‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 76 sur 145 · VI. Sur divers sujets · texte numérisé non relu

VI. Sur divers sujets

En tout soixante et un mémoires, traités et dissertations, tant imprimés que manuscrits.

L’abbé Hautcfcuille revint dans sa patrie vers 1712. Il avait résolu d’y fonder une chaire de mathématiques et avait déjk acheté , sur la place duMartroi, une maison qu’il destinait au professeur, mais ce projet échoua , faute de ressources suffisantes.

Il mourut k Orléans, le 18 octobre 1724, ûgé de soixante-dix-sept ans. *

Pendant les dernières années de sa vie , il ne quitta guère la chambre où le retenaient ses infirmités. Privé du plaisir de la promenade , l’ingénieux physicien voulut , sans sortir de son lit , voir du moins ce qui se^passait au dehors et il y parvint au moyen de plusieurs ^Üroirs qui lui rendaient fidèlement le panorama de la grande place du Martroi, où était située sa maison. 4*

(t) Il se trouva fort honoré de ces paroles du Krand roi: « J’ai ouï dire que vous étiez fort savant. »

(2) Voy. D. (ÎËltoi , I. 2, p. ISH.

.PAPIN (Denis). .

Denis Papin naquit k Blois le jeudi 22 août 1647. Issu d’une famille calviniste, qui compte un assez grand nombre d’hommes distingués, des médecins, des naturalistes, des controversistes, Papin fut d’abord destiné à la médecine. Il fut reçu docteur, car il prend ce titre dans tous ses ouvrages; mais, h ce moment, le goût des sciences exactes commençait à se répandre : Papin se sentit entraîné par son génie vers la physique expérimentale et il se décida h s’établir à Paris, où il pouvait espérer de trouver les ressources nécessaires à ses études. Il s’y fixa vers 1674 : une bonne fortune l’y attendait. Colbert avait attiré en France le célèbre physicien hollandais Huygens, et lui avait donné des appartements dans le bâtiment même de la Bibliothèque du Roi. Papin fut présenté à Hùygens ; il plut au savant qui l’admit dans son intimité et l’appela à partager ses travaux. « J’avais alors, dit-il lui même (Acta eruditorum, 1688), « l’honneur de vivre dans la Bibliothèque du Roi et d’aider M. Huygens « dans un grand nombre de ses expériences. J’avais beaucoup k faire « touchant la machine pour appliquer la poudre k canon k lever des « poids considérables. J’en fis l’essai, quand on la présenta k « M. Colbert. » A l’âge de vingt-sept ans, c’est k dire en 1674, Papin publia son premier ouvrage sous ce titre : Nouvelles expériences du vuide , avec la description des machines qui servent à les faire. Les Nouvelles expériences de 1674 furent accueillies avec faveur, et Hubin , célèbre émailleur du roi et ami de l’auteur, les présenta devant l’Académie des Sciences.

Papin , déjà estimé k Paris , voulait augmenter ses connaissances par l’étude des découvertes anglaises. En 1675, il passa en Angleterre. On a prétendu que la crainte des persécutions religieuses avait déterminé son départ; on a cru aussi que c’était suj l’invitation de Boyle, physicien irlandais, qui alors était chargé de continuer les recherches d’Otto de Guericke, l’inventeur de la machine pneumatique. Lepassage suivant, emprunté k un ouvrage du savant étranger, répond k toutes les suppositions et nous paraît sans réplique. Boyle y rend compte de sa première entrevue avec Papin : « Trouvant qu'il

« (Papin) n’était arrivé de France en Angleterre que depuis peu de « temps, dans l’espoir d’y trouver un lieu qui fût convenable h « l’exercice de son talent, et qu’en attendant il voulait consacrer « ses soins à quelques expériences de physique ; sur ce , j’eus l’in- « tention de satisfaire à mes frais sa curiosité et la mienne en même « temps ; et voyant qu’il avait une pompe pneumatique , qu’il avait « imaginée et fabriquée lui-même.... quoiqu’elle différât de la cons- « traction de ma pompe, je lui laissai la liberté de s’en servir....

« Ma confiance en lui fut justifiée par son habileté et son activité ; et « quelques-unes de nos expériences furent inventées par lui. PIu- « sieurs des machines dont nous faisions usage , particulièrement la « double pompe et le fusil à vent, étaient de son invention et en « partie fabriquées de sa main (1). »

Grâce à l’amitié de Boyle , et sur sa proposition , Papin fut admis membre de la Société Royale de Londres, le 16 décembre 1680; et le 26 janvier 1681 , il répondait à cet honneur par la publication de son second ouvrage , dont il offrit la dédicace à ses nouveaux collègues. C’était son Digesteur, ou Manière d'amollir les os et de faire cuire toute sorte de viande en fort peu de temps et à peu de frais. L’ouvrage, publié en français , fut imprimé à Paris en 1682, et les principes qu’il y posait reçurent bientôt leur application, car Leibnitz écrivait à cette époque : « Un de mes amis me mande avoir mangé « un pâté de pigeonneaux préparé de la sorte par le Digesteur. »

La publication de ses deux premiers ouvrages et des articles qu’il avait lus h la Société Royale de Londres avait étendu au loin la réputation de Papin. Il fut appelé en Italie, h Venise, dont le sénat venait de fonder une Académie des Sciences naturelles. Il quitta donc l’Angleterre, le 1er mars 1681. Avant de se rendre à son poste, il voulut revoir sa patrie, et il vint passer quelque temps h Paris, où il visita son vieux maître et ami, Iluygens. Pendant son séjour, un M. Comiers, prévôt de Ternans et professeur de mathématiques, ren- -jgit compte à l’Académie des Sciences de quelques expériences faites avec le Digesteur. Dans ce compte-rendu, fort curieux, du reste, Comiers parle de Papin comme d’un docte médecin, expérimenté et philosophe cosmopolite. Papin résida à Venise pendant l’année 1683 et <

(1) S. B. Papin, sa vie el ses écrits.

la plus grande partie de 1684, consacrant tout son temps à des expériences de physique. Ce séjour en Italie parait lui avoir assuré une grande réputation parmi les Italiens , et la mention seule de son opposition aux idées de Guglielmini, sur une question de l’hydraulique , faisait peur, dit-on, à ce savant.

Mais Venise n’offrait que peu de ressources au physicien français. Er» 1685, Papin résolut de retourner 'a Londres. Son absence prolongée lui avait fait perdre son titre de membre titulaire de la Société Royale et il n’était plus que membre honoraire. Néanmoins, ses anciens collègues, qui avaient regretté son départ, le reçurent avec joie et le chargèrent, dès son arrivée, de faire des expériences de chimie, physique et mécanique. Une légère allocation de cent quatrevingt-sept francs cinquante centimes lui fut assignée, par trimestre, pour l’aider a vivre , et chacune des années suivantes fut marquée par quelque invention nouvelle du savant blésois. En 1685, il proposait une machine propre à élever l’eau , à opérer des épuisements; en 1686, il publiait un mémoire curieux sur la vitesse de l’air qui entre dans le vide ; en 1687, il ajoutait au Digesteur un supplément important.

Cependant, les faibles secours pécuniaires , que Papin recevait de la Société Royale ne pouvaient suffire à ses besoins; d’un autre côté, la’ révocation de l’édit de Nantes (1585) lui fermait le retour dans sa patrie ; il se détermina à accepter la proposition du landgrave Charles de Hesse , qui lui offrait une place de professeur de mathématiques k l’Université de Marbourg. Charles , prince éclairé, comme dit Papin lui-mème , se plaisait , au milieu des préoccupations de la guerre et de la politique , k suivre et k encourager les travaux de notre physicien. Le 25 novembre 1687, Papin informa la Société Royale de sa résolution de quitter l’Angleterre , priant la Société de lui faire solder l’arriéré de son petit traitement. La Société, reconnaissante, donna l’ordre de le solder en entier , et , le 11 décembre, elle décida encore que le [docteur Papin recevrait quatre exemplaires de Y Histoire des \Poi usons, comme un témoignage des bons services qu’il lui avait rendus.

Papin arriva k Marbourg au commençemenl de l’année 1688. Il nous apprend lui-mème, dans une lettre datée du 29 août, qu'obligé de faire un cours quatre fois par semaine , ce qui est beaucoup pour

un homme qui ri est pas accoutumé à une telle occupation , il n’a pu faire que très-peu de chose pour ses expériences ; mais , dans la même lettre , il prenait l’engagement d’envoyer bientôt quelque travail à la Société Royale de Londres. Il tint parole , et, tout en entretenant correspondance avec Huvgens, avec ses amis d’Angleterre, avec le comte Guillaume Maurice, le prince de Hesse et autres seigneurs allemands , empressés à recevoir ses leçons ; tout en soutenant une polémique, souvent assez vive , avec Leibnitz et Guglielmini, il publia successivement, dans les Acta eruditorum , de Lepsick (1G88 et 1G89), les perfectionnements qu’il avait fait subir h la machine d’Huygens : Desariptio toscularis (description d’un pressoir) ; — De gravilalis causà et proprietatibus observationes; — Examen machtnœ domini Perrault (machine relative aux armes h feu). — Il proposa et décrivit des instruments propres a conserver la ilamme sur l’eau ; — Enfin, en 1690, l’homme de génie se dévoila tout-à-fait dans l’ouvrage intitulé : Nova methodus ad vires motrices validissimas leoi pretio comparandas (Nouvelle méthode pour obtenir à bas prix les forces motrices les plus considérables).

Papin venait de trouver le principe de la machine à vapeur. Il établit , en effet , en termes clairs et précis , qu’avec la vapeur d’eau on peut soulever un piston plein, se mouvant dans un corps de pompe, quelle que soit , du reste , la pression qui charge ce piston , et , que cette vapeur d’eau pouvant être détruite instantanément, il se fait au-dessous du piston un vide qui permet h la pression atmosphérique de le ramener dans sa position au fond du corps de pompe. La machine, telle que Papin l’avait conçue, a pu être perfectionnée par Watt et les autres mécaniciens anglais : la construction de toute machine à vapeur n’en repose pas moins sur le principe qu’il a le premier découvert. A lui donc la gloire immortelle de l’invention ! à lui la reconnaissance de l’humanité, que des esprits jaloux voudraient lui ravir ! Grâce h lui , nous avous les bateaux à vapeur et les chemins de fer; et déjà n’avait-il pas deviné lui-même les applications que l’on pouvait faire de sa découverte à l’art de la navigation, quand il indiquait le moyen de transformer le mouvement rectiligne alternatif «lu piston en mouvement circulaire continu, et qu’il écrivait les lignes suivantes :

co

LU

ce

co

cl'S

exe

LJ

« il serait trop long d’énumérer comment ou pourrait employer cette force pour tirer des minières l’eau et le minerai , pour lancer des globes de fer (boulets) à unegraude distance , pour diriger les vaisseaux contre le vent et faire beaucoup d’autres applications.... Je ferai observer cependant ici, en passant, sous combien de rapports une force motrice de cette nature serait préférable k l'emploi des rameurs ordinaires pour mouvoir les vaisseaux en mer.... mais comme des rames ordinaires seraient mues moins commodément par des tubes de cette espèce , il faudrait employer des rames tournantes.... Ainsi, il est hors de doute que nos tubes ne pussent imprimer un mouvement de rotation à des rames fixées k un axe, si les manches des pistons

étaient garnis de dents qui s’engrèneraient nécessairement dans de petites roues également dentées et fixées k l’axe des rames ; il serait nécessaire seulement que l’on adaptât trois ou quatre tubes au môme axe pour que son mouvement pût continuer sans interruption. En effet, tandis qu'un piston toucherait au fond de son tube et ne pourrait plus , par conséquent , faire tourner l’axe avant que la force de la vapeur ne l’eût élevé au sommet du tube , on pourrait aussitôt éloigner l’arrêt d’un autre piston qui, en descendant, continuerait le mouvement de l’axe : un autre piston serait ensuite poussé de la même manière, et exercerait sa force motrice sur le même axe, tandis que les pistons abaissés en premier lieu seraient de nouveau élevés par la chaleur, et se retrouveraient ainsi en état de mouvoir le même axe de la manière précédemment décrite. D'ailleurs, un seul fourneau et un feu médiocre suffiraient pour élever successivement tous les pistons (1). »

En 1695, Papin consigna ses principales découvertes dans une nouvelle publication qu’il intitula : Fasciculus dmertationum (recueil de dissertations) , au nombre de huit , où il examine de nouveau son système d’une force motrice et traite diverses autres questions d’hydraulique.

Enfin, en 1707, parut le dernier ouvrage que nous connaissions de lui : Nouvelle manière pour élever Veau par la force du feu , mise

en lumière. Un Anglais, Saveri, qui avait fait construire une ma-

chine à vapeur , ou , comme on disait alors , une machine à feu , prétendait à l’honneur de l’inventiou originale. Papin critique avec franchise l’œuvre de son rival et montre la supériorité de ses propres inventions.

A partir de cette époque, on ne connaît plus rien de la vie de l’illustre savant. Il avait reçu le titre de conseiller du landgrave de Hesse; mais des discussions religieuses s’élevèrent entre lui et ses collègues de l’Université; un procès s’ensuivit, et il y eut contre lui une sorte d’excommunication qui le força de quitter sa chaire de

(1) Dt'coux, Eloge historique de Denys Papin.

professeur. On croit qu’il fit alors un voyage en Hollande, et qu’il alla pour la troisième fois en Angleterre. Peut-être même y mourut-il vers 1714 ou 1715 (1). Ses dernières années furent tristes et douloureuses, comme il est facile d’en juger par ses lettres et par la correspondance de Leibnitz. Avec la vieillesse était venue la pauvreté, ou tout au moins une grande gêne; et, toujours dévoré par le génie de l’invention , il est forcé d’avouer, quelquefois avec découragement , qu’il n’a plus les moyens de faire de nouvelles expériences. On lui avait demandé le modèle d’une de ses machines; il répondit en ces termes, le 51 janvier 1709 : « Je crois qu’il vaut mieux que « je prenne un peu patience, en attendant qu’il plaise à Dieu de me « faire rencontrer quelque moyen de faire la chose moi-même et de « me mettre par là en état d’exécuter plusieurs autres desseins qui « pourraient non-seulement nous avancer dans la connaissance de « la nature, mais aussi augmenter les commodités de la vie. »> Une autre fois , il écrit : « Je suis maintenant obligé de mettre mes ma- « chines dans le coin de ma pauvre cheminée. » Et souvent, dans ses moments de détresse , il pensait à la patrie absente , à cette France si généreuse pour les savants, et qui l’oubliait, lui, pauvre proscrit , qui le laissait tendre la main à une nation étrangère :

A Monsieur Blanc , docteur en médecine.

Puisque vous désirez un compte-rendu de ce que j’ai fait pour la Société Royale depuis que j’ai reçu quelque argent , alin que vous puissiez mieux juger ce qu’il est convenable de me faire donner maintenant, j'ai déposé sur ce papier ce que j’estime le plus important. Mais , avant tout , je dois vous prier de vous souvenir que vous devez vous mettre à ma place sans restriction , afin que je sois payé selon ce que j’ai mérité; et, ayant déjà dans la tète plus de travail de cette nature que je n’en pourrai faire dans le reste de ma vie, j’ai résolu de négliger tous les autres moyens de pourvoir à ma subsistance, étant persuadé qu’il ue peut y avoir de meilleure occupation que de travailler pour la Société Royale , puisque c’est la même chose que travailler pour le bien public.

Je vous en prie, Monsieur, permettez-moi d’ajouter que , dans l’Académie Royale de Paris, il y a trois pensionnaires pour la mécanique, qui ont chacun un très-bon salaire annuel , et, en outre , qu’il y a d’habiles ouvriers de toutes sortes, payés par le roi , qui sont prêts , en tout temps , à exécuter tout ce que les pensionnaires commandent.

(1) Long-temps on avait placé la mort de Papin en l’année 1610, mais M. de La Saussaye a retrouvé de lui des lettres datées de l’année 1612, et Leibnitz parle de lui comme vivant encore en 161-1. Malheureusement, Leibnitz ne nous dit pas où il était alors, et personne n’a dit encore le lieu où il est mort.

CO

LU

co

OrT

Prenez, s’il vous plaît, les mémoires de l’Académie Royale des Sciences, et voyez ce que ces trois pensionnaires' font chaque année , et comparcz-le avec ce que j’ai fait depuis sept mois. J’espère que vous trouverez que j’ai raison de dire que j’ai fait autant

qu’on peut attendre du plus honnête homme , avec mes petites capacités et ma pénurie * • » .

d’argent. * •

Depuis l’année 1686, du reste, l’Académie des Sciences, qui jusque-là avait suivi avec intérêt les travaux de son compatriote, avait cessé de s’en occuper, et l’on ne trouve plus qu’une fois le nom de Papin dans le Journal des Savants. Fatal abandon qui priva la France des découvertes d’un de ses plus illustres enfants pour les livrer à un pays rival , et qui fut long-temps cause qu’un oubli complet a pesé sur la mémoire du physicien blésois ! La postérité , plus juste, l’a enfin vengé; un autre homme de génie a revendiqué pour Papin la gloire de la priorité dans l’application de la vapeur, et nul ne peut plus maintenant la lui contester; le conseil municipal de Blois a décidé qu’une statue lui serait élevée dans sa ville natale. Bientôt, nous l’espérons , cette statue, aux formes colossales, placée sur la butte dite des Capucins, comme celle du génie tutélaire de l’industrie, planera sur notre beau fleuve et sur le chemin de fer qui se dérouleront à ses pieds , et apprendra aux voyageurs un nom trop long-temps méconnu (1).

V'. REBER, de Blois.

Le chevalier DE LOUVILLE D’ALLONVILLE (Jacques-Eugène)(2).

Ce savant grand seigneur naquit le 14 juillet 1671.

Ses ancêtres possédaient depuis trois siècles la seigneurie de Louville, dans le pays chartrain. Cadet de famille, et comme tel destiné à l’état ecclésiastique, le chevalier de Louville, à peine âgé de sept ans , déclara formellement qu’il ne voulait pas être tonsuré. La lecture des Eléments d’Euclide, décida sa vocation pour les sciences mathématiques. Il entra d’abord dans la marine et se

(1) M. Jacques Papin, propriétaire à Orléans, est un des descendants de l’illustre physicien.

(2) Le savant Conrad Gesner, daus le catalogue qu’il a fait des savants qui l’avaient aidé de lenrs lumières , en lui fournissant des documents pour son Histoire des oiseaux, nomme Nicolas d’Alonville, gentilhomme, un des ancêtres du chevalier de Louville.

trouva à la glorieuse défaite de la Hogue , en 1690. De là fl passa dans l’infanterie et obtint le brevet de capitaine dans le régiment du roi. Il servit pendant quatre ans , en Espagne, à titre de brigadier des armées; puis, revenu en France, il fut fait prisonnier û la bataille d’Oudenarde (1708) et conduit en Hollande, d’où il ne revint qu’au bout de deux ans. La paix d’Utrecht (1715) lui permit de se livrer à son goût pour les sciences exactes , et , ayant remis entre les mains du ministre de la guerre son brevet de colonel des dragons de la reine, il se voua exclusivement à l’étude de l’astronomie. En 1714v il va à Marseille mesurer la hauteur du pôle; l’année suivante il dépense 8,000 livres pour aller observer à Londres une éclipse de soleil.

L’Académie des Sciences et la Société Royale de Londres l’admirent dans leur sein ; mais le chevalier de Louville , très-porté à la retraite par son caractère, acheta, en 1717, une petite maison de campagne, à un quart de lieue d’Orléans, dans un endroit appelé Carré. Il y établit son observatoire , et passa bientôt dans tout le pays pour un sorcier.

« Les paysans d’auprès d’Orléans ne peuvent pas prendre une « autre idée d’un homme qu’ils voient observer le ciel , sinon que « c’est un magicien. Quand leurs vignes ont manqué, ils l’en accu- « sent. Un mât de trente ou trente-cinq pieds, qu’il a planté dans « son jardin pour y attacher une lunette de trente pieds , est destiné « h lui faire voir les étoiles de plus près , et plusieurs l’ont vu se faire « hisser au haut de ce mât et y rester long-temps. Les honnêtes « gens du pays viennent de toutes parts lui demander quel temps il « fera , ou si la récolte sera abondante. Il est vrai que Paris même « n’est pas encore bien parfaitement désabusé de faire le même « honneur h messieurs de l'Observatoire.

« M. le chevalier de Louville eût été accablé par le nombre « excessif de visites qu’une folle curiosité lui amenait, comme s’il « eût été un brachmane, mais il y mit ordre le mieux qu’il put par « la manière dont il savait les recevoir. Il avait établi qu’on pouvait « venir dîner chez lui, mais à la condition d’y diner seulement.

« Quand on arrivait avant l’heure, on prenait un livre dans la bi- « bliothèque pour s’amuser, on bien on allait se promener dans le « jardin ; mais lui, il ne sortait de son cabinet que pour se mettre

co

LU

CO

La.

Cio

co

Crz

ILJ

« à table , et , le repas fini , il rentrait dans ce cabinet , laissant ses « hôtes libres de continuer leur promenade (1). »

Au commencement de septembre 1752, M. le chevalier de Louville eut deux accès de fièvre léthargique qui ne Pétonnèrent point. Il avait coutume de regarder ses maux comme des phénomènes de physique, auxquels il ne s’intéressait que pour en trouver l’explication ; mais il survint un troisième accès qui l’emporta , le \ 0 du même mois , h l’âge de soixante et un ans. Voici comment Fontenelle . termine son éloge , dont nous avons extrait cette notice :

« Il avait l’air d’un parfait stoïcien , renfermé en lui-même et ne « tenant h rien d’extérieur : bon ami, cependant, officieux, généreux, « mais sans ces aimables dehors qui souvent suppléent à l’essentiel, « ou du moins le font extrêmement valoir. Il était fort taciturne, « même quand il était question de mathématiques, et s’il en parlait « ce n’était pas pour faire parade de son savoir, mais pour le corner muniquer à ceux qui l’en priaient sincèrement. »

Le malicieux Fontenelle ajoute, comme correctif à l’éloge, que ce stoïcien, si austère et si dur, ne laissait pas d’avoir sur sa table, sur ses habillements , certaines délicatesses , certaines attentions raffinées qui le rapprochaient un peu des philosophes du parti opposé.

On a du chevalier de Louville divers mémoires insérés dans le Mercure et dans le recueil de l’Académie des Sciences.

DESHAYES-GENDRON (Claude).

Catherine de Médicis eut un médecin de ce nom, dit l'abbé Gendron. Il était originaire du petit village de Voves, en Beauce, près de Chartres.

Son petit-neveu , Claude Deshayes-Gendron , hérita de son talent pour la médecine , et , après avoir pris le grade de docteur à la Faculté de Montpellier , il devint médecin du régent Philippe d’Orléans. Son amour pour les sciences, les agréments d’un esprit très-cultivé et les qualités du cœur les plus estimables lui valurent l’amitié de la

( 1 ) Éloge de M . le chevalier de Louville, Mémoires de l’Académie des Sciences (1 732 ) .

plupart des grands écrivains de son temps. II acheta , des héritiers de Boileau Despréaux , la maison de campagne d’Auteuil , où il prit sa retraite. Les savants, les littérateurs, les courtisans venaient souvent le visiter , et Voltaire, bien jeune encore , inspiré par le souvenir de Boileau et par la présence de son hôte vénérable , y fit un jour cet impromptu : • .

C’est ici le vrai Parnasse Des vrais enfants d’Apollon :

Sous le nom de Boileau ces lieux virent Horace ,

Esculape y renaît sous les traits de Gendron.

Montesquieu l’estimait beaucoup : il l’appelle quelque part notre ami Gendron. Un jour qu’il se promenait avec lui sous les bosquets d’Auteuil, l’auteur des lettres persanes commit deux vers, les seuls peutêtre qu’il ait faits dans sa vie, et qui rappellent le fameux distique de Malebranche:

Appollon, dans ccs lieux prêt à nous secourir,

Quitte l’art de rimer pour celui de guérir.

Il écrivait à M. Cérati, à la date du 18 mars 1748:

« M. de Gendron n’est pas mort, et je compte que vous le rever- « rez encore à Paris , se promenant dans son jardin avec sa petite « canne, très-modeste admirateur des Jésuites et des médecins. Pour « parler sérieusement , c’est un grand bonheur que cet excellent « homme vive encore, et nous aurions perdu beaucoup, vous et « moi. »

Gendron mourut dans sa paisible retraite, le 3 septembre 17oO, à l’âge de quatre-vingt-sept ans.

Le seul ouvrage qu’il ait publié a pour titrer Recherches sur la nature et la guérison des cancers. Un de ses neveux , docteur de l’Université de Montpellier, hérita de ses manuscrits; mais aucun n’a paru digne d’être publié. Un autre de ses neveux , Louis Gendron , se distingua comme oculiste et devint professeur k l’école de chirurgie.

MITOUFLET, dit THOMIN.

En 1708, la femme d’un bonnetier de Toury mit au monde un «nfant qqq sa tante, Jeanne Delaville, prit chez elle et qu’elle finit

co

LU

CO

CJJ

CD

ces

. par adopter. Après lui avoir fait commencer ses études à Paris , elle

* , ir " *

le mit au petit séminaire d’Orléans. En 1727, le jeune homme reçut la tonsure , et fut désigné par Msr Fleuriau , évêque d’Orléans , pour professer les humanités au collège de Meaux : une circonstance inattendue vint déranger ce projet , et le jeune Mitouflet se fit précepteur sous le nom de Thomin, qu’il conserva jusqu’à sa mort. *

Dans la maison où il se trouvait habitait un lunetier. Thomin faisait chez lui de longues séances ; l’état lui plut et il se fit apprenti , moyennant six cents francs que sa tante consentit à verser. Il travaillait le jour et la nuit a étudier les traités d’optique, aussi ne tarda-til pas à en savoir plus que son maître. Il se fit recevoir maître miroitier et lunetier et se maria.

Il s’adonna tout entier à l’optique ; associé avec un Anglais, il travaillait avec lui et acquit bientôt une certaine réputation. Le chancelier d’Aguesseau réclama son ministère, et en fut si content qu’il le protégea contre la jalousie de ses confrères, le recommanda aux personnes de la cour et lui assura une vogue qui lui procura la clientelle de l’Académie royale des Sciences ; en 1748, il avait été reçu ingénieur d’optique de la Société des Arts ; un an après, son Traité cV optique mécanique , qu’il dédia au chancelier, mit le comble à sa renommée. La reine Marie Leczinska , qui avait la vue faible le prit sous sa protection , et son premier médecin , le savant Helvétius , lui écrivait en 1751 :

« La reine me donne ordre de vous mander qu’elle vous a choisi « pour faire tous les instruments d’optique dont Sa Majesté aura « besoin et qu’elle vous permet, en conséquence, de prendre le titre « de son ingénieur en optiques. »

A la naissance du duc de Bourgogne , il fut encore consulté : il s’agissait de savoir « si le lit du royal enfant était bien placé pour <t le jour. »

Ces marques de haute faveur avaient puissamment accru sa clientelle; mais au moment ou Thomin pouvait jouir du bien-être que lui procuraient ses talents et son travail , il mourut, en 1753, après une longue maladie. Il a laissé sur l’optique des traités fort curieux, sur lesquels le Journal des Savants a publié des articles assez

étendus. . ,

Ch.-P. L.

î • BOUVARD (Charles e* Michel).

Deux médecins de ce nom, le premier au XVI® siècle, le second au XYIII® , occupent une place honorable dans les annales de la science médicale. % •

Charles Bouvard, né k Montoire , près Vendôme, en 1572; il fut dès son enfance voué h la médecine , profession que son père exerj çait. Il fit ses premières éludes h Angers et fut reçu docteur en la Faculté de Paris, en 1606. Sa réputation s’accrut avec rapidité et il était professeur au collège de, France en 1625. Lorsque Louis X1R, dont il devint le premier médecin, établit k Paris le Jardin-Royal , Bouvard succéda k Hérouard dans la charge de surintendant et créa trois cours publics : le premier sur la vertu des plantes, le second sur les principes de leur composition , et le troisième sur leurs diverses préparations.

Ses disputes avec la Faculté lui donnèrent de la célébrité. On a de lui un livre assez rare, mais médiocre sur l’état de la médecine k cette époque, yititulé : Historia hodiernœ medicinœ rationalts . L’auteur y propose d’établir une juridiction pour juger les médecins. Guy Patin, dans une de ses lettres, parle ainsi de ce livre: « Je ne sÿs rien de nouveau du livre de M. Bouvard, aussi ne u vaut-il rien. » Plus tard il se montre moins sévère envers lui : «c Nous avons, dit-il, des hommes de notre Faculté qui me sont plus « précieux que les diamants. Messieurs Bouvard, René Moreau,

« Guillemeau, Jean Piètre, Courtois et autres. »

On a encore de Bouvard : Description (en vers) de la maladie , de . la mort de la duchesse de Mer cœur (Paris, 1624). La Houssaye rapporte que dans un an il fit prendre k Louis XIII deux cents médecines, autant de lavements , et qu’il le fit saigner quarante-sept fois, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir beaucoup de crédit auprès du roi; il s’en servit pour tenir dans sa dépendance la Faculté de Paris , et empêcha qu’on y soutint, contre son opinion , une thèse sur les eaux de Forges, qu’il avait prescrites k l’illustre malade. Il mourut k quatrevingt-quatre ans. Un de ses fils fut conseiller au Parlement et abbé

de Saint-Florent, près Saumur..

Tout: I. 2!

Ses descendants ont occupé dans la magistrature et l’administration quelques places importantes , mais iis se sont voués plus spécialement à la médecine qu’ils exercèrent à Chartres pendant plusieurs siècles. *

Michel-Philippe BOUVARD naquit dans cette ville, en 1711 , de Claude Bouvard et de Geneviève Lebeau. Son père, médecin luimême , lui fit faire d’excellentes études et l’envoya de bonne heure h Paris. Après avoir été reçu docteur fort jeune , il revint à Chartres pratiquer la médecine, sous les auspices de son père, dans un petit hôpital qui lui fut confié. En 1756, il revint a Paris avec M.„ Genne , jurisconsulte distingué, son compatriote et son ami. Bouvard suivit alors la double carrière des sciences et de la pratique médicale, mais plus particulièrement la pratique pour laquelle la nature semblait lui avoir donné une rare sagacité*

Il dut à son titre de savant le rang d’associé h l’Académie des Sciences, en 1745, et la chaire de médecine, au collège royal, qu'il conserva onze ans , mais ses occupations le forcèrent bientôt à s’en démettre et l’empêchèrent de rien écrire pour le corps savant qui se l’était associé.

Enchaîné par une nombreuse clientelle, il n’a laissé que des ouvrages polémiques, écrits dans un style mordant et satirique. Sa censure ne ménageait guère ses confrères. D’un caractère indépendant, d’une humeur irascible, il mettait dans toutes ses actions une roideur, une brusquerie qui lui firent beaucoup d’ennemis , mais qui ne nuisirent en rien a son immense réputation.

Opposé h la doctrine de l’inoculation , que Tronchin répandait en France, Bouvard lui fit une guerre acharnée. Son adversaire ayant publié un Traité sur la colique du Poitou , Bouvard y répondit par

Y Examen du livre de Tronchin , où il l’accable de railleries, et d’é-

pigrammes. , ,

Le Journal des Savants lui en fit un reproche; Bouvard, qui n’était guère patient, le réfuta vivement par la Lettre d’un médecin s de province à un médecin de Paris. Les héritiers de la marquise d’Engreville ayant répandu un libelle contre Bourdelin et lui , il reprend la plume pour écrire le Mémoire à consulter , traité polémique où les traits satiriques , les observations piquantes , dédaignent les précau-

tions de style qui pouvaient en atténuer l’amertume. Quelque temps après , Lebas , Bertin , Antoine Petit , nient toute naissance au-delà des dix mois et du dixième jour, relativement à umprecès-sur une question de ce genre ; les auteurs n’avaient oublié qu’une chose, c’était l’assentiment de lehr irritable confrère : en effet , Bouvard n’a de repos qu’il n’ait fait paraître les Consultations contre les naissances prétendues tardives , avec son âcreté ordinaire et un tel mépris des formes et des cofivenances que cette brochure donna lieu à plusieurs écrits virulents de part et d’autre. '

Comme oh le voit, le caractère de Bouvard n’était pas précisément sociable , et il s’en faut de beaucoup qu'il ait vécu en bonne intelligence avec les autres médecins. Il accusait hautement leurs erreurs, réelles ou présumées, et semblait toujours commander. Il portait cette rigidité d’allures jusque dans ses rapports avec ses malades , et se gardait bien d’avoir pour eux ces soins délicats que sollicite la souffrance.

Cependant , maigre sa rudesse , il était bon et réalisait assez le type du bourru bienfaisant. On connaît sa conduite à l’égard d’un négociant qui, malade par suite d’un embarras dans ses affaires, reçut pouf toute ordonnance du sévère docteur la somme dont il avait besoin. Mais, en même temps, il savait faire justice de la mes-

quinerie des gens riches; un d’eux lui ayant fait porter par son valet de chambre de modiques honoraires rigoureusement calculés , il les renvoya en ajoutant : « Dites à votre maître que je fais la médecine « gratis pour les pauvres. »

A l’âpproche de sa mort, il refusa tous les remèdes : « Ma carrière « est finie , disait-il , je n’ai plus rien à désirer que le courage de « souffrir. » Il avait soixante-dix ans.

L’gn de nos savants biographes s’est plu à retracer l’histoire de la liaison qui existait entre Bouvard et son compatriote l’abbé Blanchet. Cette amitié était née surtout de la diversité des caractères ; autant le médecin était dur en apparence, sceptique et rabaissant tout au niveau de l’utilité directe , autant Pauteuç, du charmant épilogue de Y Académie silencieuse était doux, bienveillant, honnête sans familiarité , et vrai sans rudesse. Son imagination tendre , délicate et rêveuse , se heurtait constamment à la. froide causticité de

co

LU

co

czz

Page 1