la question de vénalité, elle y est si claire, si précise, que les plus ardents panégyristes du grand orateur n’ont essayé aucune dénégation. On a dit qu’en échange de ses premiers mémoires, Mirabeau avait reçu directement de M. de Montmorin 200,000 livres; cela est probable, mais n’a pas été suffisamment prouvé. Ce qui est incontestable , c’est que Mirabeau recevait de la couronne une somme de 6,000 livres par mois ; que le roi avait payé une partie de ses dettes et lui avait donné un million en quatre billets de 250, (X)0 livres chaque , billets que l’on a retrouvés après la mort de Mirabeau et qui ont été rendus k Louis XVI. Mirabeau avait peut-être le cœur trop haut pour accepter cet argent comme le prix d’un marché ; mais il avait, k coup sûr, assez de prodigalités et de passions k satisfaire pour l’accepter k titre d’indemnité somptuaire. Nous n’avons , d’ailleurs , qu’k constater un fait admis par tout le monde ; c’est k l’histoire de le juger.

En janvier 1791, Mirabeau fut nommé président de la constituante, tardif honneur que, après dix-huit mois d’exercice de la souveraineté nationale, les partis se laissaient enfin arracher pour en re-

vêtir l’homme dont ils subissaient l’irrésistible ascendant. Le 1er mars suivant, il fut élu membre du directoire du département de la Seine. Alors, dominant la cour par l’autorité de ses services, l’assemblée par

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