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LOUIS LAPIERRE

SERGENT (Louis).

Les quelques lignes que nous avons publiées sur ce conventionnel, dans la série des beaux-arts de notre ouvrage, peuvent suffire à le représenter comme graveur médiocre, mais elles laissent dans l’ombre la vie politique, et c’est une lacune qu’il importe de remplir. Les biographes, en général, se sont montrés très-sévères pour Sergent; sa participation active aux troubles de la révolution, ses liaisons avec les terroristes, sa dissimulation, certains détails mystérieux de sa vie, ont imprimé à sa mémoire une flétrissure que ne peut effacer le souvenir de son alliance avec Marceau, son beau-frère. Né à Chartres en 1751, d’une famille obscure, sans fortune, sans éducation, il dut chercher dans l’art de la gravure des moyens d’existence. Après quelques années de travaux en province, il vint a Paris pour se perfectionner. Le métier était peu lucratif, son talent était presque nul, et il n’y avait rien, dans l’état précaire où il se trouvait, qui put satisfaire l’ambition la plus modeste. On a prétendu que Sergent suppléa à l’insuffisance de ses travaux par des services rendus à la police et grassement payés. Cette accusation nous parait dénuée de fondement; plus tard, les ennemis de Sergent, et ils étaient nombreux, n’eussent pas manqué de s’en faire une arme contre lui et d’exploiter, au profit de leurs rancunes, un fait aussi infamant.

La révolution venait d’éclater; Sergent, qui avait tout à espérer, s’y jeta avec ardeur et tira parti de l’expérience qu’il avait acquise en vivant au milieu du peuple et surtout dans les faubourgs, où il avait

toujours habité. Dans toutes les journées qui précédèrent la défection des gardes françaises, la prise des Invalides, puis celle de la Bastille, les massacres de Foulon, de Bertier, &c., on vit Sergent pérorer au milieu de la foule et l’exciter h l’insurrection . Ses déclamations, son audace, ses allures de tribun, lui donnèrent bientôt une certaine influence, et ce fut comme président du district de Saint-Jacques-del’IIôpital qu’il apparut, en 1790, au premier rang de la scène politique. ^

Les réclamations et même les remontrances adressées sans cesse h l’assemblée nationale lui parurent un moyen de consolider sa popularité. Lorsque soixante soldats du régiment de Champagne se révoltèrent contre leurs chefs, et furent, pour cet acte de discipline, renvoyés avec des cartouches jaunes, Sergent s’érigea, en face de l’assemblée, en protecteur des patriotes persécutés. Plus tard même il se vanta de les avoir fait rentrer dans l’armée, où huit de ces soldats devinrent généraux ; on regrette que Sergent ait poussé la modestie et le désintéressement jusqu’à taire leurs nopis. Réélu plusieurs fois de suite, il devint en quelque sorte le secrétaire perpétuel de la fameuse société des Jacobins, et sans paraître souvent à la tribune, y joua un des premiers rôles. Le jeune duc de Chartres, qui était alors un des appariteurs ou huissiers de cette société, devenu plus tard roi des Français, n’oublia pas son ancien camarade; Sergent s’y lia aussi avec Pétion, son compatriote, et lorsque ce député devint maire de Paris, il en reçut diverses missions importantes.

Chargé d’aller à l’école militaire pour y licencier et désarmer la garde constitutionnelle de Louis XVI, Sergent, environné d’une nombreuse escorte, s’acquitta de ces fonctions avec la plus minutieuse sévérité. On fouilla jusque dans les caves et les greniers pour bien s’assurer qu’il n’y restait pas un fusil ni un seul homme, et un rapport écrit en style pompeux et publié dans les journaux augmenta sa popularité. Dès lors le roi n’avait plus pour défense que deux bataillons de suisses et une faible minorité des gardes nationaux, découragés encore par la faiblesse et l’impéritie de celui qu’ils auraient voulu sauver. Dans les journées du 20 juin et du 10 août 1792, Sergent fut un des principaux moteurs de l’insurrection. On le voit former des groupes dans le faubourg Saint-Antoine, les conduire à

l’attaque des Tuileries, puis s’absenter pendant le danger et revenir après la victoire comme municipal * comme membre de cette Commune, qui venait s’emparer du pouvoir. Son premier soin est de remercier le peuple de son zèle patriotique, de faire fermer les grilles et les portes et de fouiller les appartements. Comme il le paraît, c’était un peu sa spécialité. Que fit-il dans cette terrible nuit qu’il passa presque seul aux lieux que venait de quitter la famille royale? C’est ce que l’on n’a jamais su. Ses amis le surnommèrent Sergent- Agathe, parce qu’ils prétendaient l’avoir vu s’approprier une pierre précieuse. Il est vrai que plus tard, lorsqu’il put craindre que ces rumeurs ne devinssent une véritable inculpation, il fit hommage h la Convention de cette pierre qu’il estimait lui-même h une valeur de cent mille francs, et qui, par un phénomène curieux, présentait les trois couleurs nationales. Plus tard, il publia, dans la Revue rétrospective, quelques morceaux historiques , notamment sur le sol du Garde-Meuble et les journées des 20 juin et 10 août 1792; mais on espérerait en vain y trouver des renseignements exacts que l’auteur , mieux que tout autre, devait posséder. Il semble, au contraire, qu’il se soit efforcé de faire disparaître , sous des détails insignifiants , des lacunes et des réticences calculées , l’évidence d’un fait presque acquis pour l’histoire de cette sombre époque.

On sait quel fut le rôle de la Commune après l’affaire des Tuileries; on ne s’occupa plus que de découvrir et d’emprisonner tous les suspects, c’est-à-dire tous ceux qui, ne pouvant être ni les amis ni les complices des municipaux , furent soupçonnés de posséder quelque chose, ou d’être doués de quelque talent et de quelque vertu. Sergent fut un des membres les plus actifs et les plus influents du monstrueux pouvoir qui pesait alors sur la France. Soit qu’il s’agit, pour faire place à de nouvelles victimes par le massacre des prisonniers , de vider les prisons (c’était le terme officiel), soit qu’il fallut tenir une épouvantable comptabilité , organiser le paiement de ceux qu’on appelait travailleurs, et enregistrer les dépouilles qu’ils rapportaient, Sergent ne recule devant aucune fonction : il siège successivement à l’Abbaye, à la Force, à Bicêtre , partout où il faut discipliner le meurtre et l’encourager. Un de ses biographes raconte qu’on voyait naguère aux archives de la police des taches de sang sur les reçus qu’il faisait si-

gner aux hommes qu’il employait ! S’associant jusqu'à la fin aux horribles projets de ses collègues , il signa avec Marat, Panis et sept autres la circulaire qualifiée infâme par Mme Roland , par laquelle la municipalité de Paris invitait toutes les villes de France à imiter cet horrible exemple , et à faire massacrer dans les prisons tous les malheureux qui s’y trouvaient. Ce n’était rien autre chose qu’une Saint-Barthélemi révolutionnaire qui devait purger la nation d’unmillion de traîtres !

Sergent comprit bientôt l’énormité du crime qu’il avait commis en violant ainsi toutes les lois humaines, et, lorsque plus tard un décret d’accusation fut porté contre lui, il se défendit d’avoir connu celte circulaire, et accusa Marat, qui était mort, d’avoir signé pour lui sans lé consulter. Il se trouva aussi impliqué dans le vol du Garde-Meublé, exécuté dans les nuits des 15, 1 6 et 17 septembre. Dans l’article qu’il a publié, en 4829, dans la Revue rétrospective , Sergent cherche évidemment à dissimuler les circonstances véritables de cet événement par des explications embarrassées; le seul nom historique qu’il cite dans cette affaire est celui de Duvivier. Huit mois après l’événement, ce malheureux fut condamné parle tribunal révolutionnaire, et exécuté pour avoir aidé et facilité le vol qui devait fournir des secours aux ennemis coalisés de la France, est-il dit dans l’acte d’accusation. 11 est évident que Duvivier fut sacrifié à la politique; Fouquier-Tinville et Sergent connaissaient les véritables auteurs du crime, et leur complice paya de sa mort la nécessité où l’on était de s’assurer de son silence.

Sergent était à l’apogée de son crédit et de son influence; lorsqu’on nomma les députés à la Convention, il figura au sommet de la Montagne, à côté de Marat et de Robespierre. Votant et parlant toujours dans les principes de l’égalité et de la démocratie les plus absolus, il demanda la suppression de la croix de Saint-Louis et celles de tous les ordres. Dans le procès de Louis XVI, plus exagéré que Marat luimême , qui avait fait réduire l’acte d’accusation , il demanda qu’on y ajoutât des faits évidemment calomnieux, et qu’on allât fouiller dans d’anciennes archives où il prétendait que ce prince avait déposé une protestation contre les décrets de l’Assemblée nationale. Il vota ensuite , avec toute la députation de Paris , pour la mort immédiate et sans appel au peuple, accompagnant son vote de cette ridicule et vaine déclamation : « J'ai déjà prononcé la mort contre les ennemis de ma

« patrie, qui avaient pris les armes contre elle; j’ai fait plus, j’ai pro- « jioncé la même peine contre des êtres faibles qui n’avaient peut- « être commis d’autres crimes que de suivre leurs époux ou leurs « pères. Depuis long-temps j’étais convaincu des crimes de Louis; je « pense que le supplice d’un roi ne peut qu’étonner l’univers; la tête « d’un tyran ne tombe qu’avec fracas, et son supplice inspire une

« terreur salutaire. Après avoir balancé tous les dangers, il m’a été

« démontré que la mort de Louis était la mesure d’où il en pouvait « résulter le moins. Je vote donc pour la mort contre le chef et « contre ses complices. »

Après ce procès, Sergent parut peu à la tribune. Ayant presque toujours dirigé la police a la Commune, comme membre du comité de surveillance, il la dirigea encore h la Convention nationale comme l’un des inspecteurs de la salle , et comme faisant partie du comité des monuments, des arts et de l’instruction publique. Ce fut en cette qualité qu’il fit apporter aux Tuileries les chevaux de Marly, l’horloge de Lepaute , les orangers de Versailles et presque toutes les statues qui ornent ce beau jardin , où il remplaça par des Heurs et des arbustes les pommes-de-terre que ses grossiers confrères de la Commune y avaient fait planter. Il confia ensuite la garde de ces monuments à une compagnie d’invalides qui empêcha de les briser et de les mutiler, comme cela se faisait partout, sous prétexte de détruire jusqu’aux derniers vestiges de la monarchie française. Enfin il fonda le Musée français, tel à peu près qu’il existe aujourd’hui , et fit établir a l’hôtel de Nesle le dépôt où furent préservés les monuments jusque-là dispersés dans toutes les parties de la France. Si c’est là une faible compensation des excès qu’on lui reproche , l’histoire lui doit du moins de reconnaître qu’il préserva de précieux objets du vandalisme révolutionnaire, et fit reparaître les arts, dont le nom seul avait été impitoyablement rayé du vocabulaire barbare de la Terreur. Ce fut lui qui fonda le Conservatoire de musique, et fit rendre, de concert avec Chénier, la loi fort simple qui assurait aux artistes et aux auteurs la propriété de leurs œuvres. On peut dire que , pendant près de deux ans qu’il remplit ces honorables fonctions, il rendit de véritables services aux sciences et aux arts. Sa position était délicate : chargé d’une comptabilité importante, et surveillé de près, il. eut plusieurs fois à

rendre compte de sa gestion au conseil de la commune, déjà prévenu contre lui par de fréquentes dénonciations. Enfin, à force de ménagements et de précautions , il arriva sans encombre au 9 thermidor, où succomba Robespierre.

. Son premier mouvement fut d’adhérer à cette révolution qui le tirait d’une position inquiétante. Il parla même , dans les premières séances, pour que la réaction contre le parti vaincu se fît plus vive et plus sévère; mais il avait trop d’expérience pour ne pas voir que cette réaction contre les oppresseurs devait bientôt l’atteindre lui-même. Alors il fit volte-face et se joignit à Carnot pour protester contre l’illégalité des mesures prises contre les membres de l’ancien comité du salut public ; il alla jusqu’à dire qu’il s’abstiendrait de prendre part aux délibérations jusqu’à ce qu’on ait poursuivi les auteurs d’un placard intitulé le Tocsin national, où l’on appelait sur les accusés la vengeance du peuple. Il finit par se réunir au parti des terroristes ou des comités qu’on appelait la queue de Robespierre.

Dans la journée du 1er prairial, où le député Féraud fut tué. Sergent encouragea ouvertement les sections à la révolte, ce qui fut établi dans un rapport où Durand de Maillanne demanda contre lui un décret de mise en accusation. On rappela la fameuse circulaire et l’affaire des diamants; le décret fut prononcé et Sergent prit la fuite. Il se réfugia en Suisse, et ne revint en France que lorsque la loi du brumaire an IV eut amnistié tous les délits de la révolution. C’est dans ce temps qu’il épousa la sœur de Marceau et qu’il ajouta le nom de ce général au sien, voulant faire disparaître probablement celui d'Agathe, que ses malins confrères n’avaient pas cessé de lui donner.

Sergent semblait ne plus vouloir s’occuper de politique; mais lors-

qu’après la révolution du 50 prairial (4799) le parti démocratique fut sur le point de reprendre le dessus, il parut à la société des Jacobins, établie au Manège , et le général Bernadotte , devenu ministre de la guerre, ayant rassemblé autour de lui tous les débris de ce parti, le lit inspecteur-général des hôpitaux militaires. 11 occupait cette place au 18 brumaire, lorsque Bonaparte s’empara du pouvoir. Dès ce moment , tout espoir fut perdu pour Sergent et pour les siens. Ce n’est qu’avec beaucoup de peine qu’il échappa aux proscriptions dont les listes furent dressées à plusieurs reprises par Fouché, particulièrement

dans l’affaire de la machine infernale. Comprenant qu'il ne pouvait être en sûreté sous un gouvernement qui ne ménageait pas les jacobins, il prit sagement la résolution de quitter la France. 11 réalisa tout ce qu’il put amasser du fruit de ses économies révolutionnaires et se rendit d’abord à Turin, où Jourdan , son ancien ami, le lit nommer bibliothécaire. Resté sans appui après le départ de ce général , il se rendit à Brescia, à Milan et enfin h Venise, où il mourut, en août 1847, en manifestant sur sa vie passée des regrets qui donnèrent lieu à quelques réclamations dans les journaux.

Les ouvrages que Sergent a publiés sont : 1° Portrait des grands hommes , femmes illustres et sujets mémorables de la France, 1787- 1789, gravés et imprimés en couleur; — Fragments de mon album et nigrum , écrits en 4811 , revus et augmentés de souvenirs, en 1856; « Ce sont, dit Quérard, des mémoires sur Louisa Marceau des « Graviers , sœur du général et femme de Sergent , écrits avec une « minutieuse complaisance par un époux encore passionné, quoique « plus qu’octogénaire ; » — et une Notice historique sur le général Marceau. C’est le panégyrique du jeune héros , sous le nom duquel Sergent s’efforce de se cacher pendant la moitié de sa vie. Il ne doutait pas, selon l’expression de Necker, que le casque du guerrier ne dût effacer son bonnet rouge ; et, depuis qu'il s’était allié h la famille de Marceau, il n’ouvrait pas la bouche, il n’écrivait pas un mot sans y mêler le nom de ce général. Mais, en vérité, que pouvait-il y avoir de commun entre lui et un jeune guerrier plein d’honneur, de loyauté, qui n’eût pas manqué de repousser de tels éloges s’il les eût essuyés de son vivant (1)? •

Ch* -F, L.

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