‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 127 sur 145 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

de Touraine ■, dont le vicomte de Mirabeau était colonel, se trouvait en garnison à Perpignan, ville frontière. Or, de tout temps, par une anomalie particulière à notre nation, les populations des frontières se sont montrées les plus turbulentes, les plus disposées à créer des embarras au pouvoir central, sans doute parce que leur patriotisme, formant une barrière «naturelle contre, l’ennemi du dehors, les chances seraient trop inégales entre nous et l’étranger si ce patriotisme n’était mêlé d’un levain d’opposition. Le régiment de Tourainefen contact avec une population animée de passions ardentes, se révolta donc, comme tant d’autres, et les soldats chassèrent plusieurs de leurs otliciers. Mirabeau jeune l’apprend, demande un congé, prend la poste, arrive a Perpignan, réunit les soldats et essaie de les faire rentrer dans le devoir, mais son autorité est méconnue, il est forcé de se retirer devant les mutins. Toutefois il lui restait un espoir : la religion du drapeau. Il ne pouvait emporter ceux du régiment deTouraine; mais, dans les traditions militaires, la partie la plus nôblè du, drapeau, celle qui constitue son individualité, c’est celte banderolle qurlè’sunnonle. et que l’on nomme la cravate. Cfet ornement, où brillaient alors les fleurs de lis, était souvent brodélpar des mains royales; elles tilles de France ne dédaignaient pas d’attacher elles-mêmes, aux insignes de nos braves, ce noble signe de ralliement. I4.1. colonel détache secrètement les cravates de ses drapeaux et les emporté1 avec lui , décidé a les déposer entre les mains du roi, en l’invitant à réunir le régiment de Touraine dans une autre garnison, et à ne lui rendre ses Insignes, c’est-à-dire l’honneur, qu’après une entière soumission.

Mais on était alors au mois de juin 1791 , la révolution •jpatthait à pas de géant vers les abîmes; la municipalité de Perpignan fit poursuivre le vicomte qui fut arrêté à Limoges, an* mépris de son inviolabilité de député. Quand la nouvelle arriva à l’assemblée, la gauche, par un mouvement hypocrite digne de Robespierre, fait passer un décret qui ordonnait à toutes les municipalités de veiller à sa sûreté. Cazalès demande qu’on ajoute : et à sa liberté ; la gauche répond que'5» sa sûreté est sous la sauvegarde de la loi , sa liberté est sous la même sauvegarde. M. de Folleville objecte avec un spirituel bon sens <jue le dèci'ct met M. de Mirabeau sous la sauvegarde de la loi , et que , s» sa liberté n’y est pas comprise , il es l sous la sauvegarde de son geôlier.

HUITIÈME SÉRIE. — PERSONNAGES POLITIQUES. 29i

Enfin Mirabeau Taîné intervient à son tour; il propose que rassemblée rappelle aux municipalités V inviolabilité de ses membres, et décrète que M. de Mirabeau le jeune viendra immédiatement lui rendre compte de sa conduite. Cette motion est adoptée; l’accusé (car c’était une véritable accusation , et une accusation capitale au milieu de l’effervescence du moment) se présente à la barre *v mais son frère intervient encore et obtient qu’il donne ses explications à la tribune.

L'a le vicomte expose avec calme, avec clarté, avec dignité les faits dans leurs moindres détails; mais bientôt, interrompu par les clameurs, les démentis et les outrages de la gauche , il prononce ces paroles qui peuvent être placées auprès des apostrophes les plus éloquentes de son aîné :4 Si vous êtes mes adversaires , levez-vous et « sortez! si vous êtes mes juges, silence! écoutez-moi! » Après l’avoir entendu avec des marques non équivoques d’impatience, on renvoie l’affaire au comité des rapports. C’était l’épée de Damoclès suspendue par la majorité sur la tête de^chacun de ses adversaires.

Il fut mis en accusation le 2 septembre suivant ; mais il n’avait pas attendu cette décision facile à prévoir. Dès le mois d’août , il avait donné sa démission et quitté la France, en protestant à l’avance contre tout ce qui porterait atteinte à la monarchie et aux propriétés du roi.

Mais les Mirabeau n’avaient jamais rien fait à demi , ni en bien ni en mal; celui-ci ne devait pas mentir aux précédents de sa race. On ne le vit pas se perdre dans la cohue de cette armée de Condé , où chacun était officier, où nul ne voulait être soldat; on ne le vit pas se mêler à cette jeunesse brillante et folle qui remplissait les salons de Bruxelles, et promettait aux dames de les faire prochainement danser sous les lambris de Versailles. 'Il forma un corps de cavalerie mobile dont il prit le commandement , et qui , sous le nom de /mssards de la mort, répandit la terreur sur les deux rives du Rhin. Enfin, quelques jours après le 10 août 1792, il mourut à Fribourg, d’une attaque d’apoplexie , selon les uns, et, selon d’autres, à la suite d’un duel.

On a prétendu qu’au 21 janvier une troupe de royalistes dévoués voulaient tenter un coup de main pour arracher Louis XVI à l’échafaud. A coup sûr, s’il eût vécu , le vicomte de Mirabeau eût réclamé l’honneur de se mettre à la tête de cette entreprise follement géné-

reuse ; sans doute que lui et les siens eussent été massacrés par les sections en délire ; mais, sans doute aussi, il eût préféré la mort du gentilhomme expirant sous les yeux et pour la défense de son roi au trépas obscur du condottieri allant mourir sur la terre étrangère en combattant contre sa patrie.

Paul HUOT.

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