‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 89 sur 145 · TU H F · texte numérisé non relu

TU H F

« Les prêtres, suivant les articles 19 et 20 du premier capitu- « laire, devaient tenir de petites écoles dans les campagnes, sans « recevoir d’autre salaire que les offrandes bénévoles des familles. »

Les études supérieures fforissaient alors h Sainte-Croix, à Saint- Benoît et à Saint-Liphard. La première de ces institutions paraît avoir été le berceau de rUniversité d’Orléans, qui de tout temps reconnut Théodulphe pour un de ses fondateurs.

Le style des écrits en prose est naturel, clair et sobre d’ornements: les sujets exigeaient plus de simplicité que d’élégance: on y reconnaît cependant le cachet d’une bonne latinité.

Les poésies forment la portion la plus considérable et la plus brillante des œuvres de Théodulphe: deson vivant, elles lui valurent le titre quelque peu ambitieux de Pindare carlovingien. La plupart se rapportent à des matières profanes. Le seul morceau empreint d’un caractère exclusivement religieux est l’hymne en distiques: Gloria , laus et honor. L’auteur la composa pendant sa captivité d’Angers, pour la procession extérieure du dimanche des Rameaux. La liturgie catholique en a conservé un fragment; les douze premiers vers se chantent encore dans cette même solennité, au moment où la procession rentre k l’église.

La variété d’inscriptions et de petites pièces qui parsèment ces mélanges poétiques annonce un versificateur de circonstance et d’kpropos.

Les louanges de Charlemagne vont parfois jusqu’k l’hyperbole, témoin cette exclamation :

O fades, fades , ter coclo darior auro !

Félix qui polis est semper adesse libi !

Ailleurs (1™ pièce du 3e livre), se déroule un tableau d’intérieur de la famille impériale, dont Théodulphe partageait l’intimité : il décrit longuement les perfections physiques et morales, voire même la toilette des princesses, les mets servis sur la table de l’auguste amphitryon , les passe-temps de cette cour plus policée qu’on ne pense, les intermèdes musicaux qui charmaient les après-dinées de Charlemagne. Les satires personnelles y jouaient aussi leur rôle, comme l’attestent plusieurs traits fort acerbes contre certains originaux, plastrons accoutumés de sa verve incisive.

Le poète fait souvent le procès aux vices de son siècle : la croyance populaire h la fin prochaine du monde lui fournit le thème de sévères admonestations. Les différentes classes de la société passent tour h tour sous le fouet de ses censures. L’ordre judiciaire, entre autres, occupe une place privilégiée dans ses préoccupations de moralité publique. Une mission officielle dans la province Narbonnaise lui avait fait voir de près les abus de cette branche d’administration publique. A son retour, il publia un poème de neuf cent cinquante-six vers , intitulé : Parœnesis ad judices (exhortation aux juges). C’est la plus longue de ses compositions : elle nous a semblé aussi la plus intéressante, comme peinture de mœurs et comme document historique. Le détail d’une foule de petits moyens que les Narbonnais employèrent , mais en vain , pour corrompre le commissaire impérial , est surtout d’une vérité saisissante.

Théodulphe s’appliquait à la transcription fidèle et à l’illustration artistique des textes sacrés. La première pièce du second livre de ses poésies ornait le frontispice d’une bible exécutée avec magnificence. Vous remarquerez également l’épître dédicatoire d’un psautier en lettres d’or et d’argent , que l’auteur envoyait h sa fille Gisla : tout en lui recommandant l’étude des saintes écritures , il l’avertit qu’elle se doit d’abord à sa quenouille et aux soins du ménage :

SU lanœ studium, sit cura domcslica semper.

L’évéque d’Orléans cultivait aussi la géographie, car il avait fait peindre dans une des salles de sa demeure un globe terrestre dont il trace la description. L’arbre encyclopédique, sujet d’une autre pièce de vers, présente la synopsie des connaissances humaines k l’époque carlovingienne. La grammaire, la rhétorique, la dialectique, la musique, la géométrie et l’astronomie, y sont figurées avec leurs attributs mythologiques.

Nourri de la lecture des classiques latins, Théodulphe a fait passer dans ses écrits quelques-unes de leurs beautés. Son style, malgré des taches très- visibles , vaut mieux que celui de ses contemporains, et se ressent moins de la décadence générale.

En résumé, ce n’est pas une médiocre distinction d’avoir pris place dans le mouvement intellectuel dont Charlemagne fut un instant le centre et la force impulsive, d’avoir compris et secondé les vues

avancées du monarque sur l’instruction publique et sur le rétablissement des bonnes études; Théodulphe fut un de ses plus actifs coopérateurs dans l’Orléanais. Ce savant évêque honora le siècle d’Alcuin et la province où ses travaux apostoliques et littéraires lui acquirent droit de cité.

A. DIIPRÉ.

GAUTIER, ou VAUTIER, évêque d’Orléans.

Il fut élevé dans l’école épiscopale, du temps que Jonas gouvernait l’église d’Orléans; il fut lui-même ordonné évêque vers Fan 876, et la seconde année de son ordination, le 25 mai, il tint un synode a Bousur-Loire. Il y fit un réglement , ou capitulaire (1) , contenant vingtquatre articles, dans le but d’opposer des barrières à l’ignorance qui commençait a se répandre dans le clergé. Il exige des curés et autres chargés de l’administration des sacrements, qu’ils sachent par cœur tout ce qui concerne ce ministère, afin qu’ils puissent en rendre compte h l’évêque. Gautier se rendit célèbre par ses connaissances dans la jurisprudence romaine, et il assista à plusieurs conciles. Charles-le-Chauve le choisit pour être un des conseillers de Louis-le- Bègue, afin d’aider de ses lumières ce jeune prince dans l’administration de l’État. Carloman l’envoya en ambassade vers Louis de Germanie , et Gautier réussit dans celte négociation à la satisfaction du prince.

Sensible aux maux que les Normands avaient faits dans son diocèse, et surtout à la ville d’Orléans, dont ils avaient abattu les murailles, Gautier les fit rebâtir à scs dépens.

Enfin, ce prélat, après avoir rempli tous les devoirs d’un bon pasteur et ceux d’un grand ministre, mourut en 892, le 12e jour des calendes de mars, selon l'ancien nécrologe d’Auxerre.

ARNOUL II , évêque d'Orléans.

Il prit naissance dans une famille qui joignait â des biens immenses une noblesse de la plus haute antiquité. Un mérite supérieur, des

(1) Il est imprimé dans la colloction des conciles et dans le supplément aux conciles de France, par M. Delalande.

CINQ Vit NE SÉH1F. — PERSONNAGES ECCLÉSIASTIQUES. 557»

talents qui lui assuraient le respect et l’estime de ses concitoyens, le

firent choisir pour succéder à Mariasses Ier, dans le siège d’Orléans,

vers Pan 087. Il porta ses premières vues h faire observer par les ecclésiastiques les canons et les règlements particuliers à son diocèse et à v maintenir la saine doctrine.

Hugues Capet ayant été sacré roi de France en 987, voulut que le prince Robert, son fils aîné, le fût aussi , afin de lui assurer la couronne; et ce fut Pévêque Arnoul qui1 fit cette cérémonie, dans l'église de Sainte-Croix, le premier jour de janvier de l’an 988.

La ville d’Orléans ayant été réduite en cendres par un incendie , \rnoul sacrifia tous ses biens pour le rétablissement de sa cathédrale.

Chargé de conduire la procédure du concile de Reims, il en fit iouverture, le 17 juin 991, par un discours qui répondait a la haute réputation qu’il avait d’être l’homme le plus éloquent de son siècle.

Quelques années après , l’évêque d’Orléans se trouva au concile tenu en Pabbaye de Saint-Denis, où Pon voulut traiter des matières toutes différentes de celles qu’on avait projetées, ce qui occasionna une sédition. Arnoul en rejeta la cause sur un abbé de son diocèse, qui, dans la cérémonie de la bénédiction qu’il avait reçue d’ Arnoul, avait refusé de lui faire serment de fidélité.

Toujours zélé pour le bien de sou église, il obtint de Hugues Capet un diplôme daté de Senlis, en 990, par lequel ce prince confirme toutes les possessions dont jouissait l’église d’Orléans.

Arnoul mourut en décembre 1005.

Il l’emportait, sur tous les évêques de son siècle, par sa prudence

et son érudition ; aussi était-il lié avec tous les savants de son

temps, et surtout avec le célèbre Gerbert, qui fut depuis pape, sous le nom de Sylvestre II.

Ouvrages : 1° Plusieurs discours au concile de Reims; 2° des lettres; 5° un opuscule : De Carlilagine ; il n’en reste qu’un fragment, dans lequel on trouve une sortie violente contre les moines, et entre autres contre ceux du monastère de Fleury , avec lesquels il avait eu de grands démêlés.

554 LES HOMMES ILLUSTRES DE l’0RLÉANAIS.

^ HUGUES Ier, archevêque de Tours.

Malgré l’opinion de Ménage (1) nous croyons que Hugues Ier, archevêque de Tours, était fils de Hugues , vicomte de Chateaudun , et d’Hildegarde du Perche , l’un et l’autre fort nobles. Il fut lui-même vicomte de Chateaudun , selon Maan (2), et cela est fort vraisemblable puisqu’il se maria. Le P. Mabillon, sur l’an 1011, cite une charte souscrite par Hugues, archevêque de Tours, et par Helgode , son fils.

Hugues fut élu archevêque de Tours, après la mort d’Archambauld de Sully, l’an 1003. L’an 1008, il assista au concile de Chelles. Il eut beaucoup h souffrir de Foulques Nerra, comte d’Anjou, qui pilla les terres du son église en haine d’Odon II, comte de Tours , de Blois et de Chartres. Ce fut pour cela qu’il refusa de consacrer l’abbaye de Beaulieu, près de Loches, que Foulques avait fondée, voulant que ce comte commençât par lui faire satisfaction; il l’excommunia, même, et avertit les évêques de France d’en faire autant. Fulbert de Chartres , prélat d’une grande réputation dans tout le royaume , écrivit au comte et l’exhorta à rentrer en lui-même , n’ayant pas jugé h propos de l’excommunier.

* Hugues alla encore plus loin : car il défendit l’entrée de l’église h Hubert , évêque d’Angers , qui s’était joint au comte Foulques ; mais Hubert ne voulut pas se soumettre h cette excommunication , et répondit à son métropolitain qu’il avait agi par le commandement du roi Robert.

On dit que Hugues alla h Rome , l’an 1012, et qu’il se plaignit au pape Sergius IV de ce qu’on le privait du pouvoir de consacrer l’église de Beaulieu. Son avocat, qui était un évêque, prouva trèsbien son droit par l’autorité des canons, et même du concile de Chalcédoine. Néanmoins il perdit son procès sur cette nouvelle jurisprudence de l’avocat du pape , que la consécration appartient à celui à qui appartient l’hérédité. On ajoute que Hugues acquiesça à cette décision.

(1) Histoire de Sablé, p. 208.

•2) Vies des archevêques de Tours .

Hugues dédia, en 1014, l’église de Sain t-Martin-de-Tours, qui avait été rétablie par Hervé trésorier de cette église. Il mourut l’an 1025, après avoir gouverné l’église de Tours pendant vingt ans.

Ce prélat avait de la science : il faisait grand fond sur cette parole de saint Grégoire-le-Grand , que le troupeau doit craindre la sentence du pasteur / et il se regardait comme le maître, le supérieur et le pasteur de l’évêque d’Angers, qui ne convenait pas de cette maxime.

HUBERT, évêque d'Angers.

Hubert, que l’on compte pour le quarantième évêque d’Angers, était fils de Hubert , vicomte de Vendôme. Son père céda l’église et la seigneurie de Mazé à Foulques Nerra, comte d’Anjou , pour l’évêché d’Angers, que ce comte donna à Hubert l’an 1006. Il consacra plusieurs abbayes et assista à la dédicace d’un grand nombre d’églises.

On trouve dans le cartulaire de l’église d’Angers une des chartes de Hubert, où il nous apprend qu’avec le secours de son père et de sa religieuse mère, il avait entrepris de réparer, dès les fondements, son église cathédrale de Saint-Maurice , qui était prête de tomber en ruine , tant à cause de l’ancienneté de sa structure que pour les incendies qu’elle avait soufferts autrefois, et qu’il l’avait rétablie dans son ancienne beauté et solidité. Il l’acheva et en lit la dédicace l’an 1024 , comme je l’apprends d’une lettre fort honnête de l’évêque de Poitiers , qui s’excusa de s’y trouver h cause des affaires du duc Guillaume-le-Grand , qui pensait au royaume d’Italie.

Hubert s’étant joint h Foulques Nerra, comte d’Anjou, par la permission ou les ordres du roi Robert , contre Odon , comte de Tours, et ayant fait de grands ravages sur les terres de l’église métropolitaine de Tours, Hugues, archevêque de cette ville, l’interdit (1). Hubert méprisa cette excommunication et ne cessa point de célébrer les divins mystères. C’est pourquoi Hugues lui écrivit une longue lettre pour justifier ce qu’il avait fait et lui prouver qu’il devait se sou-

1) V. Ht'Gl'F.s l' f, archevêque de Tours.

mettre à la sentence de son supérieur. On doit croire qu’il profita des avis et de jla correction de son archevêque , car on ne voit plus rien dans le reste de sa vie que de très-louable. En effet, il se lit extrêmement aimer et estimer de son diocèse , en sorte que , long-temps même après sa mort , on en parlait comme d’un évêque de douce mémoire (1). Il mourut au mois de mars, l’an 1047, et fut enterré dans l’abbaye de Saint-Serge.

ODON, évêque de Cambrai.

Odon, ou Odoart, naquit h Orléans, où ses parents tenaient un rang distingué par la noblesse de leurs ancêtres. Aux diverses connaissances qu’il puisa ù l’école épiscopale de celte ville, il joignit l’étude des langues grecque et hébraïque, dont il prit des leçons des plus habiles rabbins de la synagogue que les juifs avaient a. Orléans.

Odon entra dans le clergé de la cathédrale et fut scolastique dans l’église de Sainte-Croix, puis à Tours et à Tournay, où l’on venait de toutes parts pour entendre ses leçons.

Il excellait dans la dialectique : son attachement au sentiment des anciens réalistes l’en fit regarder comme patriarche tant qu’il vécut ; il donnait aussi des leçons d’astronomie , le soir, devant la porte de l’église.

Cependant Odon, tout occupé des sciences profanes, perdait, peu à peu le goût de celle du salut , et faisait en philosophe plus d’usage de sa raison que de sa foi. La lecture de saint Augustin éclaira son esprit et toucha son cœur; il prit la résolution de mépriser les choses d’ici-bas pour se donner entièrement h Dieu. Dès lors, il cessa ses leçons publiques pour se rendre plus assidu aux olïices de l’é-

glise ; il se livra à toutes les rigueurs de la pénitence, et prenant peu de nourriture, il devint si maigre que l’on avait peine ù le reconnaître. C’est alors qu’avec quelques-uns de ses disciples il embrassa l’institut des chanoines réguliers (2 mai 1092); trois ans après, ils prirent l’habit et la règle de Saint-Benoit, et Odon fut établi le premier abbé de celte communauté, composée de soixante-dix moines.

( I '• Dulciii memoriœ epixeopus.

Son principal soin fut de faire copier les meilleurs manuscrits , entre autres le Psautier , en hébreu et en grec, avec deux versions latines, la gallicane et la romaine.

Il assista au concile de Reims, où Gaucher, évêque de Cambrai , fut déposé par le pape Urbain II, pour cause de simonie ; Odon fut élu à sa place. Il conserva la même simplicité et la même pauvreté qu’il avait pratiquées auparavant, et il travailla avec zèle ù réparer les maux que son prédécesseur avait faits.,

Se sentant attaqué d’une grave maladie qui l’empêchait de remplir ses fonctions, il se démit de sa dignité et se retira à l’abbaye d’Ancbin pour se disposer, par un saint repos, ù sa dernière heure. Elle

arriva en 1115, ou plutôt en 1119. II fut honoré comme bienheureux

quelque temps après sa mort.

Ouvrages : 1° Poème sur la Guerre de Troie, composé par Odon lorsqu’il était encore scolastique ou directeur de l’école épiscopale d’Orléans; cet écrit ne se trouve plus; 2° le Sophiste ; ce traité fut composé par Odon lorsqu’il était à la tête des écoles de

Tournav; il a pour but d’apprendre à ses disciples à découvrir les so-

phismes et à les éviter ; 5° Explication du canon de la messe. Ce traité, divisé en quatre parties, est clair et précis, plein d’onction et de piété; 4° Traité touchant le péché originel , en 5 livres; 5° De mys -

terio dominicœ incarnationis dialogus contra Leonem Judœum. L’auteur y prouve très-bien la nécessité de l’incarnation du fils de Dieu et de la grâce du médiateur ; 6° Traité touchant le blasphème contre le Saint-Esprit; 7° sur le Canon des Evangiles. On lui attribue encore quelques autres opuscules.

DE SULLY (Maurice).

Ce prélat, ainsi nommé , non qu’il appartînt à la noble famille des Sully, mais parce qu’il naquit à Sully-sur-Loire, était le fils de pauvres paysans. Il commença par mendier. Ayant ensuite étudié ii Paris , il devint, jeune encore, professeur de théologie dans cette ville, puis chanoine à Bourges; en 1160, l’évêché de Paris étant devenu vacant par la mort du célèbre Pierre-le-Lombard , il fallut y pourvoir. A cette époque , les évêques étaient élus non plus par les fidèles, comme

dans les premiers siècles de l’Eglise, mais par les membres des chapitres ; mais , h cette époque aussi , comme depuis , les électeurs, ne pouvant s’entendre sur le choix d’un candidat, s’en rapportaient souvent h des délégués. Dans cette circonstance, on en choisit trois , parmi lesquels Maurice , dont la science et les vertus avaient laissé de profonds souvenirs chez les Parisiens ; les délégués eux-mêmes ne purent tomber d’accord , et les deux autres s’en rapportèrent au chanoine de Bourges , lui déclarant que celui qu’il choisirait , quel qu’il fût , serait évêque. Maurice , interprétant de la manière la plus large cette sorte de blanc-seing, se nomma lui-même,

non par ambition , mais pour être utile (1). C’est ainsi qu’au milieu

d’une tempête , alors que le patron et l’équipage ont perdu le sangfroid qui seul pourrait les sauver, un hardi passager, plein de confiance en lui-même, s’élance au gouvernail , dirige la course du navire h travers les écueils et le conduit au port.

Placé sur le siège épiscopal , qu’il occupa trente-sept ans, Maurice sut gouverner son diocèse avec une haute sagesse et une grande énergie, réprimer les empiétements des ordres monastiques, maintenir l’unité et l’orthodoxie de la foi au milieu des nouveautés hardies que son prédécesseur, disciple d’Abeilard, avait favorisées, et remplir en même temps, avec talent et économie, les fonctions toutes laïques que son titre d’évêque entraînait avec lui ; car les prélats chrétiens s’étaient transmis , à travers les siècles , quelques-unes des attributions que Rome païenne conférait à ses pontifes (2); ainsi, sans parler de Notre-Dame , dont il posa la première pierre (1165), et du cimetière des Innocents, qu’il créa en 1186, ces deux établissements se rattachant, par leur destination , aux fonctions épiscopales, nous le voyons acheter et faire abattre (1165) deux maisons voisines du parvis, pour percer la rue qui y conduit, construire deux ponts de pierre, l’un sur la Marne, l’autre sur la Seine, et paver, par ordre et aux frais du roi, les rues de Paris en grès gros et fort (11 85); en un

(1) Dans le latin, il y a ici un jeu de mots que la traduction ne peut rendre : Mugis cupiebat, dit le Gallia Christ iana, prodesse quam præcsse.

(2) Ponlifex, constructeur de ponts; — nous pourrions ajouter, l’histoire en main: de chaussées et même d’égoûts; — dans ce sens, le véritable équivalent du mot latin serait la dénomination toute moderne d* ingénieur.

mot, il se trouva mêlé k toutes les grandes choses qui s’accomplirent

pendant les dix-sept premières années du règne de Philippe-Auguste,

prince qu’il avait vu naître, qui avait reçu de ses mains l’eau sainte du baptême dans l’église de la place Saint-Michel (1165), et qui le consultait dans toutes les affaires importantes.

Lorsque l’Europe, épuisée par les deux premières croisades , fît un suprême effort pour prendre une éclatante revanche, ce fut Maurice qui convoqua le synode où fut décrétée la dîme saladine, impôt extraordinaire qui frappait les biens ecclésiastiques , et dont l’établissement faisait dire à Pierre de Blois, dans une lettre adressée à l’évêque d’Orléans : « Eh quoi ! ceux qui combattent pour l’église « dépouillent l’église ! — Ce n’est pas de l’argent, ce sont des prières « qu’il faut demander aux clercs. »

Non moins soucieux du sort de ceux qui souffrent que des intérêts de l’Etat et de la chrétienté , Maurice ordonna, d’accord avec son chapitre, que le lit du dernier évêque décédé appartiendrait désormais k l’Hôtel-Dieu de Paris : touchante pensée , qui continuait au-delk du tombeau le rôle paternel du prélat , en donnant la couche sur laquelle il était mort aux pauvres pour lesquels il avait vécu !

Prudent et conciliateur dans les questions contentieuses, il fut souvent choisi pour arbitre par les évêques des diocèses voisins dans leurs démêlés entre eux , avec les abbés et chanoines qui tendaient k s’affranchir delà suprématie épiscopale, ou avec les églises, pour la perception des dîmes; ainsi, en 1196, nous le voyons vider une contestation élevée entre l’église Saint-Euverte, d’Orléans, et Herbert, évêque de cette ville, relativement k certaines dîmes qu’il attribua k l’église.

. Mais k la suite de ces travaux continuels du corps et de l’esprit, ses forces s’épuisaient peu k peu. Voulant attendre, loin du bruit du monde, que Dieu le rappelât vers lui, il se retira (1197) k l’abbaye de Saint-Victor, où il prit l’habit de religieux; bientôt il fut saisi d’une fièvre violente qui devait le conduire au tombeau. Comme il réclamait les derniers sacrements, en mêlant k sa demande des mots sans suite dictés par le délire de la fièvre, le prêtre qui l’assistait, craignant de profaner la sainte eucharistie en l’administrant k un insensé, voulut lui faire faire, k son insu , une communion blanche ; mais’ comme

i! tendait au moribond un simulacre d’hostie, Maurice, si l’on en croit la chronique de Saint-Victor, le^repoussa du bras en s’écriant : « Emportez] emportez! ce n’est pas la Noire-Seigneur! » Alors, on lui présenta une hostie consacrée qu’il reçut avec les signes d’une foi ardente et d’un profond respect. Bientôt, sentant approcher sa dernière heure , et n’ayant plus la force de parler, mais voulant protester jusqu’à la fin contre les doctrines de Pierre Lombard , qui n’étaient pas en faveur à Saint-Victor (1), il écrivit d’une main tremblante, sur un parchemin qu’il fit appliquer contre sa poitrine , cette profession de foi : « Je crois que mon Sauveur vit dans l’éternité; « je crois que je ressusciterai de terre et le verrai des yeux de la « chair ; je crois que je le verrai moi-même que voici , et non un « autre moi, et que mes propres yeux le contempleront. Cette cspé- « rance repose dans mon sein. » C’était la foi du charbonnier opposée aux subtilités des scolastiques.

11 y a , selon nous, quelque chose d’imposant dans cette protestation écrite du prélat, protestation que sa voix éteinte ne peut plus articuler, que ses lèvres mourantes ne peuvent plus formuler, mais qu’il étale sur son cœur pour que le lendemain, dans la chapelle ardente où ses ouailles fidèles viendront une dernière fois contempler ses traits, elles puissent lire , retenir et méditer le dernier enseignement de leur père spirituel. .

P.UL HCOT.

ÉTIENNE, évêque de Tournay.

Né à Orléans en 1155, il étudia d’abord dans les écoles de Sainte- Croix d’Orléans et dans celles de l’église de Chartres, puis dans rUniversilé de Paris. 11 prit ensuite dans sa ville natale quelques principes de jurisprudence, alla étudier le droit canon à Bologne, sous le célèbre Bullar, et y reçut le titre de docteur en droit. Il revint à Orléans, servit quelque temps dans l’église de Sainte-Croix

(1) Gontier, abbé de ce monastère en 1 162, avait composé quatre livres contre ceux qu’il appelait les quatre labyrinthes : « Quatuor labyrinthos Francia, id est « Abeilardum , Pelrum Lombardum, Petrum Pictavcnsem et Gilberlum Porrc- « tanum »

en qualité de simple clerc, et se rétira bientôt h l’abbaye de Saint- Euverte, dont il devint supérieur en 1165.

Chargé par les évêques de la province de Sens, dont Orléans dépendait alors, d’écrire au roi pour lui demander justice du meurtre commis sur le doyen de l’église d’Orléans, par un seigneur du pays, il encourut la colère de Louis-le-Jeune, prévenu sans doute par les parents du meurtrier, et ne rentra dans les bonnes grâces du prince que par l’intervention de Guillaume, évêque de Chartres.

Étienne, étant abbé de Saint-Euverte, rétablit l’église de son mo- • nastère, qui avait été ruinée par les Normands.

Nommé abbé de Sainte-Geneviève de Paris en 1176, il eut part à tous les événements considérables qui arrivèrent de son temps ; il fut envoyé en Languedoc pour y combattre les hérétiques ; il fut aussi chargé, par Philippe-Auguste, de s’opposer, auprès du pape, à l’érection du siège de Dol en archevêché, au préjudice de celui de Tours; il réussit dans cette affaire, et le roi le choisit pour être l’un des parrains de son fils aîné, qui lui succéda sous le nom de Louis MIL .

En 1192, Étienne fut élu par le clergé pour remplir le siège épiscopal de Tournay, et il s’appliqua assidûment à remplir tous les devoirs que sa nouvelle dignité lui imposait. Il mourut le 10 septembre 1205, à l’âge de soixante-huit ans.

Ouvrages : 1° 51 sermons assez peu estimés : dans celui du jour de la Pentecôte, il fait un mariage du démon avec la malice et l’hypocrisie, décrit les habits des deux époux et les mets de la chambre nuptiale; dans celui de Noël, il traite du Verbe divin , a qui il donne des conjugaisons, des temps et des modes, â la manière des grammairiens ;

2° Commentaire sur le décret de Gralien, dont Étienne était contemporain ;

5° 287 lettres, divisées en trois parties ; le style en est concis et serré, mais les termes n’en sont pas toujours bien purs ni bien choisis; les pensées en sont justes et naturelles, quoiqu’il y ait beaucoup de jeux de mots et d’antithèses affectés. Dans la 260e , il fait un bel éloge de la reine Ingelburge , femme de Philippe- Auguste; dans la suivante, il lui conseille de ne pas souffrir la dis-

solution de son mariage. On trouve, dans la 8oc, un trait qui prouve en quelle estime les Orléanais étaient chez les étrangers dans ce temps-la : « Soient plerique Aurelianensium aurei inter « alienos es se, qui nec argentei fuerant inter suos ; les Orléanais « qui ne sont que d’argent dans leur pays, sont d’or parmi les étran- « gers. »

DE SULLY (Eudes).

A la différence de son prédécesseur (1), Eudes , ou Odon de Sully (Odo de Soliaco), appartenait à la famille de ce nom, qui se rattachait, par ses alliances, à plusieurs rois et princes de l’Europe; il descendait, par son père, de Henri Etienne , comte de Champagne , et, par sa mère, de Guillaurae-le-Conquérant , roi d’Angleterre; enlin il était parent du roi de France par la reine Adèle, femme de Louis VIT, sa cousine-germaine.

n naquit vers 1166, montra, dès son jeune âge, le germe de toutes les vertus , et étudia avec succès à l’Université de Paris ; dans son adolescence, il fit un voyage h Rome, sous le pontificat de Grégoire VIII, qui le reçut avec les mêmes honneurs que la cour de Rome accordait aux évêques.

Doué d’un tempérament ardent, il s’imposa, comme les cénobites des premiers siècles , les jeûnes , les veilles et les macérations , pour dompter ces mouvements désordonnés que Pierre de Blois , son biographe, appelle, dans son naïf langage : insolentiam carnis. Pratiquant envers son prochain, comme envers lui-même, les préceptes de la morale évangélique , il vendit les biens immenses qu’il possédait en Angleterre pour en distribuer le prix aux pauvres. A la mort de Maurice , il était grand-chantre de la cathédrale de Bourges, lorsque les suffrages du chapitre l’appelèrent au siège épiscopal. Il s’y montra bientôt , comme son prédécesseur, plein d’énergie , de lumières et de piété ; il interdit dans son diocèse la fête des fous , dont les scan-

(i) On ne compte pas, dans la série des évêques de Paris, Pierre, grand-chantre de Notre-Dame , qui fut élu à la mort de Maurice , refusa, par modestie, et mourut peu de temps après.

dales avaient , plus d’une fois , mérité les censures des Pères et des conciles. Lorsque Philippe-Auguste attira sur lui les foudres du Vatican , par sa liaison avec Agnès de Méranie , il maintint avec fermeté l’excommunication du roi et V interdit du royaume , et se vit arraché de son siège par les soldats de Philippe. Réintégré lors de la soumission de celui-ci , il légitima, conformément aux ordres du pape Innocent III, les enfants d’Agnès (1201). Il fonda une léproserie h Melun et une autre h Corbeil fl 201); il institua une garde permanente, composée de quatre clercs et de trois laïques , qui devaient, à tour de rôle , veiller nuit et jour pour défendre la cathédrale de Paris , dont la construction n’était pas complètement achevée , contre les malfaiteurs et les impies (contra prœdones et irreligiosos) ; en 1206, avec l’aide de Mathilde de Garlande, femme de Mathieu de Marly, et les libéralités d’autres membres de l’illustre famille de Montmorency (1), il fonda le monastère de Port-Royal.

Lorsqu’au mois de juin 1207, les restes du bienheureux saint Renoît furent transportés du Mont-Cassin h Fleury-sur-Loire , ce fut Eudes de Sully qui présida h cette pieuse solennité.

Enfin, de meme que Maurice, il fut souvent choisi pour arbitre par les évoques et les abbés de divers diocèses , et le pape Innocent III lui-même, qui le tenait en grande estime, lui délégua plus d’une fois ses pouvoirs souverains dans des questions d’intérêt temporel et même dans des questions de dogme ou de discipline ; c’est ainsi que nous le voyons désigné par le Souverain-Pontife pour apprécier l’acte

singulier d’un prêtre qui , pour éviter la lèpre , s’était fait la même

mutilation qu’Origène.

Il mourut , jeune encore (quarante ou quarante-deux ans), à Paris, après onze ans d’épiscopat, et fut enterré dans le chœur de Notre- Dame. Cette église était alors entièrement construite; Maurice de Sully en avait posé la première pierre, Eudes de Sully y avait mis la dernière main.

Paul HCOT.

(1) La famille de Marly était la branche cadette des Montmorency; elle en conserva les armes, d’or à la croix de gueules, canfonné de quatre alertons d’azur , lorsqu’après la bataille de Bouvines, la branche aînée prit les seize alertons, emblème des enseignes enlevées i» l’ennemi par Bouchard.

PARIS (Étienne), évêque d’Avelone.

Il prit naissance h Orléans, vers 1498, d’Érasme Paris, procureur au Châtelet de cette ville, et de Marie Foubert. Il entra assez jeune chez les Jacobins, et prit les degrés nécessaires pour parvenir au doctorat. Les droits et les privilèges de sa dignité de docteur lui furent confirmés dans un chapitre tenu â Rome en 1552, et après avoir été prieur de la maison d’Orléans, il fut provincial et ensuite vicaire général de l’ordre par tout le royaume.

Le cardinal de Vendôme, archevêque de Rouen, le prit pour son suffragant et coadjuteur dans les charges de l’épiscopat; ayant postulé pour lui l’évêché d’Avelone (ville de Grèce), ce fut le IG mars 1552 que le pape le pourvut de ce titre, lui attribuant cent cinquante écus d’or au soleil sur les revenus de l’archevêché de Rouen, avec l’agrément du cardinal de Vendôme.

Paris gouverna aussi le diocèse d’Orléans comme vicaire général de Jean de Morvilliers , qui en était alors évêque , et qui se trouvait employé dans les plus grandes affaires de l’État.

Comme il avait été sacré principalement pour le diocèse de Rouen, ce fut le principal objet de sa sollicitude : il s’efforça d’y arrêter les progrès de la nouvelle religion, et d’être en toutes manières le modèle de son troupeau, par le bon exemple qu’il lui donnait, en remplissant avec soin les devoirs d’un bon pasteur. Ce saint prélat mourut h Rouen, le 20 octobre 4561 .

Ouvrages: 1° Christiani hominis institutio adversus hujus temporis liœrcses (Paris, 1552); 2° Claire et facile exposition de la divine

Epître de saint Paul aux Ephésiens (Paris, 1555); 5° Expositio pnv-

clara sacri hujus sermonis « Verbum caro factum est » (Paris, 1554);

4° Vingt homélies et deux oraisons funèbres de Charles, duc

d’Orléans, fils de François 1er. : Etienne avait été prédicateur et confesseur de ce prince.

IIER VET (Gentien), chanoine de l’église de Reims.

Le bourg d’Olivet est le lieu où vint au monde Gentien IIervety l’an 1499: il fit ses études dans l’un des collèges de l’Université

d’Orléans, dont il fut plus tard un des régents. Il acquit de bonne heure une exacte connaissance des langues grecque et latine, quoique la première fut peu cultivée par ses compatriotes, malgré l’habileté des maîtres qui enseignaient pour lors à Orléans, tels que Reucblin, Alexandre, Erasme et autres savants de premier ordre.

Il fut d’abord précepteur de Claude de l’Aubépine; il alla ensuite k Paris, et s’attacha b un savant anglais nommé Lupsel (ou Lupser), qu’il suivit en Angleterre, où la comtesse de Salisburv le fit précepteur de son fils, Arthur Polus, parent du roi. Cette éducation termi-

née, il se rendit à Rome avec le cardinal Renaud Polus, frère de son disciple, et y gagna, par son érudition et par la douceur de son caractère, l’estime de tous les grands hommes d’Italie. Après quelques années de séjour dans la capitale du monde chrétien, il ' revint en France et donna des leçons publiques k Bordeaux et ensuite à Orléans.

Il se rendit de nouveau à Rome, sur l’invitation du cardinal Polus* qui le donna au cardinal de Sainte-Croix, Marcel Servin, depuis pape, et ce fut chez ce nouveau patron qu’il traduisit plusieurs ouvrages des Pères et des auteurs Grecs. Marcel Servin, envoyé par Paul III pour présider le concile de Trente, en 1545, emmena Hervet, qui s’y distingua par son érudition, et notamment par un savant discours contre les mariages clandestins , ce qui contribua beaucoup à les faire proscrire par les Pères du concile ; on présume que c’est aussi ce qui donna lieu aux ordonnances du royaume faites contre ces sortes de mariages.

- Hervet, revenu k Rome avec le légat, resta en Italie jusqu’en 1555. Ordonné prêtre en 1556, il fut pourvu de la cure de Saint-Martinde-Gravant, près de Beaugency, et en remplit les fonctions pendant trois ou quatre ans, combattant avec vigueur, par des écrits de controverse et par de fréquentes prédications, l’hérésie de Calvin, qui se répandait dans cette paroisse. Jean de Morvilliers, son évêque, voulant profiter de ses lumières, l’emmena k l’assemblée de Poissy (1561), où le clergé de France devait avoir un colloque avec un ministre de la religion prétendue réformée. Hervet n’était pas docteur, mais s’il n’en avait pas le bonnet et les fourrures, il avait toute la capacité que ce titre suppose.

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