‹ Les hôpitaux de DreuxChapitre 7 sur 47 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La Lèpre à Dreux La Maladrerie de Saint-Gilles.

Au moment de la fondation de l’Hôtel-Dieu, la lèpre, cette horrible maladie que les Hébreux et les Egyptiens appelaient aînée de la morl, et qui avait été importée d’Orient en Europe par les armées romaines, venait de s’implanter dans toute la France, où jusqu’alors elle n’avait existé qu’à l’état sporadique. Les Croisés l’avaient rapportée de Judée.

Cette maladie étant devenue commune à Dreux et dans ses environs, la Maison-Dieu des Prés fut dès lors convertie en léproserie ; l’Hütel-Dieu fut réservé aux pauvres et aux malades ordinaires- Mais presqu’aussitôt la Maison-Dieu devint insuffisante pour recevoir les lépreux, dont le nombre s’accroissait chaque jour. Afin d’y remédier, les seigneurs de Nuisement (1) firent construire, à l'extrémité du faubourg Saint-Martin, un hôpital que l’on appela la maladrerie de Saint-Gilles. C’était un vaste enclos renfermant des jardins, des vergers et des vignes, au milieu duquel se trouvaient des habitations pour les malades des deux sexes, qui avaient chacun une cellule ; sur le bord de la route, on éleva une chapelle, qui reçut le nom de Saint-Gilles-Saint-Lazare et dans le chœur de laquelle les seigneurs de Nuisement furent plus tard inhumés. Il y avait également un cimetière pour les lépreux, mais nous ne savons quelle place de l’enclos il occupait (2j.

L’administration de la maladrerie fut confiée aux frères hospitaliers de Saint-Lazare ; cet ordre avait été établi par les Croisés en 1119, à Jérusalem, avec missionspéciale de soigner les lépreux, et Louis V'II venait de l’introduire en France.

La maladrerie de Saint-Gilles fut bientôt dotée de riches revenus, que vinrent sans cesse augmenter les aumônes des fidèles.

La première donation en faveurdes lépreux ( leprosis drocensihus) est de 1189 et fut faite par Robert II, comte de Dreux ; elle consistait en une rente annuelle de 20 sols monnaie de Dreux (A'A' soirdos (Jrocensis moneie), qui devait leur être payée le jour de la fête de Saint-Remi. L’original de la charte qui la confirmait est aujourd’hui aux Archives nationales ; il est en parchemin et était autrefois scellé de deux sceaux (3).

(1) Hameau dépendant de la commune de Vernouillet, laquelle posséda pendant des siècles une partie des faubourgs Saint-Martin (à droite) et Saint-Thibault là gauche) ; la réunion de ce territoire à la commune de Dreux na été décrétée qu’en 1852. La maladrerie était donc établie sur la paroisse de Vernouillet

(2) Nous retrouvons l’emplacement de la maladrerie dans le plan de 1725 déjà cité. Quant à la chapelle, nous en donnons le dessin d’après une gravure faite en 1739.

(.3) Cette charte a été publiée dans la Revue des Archives du diacre de Chartres, Pièces Détachées, vol. Il, p. 307.

Dans la suite, les comtes de Dreux accordèrent à la maladrerie un droit de foire pendant les trois premiers jours de septembre (foire dite de Saint-Gilles), et Saint Louis y réunit une prébende de la collégiale Saint-Etienne (1).

En ce temps-là, les lépreux étaient pour le peuple un objet de dégoût et d’horreur. Les médecins devaient, sous des peines sévères, signaler les cas de lèpre, et les juges ordonnaient aussitôt la séquestration du malade. Celui-ci était conduit à l’église et placé sur des tréteaux, revêtu d’une robe noire, pendant qu’on chantait autour de lui la messe des Morts; après cette cérémonie, on le transportait à la maladrerie (2) et là on l’enfermait dans une cellule; il était désormais rayé du nombre des vivants (3).

Les riches atteints de la lèpre étaient, aussi bien q ue les pauvres, obligés d’aller se retirer à la maladrerie (4) ; en même temps qu’ils J entraient, ils faisaient des dons à la maison.

On conserve aux Archive.s nationales les deux titres suivants :

'1192. Chrétien Ermenold, alors maire, et les pairs de la commune de Dreux font savoir à tous présents et futurs que Robert Derée, atteint de la lèpre, se donne lui-même à la maison et à la Congrégation de Saint-Lazare de Dreux et qu’il va habiter dans

(1) Nous lisons dans la Grande Encyclopédie publiée en 1765 : « Louis VIII, par son testament de 1225, légua cent sols, qui reviennent à environ Si livres d’aujourd'hui, à chacune des deux mille léproseries de son royaume. »

(2) 11 y avait autrefois à Dreux la ruelle des Ladres, qui partait de la rue Saint-Martin et allait aboutir à la ruelle des Rochelles ; elle ne fut supprimée que lors de la construction de la gare, en 1865.

(.3) Lire dans les Archives dn diocèse de Chartres (à l’article: Gourville. ses monuments religieux, tome III des Eglises et Chapelles) le récit del’abbéFret sur la manière de séparer les lépreux d’avec la société, d’après les vieux rituels de Chartres et de Séez.

(4) « Les lépreux riches ou nobles, lisons-nous dans YUisloire de Chartres de M. de Lépinois, n’étaient pas autrement traités que leurs confrères pauvres ou de condition servile. La léproserie du Grand Beaulieu compta parmi ses habitants Roger Fortin, seigneur de Réveillon (1122); Nivelon, fils de Gaufrid de Grand-I’ont (1188); Barthélemy, fils de Sulpice-le-Changeur (1222) : Gauthier de Gonville, oncle de Gilon, seigneur de Gonville ; Guillaume Marel, curé de Mignières (1.328), etc.» Cet hospice avait été fondé vers 1054 par Thibault III, comte de Chartres; au X\’ll” siècle, «près la cessation de la lèpre, il fut converti en séminaire par Mgr de Neufville de Villeroy, évêque de Chartres.

cette maison, qu'en outre il donne aux Ladres la moitié d’un fournil provenant de son patrimoine et la moitié d’une maison sise près de ce fournil. Parmi les témoins figurent maître Michael, curé de Saint-Pierre (l),et Robert, prêtre et procureur de Saint- Lazare de Dreux.

1211. Par une charte datée de Fermaincourt, Robert, comte de Dreux, et Yolande, son épouse, font savoir que Radulphe, fils de Chrétien Ermenold, s'est retiré dans la maison des lépreux de Saint-Lazare de Dreux et que son père a donné à cet hôpital une maison qu’il avait dans le jardin de Hermand Leroillie et une terre située au lieu dit Falisca (la Falaise).

Les Archives nationales (5 4837 A) possèdent cinq autres titres du XII® siècle (2) relatifs à la maladrerie de Saint-Gilles. En voici l’analyse :

1216. Willem de Allenville, avec le consentement de Haois son épouse, vend à la Maison de Saint-Lazare de Dreux une terre, dite de la Geneste, sise à Tréon. pour le prix de huit livres parisis.

1217. R , doyen de Dreux (decanns drocensis), fait savoir àtous que S^'mon de Nuisement et Thetia, son épouse, Jean, frère de Symon, et Odelina, son épouse, un autre Jean, frère des précédents, et Jacqueline, son épouse, et Mathée, frère des précédents, et Maria, son épouse, vendent aux lépreux de Saint-Lazare de Dreux treize arpents de terre longeant la route de Nuisement et se trouvant dans lacensive des lépreux, pour le prix de vingtquatre livres.

1223. Cecilia de Garnay, pour le salut de son âme et avec le consentement de ses enfants, donne en perpétuelle aumône à la léproserie de Dreux un arpent de terre près de Chambléan.

1229. La léproserie de Saint-Lazare de Dreux achète à Ernaud Filandier, bourgeois de Dreux, un arpent et demi de vigne

(1) L’église Saint-Pierre est mentionnée pour la première fois dans une charte de 1082 (Caitulaire de Saint-Père) et désignée pour la première fois comme église paroissiale (ifi eccles(3 parochiali sancli Pétri de Drocis) dans un acte du 28 septembre 1383.

(2j I e lecteur trouvera le texte latin de ces documents dans les Archives Historiques du diocèse de Chartres, Pièces détachées, II, p. 397 à 40i, à l’article: Léproseries Chartraines.

située devant la maison des lépreux, avec une loge y attenant. Par un acte conservé aux Archives, Robert, comte de Dreux et seigneur de Saint-Valéry, ratifie cette acquisition.

1277. Robert, comte de Dreux et de Montfort, ratifie une donation que sa mere, Marie, comtesse de Dreux, avait faite, en aumône et pour le repos de son âme, aux pauvres malades de la maison de Saint-Ladre de Dreux, d’une pièce de vigne sise aux Sablonnièi:es, contenant environ trois quartiers, et d’un arpent de vigne sise aux Sablonnières. entre la vigne Perrot et la vigne Gauquelin. .

1307. <f Atous.... Je, Guillaume, cheualiervidemme de Chartres et sire de Tréon, saluz en N. S. Je fais assauoir à tous que comme le mestre et les frères de la maladrerie de Dreues tenissent en mes fiez tout amorti pleuseurs ostisses en la ville de Garencières et les ventes des champs o tout le puis de la ville joute la meson aus diz frères et mon seigneur Robert cheualier du. Marches sire de Garencières mait requis pour faire eschange aus diz frères et mestre que je vueille amortir vint et sept setiers de blé et trois d’avenne, les quiez le dis monseigneur Robert prenoit en la Geneste en la grange dudit mestre et freres.. . lesquels ledit chevalier tenoit de mon seigneur Robert du Marches sire de Garencières en fië et le sire d’ Ybernis le tesnoit de moi en fié.... Sachent que je amortis ... l’an de grâce mil trois cent et sept le jeudi après la fête S‘ Denis. »

Voici une autre pièce ourieuse du XIV® siècle que M. Georges Champagne possède dans sa riche collection :

20 juillet 1351. — « Sachent tuit que je, Aymeri de Chartres, clerc et conseiller du roy nostre sire et maistre de la Maladrerie de Dreux^ cognois avoir receu de maistre Vve de Cledier, receveur de Beaumont le Rogier, ou nom et pour la dicte Maladrerie, soizante dix et sept livres sept soulz deulz deniers maille parisis, pour cause de vin pris oudit ostel et despencé en l’ostel du roy Philippe (1), dont Dieux ait lame, de laquelle some je me

(1) Philippe VI de Valois, roi de France, mourut subitement le 22 août l.S.')0, au château de Nogent-le-Roi, près Dreux, au milieu d’une fête que lui offrait Charles le Mauvais, roi de Navarre et seigneur de Nogent, et à laquelle assistaient les rois de Bohème, d’Ecosse et d’Aragon.

tiens comme paie et en quicte ou nom que dessus le roy notre sire, le dict receveur et tous autres a qui quictance en appartient. Donné sous mon propre scel, le XX" jour de juillet l’an de grâce mil CGC cinquante et un. »

Nous trouvons enfin dans les archives de l’Hôpital le document suivant :

S septembre 1642. — Michel Le Masle, conseiller du Roy en ses conseils, Prieur des Roches, chanoine et chantre de leglise de Paris, vicaire general de Monseigneur leminentissime Cardinal de Lyon grand Aumosnier de France, au premier huissier ou sergent ro3ml sur ce requis salut. Nous en vertu du pouvoir à nous donné par led. Seigneur grand Aumosnier, vous mandons et commettons par ces présentes qu’à la requeste de André Vallée, pauvre lepreux natif de Thimert lez Chasteauneuf en Thymerais, vous fassiez exprès commandement de par led. Seigneur grand Aumosnier au M* administrateur de la Maladerie Sainct Gilles de Dreux, ses fermiers ou commissaires, qu’ils ayent a recevoir en lad. Maladerie led. Vallée, Et ce faisant luy fournir pour son vivre nourriture et entretien la somme de Quatre vuujtz seize livres tournois avec son logis court et jardin bon et convenable le tout au lieu et place de Jean Vallée son oncle déceddé. Laquelle somme vous luy ferez distribuer par chacun an de mois en mois par avance et égale portion en la manière accoustuméè, Et a leur refîus ou delay contraignez les par prise saisye et vente prompte et sur le champ de leurs biens meubles nonobstant appoinct ou appellations quelconques et sans préjudice d’icelles Le tout à leurs despens sans prendre par vous aucun sallaire dud. lepreux Sauf ordinaire recours sur le revenu de laJ. Maladerie, defïendant aux juges des lieux d’en prendre connoissance a peyne de nullité. En tesmoin de quoy nous avons signé les présentes de notre main, icelles fait sceller du scel dud. Seigneur grand Aumosnier et contresigner par son secrétaire. A Paris le huitiesnie jour de septembre mil six cent quarante deux.

Le Masle, vicaire general.

Par monsieur le vicaire general, Charpentier.

EMPLACEMENT DE LA MALADRERIE SAINT-GILLES d'après un plan de 1735

A. — Chapelle Saint-Gilles et Saint-Lazare.

B. - — Clos de rilôtel-Dieu, planté en vignes.

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