LEBÈGUE-DUPORTAIL
Après la retraite du comte de LaTour-du-Pin-Gouvernet, que rassemblée constituante déclara avoir perdu la confiance de la nation , on jeta les yeux, pour le remplacer au ministère de la guerre, sur Lebègue-Duportail. Il avait servi dans le génie militaire et y avait acquis
(I) Voir vol. I, |>. 4î>.
la réputation d’un très-bon officier. Employé dans la guerre d’Amérique, il s’attacha au marquis de Lafayette , contribua beaucoup à ses succès , et adopta comme lui les principes de liberté que l’insurrection américaine lit germer dans les têtes ardentes des jeunes nobles qui prirent part â cette expédition lointaine.
De retour en France, avec le grade de brigadier des armées du roi, il fut envoyé dans le royaume de Naples, dont le souverain avait demandé à Louis XVI plusieurs officiers pour l’instruction de ses troupes ; quelques difficultés survenues entre lui et le général qui commandait les gardes suisses napolitaines te forcèrent à se retirer; il revint en France, où il reprit du service et fut fait maréclial-decamp. v
Lafayette était alors tout-puissant; grâce â son influence, Lebègue fut nommé au ministère de la guerre. Imbu des idées révolutionnaires , il crut faire acte de patriotisme en les propageant, même aux dépens de la discipline. La permission qu’il accorda aux soldats de fréquenter les clubs et d’échanger ainsi l’habitude de la subordination contre l’esprit de discussion et même de résistance qui devait tout bouleverser, compléta la révolution de l’armée et prépara, dans de certaines limites, la perte du pouvoir royal. Peut-être pensa-t-il, en sacriliant ainsi aux principes du républicanisme le plus outré, se concilier l'affection du parti dont il prévoyait le triomphe; maison ne lui sut aucun gré de cette faiblesse, qui constitue, le seul acte important de son ministère. Le sort de son protecteur devait déterminer le sien ; il devait h Lafayette son élévation , il dut partager sa disgrâce : aussi rassemblée législative fut à peine formée que tous les révolutionnaires, anti- constitutionnels, républicains ou anarchistes, se liguèrent contre lui. Lacroix et Couthon commencèrent l’attaque. On lui demanda compte de l’état des frontières, qui étaient menacées. Interrogé par le président, comme un criminel, il fut sommé de répondre h une dénonciation des administrateurs du district de Château-Thierry , qui lui reprochaient d’avoir fait passer un bataillon de troupes de ligne par leur ville, sans les avoir prévenus de leur arrivée. Cette partie de l’accusation était dérisoire, Lebègue répondit avec raison que ce n’était qu’un oubli d’un simple commis de sesbu-
reaux , oubli dont il ne pouvait être responsable; ses ennemis prétendirent que la faute devait être imputée au ministre, dont la coupable incurie autorisait la négligence de ses adminsitrés.
Les autres griefs étaient plus sérieux ; il s’agissait du délabrement des places et de la faiblesse des garnisons. Lebègue se justilia avec assez d’habileté, en alléguant les désordres de la révolution qui, partout, avaient comprimé l’action du gouvernement, détruit les moyens , interrompu les travaux et disséminé les troupes qu’on n’avait pas eu le temps de réunir. La réponse était juste et vraie, mais elle inculpait la révolution, qui ne devait avoir produit que du bien : aussi Lebègue fut-il plus coupable aux yeux de ses adversaires. Il crut les désarmer en donnant sa démission et rentra dans l’armée ; mais il comptait sans l’abbé Fauchet, évêque constitutionnel du Calvados, dont le fanatisme révolutionnaire devait plus tard se démentir sur l’échafaud. Fauchet le dénonça avec sa violence accoutumée et le fit décréter d’accusation ; mais Lebègue, averti par ses amis, se garda bien de se livrer aux prétendus juges qu’on venait de lui nommer. Caché à Paris, il échappa, pendant près de deux ans, aux sbires qu’on avait mis à sa poursuite. La loi qui frappait de mort ceux qui donnaient asile aux proscrits lui fit un devoir d’épargner des persécutions h ceux qui lui avaient accordé une retraite. Il parvint à se sauver en Amérique, après avoir fait constater, par un acte notarié, les motifs qui l’obligeaient à s’exiler.
En 1797, le général Matthieu Dumas, qui avait connaissance de cet acte, le fit valoir au corps législatif, demanda que son nom fût rayé de la liste des émigrés et qu’il eût la faculté de rentrer dans sa patrie. Mais, malgré les dispositions contre-révolutionnaires de l’assemblée, il échoua dans sa demande. Sous le consulat, Lebègue vil enfin se lever l’interdit qui le reléguait loin de sa patrie; il quitta l’Amérique, mais n’eut pas la consolation d’aborder en France; il mourut dans la traversée, en 1802. Il était né à Pithiviers, de la même famille que Guillaume Lebègue de Presles, son proche parent, qui fut docteur-régent de la Faculté de médecine, à Paris, et censeur royal. On doit à ce dernier plusieurs ouvrages de botanique et d’agronomie, et une Relation de la mort de J.-J. Rousseau.
Ch. -P. L.