LE CHANCELIER DE CHEVERNY
Destiné à l’état ecclésiastique, le jeune Philippe étudia successivement aux Universités de Poitiers et de Padoue et obtint quelques petits bénéfices par le crédit de ses oncles, Jacques Hurault , évêque d’Autun et Philippe Hurault, évêque de Marmoutier. A la mort de ses protecteurs, il résolut, comme il le dit lui-même dans ses mémoires, « de chercher, par peine et travail, quelque plus avantageuse « fortune, selon le lieu dont il était issu, » c’est-à-dire qu’il songea à quitter l’état ecclésiastique. D’ailleurs, deux de ses frères étaient déjà prêtres, et son frère aîné, marié, mais sans enfants, désirait qu’il embrassât une autre profession.. Sa mère surtout, qui lui témoignait une plus grande affection qu’à ses autres enfants, reconnaissant en lui de brillantes qualités, lui répétait souvent « qu’il pourrait mieux « faire et parvenir que les autres pour l’honneur de sa maison. »
Cheverny s’attacha alors à l’archevêque de Tours, Étienne de Poncher , son cousin, et il le suivit en 1552, lorsque ce prélat accompagna Henri II à la conquête des Trois-Évêchés. Là, il commença « à entendre et connaître le maniement des affaires de l’Estat et l’ordre « (pie l’on doit tenir en la conduite des armes. » Le grand crédit
dont jouissait son nouveau protecteur semblait lui promettre un avenir brillant, lorsque ses espérances furent tout-à-coup brisées: l'archevêque mourut (1555). Mais Cheverny avait de l’ambition ; il voulait parvenir, et, changeant ses plans, il entra dans la magistrature: « Je « résolus, dit-il, étant encore pour lors en l’aage de vingt-quatre « ans, d'acquérir quelque suffisance et expérience dans le parlement « de Paris, où j’avais recogneu que s’estaient faits de grands per- « sonnages. » Michel de L’Hôpital , qui venait d'être créé chancelier de la princesse Marguerite, sœur de Henri II, cherchait à vendre sa charge déconseiller; Cheverny l’acheta, et, le 9 mars 4555, il alla siéger comme conseiller-clerc. Celte fois encore, la fortune le favorisa plus qu’il n’aurait pu l'espérer. En effet, un grand nombre de conseillers ayant été éliminés pour leurs opinions religieuses, il ne tarda pas à être appelé à la grand’chambre. « Je fus en icelle, dit-il, « près de la moitié desdites neuf années, et touchai toujours , en « rendant la justice , de gratifier un chacun et obliger plus de per - « sonnes de qualité qu'il me fust possible. »
Triste aveu, que d’autres aveux vont corroborer bientôt, et qui ne jette que trop de jour sur la vie et les succès du futur chancelier !
Le moyen réussit, et, en 1562, Cheverny se trouvant « assez propre et courageux à faire davantage, » se fit pourvoir « par le « conseil et aide de ses amis, d'un estât de maistre des requestes or- « dinaires de l'hostel du roy, étant alors aagé d’environ trente-trois « ans. » Dès lors il se jeta « dans les affaires du monde » et commença à se faire connaître à la cour. Bientôt le cardinal de Lorraine, tout-puissant, le prit en affection, et, ayant reconnu son aptitude aux affaires, il le présenta k la reine-mère, Catherine de Médicis.
Esprit fin, souple et délié, insinuant, toujours maître de lui-même, peu scrupuleux sur les moyens de parvenir, Cheverny devait convenir k la politique de bascule adoptée par la régente. Catherine l’employa en effet, et il eut le bonheur de réussir dans plusieurs missions délicates. Ce premier succès l'encouragea et il résolut d’affermir sa fortune. Pour cela, il lui fallait avant tout sonder le terrain: il se mit donc k étudier la cour, et voici quel fut le résultat de ses observations : « Je reconnus aussi tost, et je m’en suis trouvé bien depuis, « que les dames et favoris peuvent tout ce qui leur plaist, et que les « moindres officiers de la cour qui peuvent entrer dans leurs cliam-
« bres et cabinets, doivent être craints et considérez, pour les bonnes « ou mauvaises impressions qu’ils peuvent donner des plus grands « du royaume. » Il agit en conséquence, et l’on ne tarda pas à voir le crédit dont il jouissait auprès de la reine-mère.
Lorsqu’en 1564- Charles IX visita les difïërentes provinces de son royaume, Catherine voulût que Cheverny fût du voyage, et ce fut à lui seul qu’elle confia le soin de pacifier toutes les querelles qui étaient survenues dans la plupart des villes du Dauphiné, de la Provence et du Languedoc. De Toulouse elle l’envoya à Vendôme, auprès de la reine de Navarre, et de là le chargea de retourner à Paris pour accommoder encore un différend survenu entre le cardinal de Lorraine et Montmorencv.
Tant de services méritaient une récompense : aussi les ambassades de Venise et d’Angleterre étant devenues vacantes, Cheverny comptait bien qu'on lui donnerait l’une ou l’autre. Mais Catherine de Médicis, qui réglait alors les apanages de ses fils, le pria d’accepter la charge de chancelier du duc d’Anjou. En serviteur dévoué, il renonça à l’ambassade et obéit. I)u reste, c’était encore un excellent moyen de se maintenir en faveur, car le duc d’Anjou était l’enfant de prédilection de la reine-mère, et gagner l’affection de l’un, c’était s’assurer les bonnes grâces de l’autre.
Jusqu’alors Cheverny avait toujours conservé l’habit de clerc : une circonstance vint le décider enfin à renoncer tout-à-fait à l’état ecclésiastique. En 1566, deux de ses parents, Chanfreau, président à la cour des comptes de Paris, et Mmo de Vibraye, sa belle-sœur, qui tous deux étaient sans enfants, l’instituèrent leur héritier et l’engagèrent à se marier. Il résigna aussitôt ses bénéfices, obtint de Rome les dispenses nécessaires, et épousa Anne de Thou, fille de Christophe de Thou, premier président au parlement de Paris.
Cependant Cheverny avait su se concilier l’amitié du duc d’Anjou, et lorsque le jeune prince, nommé lieutenant-général du royaume, marcha contre les huguenots, il l’accompagna pour l’aider de ses conseils. Il se trouva aux deux batailles de Jarnac et de Montcontour, et Charles IX. pour le récompenser, lui envoya un brevet de conseiller d’État.
Pendant plusieurs années Cheverny ne quitta pas le duc d’Anjou, et le prince n’avait pas de conseiller plus intime et plus dévoué. Aussi,
quand Henri fut appelé au trône de Pologne, ce fut à lui qu’il confia le soin de veiller à ses intérêts et a ses affaires auprès du roi son frère. Cheverny l’accompagna jusqu’à Saverne, en Alsace, d’où le duc le renvoya en France « avec force despesches et un grand et « ample pouvoir de Surintendant absolu de toutes ses terres et af- « faires en France, et charge e instruction fort particulière et se- « crette de ce qui pouvait être nécessaire près de la personne du « roi. » •
La mission était des plus délicates, car Charles IX était jaloux du duc d’Anjou; le duc d’Alençon et le roi de Navarre intriguaient, et un parti puissant songeait à enlever au roi de Pologne la couronne de France pour la donner à d’Alençon. Il fallait à la fois de l’adresse et de la prudence pour déjouer les intrigues, et Cheverny pouvait craindre d’être assassiné s’il était découvert. Nous devons dire qu’il montra dans cette affaire un dévoûment et une fidélité h toute épreuve. D’accord avec la reine-mère, et grâce aux avis et conseils qu’il lui donna, il parvint à rompre tous les complots. D’un autre côté, il instruisait exactement le roi de Pologne des progrès de la maladie de Charles IX et l’engageait à se tenir prêt à partir au premier moment.
A peine Charles IX eut-il rendu lè dernier soupir, 31 mai 1574, que Cheverny expédia un courrier en Pologne, pressant Henri de se dérober à ses sujets et de venir en France le plus secrètement et le plus tôt qu’il lui serait possible. En même temps il lui fit tenir de l’argent h Vienne et h Venise. « Car je savais bien, écrit-il, qu’en « telles occasions il ne faut manquer d’argent, n’y en eût-il pas au « monde; et pour celuy-là, il y fallut employer, avec le nom et les « blancs-signez du roy, qu’il m’avait laissez, tout mon crédit et celuy « de me& amis, et mettre le tout au hasard pour une si bonne affaire. »
Henri III suivit ses conseils et lui manda de venir le joindre h Venise. Cheverny, voyant les intrigues et les forces toujours croissantes des politiques, ne crut pas devoir quitter la France, et il ne rejoignit le roi qu’à Turin. Celui-ci le reçut avec les marques de la plus grande estime, et .bientôt le témoignage que la reine-mère rendit encore de ses services acheva de le rendre tout-puissant. Dès ce jour, comme
nous l’apprend le duc de Bouillon dans ses mémoires, Henri UI ne se conduisit plus que par ses conseils.
Les honneurs, les charges, les présents continuèrent de pleuvoir sur lui : le roi le nomma chancelier de l’ordre de Saint-Michel, et, l’élevant au-dessus de tous les secrétaires d’État, il lui ordonna d’examiner leur travail pour lui en rendre ensuite compte k lui même. Quelque temps après, Henri III voulant se marier, le chargea d’aller demander en mariage Louise de Vaudemont.
Le vieux cardinal de Birague s’étant démis de la charge de gardedes-sceaux, le roi en pourvut Cheverny en titre d’office, et non par simple commission, comme cela s’était toujours fait auparavant. Un peu plus tard, il le nomma encore chancelier de l’ordre nouveau du Saint-Esprit, et le 1er janvier 1582, il lui donna le gouvernement d'Orléans, pays Chartrain, Blaisois, Dunois, Amboise, Loudunois. « Et fut trouvée cette gratification un peu extraordinaire aux périt sonnes de sa robe et de sa qualité r mais le roi montra en cela ce « qu’il avait toujours dit de luy, qu’il le tenait et l’estimait propre c< à plus d’un mestier, et qu’il ne voulait que sa robe empeschast « que sa fidélité et ses services ne fussent reconnus des honneurs « qu’un gentilhomme pouvait espérer. » Enfin, après la mort de Birague, Henri III le nomma chancelier de France, tout en lui laissant la garde des sceaux (1585). Malheureusement Cheverny n’avait pas les qualités d’un Michel de L’Hôpital , et au lieu de pratiquer cette politique de conciliation, qui seule peuvait sauver le pouvoir, disputé entre les partis, il se fit l’instrument trop docile des volontés d’Henri HL
Sur l’ordre du roi, il fit au parlement l’apologie du fameux édit
de réunion (1585), où l’on arrêta la proscription du protestantisme,
et dont l’enregistrement, suivant de Thou, consterna tous les gens bien. Lorsqu'éclata a Paris l’émeute connue sous le nom de Journée des Barricades t il fut un de ceux qui accompagnèrent le roi dans sa fuite, et il lui ménagea un asile à Chartres.
• 11 y avait alors vingt-quatre ans que Cheverny était attaché a Henri IU; il lui avait rendu des services importants et le roi, en toute occasion, lui avait montré son contentement. Cependant la disgrâce allait le frapper. Henri III était venu à Blois, où il avait con-
voqué pour la deuxième fois les Étals-Généraux, et le chancelier s’y rendait de son côté, lorsque, arrivé près de la ville, il reçut une dépêche qui lui redemandait les sceaux et lui enjoignait de se retirer dans ses terres. Cheverny ne put pas croire d’abord a tant de malheur : malgré les ordres du raaitre, il résolut de continuer sa route, dans l’espoir de voir le roi et de montrer son autorité. Mais ce fut en vain, et, après une longue conférence avec Catherine de Médicis, s’étant convaincu que sa disgrâce était réelle, il se rendit a Cheverny et de là à sa terre d’Esclimont, où il fixa sa résidence.
Le motif de cette disgrâce était honorable pour le chancelier. Henri III, près d’être dépouillé de la couronne par les Guise, avait juré la perte de ces ennemis redoutables, et il savait que son ancien ministre ne se prêterait jamais à un assassinat.
Cheverny affecte une grande résignation en racontant sa disgrâce; pourtant, malgré lui, son dépit et son chagrin éclatent dans les explications qu’il en donne. Heureusement, l’épreuve ne fut pas trop longue.
Malgré ses complaisances pour le roi et la reine-mère, le chancelier n’avait jamais abusé de son pouvoir pour frapper les courtisans, et il comptait de nombreux amis dans les différents partis. Il nous apprend lui-même que, tous les jours, il était visité à Esclimont par des geus des deux partis « qui quelquefois se rencontraient en même temps « chez lui et s’entretenaient ensuite au sortir de sa maison. » Ces nombreuses relations allaient l’aider à revenir au pouvoir.
En effet, Henri IV, profitant des loisirs que lui laissait forcément le siège de Paris, résolut de mettre ordre aux affaires de l’État (1590). Or, son conseil ne se composait que de gens d’épée ; le sceau était entre les mains de M. de Nevers et du maréchal de Biron, « qui « passaient ou refusaient les affaires à leur fantaisie, sans les juge- « ments et observations qui y sont nécessaires. » Le roi jeta les yeux sur Cheverny. L’ex-chancelier avait certes l’expérience et l’habitude des affaires, et sa présence auprès du nouveau roi pourrait contribuer à dissiper bien des préventions, à augmenter le nombre des serviteurs. Henri IV lui fit donc faire des ouvertures, et il lui écrivit enfin de sa main une lettre qu’il fit porter à Esclimont par d’Esmerv de Thou, maître des requêtes et beau-frère de Cheverny. L’homme
prudent fut mis h une rude épreuve, et il avoue assez naïvement son embarras : « Il faut que j’avoue que, bien que d’assez long-temps « j’eusse prévu cela, néantmoins je me trouvais en peine à me pou- « voir résoudre promptement en chose si importante, estant com- « battu d’un costé par mon affection et obligation naturelle au bien « de cet Estât, et par l’obéissance que je devais à mon roy, et d’autre « costé retenu par les justes appréhensions que j’avais du succez « des affaires de sa majesté, voyant quasi toute la France alors « révoltée contre luy avec un très-puissant ennemi en teste, le « roy de contraire religion, en laquelle il ne voulait être forcé, et « sans changer laquelle il était impossible de le voir asseurer de ce « royaume, et autres infinies considérations assez puissantes pour re- « tenir toute autre personne de ma qualité, de ma fortune et de mon « âge, joint aux continuelles et advantageuses recherches, et de très- « grandes offres d’authorité et d’amitié que je recevais tous les jours « de M. du Mayne et de tous ceux de son party pour m’y attirer, « avec l’obligation que j’ay à la maison de Lorraine.... Mais, nonob- « stant toutes ces choses, ma conscience, mon honneur et mon ser- « ment au vray intérest et conservation de cette monarchie, me por- « tèrent et obligèrent à la meilleure résolution, qui estait de servir « le roy que Dieu m’avait donné pour maistre par vraye et légitime « succession. »
Ces considérations de serment, de conscience, d’honneur, furentelles les plus fortes? Dieu le sait! Cheverny promit d’aller trouver le roi, mais il demanda un mois pour pourvoir h toutes ses affaires. Or, k une pareille époque, gagner un mois c’était beaucoup : les choses
pouvaient changer, se décider pour ou contre le roi. Henri IV n’ac-
cepta pas le délai, et il lui renvoya immédiatement de Thou et du Fay, gendre de L’Hôpital, pour lui donner l’ordre de se rendre auprès de lui. Cheverny ne pouvait plus hésiter, et il partit avec une escorte de deux cents gentilhommes pour rejoindre le roi k Aubervilliers.
La réception fut des plus gracieuses. Le roi l’embrassa avec toute sorte de joie et d’honneur , et lui remettant aussitôt les sceaux , il lui dit: « Monsieur le chancelier, voilk deux pistolets desquels je désire « que vous me serviez, et que je sçai que vous pourrez fort bien « manier, vous m’avez avec eux bien fait du mal plusieurs fois, mais
« je vous pardonne, car c’estait par le commandement et pour le « service du feu roi, mon frère; servez-moy de mesme^ et je vou9 « aimeray autant et mieux que luy , et croiray votre conseil , car il « s’est trouvé mal de ne l’avoir voulu suivre. » Et comme le chancelier protestait déjà de sa fidélité : « Aimez-moy, ajoutait-il, je vous « prie, comme je vous aime, et croyez que je veux que nous vivions « comme si vous estiez mon père et mon tuteur. »
Si Cheverny avait hésité à venir, il se montra du moins reconnaissant des procédés généreux du roi, et, dès le lendemain de son arrivée à la cour, il écrivit à tous les anciens officiers de toute qualité , les engageant à suivre son exemple et à venir occuper leurs anciennes charges. Beaucoup répondirent à son appel , et il put dire avec vérité qu’à lui doit revenir « quelque partie de la gloire due aux bons <i succez qui sont arrivés depuis, au bien1 et à la conservation « de cette monarchie. » En 1591, il engagea le roi à assiéger Chartres, le grenier à blé de Paris , dont la prise devait favoriser celle de la capitale. Comme le roi manquait d’argent, il contribua de sa propre fortune aux dépenses du siège. Henri IV l’en récompensa en lui rendant la charge de gouverneur et de lieutenant-général de la ville et du pays chartrain, avec une garde de soixante suisses à sa livrée. Après la rentrée du roi à Paris, il fut chargé de recevoir le serment des membres du parlement, et il intervint puissamment dans les négociations qui furent entamées alors avec les différents chefs de la Ligue.
Placé à la tête du conseil, Cheverny exerçait la plus grande influence , et, toujours fidèle à son système , il s’étudiait à contenter, satisfaire et obliger tout le monde , comme ç’avait été l’ordinaire procédé de toute sa vie. Pourtant sa longue faveur lui avait attiré des ennemis, et des pamphlets furent lancés contre lui. En 1596, il fut même directement attaqué ; les notables assemblés à Rouen demandèrent qu’on lui enlevât les sceaux. Il n’en dit mot dans ses mémoires ; mais, si nous devons ajouter foi à l’Estoile, son administration n’aurait pas toujours été exempte de reproches. Lorsque, l’année suivante, le roi ordonna de poursuivre les traitants , on prétendit que le chancelier faisait obtenir des abolitions à plusieurs d'entre eux pour de l'argent , qu'il sauvait les plus gros et les plus coupables, et qu'il ne laissait punir que les petits.