‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 9 sur 145 · ROMAGNÉSI · texte numérisé non relu

ROMAGNÉSI

Cette famille est originaire de Florence. Deux de ses membres vinrent en France en 1695 , et obtinrent de Louis XTV des lettres de naturalisation.

Les Romagnési ont dignement soutenu la réputation artistique de leur patrie; ils ont fourni à la France un auteur dramatique, des

peintres, un musicien et des sculpteurs.

Michel-François Romagnési fut appelé h Châteauneuf par le duc de Penthièvre , et se fixa dès lors dans l’Orléanais. E a travaillé aux sculptures du portail de Sainte-Croix et à la décoration de plusieurs maisons d’Orléans.

Son fils, Alexandre Romagnési, né à Orléans, fut, pour ainsi dire, l’inventeur du carton-pierre. Il a fait, entre autres bustes remarquables, ceux de Pothier, de Fénelon et du roi Louis XVIII, qui daigna poser pour que l’artiste obtint une parfaite ressemblance.

Son fils, d’un second lit , Pierre-Narcisse Romagnési , chevalier de la Légion-d’Honneur , a été chargé de travaux importants dans notre province; On lui doit les sculptures du palais de justice d’Orléans, la chaire de Sainte-Croix et la restauration des tombeaux de Louis XI,

à Cléry, et de Philippe Ier, à Saint-Benoît-sur-Loire. '

ROGUET (Louis).

Cette notice est une de celles qui s’écrivent sous une impression douloureuse et où le cœur fait tous les frais du style.

Quoique né h Saint-Junien (Haute- Vienne), en 1824, Louis Roguet appartient h l’Orléanais : il fut l’enfant d’adoption de la ville d’Orléans ; c’est d’Orléans qu’il est parti pour aller étudier, sous les grands maîtres, les éléments d’un art pour lequel sa vocation était irrésistible; c’est h Orléans qu’il est revenu, pour la dernière fois, reposer au milieu de ceux qui estimaient autant son caractère qu’ils admiraient son génie naissant.

Son père, employé supérieur des contributions indirectes k Orléans, le destinait k la carrière des finances; mais déjk le goût des arts s’était manifesté chez le jeune Louis Roguet. Ainsi, avec de la cire molle, il façonnait une foule d’objets; il dessinait au crayon les scènes de famille qui frappaient son attention. Sa mère, pour laquelle il professait une sorte de culte, vit un jour d’hiver, avec surprise, son image fort ressemblante traduite en une statue de neige aux pieds de laquelle Roguet , par ce sentiment qui lui fit toujours associer l’amour filial k sa passion pour son art , avait déposé une couronne d’immortelles.

Peut-être, hélas! lisait-il déjk dans l’avenir; peut-être se voyait-il sous les voûtes du palais de l’Institut de France, en présence de nos illustrations artistiques, déposant aux pieds de sa mère une couronne et une médaille d’or, prix de son triomphe! Peut-être, sous le beau ciel d’Italie, voyait-il k son lit de mort lui échapper cette longue suite de chefs-d’œuvre et de triomphes que lui promettait le génie !

La cire et la neige ne suffisaient plus k son ambition'; Louis Roguet dut chercher une matière plus malléable et plus disposée k subir les caprices de son imagination : avec de l’argile , il fit les statuettes de plusieurs habitants de notre cité , et, dans ces œuvres légères, se révélèrent bientôt , aux yeux de tous , les germes d’un vrai talent et d’une imagination féconde; enfin, il composa un groupe dont le sujet, tiré d’un poème sur la peste de Marseille, représentait un Fils recevant les derniers soupirs de sa Mère.

Frappé du grandiose de cette composition et de l’expression déchirante qu’il avait su donner h la figure et à la pose du principal personnage , l’auteur de cette notice proposa à M. Roguet père de conduire son fils à Paris et de le présenter à M. Boursy , conseiller d’État, directeur général des contributions indirectes , protecteurné de tous les jeunes talents, et particulièrement lié avec nos premiers sculpteurs.

Cette proposition fut accueillie , et bientôt nos sommités artistiques, les Pradier , Abel Pujol , Droling et Duret se disputèrent le soin de diriger les premiers pas de Louis Roguet.

Pendant toute l’année 1842, celui-ci, de plus en plus passionné pour son art, travaillait avec une ardeur juvénile; il ne quittait le palais des Beaux-Arts que pour les salles de l’Ecole de Médecine, où il allait étudier l’anatomie; aussi, sur les honorables attestations de ses maîtres , les portes du concours lui furent-elles ouvertes en 1 8 45 , et dès l’année 1844, l’Académie lui décernait, comme mention honorable , une médaille d’argent du grand module.

En 4845, une seconde médaille lui est encore offerte; enfin ' en 1847, sa composition lui en mérita une troisième.

Cependant l’époque du grand concours approchait, et les professeurs de Louis Roguet offraient en perspective à sa brûlante imagination un triomphe pour lequel il avait h lutter contre les nombreux condisciples qui l’avaient précédé dans la carrière....

Il entre donc en loge avec la confiance que devaient lui inspirer , et les encouragements de ses maîtres, et les trois mentions honorables dont il avait été successivement l’objet.

En effet, ses efforts ne furent pas vains , et, après un travail de près de cent jours et de plusieurs nuits, sa composition mérita, aux yeux du jury, le second grand prix, qui lui fut solennellement décerné dans la séance académique du 14 octobre 1848.

C’est en parlant de cette composition, que le directeur d’un journal consacré aux beaux-arts disait que ce jeune sculpteur savait pétrir la chair, faire vivre Vargile et lui donner la grâce et l'expression.

Un début si brillant ne satisfaisait pas son ambition ; il avait obtenu le second rang, c’estau premier qu’il aspire Sa piété filiale,

d'ailleurs, souffre de ne pouvoir conduire sa mère à Rome; sa mère,.

l’objet constant de sa vive tendresse, sa seule passion jusqu’à ce

jour celle à laquelle il avait dit quelque temps* avant le concours :

Pauvre mère, ta santé a besoin du climat du midi sois tranquille,

nous irons ensemble ... c’est moi qui veux t’y conduire , ma couronne à la main l -

Puisant des forces surnaturelles dans son exaltation filiale, il veut, de nouveau, en 1849, se lancer dans l’arène, et bien qu’une fièvre lente, accompagnée d’une toux sèche et continue ( dont lui seul ignorait les cruels pronostics ) effrayât justement sa famille ; malgré les sages conseils de ses maîtres , devenus ses amis ; malgré les pleurs de sa mère, il voulut entrer de nouveau en loge et chercher à conquérir le premier grand prix si noblement envié.

D’après les réglements , ce concours doit durer soixante jours , et chaque élève admis en loge y entre à six heures du matin pour n’en sortir qu’à huit heures du soir; toute communication extérieure est sévèrement interdite; les aliments mêmes envoyés aux élèves sont visités pour s’assurer s’ils ne récèlent pas quelques dessins, ou des conseils écrits. — Vainement la mère de notre jeune artiste demande, à qause de l’état maladif de son fils, à être renfermée avec lui ; cette faveur lui est refusée , mais on consent à lui accorder un matelas sur lequel il pourra étendre ses membres brisés lorsque l’accès de fièvre, qu’il attend à heure fixe, viendra faire tomber de sa main défaillante l’instrument de ses travaux.

Telle fut, durant trois semaines, la position de Louis Roguet, dont le courage était soutenu par la pensée que là, ‘dans un couloir, tout près de lui , sa mère était assise, lui adressant, d’heure en heure, ce peu de mots : Comment te trouves-tu, mon pauvre Louis ?

Enfin, arrivé au vingt-deuxième jour, ses forces sont épuisées... il tombe au pied du marbre auquel il a su donner la vie , et est rapporté mourant dans les bras de sa mère.

A quelques semaines de là, il était encore sur son lit de douleur déplorant la fatalité qui ne lui avait pas permis de retoucher diverses parties du bas-relief donné en composition , lorsqu’un envoyé du ministre de l’intérieur demande à remettre au pauvre malade lui-même une lettre cachetée Louis l’ouvre en tremblant, une sueur fié-

vreuse inonde son front, et ses yeux éteints peuvent à peine lire ces

mots... : Le jury des Beaux-Arts , à la majorité de 23 voix sur 23, a jugé la composition de Louis Roguet digne du premier grand prix , et a décidé qu’ après avoir reçu, en séance solennelle, la médaille d'or, il serait envoyé à Rome aux frais du gouvernement.

L’auteur de cette notice ne retracera pas ici l’effet que produisit sur cette nature d’élite une pareille nouvelle ; il dira seulement que Louis Roguet, en l’apprenant, fondit en larmes , et, se jetant aux pieds de sa mère, s’écria... : Je te V avais bien dit, bonne mère, que je te conduirais à Rome !

En effet, peu de temps après, il partit pour Hyères; de là, il fut à Nice, et enfin à Rome, où l’attendait une réception touchante.

Son corps, ruiné par la maladie, offrait encore des traces de sa beauté passée; sa tête, modelée sur celle du Jupiter olympien, et sa riche chevelure, tombant en boucles dorées sur ses épaules, semblaient avoir servi de type aux belles statues de l’antiquité. Hélas ! cet enfant de la France, ce fils modèle, cet artiste déjà en renom, ne devait plus revoir sa patrie..... et lorsqu’une affreuse réalité lui fit comprendre que sa fin approchait , le seul vœu qu’il forma fut d’être transporté et inhumé à Orléans, sa ville de prédilection, où, pour la première fois, il reçut du ciel cet instinctif amour de son art. Le 24 septembre 1850, à la villa Médicis, Louis Roguet, entouré de sa

mère, de ses amis et du célèbre Vacouchie, chef du service médical

de l’armée d’occupation, qui lui avait prodigué les soins les plus touchants, rendit le dernier soupir.

En attendant qu’il fût possible d’accomplir son pieux désir, le corps du jeune lauréat fut déposé dans un des caveaux de l’église Saint- Laurent, à Rome, où cette triste cérémonie avait attiré un grand concoure de spectateurs.

M. de Rayneval, ambassadeur de France, M. Je général Gemeau et son état-major, et un grand nombre de Français en résidence ou en passage dans cette ville, accompagnèrent le cercueil que précédait un détachement de l’armée, qui, elle aussi, avait voulu donner à notre jeune compatriote un témoignage public de ses regrets.

Hâtons-nous d’ajouter que le conseil municipal d’Orléans a concédé gratuitement à la famille de Louis Roguet le terrain nécessaire à sa sépulture, que couvrira bientôt , nous l’espérons , un modeste

mausolée, à l’ornementation duquel veulent concourir nos plus célèbres sculpteurs.

Grâce soit donc rendue â la cité qui, en adoptant comme son enfant cet intéressant artiste , lui offre déjà l’honneur de pouvoir figurer dans cette galerie historique, où viendront successivement se placer

toutes les illustrations orléanaises.

Nous terminerons cette notice imparfaite par la mention des morceaux de sculpture dus au ciseau de Louis Roguet, dont la vie trop courte a été si bien remplie.

Parmi le nombre considérable de bustes qu’il a sculptés, nous distinguerons ceux de MM. Boursy, conseiller d’État, directeur général des contributions indirectes ; — Baroche , ministre ; — deLarochejaquelein ; — Jules Saladin et Bekic, inspecteurs des finances ; — Paillet et Choppin, avocats; — Buchon, membre de l’Institut; — David , chef du

personnel des contributions indirectes.

Une statue colossale et symbolique de la République ayant été mise au concours , le modèle de Louis Roguet l’a emporté sur ceux de ses nombreux concurrents ; cette statue, coulée en bronze, est destinée à Orléans, ainsi que la composition qui valut le second grand prix au jeune sculpteur. Enfin, son morceau capital est celui qui l’a conduit à Rome, et dont le sujet, tiré de Vllliade, représente Teucer blessé par Hector et défendu par Ajax.

Alexis BALLARD.

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