‹ Les hôpitaux de DreuxChapitre 8 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La Peste à Dreux

Une autre maladie contagieuse, bien plus terrible encore que la lèpre,

La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),

vint plus tard exercer ses ravages sur la France, comme d’ailleurs sur toute l’Europe (1).

U 11 suffisait, dit un de nos historiens qui nous a laissé le récit d’une de ces terribles épidémies, non seulement de converser avec les malades ou de s’approcher d’eux, mais de toucher aux choses qu’ils avaient touchées ou qui leur avaient appartenu, pour être frappé sur-le-champ de la maladie. L’on vit des animaux morts en touchant à des habits qu'ils avaient trouvés dans les rues... La peur de la corruption de l’air, bien plus que la maladie, engageait les voisins à visiter les appartements, à sortir des maisons les cadavres et à les placer devant les portes. Chaque matin, on en pouvait voir un grand nombre déposés ainsi dans les rues. On faisait ensuite venir des bières, ou, à leur défaut, une planche sur laquelle on emportait le cadavre. Plus d’une bière contint en même temps le mari et la femme, ou le père et le fils, ou deux ou trois frères. Lorsque deux prêtres, avec une croix, précédaient un convoi funèbre et disaient l’office des Morts, de chaque porte on voyait sortir d’autres bières qui se joignaient au cortège, et les prêtres, qui ne s’étaient engagés que pour un seul mort, en avaient sept et huit à ensevelir...

(1) Voici, d’après Décembre Alonnier, quelles furent les plus terribles épidémies de peste : Celle de 1347 à 1349, dite peste de FLov-eiice, qui enleva 43 millions d’hommes dans le monde entier; celle de 1448, à Paris ; celle de 158Ü, dans l’Europe entière ; celle de 16i7, qui enleva 40,U00 personnes à Lyon; celle de 1630, en France; celle de 1636 à 1665, en Europe ; celle de 1666, à Londres, qui enleva près de 100,000 personnes; celle de 1676 à 1713, en Europe; celle de 1720, à Marseille, où périrent 85,000 personnes, etc.

« Les malheureux laboureurs, qui habitaient des maisons éparses dans les champs, qui ne pouvaient espérer, ni conseils de médecins, ni soins de domestiques, mouraient sur les chemins, dans leurs champs ou dans leurs maisons, non point comme des hommes, mais comme des bêtes. Aussi, devenus négligents de toutes choses de ce monde, comme si le jour était venu où ils ne pouvaient plus échapper à la mort, ils ne s'occupaient plus à demander à la terre ses fruits ou le prix de leurs fatigues, mais ils s’efforcaient de consommer ceux qu’ils avaient déjà recueillis. » La vide de Dreux ne fut pas à l’abri du fléau, qui y fit plusieurs apparitions.

La première épidémie que signalent nos archives se produisit en l’année 1516 (1). Voici, en effet, ce que nous lisons dans le compte de dépenses de la dite année :

« A été payé à Etienne Branslard huit livres parisis pour avoir des médicaments à subvenir aux malades de la peste. »

Aussitôt, pour éviter la propagation de la maladie, on affecta la Maison Dieu des Prés (2) pour recevoir seule les pestiférés ; les lépreux qu’elle contenait furent transférés à la maladrerie de Saint-Gilles (3).

(1) Bien longtemps avant, la peste avait déjà exercé des ravages dans le diocèse de Chartres. Nous lisons, en effet, dans Vflistoire de Chartres de M. de Lépinois que cette épidémie avait fait sa première apparition dans cette ville en 1388 et qu’elle avait reparu dans les annéesl401, 1410,1434,1^38, 1475, 147G, 1499 et 1504. Dans ses Chroniques beauceronnes, M. Lecoq raconte que. <i le 24 octobre 1475, Miles d’Illiers, évêque de Chartres, tint son synode dans la chapelle de l’abbaye de Bonneval, à cause de la contagion qui régnait à Chartres et dans sa banlieue. »

(2) L’inventaire de 1777 comprenait « une liasse renfermant différentes pièces concernant la maison appelée des Prés, près les Bleuras, dans laquelle étaient les malades attaqués de la peste, pour la nourriture desquels l'Hotel Dieu donnait une somme par semaine. » Nous n’avons pas retrouvé ces documents dans les archives.

(3) M . l’abbé Noël Chomel, dans son grand Dictionnaire économique (Lyon et Paris, 17.12 , indique les nombreux remèdes populaires qui furent employés en France contre la peste. Nous y trouvons, entre autres, les singuliers préservatifs ci-après que nous citons à titre de curiosité : « En temps de peste, on porte autour de soi de la poudre de crapaud, ou un crapaud, ou une araignée en vie (enfermée en quelque vaisseau commode), ou de l’arsenic, ou quelque semblable substance venimeuse qui attire à soi l’infection de l’air, qui autrement pourroit infecter la personne qui le porte, et cette même poudre de crapaud attire à soi tout le venin d’un charbon pestilentiel. »

La peste reparut en 1530. Voici le compte que nous trouvons dans l’inventaire des registres, titres et papiers de l’Hôtel-de- Ville (L:

Malades de la Peste en iùdO.

« Payé à Antoine Braulard, chirurgien, la somme de (/uaranle-deux livres pour six mois à subvenir, soigner, médicamenter et panser les malades de la peste régnant l’année de ce compte en la ville de Dreux.

« A Allain Vion et à Lison, à chacun quarante sols par mois pour leur salaire au gouvernement des malades de la peste.

« Trente sols pour le loyer etjardin près la porte Neuve (2). pour y mettre et loger Etienne Braulard, chirurgien, pour visiter les malades de la peste.

« A Catherine Bassarde, la somme de cinq sols pour coucher, héberger et fournir du linge à deux petits enfants orphelins mis sur le pavé pour cause de la mort de leur mère morte de la peste.

« A discrète personne M'® Jean Mauger, prêtre, procureur et proviseur de THotel-Dieu, la somme de dix livres tournois, pour aider à nourrir les pauvres malades de la peste étant de présent en la Mais on- Dieu des Prés. »

L'épidémie continua l’année suivante ; nous relevons en effet

L’auteur donne ensuite la composition de la poudre de crapaud : trois ou quatre gros crapauds, sept ou huit araignées, autant de scorpions et de la cire-vierge, le tout mis sur un feu de roue et mêlé avec une spatule pour en faire un onguent. Puis il ajoute : « On doit choisir les grosses araignées noirâtres, marquées de tâches jaunes; il faut en enfermer trois ou quatre toutes en vie dans un nouet et les suspendre au cou ; elles se conserveraient mieux si elles étaient enfermées dans une boite d’or, d’argent ou de fer blanc percée à jour de tous côtés. « Ges préservatifs passaient pour être souverains et, en les employant, « on était assuré de n’étre jamais infesté de la peste. »

;1) La Maison de Ville primitive, au-dessus de laquelle était suspendu le Beffroi qui était alors une des plus essentielles attributions municipales, était située à la Porte-Chartraine, entre les deux tourelles ; elle avait trois solliers ou étages ; il y avait une horloge, dont l’entretien annuel coûtait 40 sols ; dans la tourelle dite Hannequin (celle existant encore aujourd’hui) se trouvait la prison. L’Hôtel-de-Ville actuel fut commencé en 1512 et terminé complètement vers 1537.

(2) Gomme toutes les villes fortifiées du Moyen-Age, Dreux était entourée de murailles garnies de onze tours ou tourelles ; six portes y donnaient accès: les portes Chartraine, Saint-Denis, Neuve, Parisis, Hatonou du Tourniquet et d’Orisson.

dans les comptes de Pierre Lemeunier ^4531) « le paiement de 4'2 /l'ive^pour six mois passés à subvenir, soigner et médicamenter les malades de la peste régnant cette année là, et autres dépenses pour la salle où sont les malades, les gens préposés à leur garde et soins, les prêtres qui les ont assistés, nourris, les orphelins abandonnés par suite de la mort de leurs parents, etc. »

En 1582, il y eut à la fin de l’année « quelque atteinte de peste qui enleva une quarantaine d’individus ».

Le fléau reprit au mois de mai 1583 et dura jusqu’à la fin de l’année. Parmi les victimes nous relevons le nom de Gauthier Bertrand, chanoine de la collégiale Saint-Etienne, précédemment curé de Broué. Dans le dessein d’implorer et d’obtenir la miséricorde de Dieu, les habitants de Dreux, de Marville-Moùtiers- Brûlé et de trente autres paroisses voisines firent le 28 décembre une procession de Dreux jusqu’à Chartres. Cette procession, composée de 15 à 16.000 personnes, fut appelée la procession blanche à cause des vêtements. blancs dont chacun était couvert.

Donnant (Ij rapporte que la peste exerça encore de grands ravages à Dreux en 1588.

Nous Vy voyons reparaître en 1624.

« En la semaine du 20 au 27 juillet, la peste a commencé à l’Hôtel-Dieu par un gueux étranger qui y avoit esté reçu et pansé par Pierre Fouchet, chirurgien à gages pour les pauvres, lequel ne connut le mal. Le dit gueux avoit la maladie d’un poulain (2). Bien vite fut la peste. »

En quatre mois, 202 personnes succombèrent : 35 en août, 39 en septembre, 79 en octobre et 49 en novembre.

La peste se répandit de nouveau dans le Drouais en 1627 et 1628 (3); elle sévit surtout dans la paroisse de Marville-

(1) Donnant (Toussaint-Antoine), chanoine de la collégiale Saint-Ktienne, est l'auteur d’une Histoire de la ville et du comté de Dreux écrite en 17SJ et 17‘.X}. Cet ouvrage manuscrit est en notre possession.

(2) Poulain, terme populaire par lequel on désignait le bubon inguinal (à l’aine), parce que ceux qui en étaient atteints marchaient les jambes écartées comme le jeune cheval qui vient de naître.

(3) La peste éclata à Chartres au mois de septembre 1G27 et s’apaisa pen-

Moùtiers-Brulé, « où nombre de personnes succombèrent. » « Un grain de peste « se fit sentir à Dreux en 1630. Une parente de notre grand poète en fut victime : « Elisabeth Rotrou, fille de feu honorable homme Germain Rotrou, vivant bourgeois et maire de Dreux, et de Louise Nepveu. »

Ce décès eut lieu le 15 juillet. Deux jours après, sous le coup de la terreur, Louise Rotrou, sœur delà défunte, fit par devant notaire son testament, lequel est conservé aux Archives d’Eure et Loir. Voici ce que nous y lisons :

« Elle craint estre atteintedemauvais air à raison que honneste fille Elisabeth Rotrou, sa sœur, avec laquelle elle demeurait en la maison de la dite Nepveu^ leur mère, est naguère décédée de la maladie de peste ; pour quoy^, la dite Nepveu et lad. Louise Rotrou se sont retirez en une maison size au faubourg Sainct-Thibault dudict Dreux, près la grosse planche. .. »

L’anqée suivante (1631), la peste se manifesta de nouveau, mais avec une effroyable intensité; elle enleva 485 personnes : 47 en juin, 64 en juillet, 85 en août, 94 en septembre, 108 en octobre, 60 en novembre et 27 en décembre (1).

Vers la fin d’août, on commença à inhumer les morts de la peste sans les présenter à l’église ; on dut se borner à faire quelques jours après un service pour le repos de leur âme.

Une des principales victimes de l’épidémie fut Louis Le Veil-

dant l’hiver ; elle sévit de nouveau depuis l’été de 1G28 jusqu’au mois d’avril 1029 ; après deux mois d’accalmie, elle reprit avec plus de violence au mois de juillet et ne cessa que vers le mois de novembre ; la crise fut terrible; chaque nuit, un charriot parcourait les rues lentement, recevant les corps des trépassés et les portant sans bruit et sans cérémonie à leur dernière demeure ; la ville était glacée d’ell’roi. La dernière épidémie de peste à Chartres que signalent les annales eut lieu en 1037 et 1038.

(1) En 1030, la peste sévit également à Cliàteaudun. Les chanoines de Saint-André, fuyant l'épidémie, vinrent se réfugier à Bonneval et y célébrèrent leurs offices dans l’église Notre-Dame. De même qu'à Dreux, la peste reprit avec plus de violence en 1031. « Par arrêt du Parlement, ilfut enjoint aux bailly, lieutenant, advocat et procureur fiscaux de ne pas quitter la ville sous peine infamante. » Défense fut faite aux habitants d’aller dans les autres localités infestées, sous peine de2ü livres d’amende ; il leur fut ordonné en même temps de monter la garde aux portes de la ville, chacun à son tour pour interdire l’entrée de la ville aux personnes venant des dites localités.

Les HOPITAUX DE DHRUX

lard (1), docteur en médecine, qui avait acquis une grande réputation dans son art qu'il avait pratiqué pendant 43 ans. Occupé

sans relâche à soigner les malades, il fut^ atteint lui-même et

mourut vaillamment à son poste, au mois de juillet ; il était âgé de 74 ans. Son corps fut inhumé en l’église Saint-Pierre, dans la chapelle de Notre-Dame de Pitié.

Après plusieurs mois d’interruption, le fléau reprit au mois d’aoùt suivant (1632), mais ne dura que deux mois. 83 personnes en moururent : 50 en août et 33 en septembre.

Ce fut la dernière épidémie de peste à Dreux (2).

Pendant toutes ces épidémies, les maires et les autres officiers de ville restèrent toujours à Dreux, fidèles à leur devoir et dévoués à leurs concitoyens, se conformant d’ailleurs en cela aux obligations de leurs charge en vigueur depuis longtemps et dont la teneur est conservée ainsi qu’il suit dans les vieilles chroniques :

« Le Maire et les Six du Conseil, Procureur-syndic, greffier et « tous autres Officiers de ville n’abandonneront jamais la ville, « pour quelque guerre, peste ou famine qui puissent arriver, « d’autant que par leur absence ils mettroient la ville en proye, « et au contraire leur présence maintiendra tout en bon estât. »

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