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AGNAN DES COMTES DE LA CLÉMENDIÈRE

curé de Sainte-Catherine.

Agnan naquit à Orléans en 1520. Après avoir étudié dans les Uni-

versités de cette ville et de Paris, il voyagea en Allemagne pour apprendre les langues vivantes et se perfectionner dans les langues latine et grecque. A son retour, il résolut de se consacrer au service des autels et prit ses degrés dans l’Université d’Orléans. L’éclat de son mérite le fit mettre à la tête du chapitre de Sain t-Pierre-Em pont ; quelques années après, il eut la cure de Sainte-Catherine et l’ofiice de pénitencier qui y était pour lors annexé; mais l’étroite amitié qu’il avait entretenue avec Melchior Volmar, son maître de grec et d’hébreu dans l’Université d’Orléans, l’ayant fait soupçonner d’avoir embrassé la nouvelle réforme, les membres du chapitre de l’église cathédrale firent procéder juridiquement contre lui et le forcèrent d’abandonner sa cure et la pénitencerie. Cependant Lemaire prétend que des Comtes fit toujours profession de la religion catholique, apostolique et romaine, et qu’il finit sa vie dans le sein de la vertu et de la piété, à Page de quatre-vingts ans.

On a de lui plusieurs élégies et autres poèmes latins adressés à divers savants Orléanais. Deux de ces pièces sont à la louange des poèmes de Germain Audebert, intitulés : Roma et Venetia. Il regrettait que cet écrivain n’eût célébré dans ses vers que des villes étrangères, sans consacrer h Orléans, sa patrie, aucune des productions de sa plume.

DE SAINCTES (Claude),, évêque d’Évreux.

La Croix du Maine et Moreri font naître à Chartres cet habile théologien. Il prit l’habit de chanoine régulier vers l’an 1540, dans l’abbaye de Saiut-Chéron. De Sainctes fut envoyé h Paris quelque temps après sa profession ; il y étudia les humanités, la philosophie et la théologie dans le collège de Navarre, après quoi il fut reçu docteur en théologie l’an 1555. Il s’attacha beaucoup k la contro-

» > • , verse et entra dans la maison du cardinal Charles de lorraine. Il

fut l’un des représentants du parti catholique dans le colloque de Poissy, l’an 1561 , et ensuite un des douze théologiens que le roi Charles IX envoya au concile de Trente. Il fit un discours fort éloquent aux Pères du concile.

A son retour en France, Simon Ligor et lui soutinrent une controverse contre deux ministres, chez M. le duc de Nevers, l’an 1566, pour ramener à l’Église catholique la duchesse de Bouillon , fille du duc de Montpensier. Il prêcha dans Paris assez long-temps , et fut

enfin nommé évêque d’Évreux en 1575. L’année suivante, il assista

aux Etats de Blois.

Claude de Sainctes alla trop loin contre ceux de la religion réformée: car il soutenait qu’il fallait rebaptiser ceux qu’ils avaient baptisés ; mais le pape lui fit ordonner par son nonce , ainsi qu’aux autres prédicateurs de Paris, de ne point soutenir cette opinion. Claude de Sainctes travailla beaucoup pour exclure les hérétiques de son diocèse , et pour faire recevoir sans restriction, dans le royaume, tous les canons du concile de Trente. Il fit un écrit en français, pour prouver que Calvin et de Bèze étaient athées.

Jusque-là , de Sainctes ne mérite que des louanges ; mais il ternit sa réputation sur la fin de sa vie : car il se jeta dans le parti de la Ligue , et comme son caractère était dur et inflexible , il s’y porta avec tant d’excès qu’il soutint que le roi Henri III avait été justement assassiné et que Henri IV méritait le même sort. On trouva dans son cabinet le manuscrit où il soutenait cette opinion , lorsque le maréchal de Biron s’empara de Louviers et fit prisonnier l’évêque d’Évreux. Il s’agissait du crime de lèse-majesté : il comparut à Caen et fut déclaré coupable. Comme il persistait opiniâtrément dans ses opinions , il eût été condamné h mort , si le cardinal de Bourbon et quelques autres prélats n’eussent intercédé en sa faveur, et n’eussent obtenu du roi que la peine du dernier supplice fût commuée en une captivité perpétuelle. Il mourut en prison, l’an 1591, h l’âge de 65 ans. « Son erreur était d’autant plus inexcusable, que les sujets ne doivent jamais s’opposer aux ordonnances de leur souverain. » Il avoua , dans un écrit, qu’il avait été soupçonné de ne pas être éloigné du calvinisme. 11 était lié avec les plus savants Jésuites de son temps

et a laissé des ouvrages où l’on remarque beaucoup d’esprit et d’érudition , et dont le plus important est la Réponse à Théodore de Bèze. Il traduisit en français le concile provincial de Rouen, tenu l’an 1581, et publia, en dernier lieu, Y Avertissement de Claude de Sainctes, évêque d'Évreux , contre un arrêt donné à Caen le 28 mars 4591.

D’ETÀMPES (Leonor), évêque de Chartres.

Léonor d’Etampes , fils de Jean d’Etampes , chevalier, seigneur de Valençay en Blésois, et de Sara d’IIapplaincourt, frère d’Achille, cardinal de Valençay, étudia les belles-lettres et la philosophie à Paris, dans le collège de Navarre ; il voulut même être docteur de cette maison , mais il ne remplit pas les conditions nécessaires pour obtenir ce titre. Tout jeune encore, il fut nommé abbé de Bourguei! et fut député , avec l’évêque d’Angers , aux Etats-Généraux , dans la sénéchaussée d’Anjou, l’an 1614. Il y fit un écrit pour démontrer que les abbés commendataires devaient précéder les doyens du chapitre.

A la mort de Philippe Hurauh , son cousin , il fut nommé évêque de Chartres, jusqu’en 1641, époque à laquelle il fut désigné pour l’archevêché de Reims. — Il y mourut en 1651. Léonor d’Etampes a écrit un poème, h la louange de la sainte Vierge, divisé en quatre livres et qui fut imprimé à Paris en 1605. En 1626, il fit, au nom du clergé de France, assemblé à Paris, une remontrance au roi Louis XIII. -Il fut choisi pour dresser l’arrêt , imprimé dans le Mercure français, t. 11, p. 1068, par lequel l’assemblée des évêques condamnait les deux livres intitulés, l’un : Admonition à Louis XIII, raide France et de Navarre ; — l’autre : Les mystères politiques.

Ce décret ayant déplu k quelques prélats , ils lirent tous leurs efforts pour le faire supprimer et en publièrent un autre, sans date , beaucoup plus court. Ce dernier décret fut annulé et cassé par deux arrêts du Parlement. Les évêques de Chartres et de Soissons lirent une seconde déclaration , où ils consentaient à recevoir la précédente, pourvu que les évêques qui l’avaient dressée reconnussent ces trois propositions : « 1° Que, pour quelque cause et occasion que ce

« puisse être, il n’est permis de se rebeller et prendre les armes « contre le roi; — 2° que tous les sujets doivent obéir au roi, et a que personne ne peut les dispenser du serment de fidélité ; — « 3° que le roi ne peut être déposé par quelque puissance que ce

« soit , ni sous quelque prétexte que ce puisse être. »

Selon le témoignagne de l’abbé de Marolles et de René Gautier , Léonor d’Etampes était un célèbre prédicateur. Il a publié quelques écrits et fut choisi en 1641 , par les évêques de France, pour diriger une nouvelle édition des Mémoires du clergé.

HALLIER (François), docteur de Sorbonne , évêque de Cavaillon.

La famille des Hallier est très-ancienne dans le pays chartrain. François Hallier commença ses études h Chartres ; il fut ensuite page chez la princesse douairière d’Aumale, et, pendant les deux ans qu’il y demeura , il fit plusieurs pièces de poésies latines et françaises. A seize ans, il professait la philosophie à Paris. Il s’appliqua ensuite à la théologie , se fit recevoir a la Sorbonne , et , h vingt-huit ans , était docteur en théologie de la Faculté de Paris.

Précepteur de l’abbé d’Ablincourt , Ferdinand de Neuville , mort évêque de Chartres , il l’accompagna en Italie , en Grèce , puis en Angleterre, où il faillit être assassiné comme prêtre catholique. A son retour en France, il publia, en 1636, un ouvrage considérable, sur les élections et les ordinations, qui fut très-estimé et lui valut une pension de huit cents livres du clergé. Il avait entrepris, peu de temps auparavant, la défense de la censure, que la Faculté de Théologie de Paris avait faite contre les écrits de quelques réguliers d’Angleterre. En considération de ces ouvrages , il eut , huit ou neuf ans après , une chaire royale. Le cardinal de Richelieu, qui voulait l’avoir pour confesseur, et le cardinal Barberin , lui offrirent des pensions qu’il refusa , pour ne pas contracter d’engagement. L’évêque de Chartres , Lescot , le fit théologal de son église , mais sa santé l’obligea de quitter cet emploi au bout d’un an. Un second livre, intitulé : la Théologie morale des Jésuites, dans lequel il attaque cette société, lui fit beaucoup d’ennemis, ce qui ne l’empêcha pas, en 1645, d’être nommé promoteur de l’assemblée du clergé de France.

Ce fut alors qu'il publia son grand ouvrage] de la Hiérarchie ecclésiastique, qu’il avait fait contre le livre du P. Cellot, jésuite, écrit sur le même sujet.

En 1649, Hallier fut nommé syndic de la Faculté de Théologie de Paris. Saint-Amour et plusieurs autres docteurs s’opposèrent à son élection, sous prétexte qu’il avait approuvé le livre de Jansénius; malgré un arrêt hostile du Parlement , il fut maintenu et député à Rome, par le clergé de France, pour solliciter du pape la condamnation des cinq propositions.

Urbain VIII l’avait nommé évêque de Toul et voulait l’élever au cardinalat ; mais de fortes inimitiés et une raison d’état firent passer le chapeau sur la tête du chevalier de Valençay.

Enfin, en 1656, Hallier fit un troisième voyage à Rome, fut très-bien accueilli du pape Alexandre VU et en reçut les bulles de l’évêché de Cavaillon; mais une attaque de paralysie l’empêcha d’en prendre possession. — Il mourut en 1658, âgé de soixante-trois ans.

Dupin fait l’éloge de François Hallier ; selon lui , ses ouvrages sont pleins d’érudition et de jugement ; il écrit assez purement en latin , mais son style est souvent diffus. Il n’en fut pas moins l’un des prélats les plus distingués du clergé de France. Il a publié, en outre, beaucoup d’autres ouvrages de controverses et de théologie , des traités de philosophie , des sermons , des lettres et des poésies.

NICOLE (Pierre).

Nicole , l’un des plus grands esprits de son siècle , n’eut toute sa vie d’autre titre que celui de bachelier en théologie.

Il naquit h Chartres, en 1625, de Jean Nicole, avocat de cette ville et poète passable. Après de brillantes études à l’Université de Paris, il soutint, en 1649, la thèse qu’on appelait la Tentative ; mais il ne prit pas d’autre grade, et resta toute sa vie simple clerc.

A peine âgé de vingt ans , il avait entrepris de lire la Bible en hébreu et faillit y perdre la vue. Il fut obligé, par la suite, d’abandonner les langues dont l’écriture présente des abréviations ou des traits entortillés.

Pour bien connaître la vie de Nicole, il est nécessaire d’étudier sa

correspondance, car l'auteur s’est peint fidèlement dans ses lettres familières. Ce travail a été fait par • le savant bénédictin D. Liron , dans une édition nouvelle qu’il préparait de sa Bibliothèque char traine , et dont nous avons le manuscrit sous les yeux.

Nicole, dit ce savant biographe, était d’une complexion délicate et sujet à de grandes infirmités. Un asthme , qui le tourmenta pendant plus de trente-cinq ans , l’obligeait au silence et le rendait presque incapable d’écrire, ou même de lire. Sa patience et sa tranquillité n’en étaient ni lassées ni troublées, et il trouvait , entre les accès de son mal , le temps d’écrire ce qu’il avait médité.

Il avait trente ans lorsqu’il se lia d’amitié avec le célèbre Arnauld, qu’il aida dans ses travaux. L’église de France était alors partagée en deux camps : les jésuites, qui dominaient la cour et le clergé, et les Jansénistes, qui avaient entraîné dans leur opposition religieuse quelques hardis novateurs , tels que Duvergier de llauranne et l’abbé de Saint-Cyran. Voici comment Bossuet caractérisait les deux partis : « Deux maladies dangereuses ont affligé de nos jours le corps de « l’Eglise; il a pris à quelques docteurs une rage meurtrière qui leur « a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs , chercher « des couvertures h leurs passions... Quelques-aulres, non moins « extrêmes,^ ont tenu les consciences . captives sous des rigueurs « très-injustes, et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au « joug que Dieu nous impose. »

Les jansénistes, en effet, étaient les puritains du catholicisme; ils rendaient la religion inaccessible aux âmes vulgaires, aux consciences défaillantes , proscrivaient la dévotion aisée, et introduisaient dans la pratique une sévérité un peu maussade.

Arnauld et Nicole étaient les plus vaillants champions de la nouvelle doctrine. Ils habitèrent pendant quelque temps le petit village de Châtillon , voisin de la célèbre maison de Port-Royal , qui était le quartier-général du jansénisme (1). C’est de la que furent lancées les fameuses Lettres provinciales . Nicole les traduisit en latin sous le pseudonyme W endrock , avec des notes si virulentes , que le roi les fit lacérer par la main du bourreau.

(t) Par une singulière coïncidence, c’est dans ce même village que naquit le diacre Pûris , qui ralluma , au siècle suivant , le flambeau du jansénisme.

Qui croirait pourtant que cet impitoyable pamphlétaire était le plus timide des hommes ? Entraîné dans une polémique religieuse qui répugnait à son caractère peu décidé , Nicole fut toujours janséniste malgré lui. Voici comment il peint lui-même, dans une lettre, cet état de son âme :

« J’ai une telle haine des contestations , que parce que le partage « des opinions en a quelque image, il me fait toujours peur, et je

« ne prends point plaisir d'y être meslé Ces contestations m’ont

a rendu si timide, que je crains même lorsqu’il n’y a pas sujet de « craindre. C’est pourquoi je compte un peu entre les avantages de «i la retraite d’en être délivré. »

Et, en effet, pendant les douze années qu’il travailla avec Amauld, il fit des réllexions continuelles suc les difficultés de cet emploi. Son engagement lui était fort à charge, et il en regarda la délivrance comme une des plus grandes grâces que Dieu lui eût faites. « Je ne o veux pas , disait-il en souriant , jouer un rôle dans les guerres « civiles. » Mais le fougueux Amauld exerçait sur son faible disciple une sorte de fascination. Un jour que, fatigué de cette guerre de plume incessante, Nicole voulait prendre quelque repos : « Eh ! n’au- « rez-vous pas toute l’éternité pour vous reposer ! » lui dit Amauld. Quand l’édit de proscription vint frapper les solitaires de Port-Royal , tous deux errèrent de retraite en retraite sans pour cela cesser de combattre.

Il était dans la destinée de Nicole, si craintif et si réservé de luimême, d’être toujours mis en avant par ses co-religionnaires. En 1677, il écrivit, h la prière des évêques de Saint-Pons et d’Arras, une lettre adressée au pape Innocent XI , sur le relâchement des casuistes. Ce fut le signal de l’orage qui se déchaîna contre lui avec plus de fureur que jamais. Tout lui manquait â la fois; la duchesse de Longueville , sa protectrice dévouée, la seule qui l’appelât encore Monsieur Vabbê , vint à mourir. « Je suis un certain saint ; éerivait- « il alors, à qui l’on offre peu de chandelles. » Craignant d’être emprisonné, il erra pendant quelque temps en Belgique, changeant souvent de nom et d’asile. Il finit par se fixer à Bruxelles. Amauld, désireux de l’enrôler de nouveau sous sa bannière , lui offrit un asile chez lui; Nicole refusa, et les jansénistes, qui n’étaient pas plus

tolérants que leurs adversaires , lui reprochèrent cet acte de timidité ou de prudence comme ime lâche défection. Le pauvre exilé se * plaint dans ses lettres de ce que tout le monde le condamne. On venait même jusque dans son désert pour l’accabler de reproches. Ce qui lui faisait le plus de peine, c’était le dégoût et la timidité de ses hôtes. Il vécut long-temps avec des charrons et des bateliers. Enfin il se vit réduit à n’avoir de conversation qu’avec les arbres. « Qui m’aurait dit , il y a six mois ( ce sont ses paroles ) qu’il fau- « drait me résoudre à n’avoir ni feu ni lieu , h être à charge h tout « le monde, â changer continuellement de demeure, à coucher sur « la paille, avec la fièvre, dans des trous creusés sous les rochers « de la Meuse? »

Il finit cependant par rentrer en grâce auprès de l’archevêque de Paris, qui lui permit de revenir secrètement en France. Cette affaire fit encore beaucoup de bruit, et Nicole s’est cru obligé de nous apprendre qu’il n’y avait eu presque aucune part , n’ayant été obligé ni d’écrire ni de parler. A son arrivée à Chartres, il dut mettre ordre à ses affaires de famille , qui étaient fort embrouillées. D prit la voie la plus courte et acheta son repos en prenant la perte pour lui. Il revint ensuite â Paris et se consacra tout entier à ses études favorites. 11 fit même à M«r de Harlay plusieurs visites de civilité où il ne fut point parlé de jansénisme.

Le dernier chagrin qu’essuya Nicole vint de son nouveau système sur la grâce. Ce fut encore Arnauld, son dangereux ami, qui l’entraîna dans cette discussion théologique. Il avait écrit sur cette matière un petit traité auquel Nicole crut devoir répondre. Cette question si délicate préoccupait alors tout le monde. Les Lettres Provinciales l’avaient rendue accessible au vulgaire, et Corneille, dans Polyeucte , formulait, en beaux vers , la théorie orthodoxe de la grâce. Dans cette dispute, Nicole eut encore ses anciens amis pour adversaires ; il rompit plusieurs lances avec Arnauld , Dom Lami et le pèreQuesnel. On le décria dans tout Paris; il fut traité de pélagien et de moliniste. Au surplus, après avoir composé beaucoup de traités sur ce sujet, il est mort, de son propre aveu , sans avoir une opinion bien arrêtée. « Je n’ai aucun sentiment ni pour, ni contre, écrivaitil : et voilà à quoi ont abouti tant de travaux ’ »

En parcourant cette vie si agitée, le lecteur a sans doute oublié que Nicole était chétif et malade ; c’est que l’âme, quoi qu’on en dise, au lieu d’user le corps, soutient au contraire sa frêle enveloppe. Quelques années avant sa mort, son esprit commença à faiblir; il devint chagrin et maniaque ; il redoutait les voyages et n’osait même sortir de chez lui, parce qu’il craignait, en passant dans les rues, que quelque tuile ne lui tombât sur la tête. Il s’était relégué au faubourg Saint-Marcel , et quand on lui en demandait la raison : « C’est, répondait-il, que les ennemis qui menacent Paris entreront « par la porte Saint-Martin, et qu’ils seront obligés, par conséquent, « de traverser toute la ville avant de venir chez moi. » Il demeurait dans la cour du monastère de la Cresche, rue Françoise, où a été depuis la communauté de Saint-François de Sales.

Le 18 novembre 1695, Madame de Sévigné écrivait k sa fille :

« Je crois Monsieur Nicole mort : il tomba en apoplexie il y a « deux jours. Racine vint en diligence de Versailles lui apporter « des gouttes d’Angleterre qui le ressuscitèrent , mais on vient de « me dire qu’il était retombé. C’est une grande perte. Il s’est trop « épuisé k écrire : on prétend qu’il s’est cassé la tête k ce dernier « livre contre les quiétistes. Us n’en valaient, en vérité, pas la « peine. »

Nicole venait, en effet, d’être frappé d’une attaque d’apoplexie. Le bruit s’en répandit dans Paris, et il y eut une grande affluence de personnes dans la modeste demeure du vieux cénobite. Il reçut les sacrements de l’Eglise et finit sa vie dans des sentiments d’une piété exemplaire, le 16 novembre 1695, k l’âge de soixante-dix ans. Il avait ordonné qu’on l’enterrât sans cérémonie , mais sa dernière volonté k cet égard ne fut pas respectée. Peut-être voulait-on , en lui rendant les derniers honneurs , réveiller des passions qui n’étaient point encore apaisées. Tristes représailles que celles qui s’accomplissent au bord d’une tombe k peine fermée i Le pauvre solitaire de Port-Royal put enfin reposer en paix dans l’église de Saint-Médard, sa paroisse. U fut enterré au bas des marches de la grande porte du chœur.

Nous empruntons encore au manuscrit de Dom Liron quelques traits d’une longue appréciation de notre auteur, ingénieusement

?>80 LES HOMMES ILLUSTRES DE l’ORLÉAHàIS.

extraite de sa correspondance : Voici, dit-il, un petit craïon del’esprit , des mœurs, de la conduite et des études du célèbre M. Nicole.

Il avait l’esprit bien fait et fort solide, le cœur droit et bon. Il ne faisait pas grande façon de dire simplement ce qu’il savait, mais il appréhendait extrêmement d’aller au-delà de sa lumière, de peur de se nuire à soi-même et à ceux qu’il voulait servir. Il ne prétendait pas avoir une vocation pour diriger les âmes. Il ne donnait aucun avis par lui-même à ceux qui le consultaient , et n’était , comme il le dit, qu’ entremetteur. Une demoiselle vint un jour le consulter sur un cas de conscience; arrive le P. Fouquet, de l’Oratoire, fils du fameux surintendant. Nicole lui conte tout bonnement l’histoire de la demoiselle, qui rougit beaucoup. « Puisque je n’ai rien de caché pour ce « Père , dit-il naïvement , Mademoiselle ne doit pas être réservée « pour lui. »

Il était d’une grande simplicité d’esprit et de cœur , craintif à l’excès et timide comme un enfant. Malgré sa supériorité dans la controverse, il était souvent embarrassé dans la discussion ; la moindre objection le déconcertait. Il disait, en parlant de Tréville, son ami : « Il me bat dans la chambre, mais il n’est pas plutôt au bas de l’es- « calier que je l’ai confondu. »

Il convenait lui-même qu’il n’était ni tendre , ni porté à la complaisance, disant librement ce qu’il pensait; mais il n’aimait pas qu’on l’obligeât à dire son sentiment sur les personnes qu'il avait connues.

Son humeur chagrine fut presque toujours cause de ses malheurs. Il avait cette supériorité de talent qui s’impose , mais il manquait de cette égalité de caractère qui désarme l’envie, et fait pardonner aux grands hommes leur génie. 11 fut toujours en guerre avec quelqu’un, souvent avec tout le monde. Il eut une discussion avec Racine , son élève, à propos des spectacles qu’il avait censurés avec une extrême sévérité. Dans son Traité des Visionnaires , il dénonçait ceux qui écrivaient pour le théâtre comme des empoisonneurs publics des âmes. Racine riposta par deux lettres vives et spirituelles. Nous ne les citerons pas , car on éprouve une sorte de tristesse à voir l’élève triompher du maître. D’ailleurs Racine reconnut plus tard sa faute et se réconcilia avec Nicole. Ce fut alors qu’il écrivit sa belle Histoire de Port-Royal , réparation éclatante des satires échappées autrefois à la

jeunesse de l’auteur. « Ces maîtres , dit-il , n’éta»ent pas des hommes « ordinaires : il suffit de dire que l’un d’eux était le célèbre Mon- « sieur Nicole. »

Quant à la composition et au style de ses ouvrages, Nicole les juge lui-même avec autant de sincérité que de modestie : « Je n’ai point « de talent, disait-il, pour les ouvrages qui demandent de l’inven- « tion et de la beauté d’esprit , où il faut se soutenir de soi-même et « prêter des ornements à ce qu’on traite. » Il raconte fort agréablement à ce sujet que, s’étant mêlé de faire deux panégyriques et une épitaphe, on se moqua beaucoup de lui. Il lui fallait une base et un appui matériel, quelque chose à prouver ou h réfuter. A moins de cela, il tombait et ne pouvait se soutenir. « Mon état naturel, dit-il, « est un état de bêtise et de stérilité ; mais si on me remue un peu , « quoique je ne trouve pas grand’chose, j’en trouve pourtant beau- « coup auxquelles je n’aurais jamais pensé sans cette agitation. » Pour sa manière d’écrire, il nous apprend qu’il n’avait pas de talent pour arranger ses pensées de vive voix. Il dit néanmoins qu’il brouillait moins en dictant qu’en écrivant. « Il y a, ajoute-t-il encore, « des gens qui écrivent toujours du même air et dont l’allure est « toujours reconnaissable. Personne n’eût jamais plus ce défaut que « moy. Je pense ù peu près de la meme sorte , et mes expressions « ont un tour si uniforme qu’on me reconnaît sans peine. »

Nicole a composé un grand nombre d’écrits , dont la simple énumération occupe cinq pages dans le catalogue de Dom Liron. Nous n’en citerons ici que les principaux. Le plus remarquable est sans contredit ses Esssais de morale, dont il a été fait un grand nombre d’éditions en France et ailleurs. Le style en est pur et clair, mais abstrait, et, disons le mot, ennuyeux pour le commun des lecteurs. « On quitte les Essais sans peine, dit Palissot, on y revient sans « plaisir. » Ce jugement est peut-être un peu sévère : les contemperains de Nicole prenaient plaisir à ces questions de théologie transcendante , si dédaignées au XVIIIe siècle.

Les exemples qui sont dans les dernières éditions de la Logique de Port-Royal sont attribués h Nicole. Le livre de la Perpétuité delà Foy de l’Eglise catholique, touchant V Eucharistie, fut entrepris par lui, à la sollicitation de plusieurs évêques, pour réfuter les allégations du mi-

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