‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 38 sur 145 · DESPORTES · texte numérisé non relu

DESPORTES

De l’école de Ronsard sortirent deux sortes de disciples bien différents : les uns exagérèrent jusqu’à la fureur l’imitation du maître : tel fut Salluste , seigneur de Dubartas , qui , plus que lui , parla grec et latin en français ; les autres atténuèrent les défauts de Ronsard, mais sans avoir sa vigueur et son élévation : tel fut le poète dont nous avons à parler, et qu’on a surnommé le Tibulle français,

Philippe Desportes (ou plutôt des Portes) * naquit à Chartres en 1546, de Philippe des Portes, bourgeois de cette ville, et de Marie- Edeline. Il eut pour frère Thibaut des Portes, sieur de Bevilliers, grand-audiencier de France. Il était oncle du célèbre satirique Régnier, qui lui ressemblait, dit-on, non-seulement d’esprit, mais encore de visage.

Si l’on en croit Tallemant des Réaux , Desportes aurait été d’abord clerc de procureur, et aurait eu quelques aventures de jeunesse.

Il alla à Avignon , et fut attaché comme secrétaire à un évéque qui l’emmena à Rome; il voyagea en Italie, apprit la langue italienne, et rapporta cette moisson de souvenirs qu’une imagination jeune et ardente ne manque pas de recueillir sur cette terre des arts et de la poésie.

De retour en France, en 1570 (il avait vingt-cinq ans environ), il fut bien vite accueilli à la cour de France. Charles IX, qui régnait alors, était un ardent protecteur des lettres : poète lui-même, il témoignait une tendresse peu commune pour ses confrères en poésie- Desportes surtout eut h se louer du monarque.

Ses premières œuvres parurent en 1572 (l’année de la Saint-Barthélemi), dans un recueil intitulé : Imitation de quelques chants de VArioste, par divers poètes français (1). Il dédiait h Charles IX le Roland furieux et le Rodomont ; ce dernier poème, de sept cents vers à peine, lui fut payé huit cents écus à la couronne. Il dédia le poème d'Angélique au duc d’Anjou.

Desportes se mit alors à célébrer ses amours et ses martyres; comme Ronsard , il chanta successivement trois dames : Diane * Hippolyte et Cléonice, sans compter les beUutès diverses. MlleScudéry disait qu’i7 aspirait à être le plus amoureux des poètes français.

On en est réduit aux conjectures sur les noms véritables cachés sous ces noms de fantaisie. Un des mérites de Desportes, et une des principales causes de ses succès de toutes sortes , ce fut la discrétion ; et même, à lire ses vers, tout palpitants des angoisses et des tourments de l’amour , il semblerait qu’il n’eut jamais beaucoup h se vanter de ses bonnes fortunes ; mais c’était de sa part modestie ou prudence.

« Desportes ne célébrait pas moins les amours de ses patrons que les siens, et on peut deviner que cela l’avançait encore mieux. On a des stances de lui pour le roi Charles IX h Callirée. Était-ce la belle Marie Touchet, d’Orléans, la seule maîtresse connue de Charles IX? 11 y a dans la pièce un assez beau portrait de ce jeune et sauvage chasseur qui eut le malheur de tourner au féroce :

(I) Ce recueil contenait aussi des poésies de Louis d'Orléans, qui fut avocat-général delà Ligue, et mourut en 1627, âgé de quatre-vingt-sept ans.

J’ai , mille jours entiers , au chaud , à la gelée ,

Erré, la trompe au col, par mont et par vallée. '

Ardent, impatient .. .(1) »

Il composa aussi, en 1572, 1573, 1574, des stances pour le duc d’Anjou , dont il était le poète en titre d’olïice, si l’on en croit une pièce de vers latins sur le départ de Henri , roi de Pologne , par Jean Daurat, le célèbre maître de Ronsard.

En effet, Desportes suivit ce prince en Pologne et en revint avec lui, après neuf mois de séjour et de mortel ennui dans un pays qu’il trouvait bien sauvage, en comparaison de cette belle France que ses enfants regrettent même sous le ciel splendide de l’Italie. En quittant la Pologne, il lui adressa un Adieu plein de colère.

Revenu dans sa patrie, il jouit auprès du duc d’Anjou, devenu Henri III, d’un crédit sans bornes. Ce prince l'admit dans sa plus intime familiarité , le combla de bienfaits, lui donna les abbayes de Tiron, de Bomport, de Josaphat, d’Aurillac, remplacée plus tard par celle de Vaux- de-Ce mai, et plusieurs autres bénéfices qui lui composaient un revenu de dix mille écus. L’une de ces abbayes fut, dit-on, le prix d’un sonnet. Dans un temps où les poètes n’étaient pas maltraités, Desportes était certainement le mieux renté de tous les beaux esprits. On disait proverbialement : Les dix mille ècus de rente de l’abbé de Tiron . Balzac prétendait, peut-être avec un peu de jalousie, « que ce loisir de dix mille écus que l’abbé de Tiron s’était « acquis par ses vers, était, un écueil contre lequel dix mille poètes « étaient venus se briser. » On peut dire h la louange de Desportes, qu’il sut faire un noble usage de sa fortune : il répandit autour de lui le plus de bienfaits qu’il put ; sa bourse était ouverte à tous ceux qui en avaient besoin et il mettait à la disposition des gens de lettres et des curieux sa magnifique bibliothèque.

Desportes s’était attaché aussi au duc de Joyeuse , le plus cher des favoris de Henri III ; il était pour le duc ce que le duc lui-même était pour le roi, son conseiller intime et le plus influent. Lorsque Joyeuse périt à Coutras , le poète, plein de douleur , se retira ù l’abbaye de Saint-Victor pendant quelques mois, et se consola par la poésie.

(1) Sainte-Hcuvc.

Après la mort de Henri III, Desportes fut pour la Ligue, et s’aU tacha à l’amiral de Villars, cousin de son protecteur, le duc do Joyeuse. La satire Ménippée l’appelle le poète ingrat de V Amirauté , et maltraite fort ce premier ministre du roi d’Yvetot (c’est ainsi qu’elle nomme de Villars). Les bénéfices de Desportes furent saisis; mais comme il contribua a ramener la Normandie h l’obéissance de Henri IV, ses abbayes lui furent rendues, et il obtint même l’amitié de ce prince,

On raconte qu’il parut un jour en habit négligé devant Henri IV, et le roi lui dit : « Monsieur Desportes , j’augmente votre pension de « telle somme, pour que vous vous présentiez devant moi avec un « habit plus propre. » M. Sainte-Beuve attribue le mot à Henri III, et ajoute finement : « S’il parut un jour en tel négligé, après « quelque élégie , ce ne fut de la part du galant rimeur qu’une ma- « nière adroite et muette de postuler un bénéfice de plus. »>

Cependant Desportes refusa l’archevêché de Bordeaux , et on cite même de lui , à ce propos , un mot assez piquant et un peu leste : « Non , dit-il , je ne yeux pas avoir charge d’âmes. — Mais vos « moines? lui répondit-on. — Oh ! bien, eux, il n en ont pas. »

Desportes, devenu vieux , traduisit les Psaumes , c’était un acte de contrition; le galant poète s’apercevait enfin qu’il avait près de soixante ans , et qu’il était sept ou huit fois abbé.

Il faut reconnaître cependant qu’il avait déjà composé quelques-uns de ses Sonnets spirituels , pendant une grave maladie dont il fut atteint à l’âge de vingt-cinq ans; quelques autres pièces du même genre datent sans doute de la retraite qu’il fit au monastère de Saint- Victor, après la mort du duc de Joyeuse.

Ses Psaumes parurent en 1605; c’est la date que porte le privilège accordé à Mcssire Desportes Philippe , abbé des abbayes de Tir on et de Bomport, et conseiller de Sa Majesté en ses conseils d‘Etat et privé. Cette traduction , quoique supérieure à celle de Marot , est médiocre et n’eut pas un très-grand succès.

On sait la manière assez brutale dont Malherbe lui en dit sa pensée : à notre avis, il avait tort. 11 pouvait faire honneur à la table de Desportes , qui en effet était renommée , sans pour cela critiquer ses vers; au contraire, le potage de l’amphitryon aurait dû le rendre

indulgent pour les Psaumes du poète. Malherbe, qui avait un si grand génie, n'avait pas sans doute un estomac reconnaissant (1). Quoi qu’il en soit, Desportes et son neveu Régnier ne pardonnèrent pas cette boutade au sévère réformateur du Parnasse français , et , comme l’appelait Balzac , au tyran des mots et des syllabes.

Desportes mourut en octobre 1606, âgé d’environ soixante et un ans , à l’abbaye de Bomport , où il avait passé la plus grande partie de ses dernières années.

Outre les ouvrages que nous avons mentionnés i Amours , Sonnets , Psaumes, on trouve encore d’autres œuvres dans Desportes : élégies, bergeries, cartels et mascarades, épitaphes, chansons, odes, épigrammes, stances, dialogues, discours, complaintes , etc. Dans une partie de ces pièces, il imite l’antiquité avec plus d’intelligence et de discrétion que ses contemporains ; les autres reproduisent la vivacité brillante et la douceur harmonieuse des poètes de l’Italie. Avant sa mort parut un livre intitulé : Rencontres des Muses italiennes et françaises, où les sonnets qu’il avait imités ou traduits étaient placés vis-k-vis des siens. Il ne paraît pas néanmoins que cette comparaison ait beaucoup nui a sa renommée.

Boileau a dit de Ronsard :

Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut ,

Rendit plus retenus Desportes et Bcrtaut.

Cet excellent juge a-t-il raison en attribuant leur prudence à la chute de Ronsard? Les premières œuvres de notre poète paraissent en 1572, et Ronsard meurt en 1585, sans que sa gloire ait encore souffert la moindre éclipse. Il nous semblerait plus vrai d’attribuer la retenue de Desportes a la nature même de son esprit. La grâce naïve , la délicatesse ingénieuse des sentiments , la tendresse d’une âme doucement passionnée ne lui permettaient pas , comme à Ronr sard , ces élans vigodreux d’une audace souvent téméraire.

Ils diffèrent par leurs défauts, ainsi que par leurs qualités; l’un a l’enflure, l’exagération et l’emphase; l’autre la subtilité, la mollesse languissante, la recherche et l’afféterie;, mais, qualités et défauts. Desportes tient presque tout de sa propre nature.

(J) Voyez l'article Rrgnier.

Aussi voit-on qu’il s’abstient de traiter les sujets où son génie ne le porte pas; il se borne k des genres moins élevés, fl donne à l’élégie plus de grâce , de douceur plaintive ;• au sonnet , une délicatesse et un charme inaccoutumés.

Sa langue est moins énergique et moins pompeuse que celle de Ronsard , mais elle est plus pure et plus correcte. Elle se débarrasse du faste des grands mots et de l’entassement des figures étranges. La justesse des termes, l’élégance et l’harmonie de l’expression, la vivacité et la variété des images, la fraîcheur du coloris s’y rencontrent bien plus souvent que l’affectation ou la langueur.

Ronsard lui-même , éclairé peut-être sur ses excès par la modération de Desportes , le proclama le premier des poètes français. Les contemporains affirment que la langue créée par(l’un, polie et épurée par l’autre , est parvenue à sa perfection. Ces deux opinions sont exagérées, sans doute, mais il faut avouer, néanmoins, que notre poète a préparé la route h Malherbe et rendu plus facile sa tâche de réformateur. La Harpe, qui traitait sévèrement Desportes, reconnaît cependant qu’il écrivit plus purement que Ronsard et ses imitateurs , et qu’il a effacé la rouille imprimée à notre versification ; il a donné beaucoup de soin à la rime et a l’harmonie des vers ; il excelle par la variété et l’heureuse combinaison des rhythmes. La gloire de Desportes a moins perdu de son éclat que celle de Ronsard , et encore aujourd’hui on lit avec plaisir ses jolies chansons , pleines de gentillesse et de gaîté, que toute la France répétait alors.

On peut consulter avec fruit les Récréations historiques et les Anecdotes sur Desportes et ses poésies , par Dreux-Duradier.

M. Sainte-Beuve a consacré au poète chartrain un assez grand , nombre de pages excellentes ; son travail sur Desportes est un riche écrin auquel nous avons emprunté quelques perles précieuses; si l’auteur s’en plaint, nous tenons pour assuré que nos lecteurs ne s’en plaindront pas.

J. DEBARBOl ELLES.

BARBEROUSSE (Pierre).

Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, appela k son conseil, en 1648, un avocat au bailliage d’Orléans, appelé Pierre Barberousse.

C’était un homme d’esprit qui s’était déjà fait un nom par plusieurs ouvrages satiriques , et surtout par les Métamorphoses du Perroquet, livre curieux où la fantaisie perce à travers le latin dans lequel il a été écrit.

Sachant par expérience combien il est malaisé de corriger les hommes, et surtout les femmes, de leurs ridicules et de leurs défauts, sans les aigrir, l’auteur a recours à l’allégorie suivante :

Un perroquet, animal naturellement babillard, est le héros du poème et devient le précepteur du genre humain. A l’aide de la métempsy chose, le perroquet est supposé passer par différents corps, et comme il a beaucoup de pénétration, il a examiné, dans les différents états, les mœurs et le caractère des deux moitiés du genre humain. Lui-même, tantôt homme, tantôt femme, quelquefois même animal, mais toujours observateur, fait le récit de ce qui lui est arrivé ; et Dieu sait si l’oiseau a bon bec, quand il raconte les petits ridicules de la société où il a vécu! C’est l’ancêtre de Vert-Vert, le perroquet des Visitandines.

Chez Pierre Barberousse, la forme seule tient du badinage ; le fond est très-sérieux et très-moral. Lemaire cite de lui une autre satire intitulée : Aretophilus, l’ami de la vertu.

Au commencement de Y Histoire d’Orléans , par Svmphorien Guyon, se trouve une ode de Barberousse, où l’on remarque une imagination vive et quelques semences de génie.

En voici quelques strophes dont le rhythme, bien qu’un peu vieilli, rappelle en certains endroits la facture de l’école romantique :

L’or est fort éclatant ; son nom ravit le monde,

Mais souvent attaché

Dans le ventre fécond de sa veine profonde,

S’y tient long-temps caché.

Rome, ce beau soleil, n’aurait point de lumière,

Si les doctes esprits

Avaient voulu souffrir qu’une ingrate poussière Eût mangé leurs écrits.

Tant de belles cités ne fussent en mémoire Pèries de leur part,

Si leur honneur n’était emmuré de l’histoire.

Plus forte qu’un rampart.

Bien peu, mon Orléans, te servirait l’empire De ton nom fastueux,

Si, comme on fit jadis, l’on négligeait d’écrire Ton los majestueux.

La fille d’Israël, Saincte-Croix florissante,

Exempte de péché,

Grand miracle des ans, que la peste glissante D’erreur n’a point touché ;

Tant de tombeaux noircis ne pourraient nous apprendre Les feux ensevelis

De plusieurs saincts, couverts d’une oublieuse cendre,

Enfants du cœur de lys.

Si ce brave écrivain, pour miroir de leur gloire,

N’enseignait aux nepveux

Qu’ils sont bourgeois du eiel, et qu’en faisant mémoire.

Us écoutent nos vœux.

Mille fleurons choisis de belles antiquailles Vont s’épanouissans,

Comme la perle sort du ventre des écailles Sur los flots blanchissans.

Sans les hardis plongeurs la riche marguerite.

Dessous le sel amer

N’aurait lustre ni prix, car l’ingrate Amphitrite La couvrirait de mer. j

Orléans, tu serais muette sur la terre ;

Mais ce docte Guyon,

Qui fait parler le bois et résonner la pierre,

Sera ton Amphion !

Barberousse a composé, en outre, plusieurs pièces de vers â la louange de Gaston. Il fut échevin d’Orléans en 16G0, et mourut dans cette ville en 1663.

RÉGNIER (Mathurin).

Avant Régnier la satire est dans les fabliaux, les farces et les sotties du moyen-âge; plus tard, dans des épigrammes piquantes, et dans les Coqs-à-l’Ane de Clément Marot. Le Courtisan retiré , de

Jean de La Taille, est une excellente satire, sans en avoir le nom.

Ronsard , si l’on cherchait bien, en offrirait plus d’une. Mais la satire avec son nom, sa forme et son but avoué, ne se retrouve guère, avant Régnier, que dans Vauquelin de la Fresnaye (4), qui fit, k l’imitation d’Horace, un Art Poétique , des Epitres et des Satires . Encore ses satires ne furent-elles imprimées qu’en 4612 , un an avant sa mort et trente-huit ans après la naissance de Régnier.

Celui-ci naquit h Chartres le 24 décembre 4573 et fut baptisé dans l’église paroissiale de cette ville.

Il était fils aîné de Jacques Régnier, qui, dans son contrat de mariage, est qualifié d ’ honorable : ce titre ne se donnait qu’aux plus notables bourgeois. Jacques fit bâtir sur la place des Halles , en 4575, un jeu de paume qui porta depuis le nom de Tripot- Régnier ; c’est ce qui a donné lieu, sans doute, de dire que notre satirique était fils d’un tripotier.

Régnier était neveu , par sa mère , de l’abbé de Tiron , Philippe Desportes. La poésie était donc pour lui comme un patrimoine de famille : il ne manqua pas h cet héritage. Dès sa jeunesse , il manifesta un goût décidé pour la poésie , et en particulier pour la satire. Les remontrances , et même les corrections paternelles , rien n’y fit. Comment arracher un vrai poète à la Muse? Comme Ovide , que son père voulut en vain corriger d’une inclination semblable, Régnier retombait toujours dans son péché favori.

B fut tonsuré, à l’âge de onze ans, par Nicolas de Thou, évêque de Chartres ; ses parents voulaient le mettre en état de succéder â quelques-uns des bénéfices que son oncle avait dus à son talent ; mais Matliurin répondit mal k ces vues ambitieuses.

B ne convoitait de l’héritage de son oncle que cette part qui ne se transmet point. D’ailleurs, il avait peu de vocation pour la théologie , et il en avait une très-prononcée pour la philosophie d’Epicure. Sou père, qui le sermonnait si bien, ne prêchait pas d’exemple; il aimait le plaisir et la bonne chère; le fils ne profita que trop a si bonne école. Il contracta bien vite le goût de la débauche et de la raillerie, et une licence de mœurs dont se ressentirent ses écrits,

Régnier suivit k Rome le cardinal de Joyeuse en 4593; il avait vingt ans :

(I) Né tu loôG.

l’allai , vif de courage , et tout chaud d’espérance ,

En la cour d’un prélat, qu’avec mille dangers J’ai suivi , courtisan, aux pays étrangers.

J’ai changé mon humeur, altéré ma nature ;

J’ai bu chaud, mangé froid, j’ai couché sur la dure.

• Je l’ai , sans le quitter, à toute heure suivi ,

Donnant ma liberté, je me suis asservi

Mais instruit par le temps , à la fin j’ai connu Que la fidélité n’est pas grand revenu ;

Et qu’à mon temps perdu , sans nulle autre espérance ,

L’honneur d’ôtre sujet tient lieu de récompense . . .

Il fit pendant dix ans, auprès du cardinal, ce métier de cou.'tisan, sans obtenir le moindre profit de ses peines et de sa dépendance, de ses frais d’esprit et de sa fidélité :

N’ayant d'autre intérêt de dix ans jà passés,

Sinon que sans regret je les ai dépensés.

Sans doute il n’avait pas le savoir-faire et la souplesse qui sont nécessaires pour s’avancer auprès des grands :

Je ne sais point flatter, je ne sais pas comment 11 faut se faire accort , ou parler faussement.

Cependant, en 1601, il accompagna encore à Rome l’ambassadeur français près du Saint-Siège, le duc de Béthune, frère du ministre Sully. Il fut mieux traité cette fois : en 1604, il obtint un canonicat de la cathédrale de Chartres, -et, en 1606, une pension de 2,000 livres sur l’abbaye de Yaux-de-Cernai, qui avait appartenu à son oncle Desportes. Il n’était pas riche encore, et, avec sa joviale insouciance, pouvait-il jamais l’être ? mais, du moins, il n’était plus sans bien et exposé à mourir dessus un coffre, en une hôtellerie.

Ce n’était pas le besoin qui devait abréger la vie de Régnier; mais sa santé, comme ses écrits, se ressentait des lieux que fréquentait r auteur : des infirmités sérieuses furent la suite et le juste châtiment de sa vie trop peu régulière. Dès l’âge de trente ans, il fut livré k de cruelles souffrances, que la poésie seule et la religion purent adoucir. Régnier mourut k Rouen, dans l’hôtellerie de YEcu d’Orléans : il n’avait pas atteint sa quarantième année. Ses entrailles furent déposées dans l’église de Sainte-Marie de Rouen , et son corps,

enfermé dans un cercueil de plomb, fut transporté, suivant son désir, dans l’abbaye de Royaumont , à Paris.

Il avait composé lui-même son épitaphe :

J’ai vécu sans nul pensement ,

Mc laissant aller doucement A la bonne loi naturelle ;

Et si m’estonne fort pourquoi La mort osa songer à moy Qui ne songeay jamais en eHe.

Cette épitaphe rappelle celle que s’était faite Lafontaine.

Au reste , si l’on observe le caractère de Lafontaine et de Régnier, il. est curieux de voir combien ces deux poètes ont entre eux de points de ressemblance. L’un et l’autre avaient cette insouciance qui s’étendait jusqu’au soin de leur propre personne. «C’est un homme négligemment habillé et assez malpropre, » disait de Régnier M,le Scudéry ; il en était à peu près de même de Lafontaine. Ils avaient tous deux aussi cette douceur de caractère qui attire nécessairement l’affection. Régnier possédait peut-être plus de jovialité, Lafontaine plus de cette adorable bêtise qui faisait dire à sa garde-malade : « Il est « plus bête que méchant; le bon Dieu n’aura jamais le courage de le « damner. »

Le satirique n’avait pas plus de fiel que le fabuliste, qui, si nous l’en croyons lui-même:

Fit, sans être méchant, ses plus grandes malices.

L’ami de Fouquet n’était pas courtisan, si ce n’est du malheur, et Régnier a dit :

Je ne suis point entrant, ma façon est rustique.

On sait que le trait le plus saillant du caractère de Lafontaine était la bonhommie ; les amis de Régnier l’appelaient le bon Mathurin :

Et le surnom de Bon , me va-t-on reprochant,

D’autant que je n’ai pas l’esprit d’ôtre méchant.

Nous laisserons là ce parallèle , que l’on pourrait pousser beaucoup plus loin.

L’esprit de Régnier était fécond en réparties vives et plaisantes. Il •

I5i LES nOMMES ILLUSTRES DE L’ORLÉANAIS.

l'avait cultivé par l’étude approfondie des poètes anciens, ces modèles toujours jeunes de toute perfection. Il savait les admirer.

Etj disciple nouveau ,

Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau.

Il leur a emprunté le sujet de la plupart de ses satires, qui contiennent des imitations fréquentes d’Horace, de Juvénal et de Perse; mais il a su, en imitant, rester original. Boileau comprenait bien tout le mérite de son devancier , et il s’est honoré lui-même en lui rendant justice :

De ces maîtres savants , disciple ingénieux ,

Régnier, seul parmi nous , formé sur leurs modèles,

Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.

Il accorde ailleurs que « c’est l’homme qui a le mieux connu, avant « Molière, les mœurs et les caractères des hommes. »

Régnier, n’a pas moins étudié les Italiens que les Latins. Il imite' Le Berni, Le Mauro, l’Arétin, comme Desportes avait imité Pétrarque, ou Annibal Caro.

Régnier a un enjouement, une vivacité, un naturel que l’on ne saurait trop admirer. On trouve chez lui une verve de satire et une vigueur de traits qui expliquent l’opinion de ceux qui le placent audessus de Boileau.

La lecture de Régnier, dit M. Tissot, peut seule faire comprendre ce qui manquait à Boileau, c’est-à-dire, la soudaineté, l’abandon, et cet élan de poète qui s’élève tout-à-coup comme un aigle que nous voyons , quittant la terre , monter d’un seul essor vers les hauteurs du ciel par la vigueur de, sa nature et l’impulsion de son audace.

Quoique Régnier ait vieilli , cependant il conserve encore beaucoup de lecteurs qui regrettent, avec Fénelon, de précieuses qualités, particulièrement la naïveté de la langue de Régnier, comme de celle de Montaigne, que nous avons quelquefois appauvrie en voulant l’épurer et la polir. Toutefois , il ne faut pas pousser trop loin ce reproche ; au contraire, on doit rester pénétré de reconnaissance en voyant , d’un autre côté , le degré de perfection auquel Boileau a porté cette même langue. La comparaison des deux poètes est extrêmement utile à faire

sous ce rapport et sous beauconp d'autres. Dans cette comparaison curieuse , on verra souvent Régnier l'emporter sur Boileau ; mais on sentira, plus souvent encore, que le poète qui enseignait a Racine l’art de faire difficilement des vers faciles, aurait pu dire quelquefois avec Virgile, et sans être taxé d'injustice et d’orgueil : « J’ai tiré de « l’or du fumier d’Ennius. »

On cite parmi les satires de Régnier celle qui est adressée à l’abbé de Beaulieu : elle est remarquable par le naturel du style, par la facilité du tour ; les vers y sont jetés avec une certaine négligence qui cache le travail. On peut lui appliquer ici, comme ailleurs, ce qu’il dit luimême du vrai poète : « Ses nonchalances sont ses plus grands artifices. » On remarque aussi celle qui est dédiée au marquis de Cœuvres, depuis maréchal d’Estrées, et frère de la belle Gabrielle ; c’est là qu’on rencontre la fable du Cheval , du Mulet et de la Lionne. Pour la grâce et la poésie, elle peut soutenir le parallèle avec 'celle que Lafontaine a faite sur le même sujet.

La neuvième est adressée à Rapin, excellent homme, savant trèsdistingué et poète latin remarquable par la pureté et la grâce de son style. Il maltraite fort ces rêveurs dont la muse insolente se vante arrogamment de réformer les vers, traite Ronsard d’apprenti, et trouve Dubellay trop facile :

Cependant leur savoir ne s’étend seulement Qu’à regratter un mot douteux au jugement;

Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphthongue ,

Épier si des vers la rime est brève et longue.

Ils rampent bassement, faibles d’inventions,

Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions ;

Froids à l’imaginer, car s’ils font quelque ehose,

C’est proser de la rime et rimer de la prose...

Contre qui est donc dirigée cette vigoureuse sortie? Tout simplement contre le réformateur du Parnasse avant Boileau, contre Malherbe lui-même.

Régnier avait été d’abord ami de ce poète ; voici ce qui amena le divorce entre eux. Malherbe, invité à dîner chez Desportes, oncle de Régnier, arriva en retard et quand le potage était déjà servi. L’amphitryon; se levant de table, reçut son hôte avec la plus grande civilité, et offrit de lui donner un exemplaire de sa traduction des

Psaumes, récemment publiée. 11 allait la chercher dans son cabinet: Malherbe l’arrêta en lui disant que cela ne méritait pas qu’il prît cette peine, et que son potage valait mieux que ses Psaumes . Jndè irœ ! Dès ce jour-la, Desportes et Malherbe 11e se revirent plus, et Régnier composa contre celui-ci sa neuvième satire.

Le style de Régnier se recommande par une heureuse facilité, par une allure franche et hardie, par une soudaineté d’expression admirable, et quelquefois par des traits d’une familiarité énergique. Il a des descriptions d’une grande vérité, et les portraits qu’il trace sont frappants de ressemblance ; on cite ceux du Poète , du Hobereau gascon , du Médecin... et tout le monde connaît celui de Macette, le type du Tartufe.

Outre ses satires, qui sont au nombre de seize, Régnier a fait des épigrammes, des odes, des stances, trois épîtres et enfin deux élégies, où régnent, dit M. Sainte-Beuve, une décence exquise et la mollesse voluptueuse de Tibulle. C’est qu’en effet, si Régnier a quelquefois l’énergie effrontée de Juvénal, ce n’est pas qu’il brave l’honnêteté; il l’ignore. N’oublions pas de mentionner ses poésies, dont quelquesunes, composées un peu avant sa mort, présentent des marques édifiantes de son repentir.

La première édition des œuvres de Régnier est de 1608. Comme toutes celles qui se firent de son temps* elle est remplie de fautes typographiques; il ne s’inquiétait pas plus d’en surveiller l’impression que de répondre à ses critiques. La plus nouvelle édition est celle qu’a donnée M. Viollet-Leduc (Paris, 1 822 et 1825) ; elle est précédée d’une Histoire de la Satire en France.

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