CHAPITRE XXIV Le Tour pour les Enfants trouvés
L’Hôtel-Dieu eut de tout temps à sa charge l’entretien des orphelins que leurs parents laissaient sans ressources.
Par lettres du 21 septembre 1583. Michel de Baudouin, bailli et gouverneur de Dreux, vu la requête présentée au bailliage par le tuteur de Françoise Lamiray, âgée de 5 à 6 mois ou environ, fille posthume de Pierre Lamiray, vigneron aux Buissons, paroisse de Dreux, et de Ysabeau Béasse, sa femme, — « attendu que lad. Maison-Dieu est tenue à la nourriture des pauvres, du nombre desquels est lad. mineure, » — ordonne aux commissaires de lad. Maison-Dieu, qui sont à ce fait coutumez, de bailler et payer à une nourrice la somme de 50 sols par chaque mois, durant le temps d’un an, pour la nourriture de lad. Françoise Lamiray, laquelle est restée sans aucune ressource « et avec sa mère atteinte de débilitation d’esprit ».
Les comtes de Dreux, comme hauts-justiciers, étaient tenus de prendre soin des enfants trouvés qui naissaient dans leur domaine (1).
(1) La France eut la gloire d’ouvrir la première un asile à ces petits infortunés ; il fut fondé à Angers au Vil* siècle par Mainbœuf, évêque de cette ville. A Paris, le premier hôpital en faveur des orphelins ne fut créé qu’en 1.369 (hôpital du Saint-Esprit) ; le second (hôpital des Enfants-Dieu) le fut en 1536; mais ces deux hôpitaux ne recevaient que des enfants issus d'un mariage légitime. Ce fut saint Vincent de Paul qui, aidé dans son œuvre par le chevalier d’Aligre et Elisabeth Lhuillier, sa femme, créa l’hôpital des Enfants trouvés, que Louis XIV, en 1670, érigea en établissement public, après l’avoir, quelques années avant, doté de revenus considérables en immeubles, en rentes sur les domaines et en taxes sur les propriétaires de Paris et des environs. Le nombre des enfants admis dans cette maison fut primitivement de 312; il était de 890 en 1680, de 1,738 en 1700, de 3,140 en 1740, de 3,789 en 1750, de 5,032 en 1760, de 6,918 en 1770 et d’environ 6,000 en 1790; il est inutile d’ajouter que la province y envoyait les neuf dixièmes des enfants trouvés.
Nous relevons cependant dans les archives une exception à cet antique usage.
On y trouve en effet trois curieux documents de 1594 relatifs à l’abandon d’un enfant sur la voie publique :
1° Un monitoire de l’official de l’archidiacre de Dreux « contre certains quidams ayant exposé dans la rue au Lait une petite fille de 2 ans » ;
2“ Une sentence autorisant les commissaires de l’Hôtel-Dieu à placer cette petite fille en nourrice ;
3° Une autre sentence condamnant les dits commissaires à payer SO sols par mois à Pasquette Loiseau pour la nourriture et l’entretien de l’enfant.
En 1791, M. Hugues, fondé de pouvoirs de M. le duc de Penthièvre, dernier comte de Dreux, vint déclarer au bureau de l’Hôtel-Dieu que, vu la suppression des droits de justice qui avait opéré l’extinction des profits et charges y attachés, M. de Penthièvre se trouverait désormais déchargé du soin de nourrir les enfants trouvés. Acte lui fut donné de sa déclaration.
A partir de ce moment, la République dispensa les seigneurs de cette obligation et prit à son compte l’entretien de ces enfants, qu’on appela les enfants de la Patrie. Les hôpitaux étaient tenus de les recevoir, mais devaient être remboursés de leurs frais par l’Etat.
On a vu plus haut que l’Hôtel-Dieu de Dreux en eut jusqu’à 47 en même temps, mais que, de ce chef, malgré la pénurie de ses finances et ses nombreuses réclamations, le gouvernement ne venait nullement ou à peu près à son aide.
Le nombre des enfants trouvés s’accrut, pendant toute la période révolutionnaire, par suite sans doute de la misère et aussi de la démoralisation, dans des proportions inquiétantes. Dès l’année 1791, les dépenses s’élevaient déjà de ce chef à plus de 4 millions.
Un document que nous communique M. Seigneury (1) fait
(l) La famille Seigneury est une des bienfaitrices de l’hôpital. Voir plus loin au chapitre : Libéralités.
connaître les formalités qu’il y avait alors à remplir pour l’inscription d’un enfant trouvé sur les registres de l’état civil.
Le 10 frimaire an X, le citoyen Hequet, commissaire de police à Dreux, se présentait à la mairie de cette ville, accompagné de deux témoins, le citoyen Benoist Seigneury et la citoyenne Louise-Marguerite Boisglavid, femme du citoyen Alexandre Gaudet ; ayant été introduit devant le maire, il lui donna lecture du procès-verbal suivant :
« L’an X de la République française, le 9 frimaire, six heures ' de relevée, nous, Jaéques-Pierre Hequet, commissaire de police de la ville de Dreux, département d’Eure-^t-Loir, soussigné, sur l’invitation à nous faite par le citoyen Gaudet, économe de l’hospice civil de Dreux, de nous transporter audit hospice pour y constater l'état d’un enfant qui venoit d’être exposé derrière la grande porte du côté gauche, nous nous y sommes transporté, où étant ledit citoyen Gaudet nous a représenté un grand panier d’osier blanc à claire-voie et à anse, dans lequel étoit déposé un enfant ; nous l’avons fait déshabiller en notre présence et avons reconnu qu’il étoit du sexe féminin et pouvoit être né delà veille.
« Examen fait de toutes les parties de son corps, nous n’y avons reconnu aucun signe ni marque qui puisse le faire reconnaître. Examen fait à l’intérieur du panier, nous y avons détaché de dessus du linge une demie feuille de papier, sur laquelle étoit écrit ces mots : douze couches, cinq langes, trois piquez et deux laines, sept baiguins, sept bonnets, quatre brassières, six fichus, une couverture et une serviette.
« L’enfant n’est pas baptisée ; on désire qu’elle soit 'nommée Eléonore.
« Compte fait tant du linge qui se trou voit dans le panier que sur le corps de l’enfant, nous y avons trouvé la même quantité que ci-dessus (suit la description détaillée de chaque objet).
« De tout ce que dessus nous avons fait et dressé le présent procès-verbal pour être déposé à l’officier public chargé de l’état civil, et avons laissé ledit enfant et les dits effets à l’économe dudit hospice, et avons signé avec lui les jour, mois et an susdits.
« Signé Hequet et Gaudet, et ont les dits témoins signé. »
Sur la réquisition du commissaire de police, le maire ordonna l’inscription dudit acte de naissance sur le registre de l’état civil.
Un décret du J 1 janvier 1811 décida qu’il y aurait dans chaque arrondissement un hospice destiné aux enfants trouvés. A la porte de chacun de ces établissements était placé un lour{\), logé dans l’épaisseur du mur. La personne qui venait exposer un enfant tirait un cordon de sonnette, et aussitôt la sœur tourière venait recueillir le pauvre petit être.
L’ouverture du tour à l’hospice de Dreux eut lieu le l”*" janvier 1812; il fut fermé en avril 1837. Le premier enfant exposé fut reçu le 27 janvier 18J2, et le dernier le 6 avril 1837.
Pendant ces 25 années et 4 mois, le nombre des expositions au tour fut de 487, soit une moyenne de 20 environ par année. Il n’y eut qu’une seule exposition en 1815 et pas une seule en 1816 et 1817. L’année la plus chargée fut 1834, oà il y eut 37 expositions.
Durant cette même période, il y eut 37 enfants abandonnés ou orphelins pauvres inscrits sur les registres de l’hospice.
On a relevé que depuis la fermeture du tour jusqu’au 1®*^ janvier 1860 il n’y eut que quatre enfants exposés sur la voie publique.
Le tour de l’hospice de Dreux a été conservé tel qu’il était au moment de sa fermeture. Au milieu du gros pilier en briques séparant la grande de la petite porte d’entrée, on aperçoit la petite porte du tour donnant sur la rue ; à l’intérieur de ce pilier se trouve encore le berceau sur pivot avec la paillasse destinée à recevoir l’enfant.
(1) C’était un appareil cylindrique en bois monté et tournant sur un pivot^ posé dans l'épaisseur du mur d’entrée, avec une porte à l’intérieur et une autre à l’extérieur.