TOME II
de son siècle, pour la science profane et sacrée, c’était Rabanus Magnentius, plus connu sous le nom allemand de Raban, auquel son maître Alcuin, pour obéir à l’usage du temps, ajouta la dénomination latine de Maurus.
Aldric, supérieur à l’esprit de rivalité, lui envoya son disciple Lupus, pour qu’il donnât à cette intelligence remarquable tout le développement qu’elle comportait, et la pensée d’ Aldric fut heureuse; car Lupus fit à Fulde des progrès si rapides et donna des preuves d’une capacité si étonnante, qu’il fut bientôt cité parmi les savants et que les hommes les plus distingués se mirent en relation avec lui.
Sa réputation pénétra jusqu’à la cour, et, de retour en France, il fut présenté à Louis-le-Débonnaire et à l’impératrice Judith qui l’accueillirent avec une distinction flatteuse. La bienveillance royale ne s’arrêta pas à des compliments, et bientôt Judith appela Lupus près d’elle. Dès lors, la faveur l’entoura de tant d’égards, qu’il prévit les honneurs qu’on lui réservait. La mort même de Louis-le-Débonnaire ne changea rien à l’estime qu’on lui accordait à la cour , et Odon , abbé de Ferrières, successeur d’ Aldric, ayant été déposé pour avoir oublié d’observer dans sa conduite la réserve qui convient à un religieux, Lupus fut élu à sa place, le 22 novembre 84A. Sa nomination fut confirmée par le roi. Déjà diacre lorsqu’il alla compléter ses études à Fulde, il avait été élevé au sacerdoce avant de recevoir la dignité d’abbé.
Les seigneurs, même ecclésiastiques, étaient obligés alors, comme
on le sait, de suivre les rois à la guerre, à la tête de leurs vassaux et de leurs serfs, en dépit des réglements faits sous Charlemagne et des réclamations des papes qui cédèrent quelquefois eux-mêmes à la manie de leur siècle et guerroyèrent aussi : il est si difficile de ne pas subir l’influence de l’esprit de son époque. L’abbaye de Ferrières, favorisée des rois, avait été dotée de tous les privilèges domaniaux attachés alors aux fiefs. Lupus était donc tout à la fois seigneur et abbé : aussi suivit-il son roi dans son expédition contre Guillaume , fils de Bernard, comte de Barcelone, qui soutenait Pépin, fils du roi d’Aquitaine, révolté contre Charles. Il se trouva en compagnie de Hugues, abbé de Saint-Quentin ; de Riboton, abbé de Centule, l’un petit-fils, l’autre fils de Charlemagne ; d’Ebroïn, évêque de Poitiers,
et de Ragenaire, évêque d’Amiens. Les troupes royales furent surprises par les partisans de Pépin dans l’Angoumois et taillées en pièces ; les deux abbés, princes et militaires, furent tués en combattant; Lupus et les deux évêques, Ebroïn et Ragenaire, furent faits prisonniers le 7 juin 844.
Une rançon ne tarda pas sans doute à rendre l’abbé de Ferrières à la liberté , car nous le voyons bientôt après chargé de missions importantes par Charles, dit le Chauve.
En effet, au mois de décembre suivant, il assista, à la sollicitation du roi, au concile de Verneuil-sur-Oise, où il fut chargé de la rédaction des douze canons ou règles de discipline qui s’y firent. Les membres du concile exhortent Charles à conserver la paix avec ses frères, à permettre aux évêques de se décharger sur quelque vassal de la couronne du soin de conduire leurs troupes h la guerre et de confirmer l’élection d’Agius, évêque d’Orléans, faite par Venilon , archevêque de Sens, sur la demande du clergé et du peuple.
Les canons rédigés par Lupus nous prouvent, ce que nous savions déjà, que la discipline ecclésiastique était bien loin de rencontrer alors dans le clergé la docilité d’aujourd’hui.
Vers le même temps, il assista encore au concile de Soissons, où se trouvait le roi, et où vingt-six évêques confirmèrent l’élection d’Hincmar, archevêque de Reims, et annulèrent les ordinations faites par Ebon depuis sa déposition.
En 847, Charles-le-Chauve députa Lupus vers Léon IV pour le féliciter de son élévation à la papauté, puis il le chargea, avec Prudence, évêque de Troyes, d’inspecter tous les monastères de France et d’y établir la réforme.
Si l’abbé de Ferrières servait son prince avec zèle, il ne se montrait pas moins attentif à défendre les intérêts de son monastère ; nous en avons la preuve dans le fait suivant :
Charlemagne avait donné à Alcuin, son favori, avec le titre d’abbé de Ferrières, la seigneurie de la Celle-Saint-Josse, près Caen ; mais Lothaire, fils de Louis-le-Débonnaire, sans respect pour la volonté de son grand-père confirmée par celle de son père, dépouilla l’abbaye de Ferrières et donna la Celle-Saint-Josse à un seigneur nommé Rodingue. Le domaine était considérable , et la suppression de ses
revenus réduisait les moines à un état voisin de l’indigence. Lupus porta ses plaintes au pied du trône et plaida si bien sa cause qu’il obtint une restitution. Charles, devenu maître de la Neustrie par un nouveau partage, usurpa la Celle-Saint-Josse à son tour et la donna au comte Odulfe. L’abbé de Ferrières, réduit une seconde fois à l’impossibilité de subvenir aux besoins de ses moines, écrivit à Charlesle-Chauve des lettres très-pressantes :
« 11 y a quatre ans, lui dit-il dans une de ses lettres, que vous m’avez chargé du soin de diriger et de nourrir soixaute-douze moines qui ne cessent de prier pour vous. Les libéralités de Louis, votre père, et de Judith, votre mère, avaient pourvu aux besoins de ces moines, sans leur procurer l’abondance ; mais aujourd’hui, dépouillés de leurs biens par l’usurpation, ils manquent d’habits, de légumes et de poisson, ne peuvent plus exercer l’hospitalité, comme les canons le prescrivent, et bientôt ils seront réduits à mourir de faim et de froid. Ils prétendent, prince, que le bonheur vous fuira jusqu’à ce que vous vous soyez réconcilié avec saint Pierre, patron de notre faible monastère. »
Les plaintes de Lupus firent effet, et la Celle-Saint-Josse fut restituée.
Ce passage des lettres de l’abbé dit assez que, contrairement à ce qui existait en 1789, les moines de Ferrières, au IXe siècle, étaient pauvres et nombreux.
\je succès obtenu près de Charles-le-Chauve enhardit Lupus, et il
écrivit à Ethelulfe, roi d’Ouessex, en Angleterre, pour lui demander
le plomb nécessaire à la couverture de l’église de son abbaye. Ethelulfe ne fut point sourd à la prière qui lui était adressée, et le plomb donné par- lui se voyait encore, du moins en partie, en 1420, époque où les descendants de ses sujets, poursuivis par les habitants de Montargis, sous la conduite du comte de La Marche, duc de Bourbon, ruinèrent la basilique de Saint-Pierre et la chapelle de Bethléem.
Nous avons vu Lupus étudiant, favori des rois, guerrier, abbé: examinons-le maintenant comme ami des lettres, écrivain et théologien.
Il se mit en relation avec tous les littérateurs de son époque et surtout avec la cour de Borne, qui, à sa prière, lui envoya plusieurs ou-
vrages encore inconnus en France , et parmi lesquels nous distinguons : Y Histoire des Guerres de Catilina et de Jugurtha, par Salluste, les Douze Livres des Institutions de Quintilien, le Commentaire de Donat sur Térence , le Livre de l’Orateur, de Cicéron, et ses Verrines. Il en fit faire plusieurs exemplaires par ses copistes. Sa pïurne féconde écrivit cent trente-quatre letlres qui forment un volume, intitulé : Liber Epistolarum. Lupus, dans un style clair, élégant et nerveux, y détaille la plupart des événements de cette époque, ou discute divers points de dogme et de discipline ecclésiastique. Papire-Masson les a publiées en 1 vol. in-8°, en 1588; Dufresne les inséra dans son Scriptores Francorum , et Baluze les a annotées.
Une de ces lettres est écrite au nom des évêques des provinces de Sens, Tours, Rouen et Reims, réunis en concile k Paris, et adressée à Lomenoi, qui, de simple duc, voulait devenir roi de Bretagne. L’abbé de Ferrières lui reproche ses usurpations, ses impiétés et le concours qu’il prêtait k Lambert, comte de Nantes, révolté contre le roi Charles.
Trois autres renferment des avis donnés h Charles-le-Chauve.
Parfaitement instruit de son caractère faible et léger, Lupus dit au monarque : « Arrivé à l’âge viril, vous devez quitter les pensées puériles et les amusements frivoles; prenez conseil, mais ne vous laissez pas gouverner ; soyez ferme dans vos résolutions et ne craignez pas vos créatures ; soyez discret et choisissez bien vos conseillers. Pour vous offrir des modèles, je vous envoie la Vie des empereurs, étudiez les meilleurs, et surtout Trajan et Théodose ; sachez imiter leurs vertus et éviter leurs défauts. »
Une autre, adressée k l’archevêque de Lyon,, Amolon, au nom de Venilon, archevêque de Sens, et du comte Gérard, justifie le roi Charles d’avoir nommé aux évêchés vacants d’Autun et de Châlonsur-JSaône, k l’exemple de Pépin, qui avait été autorisé par le pape Zacharie k s’attribuer le choix des évêques pour remédier aux maux de l’église.
Plusieurs sont écrites k des évêques de Gaule ou d’Italie.
Il en fit remettre une au pape Benoît RI, par deux de ses moines qu’il envoya k Rome, pour étudier les usages de la capitale du monde chrétien et lui rapporter une règle certaine contre les variétés dés usages des différentes contrées.
Dans quelques-unes, il parle des désordres occasionnés par les révoltes fréquentes des seigneurs sous les règnes de Louis-le-Débonnaire
et de ses enfantin
Enfin il composa contre l’hérétique Gotescalc un traité théologique, intitulé : Des Trois Questions. Il y parle du libre arbitre, de la prédestination et de la rédemption. Sa doctrine, conforme presque partout h celle des saints Pères, et surtout de saint Augustin, se rapproche pourtant dans quelques endroits assez de celle des libres penseurs de cette époque, pour avoir éveillé l’attention des évêques qui furent rassurés par les explications satisfaisantes de l’auteur.
On lui doit aussi une Vie de saint Wigbert. Tous ses ouvrages ont été réunis en un vol. in-8°, et enrichis de notes par Baluze, en 1664. La meilleure édition est celle de Leipsick, si l’on en croit V Histoire littéraire de France .
Lupus, que nous appelons Loup en français, et qui fut surnommé Servatus ou Serval , mourut en 862.