‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 123 sur 145 · HUITIÈME SÈME · texte numérisé non relu

HUITIÈME SÈME

PEttSONNAGES POLITIQUES.

son . éloquence , refrénant dans les clubs l’action dissolvante des mauvaises doctrines, il était arrivé à l’apogée de sa puissance; il pouvait déjà toucher du doigt le but qu’avaient poursuivi tous ses efforts ; il pouvait embrasser le pouvoir, ce fantôme de tous ses rêves, ce rêve de toute son ambition... il allait toucher du pied la tombe, il allait embrasser le néant !

Le 17 mars, Mirabeau, dont la santé était altérée par les fatigues de la présidence, se rendait à sa terre du Marais, à Argenteuil, quand il fut pris de coliques si violentes qu’il fallut le ramener à Paris. Le mal fit des progrès rapides et inspira bientôt de sérieuses inquiétudes à ses amis : la funeste nouvelle s’était répandue dans Paris et avait jeté partout la consternation ; la foule venait, silencieuse et recueillie, à la porte de l’hôtel du demi-dieu parlementaire, demander un peu d’espoir ou une tristesse de plus. Seul, Mirabeau conservait toute sa sérénité, et, quand il dut se préparer à mourir, il voulut faire à son agonie une auréole philosophique digne de son existence. Pour le Titan vaincu, ce fut peut-être une consolation ; il pensa qu’il emportait avec lui le génie et le secret de la révolution. L’orgueil lui souriait encore du bord de la fosse où le poussait l’implacable main de la destinée. Quelques heures avant l’instant fatal, il entendait le bruit lointain des détonations de l’artillerie et il disait fièrement: Sont-ce déjà les funérailles d'Achille?

Malgré les soins de Cabanis, son médecin et son ami, Mirabeau mourut le 2 avril 1791. On a dit qu’il avait été empoisonné, et il faut bien reconnaître que la nature des symptômes , que la marche presque foudroyante de la maladie , que la chute si étonnamment rapide d’un homme d’une constitution athlétique, que tout cela donnait à cette supposition un caractère spécieux; mais, d’un autre côté, Mirabeau avait été, dès 1788, attaqué d’une maladie grave qu’il qualifiait lui-même de choléra-morbm, et dont il ne s’était jamais remis. En 1789 et 1790, il avait eu des ophthalmies fréquentes, un ictère intense, et il était tourmenté d’une fièvre continue qu’entretenait l’agitation passionnée, convulsive de. sa vie* Après sa mort, l’autorité, cédant à la clameur publique, fit procéder à l’autopsie, et le procès-verbal authentique déclara qu’il n’y avait aucune trace d’empoisonnement. Enfin, il ne faut pas oublier que Cabanis, qui donnait

ses soins à son illustre ami , avait assez d’instruction pour reconnaître les traces du crime, assez de dévouement pour ne pas les laisser passer impunies. Et telle était sa conviction sur ce point, que, répondant à Mmo de Saillant, sœur de Mirabeau , qui soutenait l’idée de l’empoisonnement, il disait : « Et qui donc pouvait avoir eu intérêt « à empoisonner votre frère? » Mots pleins d’une naïveté presque sublime et qui sont le plus bel éloge peut-être de Mirabeau.

La mort du tribun fut un deuil public; ses funérailles furent celles d’un roi. Et, comme si ce n’était pas assez des honneurs rendus à sa dépouille mortelle, des panégyriques et des discours, on voulut décréter sa mémoire d’immortalité. Sur la de-

mande du département de Paris, l’assemblée nationale décrétait, le 3 avril, que l’église Sainte-Geneviève serait transformée en Panthéon, que l’on inscrirait à son frontispice : Aux grands hommes la patrie reconnaissante ! et que Mirabeau y serait transporté le premier.

Mais quand eut cessé tout le bruit qui se faisait autour de cette tombe , quand fut effacée toute cette fastueuse désolation ; que la cour, après avoir essuyé ses larmes hypocrites, se vit sur une mer inconnue, seule désormais et sans boussole; que le peuple, dont l’oubli commençait avec le lendemain , n’entendit plus les accents de cette voix puissante, qui parlait si haut des droits imprescriptibles de la nation, si haut aussi de la vérité et du devoir, et que les députés delà constituante interrogèrent vainement cette place vide,* où ils ne devaient plus revoir le plus illustre d’entre eux ; alors, en haut comme en bas, chacun comprit que ce n’était pas seulement un grand homme qui venait de mourir , mais que Dieu, dans ses desseins impénétrables, venait de renverser la digue sur laquelle les Ilots du torrent populaire allaient passer tout-à-l’heure sanglants , pour submerger la monarchie et la société !...

On a fait de Mirabeau un grand nombre de portraits ; mais nous croyons que l’histoire et la philosophie n’ont pas dit leur dernier mot de cet homme extraordinaire. Tout en lui semble marqué au coin de la fatalité, et il y a du malheur presque dans ses plus grandes fautes. Doué d’un tempérament de feu, il affecte à toutes choses ses passions et ses sens ; d’avance ainsi, par l’immoralité de sa vie

privée, il frappe de déchéance toutes les œuvres de sa vie publique. Fort de toutes les ressources d’une puissante nature, de toutes les richesses d’une intelligence d’élite, il a, par dessus tout, le génie de la contradiction et de la lutte ; il ne sait être que l’homme des situations désespérées. L’histoire a le droit de lui demander un compte sévère de ses égarements d’esprit et de cœur ; mais l’humanité n’oubliera pas que, novateur intrépide, il défricha le premier, au péril de sa vie, le champ où les générations présentes préparent laborieusement la moisson de l’avenir. . ■

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