I. DEBAUBOtILLER
BERTRAND (François).
L’abbé Goujet , dans sa Bibliothèque française , se demande queî motif a pu décider ce poète Orléanais k publier ses Premières Idées d'amour. S’il ne laissa voir le jour k ce livre que parce que ses amis l’en priaient, c’était avoir pour eux trop de complaisance. On a raison de se défier de ces excuses, trop souvent feintes. L’abbé Gouget ajoute sévèrement que Bertrand aurait gagné k demeurer ignoré , puisqu’il n’avait rien de mieux k offrir que les sonnets, les élégies, les stances, les chansons et les églogues qui composent les quatre livres des Amours d'Europe.
On voit, par ses premières poésies, que François Bertrand, né k Orléans, dans le XVIe siècle, avait reçu une exellente éducation , et qu’il eut pour professeur un Flamand nommé Pierre Tripsé , qui lui enseigna particulièrement la philosophie , comme il le dit lui-même au livre IV, 8e élégie :
Tripsé» l’honneur de la troupe aonide,
Qui as goûté de l’onde Aganippide,
Docte poète , escoute librement Ce que tu m’as enseigné doctement,
Quand tu monstrais , libre de toute envie ,
Les beaux secrets de la philosophie.
De l’étude de la philosophie, Bertrand passa k celle de la jurisprudence et se fit avocat. Sa passion pour la poésie et son goût déter-
miné pour les belles-lettres, l'empêchèrent de réussir dans cette carrière. Lorsqu'il était las de la poésie , il s’appliquait à l'étude des lois ;
Vray est que rien ne peut davantage me plaire Que d’avoir bien souvent dansles mains un Homère,
Un Virgile , un Pindare , un Orate, un Caton ,
* Parfois un Aristote , et soûl de sa science ,
Donner tout mon esprit à la jurisprudence.
11 en arriva que Bertrand , sans devenir un bon poète , fut assez mauvais avocat.
L'héroïne de ses poésies était une demoiselle d’Orléans ; plusieurs fois il répète qu'il soupira huit ans pour elle. Il se plaint amèrement de ses rigueurs, qui se comprennent, si Bertrand n'avait pour la séduire que le charme de ses vers. Un de ses amis lit son anagramme et y trouva Ronsard bien franc , en changeant un T en N. — C'était y mettre de l'indulgence.
Les Mélanges ou poésies diverses qui suivent les Amours d’Europe, sont adressés à Madame Brulard. C’est encore de l'amour, exprimé en vers médiocres.
François Bertrand a fait aussi une tragédie de Priame , roi de Troye, dédiée à Madame de La Loue, et imprimée en 1600.
Les auteurs de V Histoire du Théâtre français disent quelques mots de cette tragédie, fort médiocre selon eux. Elle renferme toute l’histoire de Troie, altérée et maltraitée, en 5 actes et en vers, avec des chœurs.
Le Maire, dans ses Antiquités d’ Orléans, lui attribue un ouvrage latin, Juvenilia, dont nous n'avons aucune connaissance.
Cn.-F. L API El\ RE.
DE LA TAILLE (Jean et Jacques).
• Frères par le sang et par l’affection , frères par la poésie , Jean et Jacques de La Taille seront aussi réunis dans cet article biographique.
Ils naquirent tous deux à Bondaroy, près de Pithiviers , 1 un vers 1535 ou 1540, l’autre en 1542, d’une famille médiocre en biens.
mais de grande noblesse, dont le chef, à l’époque de Philippe-le-BeL avait reçu de ce prince le droit de haute et basse justice, et même celui de faire battre monnaie.
Leur père était Louis de La Taille, seigneur de Bondaroy ; leur mère, Jacqueline de l'Estendart, venait d’une famille noble originaire du Vexin , et alliée des ducs de Chartres , de Vendôme et des comtes de Montfort. Louis de La Taille eut quatre fils et une fille qui mourut à l’âge de quatorze ans.
La noblesse de ce temps-là regardait généralement la science et les arts comme indignes d’un gentilhomme; Louis de La Taille s’éleva au-dessus de ce préjugé et procura à ses enfants une bonne éducation.
Jean eut parmi ses maîtres le célèbre Marc-Antoine Muret. Jacques avait commencé ses études à Orléans; il les compléta, comme son frère , à Paris ; il se perfectionna dans la langue grecque sous Jean Daurat, et l’élève, s’il faut en croire son frère, faisait beaucoup d’honneur à ce docte maître. Il s’adonna à l’étude avec tant d’ardeur que sa vue s’affaiblit considérablement, et qu’il fut même en danger de la perdre. On craignit pour lui le sort d’Homère.
Jean étudia la jurisprudence à Orléans , et il se rattache ainsi k l’Orléanais par le double lien de la naissance et de l’éducation. L’Université de cette ville comptait alors parmi ses plus savants professeurs Anne Dubourg , qui ' joignait à beaucoup d'esprit une érudition profonde, mais qui, p’/.s tard, ayant adopté les nouvelles opinions religieuses , fut pendu en Grève , comme hérétique , le 20 décembre 1559, à l’âge de trente-huit ans.
Jean de La Taille avait suivi les leçons d’Anne Dubourg : il se destinait à la magistrature ; mais la lecture de Ronsard et de Dubellay le dégoûta de l’étude des lois, qu’il abandonna bientôt pour les lettres.
Il suivit quelque temps la carrière des armes et s’attacha k Henri de Bourbon , prince de Condé.
Il paraît , par une de ses pièces , qu’il fut blessé d’un coup de lance ail siège de Poitiers, en 1558, et qu’après avoir perdu chevaux et bagages, il se vit en proie k des brigands , et qu’il fut assez heureux pour s’échapper de leurs mains. En 1565, il était au
DEUXIÈME SÉRIE. — POÈTES. i 17
camp, devant Blois ; mais au milieu du tumulte des armes , il cultivait avec passion la poésie. C’est alors qu’il composa ses Remontrances, pour le roi Charles IX, à tous ses sujets qui ont pris les armes contre Sa Majesté. Cet ouvrage, en vers, avait pour objet de ramener ru devoir tous ceux qui s’en étaient écartés.
Un autre passage montre qu’il se trouvait, en 1508, au camp devant Loudun. Il était k la journée d’Amay-le-Duc , en 1570; au retour du combat , Henri de Bourbon , depuis roi de France , l’embrassa , quoiqu’il fût tout couvert de sang et de poussière, et le recommanda k ses chirurgiens.
Jean de La Taille avait pour devise : In utrumque paratus ; on voit qu’il savait la justifier et se servir également de la plume et de l’épée. Il y aurait peu de chose k ajouter k sa biographie, s’il ne s’y rattachait un épisode douloureux , dont le souvenir tient une large place dans ses écrits. De retour k Paris, pour la troisième fois, après le siège de Poitiers , ses conseils avaient poussé vers la poésie son second frère, qu’il aimait tendrement, a et en qui il trouvait un entendement et « un savoir au-dessus du commun. » En effet, Jacques de La Taille, k l’âge de seize ans, avait déjà fait plusieurs pièces de vers; avant vingt ans , il avait eu le temps de composer cinq tragédies et de concevoir un système de versification métrique.
Mais cet illustre enfant ne devait pas réaliser les brillantes espérances qu’il faisait concevoir : il mourut de la peste , k Paris , en avril 1562, avec un de ses cousins et un de ses frères nommé Paschal , qui , k treize ans , montrait déjk de rares dispositions.
Jean eut la douleur de voir se fermer k jamais ses yeux, que le travail avait déjk affaiblis. Le mourant lui avait confié le soin de
corriger ses œuvres avant de les publier. Il remplit ce pieux devoir
avec une sollicitude toute fraternelle. Il écrivit un Eloge de Jacques , et lui composa une épitaphe qui , k travers une certaine affectation de style, laisse percer un sentiment vrai et touchant.
Voici quelles sont les oeuvres du jeune poète , ainsi publiées :
Daire , ou Darius , tragédie avec chœurs, k l’exemple des Grecs et des Romains, qu’il s’était proposés pour modèles ; c’est dans cette pièce qu’on remarque une licence singulière dont on ne trouve pas un autre exemple :
Polystrate raconte la mort de Darius : J’étais la , dit-il ,
immobile et muet ,
Quand lui , soufflant sa vie et sanglottant sa mort ,
Et, par force , arrestant son âme sur le bord De ses lèvres, rendit cette mourante voix :
O Alexandre ! adieu ! quelque part que tu sois ,
Ma mère et mes enfants ayc en recommanda. . . . (tion).
11 ne pust achever, car la mort l’en garda.
Cette tragédie est en cinq actes et en vers , tantôt alexandrins , tantôt de dix syllabes.
L'Alexandre est aussi en cinq actes, mais toute en vers alexandrins, et , comme Daire , sans l’alternative exacte des rimes masculines et féminines. Les chœurs sont en vers de quatre pieds. La tragédie d'Alexandre fut représentée en 1563, et dédiée à Henri de Bourbon, roi de Navarre. On lui attribue aussi Athamon, Niobé , Procni : ces trois pièces n’ont probablement pas été imprimées.
On a encore de lui un Recueil d’inscriptions, anagrammes, sonnets et autres œuvres poétiques. Enfin il composa une Dissertation sur la manière de faire les Vers comme les Grecs et les Latins .
Notre prosodie compte le nombre des syllabes; celle des anciens en mesurait la quantité, c’est-à-dire la durée du temps nécessaire pour les prononcer ; ils appelaient pieds la réunion d’un certain nombre de syllabes brèves ou longues, et le vers contenait un certain nombre de pieds. Tel est le système qu’il s’agissait de faire passer dans notre poésie ; c’est ce que tenta Jacques de La Taille, et, avec lui, plusieurs poètes du XVIe siècle, Pasquier, Nicolas Rapin, Passerat et beaucoup d’autres.
Antoine de Baïf s’y consacra tout entier ; il espérait que ces vers feraient fortune, et il les baptisa du nom de Bdîfins ; il fonda même une académie de beaux esprits et de musiciens, dont l’objet principal était de mesurer les sons élémentaires de la langue française; Charles IX, en 1570, lui donna des lettres-patentes, et Henri III la protégea. Mais les troubles civils et la mort de Baïf, en 1591, la dispersèrent; néanmoins, cette idée ne fut jamais complètement abandonnée. Marmontel pense que la quantité est praticable dans notre langue ; le ministre Turgot s’exerça à composer des vers fran-
çais métriques (quoiqu'il eût mieux à faire); dans Un temps peu éloigné de” nous, M. Sainte-Beuve ne se prononçait pas nettement contre cette tentative, imaginée au XVIe siècle par une manie pédantesque d’imitation grecque et latine; mais M. Mablin, dans un savant mémoire, a montré les difficultés qui s’opposent à l’introduction du rhythme des anciens dans la poésie française.
Jean de La Taille paraît avoir été sujet fidèle autant que frère dévoué. Il avait un éloignement marqué pour les factions qui divisèrent le royaume pendant la seconde moitié de sa vie. Il détestait les ligueurs et leur funeste cabale ; c’est ce sentiment qui lui inspira l’ouvrage en prose intitulé : Histoire abrégée des singeries de la Ligue. Il embrasse les événements qui se sont passés à Paris depuis l’an 1590 jusqu’à 4595. Cette satire est ■ ordinairement imprimée avant la satire Ménippée, ce trait mortel dirigé contre la Ligue par une société de gens de bien et de savants littérateurs.
Homme de guerre et vaillant soldat autant que poète distingué, Jean de La Taille a composé un livre qu’on lit encore avec intérêt : c’est son Discours sur les duels , leur origine en France , et le malheur qui en arrive tous les jours. Il cherchait les moyens de déraciner cette coutume barbare, aussi contraire à la raison qu’à l’humanité.
Ses tragédies sont :
4° Saül le furieux (1562) : cette pièce est prise de la Bible et faite selon l’art et la mode des anciens auteurs tragiques ; elle est précédée
d’un Discours sur la Tragédie et suivie de Y Eloge de Jacques de La
Taille. Elle n’est pas sans quelque mérite de pensée et de style.
2° La Famine , ou les Gabaonites, publiée en 4573. Cette tragédie, comme la précédente, est tirée de la Bible; elle a cinq actes et des chœurs, et les vers en sont de diverses mesures ; on y trouve des imitations des pièces grecques, Hécube , les Troyennes, &c. Elle est supérieure à Saül ; elle offre de beaux détails et des caractères bien tracés.
Ses comédies sont :
4° Les Corrivaux (4562); cette pièce est la première comédie en cinq actes qui ait été écrite en prose. Elle est précédée d’un prologue où l’auteur annonce une comédie faite au patron , à la mode et au portrait des anciens Grecs et Latins.
« Une comédie, ajoute-t-il, qui vous agréera plus que toutes les « farces et moralités qui furent onc jouées en France. Aussi avons- « nous grand désir de bannir de ce royaume telles badineries et « sottises, qui comme amères espiceries, ne font que corrompre le « goût de notre langue. »
2° Le Négromant, en cinq actes et en prose, avec prologue. C’est cette comédie seulement, et non pas la précédente, dont il a emprunté le sujet au poète italien l’Arioste.
Jean de La Taille a composé quatre poèmes :
4° Le Prince nécessaire, en trois chants; il en parle dans l’épître préliminaire de Saül ; 2° la Mort d’Alexandre- Paris et d’OEnone ; 3° le Combat de Fortune et de Pauvreté; 4° le Courtisan retiré . Ce dernier est une excellente critique de la cour ; on y trouve de bonnes vérités, des traits piquants, un style qui plaît encore, quoiqu’il ait vieilli.
Jean de La Taille a fait aussi un recueil d’élégies, chansons, sonnets d’amour, sonnets satiriques, hymnes, anagrammes et autres pièces fugitives.
Enfin, à l’imitation de Catan de Gènes, il a écrit une Géomance pour savoir les choses passées, • présentes et h venir, ensemble le blason des pierres précieuses, contenant leurs vertus et propriétés. Cet ouvrage a été imprimé chez Lucas Bregel, l’an 1574.
Les œuvres de Jean de La Taille sont dédiées h Marguerite de France, duchesse de Valois, reine de Navarre.
Ce poète mourut après 1607, puisque c’est l’année où il publia son Discours sur les Duels , dans lequel il se dit un des plus vieux serviteurs du prince. Il avait alors soixante-quatorze ans, si l’on suit l’opinion qui le fait naître en 1533, et soixante-sept seulement si la date de sa naissance est 1540. L’abbé Goujet pense qu’il mourut âgé de quatre-vingt-dix-sept ans.