‹ Les hôtes de l'estuaireChapitre 2 sur 5 · LES · texte numérisé non relu

LES

Un bourbier, tout un pays de fange dont nul n'aurai! pu apercevoir les limites... Jusqu'à perte de vue, le désert mou, morne, paraissant mort.

Inanimé? Non pas : car des énergies soulevaient cette cuve palpitante de boue tiède, la soulevaient, gonflaient sa surface, formant des cloches qui tout à coup crevaient.

Explosion de gaz méphitiques? Ébullition? Produits de la fermentation?... Quelquefois, ces boursouflures semblaient agir, se déplacer à la surface du golfe, en gestes de reptation...

Oui, ces masses grises étaient les larves, les têtards de l'alluvion, peuple-roi du marais, vautré en grouillement immense.

Qu'est-ce donc, cette vie, qui fourmille dans le

cloaque? De quelle génération spontanée, ou de quelles semailles extérieures, de quels baisers, naquirent ces hydres qui bossellent l'horizon et dont les tarses pétrissent la glaise surchauffée? Qui a donné la vie au premier éclos de cette pullulation, de cette pestilence?

D'où vint la rudimentaire conscience qui, au sein du delta, fit germer ces corps, noua ces membres, construisit l'Être?

Vers de vase, chélonées, batraciens, lézards, alligators, sauriens, squales, lamproies, étaient souillés de la gangue grise où ils venaient de s'éclabousser. Couleur de limon ? tous. Lapluie tiède lavait leurs dos, alors, leurs croupes, les faisait en instant luire au soleil. Ils restaient immobiles, sous la douche, engourdis — on l'eût dit — en un sentiment d'aise. Puis, les masses gibbeuses, les formes reptiliennes se replongeaient toutes gluantes, affouillaientde nouveau le marécage, traçaient des sillons à travers les argiles molles à demi liquéfiées.

L'une de ces Formes, plus vaste et lourde que les autres, se dessina, courut sur la vasière. Fuite générale des bêtes moindres, devant ce monstre trop armé.

Hideux, le Géant regarda autour de lui... Il eut un bâillement... Il avaitfaim... Ses yeux glauques e.t vitreux avisèrent des proies. Et il se reput. En ses mâchoires formidables, il broya les nations de la Craie : crustacés, ammonites, radioles, polypiers, trilobites, cyprins, astartés,bélemnites, murex, eucrinites, nautilus, planorbes, lymnées, spatanges, anodontes,térébratules.

Dans ses meules d'ivoire il y eut vaste trituration de coquillages, tests, élythres, carapaces, écailles. De cet écrasement jaillit une mousse visqueuse blanchâtre, faite de calcaire dilué dans la salive.

Aux babines poilues du Monstre, aux plis de sa

gueule baveuse et mafflue s'amoncela une écume, une bouillie, avec fumerolles de chaux vive.

Voyez ce flot limoneux qui traverse la Bouche géaate, ressortant en multiples jets, par les ouïes et les évents. A travers les pics acérés des crocs, voyez ces écluses jaillissantes.

Faite pour les geysers et terres molles, cette Bête était l'ouvrier qui construisit l'ossature du Globe, en partie. Avec ses mandibules comme double truelle, avec le mortier de son vomissement, elle maçonna l'étage crétacé, sur fondations jurassiques.

C'était l'Ichtyosaure.

Il balança tout à coup son long col de girafe, sa tête .aplatie, et renifla vers certain point du rivage. Opaques, ses prunelles ne distinguèrent rien : mais un odorat subtil, un flair, fit monter à ses narines le fumet des proies de terre plus succulentes que les mollusques. 11 se rappelait d'anciens repas... lachair rouge, au parfum chaud.

Entendit-il aussi un murmure d'eaux vives? Cette brute éprouva-t-elle obscurément le besoin d'aller s'étirer là-bas, de dormir sur terre ferme, allongé?

L'amphibie battit lourdement ses pattes de devant, palmes membraneuses qui étaient à la fois ailerons et nageoires. Telle fut la force de ce battement que l'avant du corps s'éleva, volant presque (1)... Le trop lourd appendice caudal traînait sur la bouillie du golfe. Et la vase dégouttait des ongles dressés en l'air.

Les lianes et fougères au milieu desquelles il s'abattit, du coup furent écrasées.

(1) La science établit que l'Ichtyosaure pouvait à la fois nager et voler.

L'amphibie était par hasard tombé tout près d'un nid\ où le Dinornis, gigantesque autruche de ce temps, avait pondu ses œufs. Instinctivement, à la vue des écailles blanches, la Bète, dévoratrice de calcaire, ouvrit la gueule...

Mais à ce moment, un grognement se fit entendre. "' L'ours était là, terrible habitant des cavernes, chasseur de ce grand volatile dont les œufs, pour lui si friand, constituaient régal favori.

Sa patte aux cinq ongles.coupants s'abattit, s'enfonça sur le muffle charnu de l'ichtyosaure. Celui-ci mordit : sur les doigts velus, ses mâchoires se refermèrent, tenailles fourchues armées de 180 dents.

La brute du marécage ne prévoyait pas )a lutte... Elle mâchait néanmoins, mue par une obscure loi, par une action de fatalité confusément sentie, par besoin de briser, de moudre, de manger gloutonnement, d'engloutir, avec voracité, sans appétit.

Ses muscles écrasés par les molaires de l'ichtyosaure, l'ours poussa un rugissement de fureur.

Son instinct s'horripilait à la vue, au contact, de cet être qu'il n'avait point coutume de voir.

En effet, le monstre du delta représentait un survivant dé l'âge jurassique, de l'époque ignée et aqueuse oùTécorce terrestre fut molle encore. L'existence d'un continent en plein Atlantique déviait vers l'Est le courant équatorial. Et ainsi, dans notre golfe séquanien, l'âge chaud de Véocène, avec sa flore et sa faune, s'était maintenu, longtemps après que la loi de Durée, le déclenchement du grand Horloge, avaient marqué sa fin.

Les deux Bêtes s'abordèrent, s'étreignirent, immédiatement mises en fureur; sang rouge et sang blanc

se mêlèrent en ruisseaux fumants, spumeux. Lutte formidable où griffes, crocs, mandibules, maxillaires s'entrechoquaient. Soufflerie énorme des branchies et des poumons. Masse gluante et masse velue se tinrent contorsionnées, entrelacées dans un effort gigantesque. Athlètes de la destruction, ils représentaient l'Eau et la Terre en leur conflit.

Ce duel eut des témoins.

Kiwis, à la fois oiseaux et pachydermes; palaptéryx; iguanodons; échassiers; vulturides; moas; édentés; suilliens (sangliers) ; cervidés ; hipparions ; fourmiliers; rhinocéros à narines cloisonnées; glyptodons, grosses cloportes recouvertes d'une écaille en forme de chaudron; crapauds; proboscidiens; aurochs; épiornis vêtus des plumes raides, coupantes comme dards ou scalpels; un couple de mastodontes qui s'étaient approchés et dont les pas faisaient trembler le sol : tels furent les spectateurs de cette rencontre horrible.

Juges stupides, tous ces colosses regardaient.

Assistance burlesque, tragique! Ces géants étaient en même temps des avortons à la fois nains et démesurés, étriqués ou flottant dans des peaux trop grandes; quelques-uns de ces monstres possédaient une membrure formidable maniée par muscles atrophiés, infirmes; un dinothérium portait, sur col faible, un crâne à ce point hydrocéphale qu'il l'appuyait à terre, sur ses défenses, prises comme béquilles; plusieurs oiseaux apparaissaient moins ingambes que les reptiles : à ceux-ci on eût pu voir parfois des rudiments d'ailes; un quadrumane avait ses bras et doigts encore engagés dans des membranes; quelques vertébrés dressaient une face camarde qu'éclairait bizarrement l'œil cyclo-

péen; certains corps portaient, pêle-mêle attachés, des organes d'Espèces différentes.

En les construisant, la Force créatrice s'était essayée en ébauches affreuses, carnavalesques et mal- venues, — ironiques, on l'eût dit.

Chez nous, quelquefois, il arrive que l'enfant en bas âge exécute des dessins d'animaux imaginaires, fantastiques, laids, disproportionnés, sans équilibre. La Nature, sur \a.page éocène de la Planète, fut cet enfant malhabile. Comme au hasard, à tâtons et par ignorance, elle sculpta formes grossières, statues vivantes, heurtées,, abominables.

Or donc, regardez le cirque où vont se mesurer deux impitoyables Gladiateurs.

Cette arène ne possède-t-elle point un clown? Le Dronte, véritable caricature avec son croupion ridicule, son capuchon de vieille femme, son bec fait de deux cuillers superposées, sa démarche funambulesque, ses yeux abrutis et clignotants, l'aigrette posée de travers qui lui sert de coiffure. Voici que des marsupiaux s'assoient, en équilibre sur leur train de derrière, bras ballants sur le ventre.

De gros échassiers marchent au loin, arpentant l'horizon, faisant d'énormes enjambées, déployant et reployant les longues articulations de leurs pattes mal attachées.

Des tapirs ont montré leur museau de sagesse et prudemment se sont esquivés. Un cynodon-belette se tient à l'écart, la queue ramenée sous son ventre.

Juchés au faîte de la forêt voisine, éperviers et buses attendent que cette lutte ait fait un cadavre» Leurs yeux ronds luisent.

...L'assemblée demeure muette. Cependant, sou-

dain, un animal paraît saisi d'excitation particulière. Cette scène de sauvagerie, de meurtre, le rend farouche, celui-ci : la vue du sang Paffble.

C'est le Machairodus, la plus affreuse bête qu'ait produit la Nature.

Ce pachyderme, carnassier, a découvert, par un rictus de la gueule aux gencives roses, ses terribles canines d'ivoire, aiguës, poignards à double biseau.

Il claque ses molaires les unes corttre les autres en un frisson de peur, de faim, d'envie dévoratrice.

A grandes secousses convulsives, il enfonce, dans le sol, ses griffes tranchantes. Hors de lui, comme en démence, il hurle à la mort! Le harfang (grosse chouette blanche) hulule en tournoyant.

...Le combat devenait plus âpre : os et cartilages craquaient, les muscles s'écrasaient sous la tirée furieuse des tendons : écailles, squames, poils, griffes, dents, nageoires, ergots, ailerons volaient, arrachés, en une pluie de sang.

L'ichtyosaure tenait bon : et malgré ses efforts, le fauve des cavernes ne parvenait point à dégager sa patte que mâchait l'étau du reptile.

Le plantigrade s'acharnait sur la tête de l'hydre, entaillait le cuir rugueux, déchirait le museau, cherchait la gorge pour étrangler l'ennemi.

Mais les écailles à bords tranchants formaient cuirasse cornée sur laquelle la bête féroce, si bien armée fût-elle pour la lutte, usait, limait, cassait ses crocs.

Le saurien ne découvrait pas son ventre plus mal protégé que son échine; aplati, collé, tapi d'une énergie indomptable, il tenait ses pattes profondément fichées dans le limon.

Impuissant, Tours alors usa de ruse. Il se renversa, râlant, simulant la mort. L'ichtyosaure, croyant à la victoire, desserra l'étreinte de sa gueule. Puis, effroyable, e sa hauteur sur la queue et les pattes iclique qui lui avait souvent réussi, l'adversaire, l'écrasant de tout son uffant avec son sternum, dur comme

guetté par le -fauve : redressé subiésistible poussée, il fait chavirer branlante, en même temps que dans la peau flasque et faible, une Le lézard s'affale, tombe à la ren-

ntenant.

, à griffes déployées, l'ours troue le emi, arrache les entrailles, les dcehors intestins, muscles, viscères,

tarait souillé par la lymphe, les les sucs excrémentitiels, les venins

diffuse en cet organisme mal verté- 5 éteinte encore. Amputée, mutilée, e toujours. Réduite à des moignons mord, râle, se tord, m dernier coup de mâchoire, l'ours ; alors, brisé, vidé, le grand corps ments coordonnés; seuls les tronués par les derniers spasmes, îe, le fauve sent alors la douleur ures que lui fit le terrible bec- 3ut grognant, il se lèche.

Le voici qui subodore sa victime, l'immense poche flasque, retournée, se demandant ce que vaut cette viande inconnue, molle, fétide.

Mais un repoussant fumet le met en déroute : il s'éloigne, claudicant, plaintif.

L'odeur mauséabonde fait fuir également les car* nassiers de la forêt, les rapaces de l'air, pourtant habituels mangeurs de pourriture.

Seule, une énorme chauve-souris, le ptérodactyle, s'approche de cette charogne; Ses ailes membraneuses s'agitent, palpitent : il s'abat sur la carcasse, et se repaît. Bientôt, c'est une nuée de ces bêtes volantes qui tournoient, tombent, se disputent les débris de l'abominable curée.

Le dernier ichtyosaure était détruit.

Nécessité de mort qui marque les phases de la Durée... Loi dinneurtre... Lutte pour la vie... Déblaiement exigé par le Créateur...

Quelque chose de grand agonisait sur la Planète : et les êtres périssaient avec leur Age.

Fait pour les geysers, l'air fuligineux et carbonique, les terres amollies, le monstre jurassique formait anachronisme en cet âge crétacé où se constituaient déjà nos continents actuels avec leurs frondaisons, leurs fleuves, leur atmosphère oxygénée, leur claire lumière (1). Il n'était plus « adapté ».

Malhabile avec ses pattes-nageoires, mal servi par

(1) La Mer crétacée qui couvrait une partie de la France actuelle, possédait un rivage jurassique au sud de notre estuaire séquanien. Sur ses bords, dans ses criques pointaient nymphéas souchets et laîches. A la faveur d'un abaissement de la température, les essences polaires engageaient le combat avec les végétations tropicales. Le grand Jardinier faisait germer platanes, noyers, ormes, saules, houx, chênes.

ses yeux ternis, il avait cessé d'être viable;, ce reptile-crocodile-ppisson.

Le Temps ne soutenait plus le serpent fluviatile; La loi des subsistances se prononçait contre lui ; l'ambiance épurée par les arbres, le climat assaini, l'air détergé de gaz et vapeurs méphitiques ne lui convenaient point, désormais : il s'était affaibli.

Pas plus que les êtres, lès Espèces ne durent. La race saurienne fut maîtresse du Globe, aux temps qui précédèrent. Mais, à cette époque, simple survie vance, elle ne représentait plus la vie. La fatalité avait pesé sur le dernier rejeton du Règne autrefois souverain. Le passé, par lui, outrageait le présent, violait la loi de succession des types : une nouvelle Dynastie de l'Être, une autre forme de la Force éternellement agissante était générée, naissait sur le Monde.

La Bête du marécage, triomphante jadis, subissait une loi, ce besoin de destruction qui explique la Création; après avoir été sculptée par la main divine, « àdextra », elle était rejetée, tombait « à sinistra. »

Déjà, la « Dextre » s'essayait à d'autres œuvres.

Et voici l'une de ces œuvres :

C'est le plus chétif des singes, un malingre et misérable pithécien, privé de toison protectrice, non viable en apparence. Mais il plut à Dieu de douer cet avorton d'une faculté nouvelle dans l'échelle des êtres : le don du progrès, une part de liberté morale qui lui permettra de vaincre la fatalité bestiale, une étincelle de flamme divine.

Le nouveau venu possède la raison, cette fleur animique qui mettra des siècles à grandir et dont l'Avenir verra l'épanouissement.

Le premier résultat de ce discernement a été que l'indigent vertébré a compris qu'étant donnée sa faiblesse individuelle, il lui faut vivre étroitement uni à ses semblables, sous la formule d'une collectivité.

Tout seul, livré à ses uniques ressources, l'anthropoïde périrait. Organisé en société, il finira par dominer le monde; il vaincra les forces hostiles dont la coalition le veut supprimer.

C'est ainsi qu'à l'imitation des castors, certaine tribu d'Adamites avait établi, dans une des criques du marécage, un village lacustre.

N'ayant pas les outils naturels du castor, l'anthropoïde imagina la construction sur pilotis qui le mettait à l'abri des bêtes voraces.

La troupe des humains reconnut d'abord la nécessité et l'excellence d'une division du travail. Les uns défendaient le logis — d'autres péchaient, lancés sur les eaux à bord de canots creusés dans un tronc d'arbre, — la plupart chassaient.

Ceux-ci constituèrent leurs primitives armes avec des "mâchoires d'ours ou de chat sauvage dont ils firent massues aiguisées. Depuis peu, ils s'étaient construit un nouvel outil de guerre avec des silex éclatés aux arêtes très coupantes. Même, ayant expérimenté l'arbalète comme engin mécanique, ils avaient emmanché leurs silex dans des branches flexibles de boux : le sens de la causalité à eux imparti leur fit noter cçtte propriété du bois qui est la flexibilité, le ressort. Pareille découverte balistique, remplaçant le coup par le jet, multiplia leur force et les fit redoutables aux animaux qui, pour l'Adamite, constituaient, à la fois, un rival de chasse et une proie.

L'un île ces hommes lacustres ne se livrait pas aux mêmes besognes que ses camarades. Il était artiste, lui.

Par consentement unanime, celui-ci confectionnait des ornements pour femmes et chefs. Sur bois de renne, sur cornes d'antilope contournées en branches de lyre, sur ivoire de mammouth, l'artiste gravait des figures, ciselait certaines scènes de bataille, burinait des silhouettes.

Dessinateur, sculpteur, animalier, parmi les brutes, il rêvait d'idéal. Et les autres y trouvaient leur compte : car, en songeant, l'artiste pénétrait le monde des idées, fondait le progrès, l'avenir.

Le chercheur, en effet, le découvreur, remplit, au regard des peuples, même fonction qui, chez l'in^ secte, est réservée aux tentacules. Être d'avantgarde, il tâtonne, essaye, imagine, vérifie; après lui, et d'après lui, le corps annelé avance, recule, se protège, se nourrit. Ses inspirations, ses constatations sont des guides, des phares : il est une tête... un chef.

C'était lui, cet inventeur, qui venait de doter ses congénères d'un outil nouveau, la roue : substitué à la claie, le chariot allait servir d'adjuvant au labeur humain. Remplaçant l'empirisme, la mécanique raison née hâterait l'évolution.

Dans la tribu, cette fonction demeurait traditionnelle, dès longtemps établie.

Celui qui l'exerçait alors eut des prédécesseurs dont le génie enrichit la collectivité.

Un de ceux-là, taillant du silex, remarqua l'étincelle : la faisant tomber sur fougères sèches, il développa le feu — le feu, dont il soupçonnait la

mystérieuse énergie et qu'il mania d'abord avec une sorte d'effroi superstitieux.

Hais bientôt il osa en user, et, tout d'abord, lui trouva une application industrielle en faisant cuire les poteries qu'avant lui on exposait simplement au soleil.

. Un autre avait imaginé .l'aiguille d'os percée d'un chas qui fut employée à la couture.

Un plus antique confectionna la flèche en bois de renne à deux rangs de barbelures, avec rainures pour introduire le curare, poison foudroyant*

L'artiste, inventeur, observateur, était donc utile, chargé d'un rôle éminent.

Ses méditations, ses facultés d'intuition, d'hypothèse, possédaient une valeur sociale, constituèrent lsi primitive monnaie d'échange.

Les Adamites acceptaient, reconnaissants, l'œuvre de ce silencieux qui, dans une case, vivait à paru C'était le devin, le divin, que l'on révérait. Ce rudiment de société établissait le principe qui devait développer les ultérieures civilisations. On avait ici hiérarchisé la fonction géniale et un peu hiératisé l'homme de génie. Celui-ci se donnait à la collectivité, laquelle vivait de lui, procédait de lui; l'œuvre de cet être d'élite formait patrimoine commun.

On lui appliqua un nom, une spécialisation : ce fut c celui des images *.

En ce primitif groupement, l'individualisme, la personne nominale, existèrent peu. Les hommes ne € s'appelaient » pas, pour la plupart au moins. Quelques rares seulement devaient, à leur travail particulier, le privilège [de désignation distinctive.

Outre (( celui des images », on connaissait celui « des bois » — du « marais » — des « charpentes » — des « forges ». H y avait le pottier, le couvreur, le marinier.

A ces rares exceptions près, basées sur le métier, tout demeura confondu, au sein du phalanstère originel. Les vivants d'alors, c'étaient « les hommes ».

Telle fut la primordiale loi de cet agrégat social. Et, parce que la fin des choses doit être semblable à son commencement, voici que, de nos jours, l'Évolution humaine tend à pareille unification, — abolition des individus dans la totale Conscience.

...L'ours, pour tout de bon dédaigneux de son infecte victime, cherchait d'autres proies.

...Lorsque, soudain, en l'air, une pierre siffla... et, brutalement, vint s'enfoncer dans la hure du fauve.

Celui-ci poussa un grognement de fureur, regarda dans la direction d'où venait le projectile, chercha ranimai agresseur. Il vit... mais, au lieu de s'élancer, il demeura sur place, inquiet, remuant ses courtes oreilles.

L'ennemi paraissait être un singe... Mais, pas comme les autres, celui-là... D'abord, il attaquait... Or, l'ours, avec cette gent, pratiquait toujours l'offensive.

De plus, ce singe-là ne ressemblait guère aux orangs, aux chimpanzés, qui, d'habitude, prestement fuyaient devant l'Hôte des cavernes.

L'ours voyait, devant lui, un animal nouveau, qui se tenait debout, érigé tout droit, sur la plante des pieds, œil fixe, peau blanche au ventre et au front, faiblement poilue au thorax.

Jambes écartées, buste en arrière, bras levé, le bipède agresseur restait dressé, en une pose athlétique, prêt à lancer de nouveau la flèche barbelée ou répieu de silex.

Cette stature hardie., ces prunelles sans clignotement, impressionnent le quadrupède... Ce qui, particulièrement l'effare, c'est la nudité ; quel est ce singe sans toison, pelé, écorché...?Si indigent que soit le cerveau de la brute, une appréhension s'y affirme : « Il j a quelque chose de redoutable en cet inconnu. »

Lé plantigrade hésite, branlant la tête, marquant le pas, hérissé de toute sa fourrure.

Mais enfin, un instinct le pousse. Son flair lui révèle que ce chétif adversaire est de substance délicate fine, bien plus succulent que la huileuse et répugnante bête des bourbes. « Bonne chère », supposet-il... La Bête velue passe sa grosse langue rouge sur ses babouines.

Une broue lui emplit la gueule. Vorace, glouton, notre carnassier ne résiste plus à l'appel de ses entrailles. Soumis à l'irrépressible impulsion qui mène l'être dévorateur, la mâchoire agitée d'un tremblement,- il marche vers son ennemi.

Cet ennemi, c'était le Troglodyte, l'anthropoïde, le primitif Humain.

L'anthropoïde vit le danger, mais ne recula point. D'un coup de sifflet strident (1) il appela au secours.

Presque aussitôt, un animal bondissait à ses côtés, sorte de coyotte. C'était le chien, ce premier ami de l'homme sur terre, le seul peut-être. Avec ses jappe-

(1) Le sifflet dont se servit lé magnifique sauvage, notre Ancêtre, fut fait d'un os de renne, percé en biseau, par un trou qui rejoignait le canal médullaire.

ments joyeux, le chien menait grand bruit. Mais sa voix n'était point semblable à celle des congénères de la gent canine.

Miaulement de la hyène ? Glapissement du renard ? Hurlement du loup? Hululement des coyottetf?... Non : ce fut l'aboi, clair, franc, expressif, nuancé, presque un langage.

Mais, quand il aperçut le Fauve, le bouledogue cessa de gambader, se tut, frissonna, hérissa ses poils, regarda son maître...

L'ours venait lentement... L'homme raisonna, comprit qu'il ne fallait point le laisser davantage approcher.

Et il lança un sile* emmanché, avec une si incomparable adresse que l'ennemi se trouva touché juste à la prunelle droite qui fut crevée net.

Déjà l'Àdamite tenait en main une seconde pierre et visait attentivement l'autre œil, cible étroite.

Tactique habituelle de l'anthropoïde : aveugler les animaux plus forts et mieux armés ; aborder ensuite à la hache ces masses désemparées; achever ces corps sans yeux.

Mais, à cette seconde même, le quadrupède détourna un peu la tête, surveillant le chien dont il craignait l'attaque de côté. De telle sorte que le silex ne rencontra point l'orbite, mais atteignit seulement le pariétal qu'il entailla profondément.

Le pachyderme fit un bond vers le pygmée qui l'avait manqué mais le faisait souffrir.

N'ayant plus le temps d'ajuster, pour un troisième silex, l'homme était perdu !

C'est alors que le chien entra en scène... comprenant le péril... Seul, il aurait fui, car il avait peur du

UN JOUR LOLNTA1N 17

monstre. Il n'hésita pas cependant; dévoué jusqu'au sacrifice, le vaillant animal attaqua pour dégager son maître. Rué sur l'assaillant, il mordit la patte qu'avait écrasée déjà l'ichtyosaure. L'ours, affolé, mis en rage par une douleur atroce, se retourna sur le molosse, le saisit et, d'un coup de sa formidable mâchoire, le brisa.

La pauvre victime eut un gémissement de mort, tourna vers l'homme ses yeux angoissés, brillants d'amour et de fidélité. Obscurément, il comprit que son ami était sauvé.

Le Troglodyte, en effet, profitant de la diversion, avait bondi en arrière : et déjà, avec prestesse simiesque, il escaladait un camphrier.

De son trot balourd notre plantigrade poursuivit le fugitif, en vain tenta de le happer, se dressa le long du tronc, qu'il enserra et secoua de ses bras velus. L'homme, tout à coup, se laissa glisser, tenu seulement par la main gauche : maniant de la droite sa hache, il en asséna un coup si violent, si précis, sur les pattes fie l'ours, qu'ongles et alvéoles furent tranchés net.

Furieux, mutilé, sanglant, le fauve retomba... Et il emplissait l'àir de ses s cris.

Mais, lui aussi avait une tactique : il savait faire le siège d'un arbre : son adversaire devait, tôt ou tard, tomber ou redescendre, surpris par la fatigue, vaincu par le sommeil, aiguillonné par la faim.

Patient, v obstiné, l'animal s'assit sur son séant, et attendit. De temps en temps, il léchait ses plaies, et ses grognements révélaient sa colère, ses souffrances.

L'Adamite réfléchit, prit ses dispositions : « Comme la nuit se fait proche, il faudra dormir : or, il est nécessaire d'éviter une chute pendant l'inconscience

du repos... » Avisant une liane qui s'enroulait aux branches, l'homme l'attira vers lui et se l'assujettit autour des aisselles.

L'ours comprenait vaguement cette manœuvre. Mais quelqu'un qui la saisit à merveille et parut l'approuver, ce fut certain macaque qui se trouvait, non loin de là, perché.

Il avait assisté au combat et s'était même fortement amusé de l'aventure qui arrivait à l'homme, à ce « parent » orgueilleux et redoutable. Du haut de son arbre, avec évidente satisfaction, il avait constaté que son cousin allait se trouver assez mal en point, n'ayant point, comme lui, appendice caudal, flexible et prenant, qui le pût soutenir.

Il s'écarquilla donc à l'ingéniosité que montrait son congénère, eut vers Tours une grimace ironique, grignota son repas du soir, et se prépara, lui aussi, à dormir.

...Mais voici que, dans les hautes fougères arborescentes, des voix retentissent. Avec stupeur, l'ours aperçoit des points lumineux qui se meuvent, s'approchent... c'est le feu!»., le feu, l'élément incompréhensible dont il a déjà subi les effets.

La tribu des anthropoïdes vient au secours du chasseur. En un clin d'œil, notre fauve est entouré : des brandons grésillent ses poils : des branches de résine enflammée rissolent sa chair.

Il hurle, se précipite, de-ci de-là, affolé. Devenu incapable de mesurer ses attaques contre les adversaires agiles qui bondissent autour de lui, il a peur ! et, pour les aniiriaux, la peur, c'est la démence.

Voici la brute vaincue, pantelante, à bas... L'hallali, maintenant: à l'assaut! Les coups de hache pleuvent,

les coups résonnent : le sang gicle sur la feuillée... Peu après, avec leurs couteaux d'obsidienne, les Adamites avaient dépecé la prise : et ils emportaient les quartiers, qui sur ses épaules, qui sur des claies, qui sur des rouleaux.

Le chasseur, alors, remit pied à terre, et s'approcha du chien, du courageux et fidèle ami qui, pour lui sauver la vie, volontairement s'était fait tuer. Celuici agonisait... Il eut encore la force de humer el lécher la main du compagnon de chasse pour lequel il allait mourir. Ses yeux chaviraient, pleins de tendresse désespérée : et il se renversa expirant dans les bras du maître.

L'Adamite resta muet... à sa gorge monta un sanglot convulsif : sa bouche prognathe se tordit : et, dans la broussaille des cils, une larme glissa : c'était, cette larme, l'apparition de la douleur, l'annonce de cette pitié qui allait attendrir l'humanité bestiale, et régner sur le monde...

Disparue sous bois la troupe des humains, le silence, que troubla cette scène de carnage, plane de nouveau sur le marécage. Parfois, cependant, une clameur sourde se fait entendre, quelque gargouillis, le clapotis des amphibies vautrés, bâillant, pâmés dans la vase. C'était fini : l'ours — le présent — avait tué l'ichtyosaure — le passé — et avait succombé lui-même, massacré par l'homme — le « devenir »...

...La nuit tombe. Revenus à leurs foyers, cuisines et rôtisseries, nos Adamites tiennent conseil et remettent à l'aube suivante la cuisson de leur magnifique proie, l'assaisonnement de la chair, l'éclatement des os... c'est là qu'on trouvera cette moelle dont tous sont si friands...

« Il fera jour demain », dit L'un d'eux.

...Or, voici! Il ne flt pas jour! Il n'y eut pas de « demain ». Le soleil ne parut point... Alors, les êtres conscients eurent notion de cette triple chose affreuse: La lumière s'effaça — l'Espace fut anéanti. — Le Temps n'exista plus.

Effroi, stupeur des vivants... D'où venait ce' cataclysme? Quel miracle terrifiant?...

C'était peu de chose, presque rien, dans l'univers... un minuscule accident sidéral... Certain petit nuage de matières cosmiques, résidu de la limaille des mondes, avait, d'occurrence, interposé son écran opaque entre le Soleil et la Terre.

Les conséquences furent effroyables... ce fut une Heure millénaire : « dies illa ».

Instantanément, la température tomba... Il y eut condensation brusque des brumes, hier tièdes et sous haute tension. Un déluge du ciel s'effondra sur le globe : ces cataractes, bientôt, furent transformées en neige et verglas... Les étoiles de givre figurèrent cette illusoire chufe d'astres qui, depuis, hanta les prophètes — imaginatifs douloureux, visionnaires que l'histoire nous montre acharnés à deviner ce que fut et sera le jour d'Apocalypse.

La période glaciaire commençait — ce long jour de détresse qui dura mille siècles peut-être.

Les êtres créés, animaux et humains, reçurent la commotion d'une épouvante sans nom. La neige emplissait vallons, pentes, forêts, plaines, engloutissant toute chose sous les glaciers, névés, moraines.

Des bandes affolées, Adamiteset bêtes, s'assemblent, se pressent étroitement, en bloc se ruent. Toutes les formes de la vie sont réconciliées dans le péril,

à l'heure du trépas commun. L'Être ne se maintient plus sanguinaire : il devient suppliant.

Pêle-mêle confondus, les troupeaux de fauves gravissent les escarpements, viennent se masser aux sommets, se dressent sur plateaux et cimes.

Bois, cornes, andouillers, crocs, défenses, ivoires s'entre-choquent : cliquetis d'osselets, frisselis d'os qui tout à l'heure seront des ossements.

Luttant contre l'asphyxie, tête rabattue en arrière sur l'échiné, les bêtes tiennent haut leurs muffles, naseaux et gueules, pour respirer encore, au-dessus de la tourmente glacée : leur chair gèle... Peu à peu, un à un, suffoqués, ils disparaissent sous le linceul.

Des entassements palpitaient par longues vagues : houle, dernier frisson de la marée de vie qu'engloutissait la marée de neige. Des cornes trouaient encore l'océan blanc, tels les mâts tordus de navires en perdition.

La neige amoncelait sa tombée, gonflait sa crue. Et ce fut la submersion, l'immobilité sous un suaire.

Nul ne survécut des Adamites : parmi le souffle des brutes étouffées, la petite flamme de génie qui avait lui en l'un d'eux s'éteignit, soufflée par ce même Dieu qui l'alluma...

Le Froid, la Nuit, le Silence, cette triple et identique Normalité de l'univers, triompha, s'appesantit. Le Chaos initial plana...

Le fils du Feu créateur, celui que la Lumière procréa (Agni, Igni), l'Être, mourut.

Les « Ténèbres extérieures » reprenaient possession de leur empire. Tout était devenu Rien.

Lé Nirvana abolissait l'individualité perturbatrice,

la conscience scélérate. C'était la réponse du Néant à l'un des versets de la vie, dans l'hymne de l'Éternité.

Et l'Inconscient s'affirmait comme Y oméga des choses — de même qu'il en fut Y alpha.

Le Globe descendait toujours les degrés du Froid, sombrant dans l'abîme du gel insondable.

Sous l'étreinte dé l'Élément, la Planète se rétrécit, se gerça, craqua, fut écarte! ée : par les fissures, le Feu intérieur apparut, rouge.

Quelques éclairs seulement, vite éteints... Le froid était celui de l'Étendue stellaire, contre lequel rien ne prévaut. Les flammes grésillèrent, les laves en fusion furent solidifiées, les langues ardentes se figèrent instantanément en filons de granit, en larmes de grés, porphyre et diorite.

Il parut que c'était la Fin du Monde... Or, ce n'est jamais la fin du monde. Les formes détruites flottaient maintenant dans l'éther palingénésique, attendant la réincarnation, les possibilités, le fieri. Dieu se recueillait, pour recommencer l'œuvre qu'il venait d'exterminer.

Voici que la Nature a effacé sa première ébauche, création primitive, atroce et bestiale, dont elle fut mécontente. Un Règne tout à l'heure expira : une nouvelle Inspiration va souffler.

Et des germes assiègent déjà le cimetière glacé, espérant les semailles nouvelles, avertis qu'il y aura une résurrection...

A l'extrême pointe du promontoire de Saint-Gildas (Armorique) un homme se tient debout, regardant avec, fixité presque somnambulique, la haute mer, vers le Sud. Pour défendre ses prunelles contre les rayons conjugués que lance le soleil et que répercute, en les multipliant, la réverbération des flots brasillants, l'homme tient, à la base du front, sa dextre largement étendue comme visière.

Ce qu'il attend ne vient point... Et, soudain, un incoercible soubresaut le secoue... car, à sa droite, voici venir ce qu'il n'attend pas...

Des navires sortent de la rivière d'Auray, pennes au vent, poussés par jolie brise de terre. L'homme les compte... 220! toute une flotte!

Nous sommes en l'an 698 de la fondation de Rome, 56 avant notre ère.

Le veilleur a nom Caïns-Julius César, La flotte

2i LES HOTES DE L'ESTUAIRE

signalée est celle des Vénètes, Celtes indomptés encore qui luttent pour leur indépendance (1) à laquelle veut attenter la Ville Éternelle.

La lutte demeure engagée ouvertement : la rébellion est officielle autant que fut irréparable le défi. Le Sénat romain avait, dans des vues conciliantes, envoyé aux Vénètes deux ambassadeurs, Velanius et Silius. Or, les envoyés furent, au mépris du droit des gens, faits prisonniers, gardés comme otages en vue de futurs échanges. *

C'est là guerre, qu'un pareil affront. Les Vénètes la font déjà : les bâtiments qui viennent d'apparaître sont armés en course pour combattre et capturer tous navires qui arboreraient les aigles romaines.

César réfléchit : sa position peut devenir critique : le voici aux contins du monde, « finis terra », loin de ses bases de communication, environné par des ennemis redoutables, déterminés en leur révolte* Les derrières de l'armée d'invasion restent mal assurés. Les Vénètes, en effet, ont soulevé, gagné à leur cause quelques peuples congénères de l'Ouest et du Nord, Véliocasses, Calètes, Ambiens.

Boduognat est mort, SI est vrai, englouti dans le désastre des Nervienç. Mais, ailleurs, la Gaule frémit et attend. ...Elle attend un signal que peuvent donner Ambiorix, Cativolke, ou le vieux Camulogène... On parle aussi déjà de certain Vercingétorix... Un seul échec; et, toute retraite coupée, les légions sont perdues, naufragées dans le désastre d'une retraite qui constituera irrémédiable déroute...

(1) L'Armorique formait un état résolument autonome, ayant, entre autres signes d'indépendance particulariste, la « frappe des monnaies ».

INSl'LA BOXA 25

. Mais le grand capitaine ne se trouble pas; quelquesuns de ses officiers et centurions l'observent, épiant son inquiétude pour prendre peur — . la peur italienne...

H se contient donc, reste impénétrable, c impavidus », visage durci, masque impassible, cœur battant !...

Mais, pourquoi l'escadre romaine n'est-elle pas là, exacte au rendez-yous donné? Que fait Brutus, l'amiral? N'auraît-il pas encore quitté la Loire, malgré les ordres reçus?

Angoisse du Stratège... Malgré l'habitude qu'il a de se posséder, il entre dans une de ces fureurs froides qui ont des lendemains sans pitié...

Il s'en prend à lui-même, maintenant, et se fait des reproches : pourquoi avoir confié cette division de l'Atlantique, enjeu d'une si grosse partie, au jeune Brutus, son favori? Pourquoi ne lui avoir pas adjoint un de ces navarques grecs que l'on dit si expérimentés.

Quelque chose d'inexprimable crispe la poitrine de César, envahit son iront, je ne sais quel pressentiment, présage funeste stagnant au fond de l'avenir obscur... germe noir... inéluctable échéance écrite dans le Destin...

Enfin!... là-bas, quelque chose monte, vient denteler Thorizon : voici bien les enseignes, les proues, les coques. La division romaine est en vue... Sur leurs trois rangs de rames, les galères semblent des insectes qui égratigneraient l'eau, avec milliers de pattes.

Le Proconsul se sent pénétré de joie : mais tel est son empire sur lui-même qu'il ne laisse pas plus paraître son allégresse que tout à l'heure son inquiétude : il demeure € sui compos. :»

...Le choc eut lieu dans la baie de Qiiiberon. Contre la masse compacte de la force navale romaine, les

Vénètes trop impatients précipitèrent leurs bâtiments, sans ordre, à l'état dispersé.

Cette fois encore, la discipline romaine eut raison de la fougue gauloise. L'ewercitus triompha de la valeur individuelle. Des magnifiques navires mis en .ligne, cinquante seulement purent se sauver, à la faveur de la nuit.

Le divin Jules fut implacable. Il mit à mort tout le sénat de Vannes et vendit à l'encan « sub corona vendidit », le surplus de la population. On vit un lamentable troupeau d'humains au carcan, sous le fouet des trafiquants d'esclaves, s'en. aller vers les marchés d'Italie et d'Afrique. C'est ainsi que l'Armorique expia le mouvement d'effroi qu'el le avait inspiré au Proconsul !

Ce fut, du reste, délibérément et après réflexion, que César ordonna ces exécutions : et, dans l'œuvre de répression, le calcul entra plus encore que le ressentiment. /

Ne fallait-il pas, en effet, écraser l'insurrection, noyer dans le sang cette race trop résistante, répandre sur la péninsule une terreur salutaire?

11 était d'importance que, sur cette partie de la « Gallia barbata > vînt dès lors régner la € pax romana », le silence de l'effroi, le repos mortuaire.

Ainsi fit-il... Puis, le général de la République disparut, s'enfonça dans l'Est, en l'une de ces marches mystérieuses et foudroyantes, qui le transportaient d'un bout à l'autre du territoire, lui donnant réputation d'ubiquité.

Peu après, on le signalait sur le Rhin où s'agitait la jeune Barbarie germaine, où paraissaient les casques ailés des Saliens et des Ripuaires.

Péniblement, les débris de la flotte vénète purent gagner l'estuaire de la Seine; c'est là que, vers la fin de l'été, ils trouvèrent un refuge.

Notre golfe n'avait pas alors son actuelle configuration. Le cap de la Hève et la côte d'Ingouville pointaient loin dans le sud, barrant Fembouchure jusqu'aux bancs d'Éclat. et d'Amfard. L'entrée de la Seine se trouvait par delà le haut-fonds du Ratier, au ras d'HonneÛeu, formant goulet.

En dedans et à l'est de cette passe très resserrée, s'étendait un vaste lac, depuis la côte de Grâce jusqu'à Berville et La Roque.

En ce lac peu profond, sinuait le chenal de la Seine, très variable lit, fragile thalweg que deux fois par jour bouleversait le flux — irruption océanique dont l'étroite embouchure multipliait la force.

A l'orient de la Roque, les eaux de la Seine s'étalaient, formant, entre Bouquelon et la côte de Mesnil, la mer intérieure du Marais-Vernier — ampoule, anévrisme de l'artère fluviale.

Du Nais de Tancarville à la pointe de la Roque un seuil s'étendait, sorte de sas écluse par quoi la nappe supérieure était maintenue à étiage élevé, formant bief.

Remontant le cours d'eau, on trouvait des méandres rythmés, sinusoïdes, qui touchaient alternativement •Quillebeuf, Norville, Vieux-Port, Villequier, Brothonne, Barre-y-va, Calidu.

Entre Vatteville et le Lotum, l'île de Belcinac, longue de 3,000 pas, large de 1,500, île sainte, consacrée aux dieux gaulois, particulièrement à Bel. . Le Lotum est représenté aujourd'hui par Caudebec et Sainte-Gertrude.

C'était alors prairie deltaïque, plaine alluvionnaire, submergée aux marées. Sur les bourrelets qui servaient de rive à ce fjord marécageux, on voyait les maisons de l'ingénieux castor, les terriers de la loutre.

Il s'y trouvait aussi quelques huttes de pêcheurs et passeurs. À l'ancre, ou échouée sur la plage basse, on voyait une maigre flottille : pirogues, chacune creusée dans un tronc de chêne; barques en osier tressé recouvertes de peaux de bœufs; ponti, grands bacs quadrangulaires, à fond plat, par quoi Ton faisait traverser le fleuve aux soldats, voyageurs, bétail et charrois.

A l'ouest du Lotum, se dresse presque verticalement jusqu'à 400 pieds de hauteur le mont Calidu, adossé aux forêts de Maulévrier et de Saint-Arnoult, protégé par les escarpements de Sainte-Gertrude, clos au moyen d'un retranchement semi-circulaire dont on retrouve encore la trace. v

Comme Gergovie, Alise-Sainte-Reine, Alaise, Bibracte, le mont Calidu représentait une des citadelles où s'appuya la résistance gauloise, contre l'invasion étrangère.

Le Calidu formait la capitale du pays des Calètès, la place forte, Yoppidum. C'est là que résidait le Chef, là que s'abritaient les campagnards en cas de guerre. Au Calidu également se trouvait l'atelier pour la frappe des monnaies — droit régalien, manifestation d'indépendance nationale pour cette population d'environ 120,000 âmes, défendue par 20,000 guerriers.

A cette époque, les sociétés humaines ne s'aventuraient pas encore bien volontiers dans les plaines peu

INSULÀ BÔNA 29

sûres, dévastées par le brigandage. L'Espèce n'avait pas oublié ces âees terribles où, -traquée par le reptile et le fauve, elle se réfugia sur les pics inaccesr sibles, sur les pilotis, dans les grottes troglodytes. Les grands félins, les redoutables sauriens avaient certes disparu : mais subsistait toujours l'ennemi humain — homo homini lupus...

L'heure était grave. Les druides (ces ministres d'un culte agonisant qui n'enseignaient plus < en esprit et en vérité ») ne pardonnaient pas à nos aïeux leur irrespect frondeur pour les cérémonies ancestrales ; ils les détestaient au point de les vouer aux châtiments célestes. Les nobles « colliers d'or >, hommes de toute vénalité, trahissaient cette population fière qui répugnait au servage traditionnel. La Gaule, où nulle volonté souveraine ne coordonnait les énergies, se débattait péniblement sous la « calige » romaine. Par suite de l'insécurité, toute culture était abandonnée; la population rurale et forestière refluait dans les oppida.

Telle était la situation quand les Vénètes, en déroute sur l'Océan, prirent la résolution de remonter jusqu'au Calidu. Ils savaient y devoir trouver vivres, armes, munitions et recrues.

Les marins vénètes connaissaient, du reste, parfaitement les ports et havres séquaniens. Leur spécialité consistait à être, sur l'Océan, entre la Gaule et l'île de Bretagne, facteurs, convoyeurs, voituriers, commissionnaires. En cette fonction, ils rencontraient, au surplus, déjà la concurrence des Calètes, qui avaient pris goût aux aventures et profits de mer. Les uns ou les autres importaient, de l'estuaire neustrien, laines, peausseries, métaux ouvrés, armes, instruments ara-

toires, poteries, couleurs; et, en plus, les marchai^ dises et produits du Midi véhiculés par le Rhône, la Saône, le Doubs, la Haute-Seine.

De la grande lie, ils rapportaient blé, bétail, or, argent, fer, étain, esclaves, chiens de chasse et de guerre.

Comme, sous toute déclaration de guerre, il existe souvent des raisons d'économie politique, si les Vénètes luttaient à main armée contre César, et si les Calètes étaient devenus leurs alliés, c'est que nos deuxpeuples gaulois avaient connu les projets de César sur la Grande-Bretagne.

Les belligérants voulaient bien se partager le monopole : ils ne consentaient pas à s'en laisser spolier par un tiers.

Destiné au transport des denrées et chargements lourds, le- bâtiment armorique est robuste, pesant, à carène presque plate, avec poupes et proues très hautes. Bordages et tillacs sont construits en bastin de cœur de chêne, en poutrelles d'un pied d'équarrissage, le tout bien boulonné et rivé. Les ancres sont retenues aux bossoirs par chaînes de fer à gros maillons. Les voiles furent faites de peaux tannées et assouplies qu'amincirent au racloir d'émérites peaussiers.

Image du génie de la race, cette construction navale, cette gabarre en charpente massive, chefd'œuvre d'endurance et de solidité, a frappé Brutus d'effroi et César d'admiration.

...Depuis l'arrivée des Vénètes, leurs capitaines ont plusieurs fois tenu conseil avec les chefs calètes. Des courriers les ont avertis que César en a bientôt fini avec les Germains et que bientôt cet infatigable

pérégrinateur va passer dans l'Ile de Bretagne. La flotte de Brutus a reçu ordre de croiser en Manche et de rallier Portus Itius (1).

Nos alliés gaulois décident d'attaquer les vaisseaux romains dès qu'ils apparaîtront par le travers du golfe.

Or, quelle surprise, tout à coup ! Les guetteurs apportent une nouvelle stupéfiante : la division romaine a franchi la passe et, hardiment, remonte le fleuve, à la vitesse de quatre milles et demi à l'heure.

C'est qu'en effet, les espions de Brutus lui ont appris où se cachent et se reconstituent les débris de la flotte qu'il dispersa. Ne voulant pas laisser sur ses derrières une force ennemie encore dangereuse, l'amiral romain s'est résolu à la couler bas, définitivement.

Entreprise hardie autant que hasardeuse!... Mais « audaces fortuna juvat », Brutus répéta ce dicton. Faisant fond du reste sur la confiante affection que dès longtemps lui a vouée le Proconsul, il ne craint pas d'être, en cas d'échec, désavoué et puni par lui. Au surplus, il s'est payé, à prix d'or, des pilotes de la Basse-Seine qui lui indiqueront le chenal. Le plus expérimenté d'entre eux, certain Insul. fut embarqué à bord de la galère amiral e.

Devant Calidu, les verbeux Gaulois s'agitaient, discutaient encore, lorsque, au tournant de Villequier, parut l'avant-garde romaine.

Quel ordre en cette arrivée!

Ce sont d'abord les naves actaariœ, unirèmes et bi-

• (1) Boulogne.

rèmes, très effilées, portant fiché â l'avant un éperon d'airain, mues par une voile carrée et deux rangs de rameurs. Sur la dunette d'arrière, au ^ thronus », se tient le « gubernator » qui commande à l'équipage, timoniers et marins.

En une manœuvre savante, ces navires viennent s'embosser dans le canal de Belcinac.

Maintenant, c'est le gros de la flotte, sorte de forêt mouvante, hérissée de tours, mâts, voiles et enseignes.

Voici les trirèmes, aux coques et rames peintes en rouge. Elles portent, au gaillard d'arrière, la « tutela », image de leur protecteur, héros ou déité. A la proue se dresse l'insigne, portrait d'un personnage illustre ou représentation d'un monstre familier. De chaque *côté l'ancre que supporte un câble de fer. L'œil grand ouvert au-dessus de chaque écubier donne à cette partie du navire apparence de museau bestial.

La force motrice se compose de 176 rames en trois rangs superposés. Rigoureusement parallèles, équidistants, ces étages de palettes forment avec le plan d'eau des angles égaux, et fournissent leur course d'un rythme identique, dans le même laps de temps.

Tellement disciplinés et rompus sont les rémiges, que leurs avirons semblent attachés, rivés à un mécanisme, système rigide aux mouvements isochrones. »

Du reste, cette manœuvre est faite par des esclaves embrigadés : la chiourme.

En cadence, les six avenues de palettes frappent l'eau, s'y plongent, en ressortent, par une détente égale, mathématiquement. Et, pour marquer le rythme, la chiourme entonne le celeusma, sorte de « Marseillaise y> — Marseillaise des esclaves.

INSOLA BONA 33

Debout, sur la passerelle, quel est cet homme qui bat la mesure, t portisculus » en main? Ne croirait on pas quelque chef d'orchestre? C'en est un en effet, ce hortator, qui scande à la fois l'hymne guerrier et l'effort collectif.

L'orchestrique forme ainsi le dernier mot de la mise en œuvre des forces humaines.

Cette « turba » enchaînée et agressive qui chante, eet unisson rauque et puissant, cette clameur, sortie des flancs du navire (comme si ce navire lui-même poussait un long mugissement ininterrompu), cela était destiné à troubler l'adversaire, et le troublait effectivement, lui communiquant un choc magnétique.

Ce vaisseau spécimen, « unité » de la flotte romaine est monté par 124 officiers, matelots, compagnie de débarquement; un triérarque commande, assisté du proreta.

Le vaisseau amiral, battant pavillon de Brutus, attire entre tous l'attention : il est d'un modèle nouveau que viennent de lancer les chantiers de la République. C'est le type liburnica. Les rames y sont remplacées par des rodes à aubes obéissant à un système d'engrenage dont l'axe de rotation est actionné par des bœufs. Grand progrès; invention qui fait honneur aux ingénieurs des constructions navales, à Ostie.

Autour de la galère amirale, se pressent les naves turritœ qui portent des tours où s'abritent les soldats de marine (cïassiarii).

Telle est la Division de guerre. Mais, derrière elle, s'avance une autre flotte, lourde et lente, qui véhicule provisions, munitions, pièces de rechange, impédi-

menta : ce sont les naves onerariœ, frumentariœ.

Cette Force navale constitue donc un tout, homogène, un ensemble se suffisant à lui-même, chef-d'œuvre de coordination, d'agencement, de prévision, je ne sais quelle musculature, souple, aux pièces solidement imbriquées, un corps vivant enfin, conscient, soumis, dans toute son étendue, au seul cerveau du Prœfectus classis (1).

Les contingents ennemis ne sont plus qu'à une encablure, à portée d'arc. Les Romains procèdent au branle-bas de combat, méthodiquement et en bon ordre.

Chaque mât est abaissé, étendu sur le tillac : aux joues du navire, le long du plat-bord, sont fixées les epotides : hérissées de pointes métalliques, ces poutres sont destinées à amortir chocs et abordages, à remplacer au besoin les rostres brisés.

Ainsi privé de mâts, vergues, cordages, voilure, les flancs grossis, les hanches renforcées, le bateau prend aspect étrange. On dirait telle bête aux oreilles couchées... je ne sais quel insecte de combat, un sphex qui, ayant replié ses antennes, rabattu ses élythres, se tasse, se rase, se tapit, enfle son échine, boursoufle son thorax, au moment de bondir, pour l'attaque...

Les scaphœ, qui porteront les ordres du Prœfectus, sont arrimées, et, de suite, mises à flot.

Des unirèmes passent dans les rangs, enlèventà chaque navire de combat tout ce qui pourrait l'alourdir, l'allégeant des poids morts.

L'amiral a commandé « ordo lunatus ». Et aussitôt

(1) Amiral.

les navires se massent en trois escadres bien alignées, à forte distance, disposées en demi-cercle.

De leur côté, Vénètes et Calètes ne restent pas inactifs : ils embarquent de grosses pierres qui serviront comme projectiles d'écrasement.

Selon leur tactique ordinaire, ils adoptent la disposition d'une ligne triangulaire en éperon. De plus, les bâtiments sont mouillés face à l'aval, rigoureusement parallèles au fil de l'eau, mais en sens inverse du jusant; afin d'être maintenus en cette position, ils sont affourchés sur deux ancres à l'avant et une à l'arrière» En outre, chaque commandant possède plusieurs ancres de jet. Précautions capitales : car les marins séquaniens, familiarisés avec la vie du fleuve, savent qu'aujourd'hui (10 avant les calendes d'octobre) le mascaret sera un des plus forts de l'année; de la sorte fixés, les bâtiments gaulois supporteront aisément l'assaut de la barre redoutable.

Les bateaux calètes en particulier n'ont de ce chef rien à redouter; car ils sont très légers, faits d'osier tressé recouvert de peaux de bœufs.

Là-haut, sur les remparts du Galidu, le long des pentes, se pressent des spectateurs angoissés aux préparatifs du drame : guerriers du fort, femmes, enfants. Sous leurs yeux va se dérouler la partie suprême qui décidera des destinées de la Patrie!

C'est le moment! Des sonneries... Les « tubœ > d'airain mêlent leurs fanfares éclatantes aux noies graves du buccin gaulois.

D'un seul mouvement, d'un même choc, les galères, qu'on dirait soudées Tune à l'autre, se ruent vers l'ennemi. Mais, contre les carènes solides, les proues s'aplatissent; les rostres se brisent à leur propre choc

sur les bordages des bâtiments vénètes — tandis qu'une avalanche de pierres, quartiers de roc, moellons, écrase les équipages, défonce tiliacs, dunettes et gaillards, fait chavirçr les navires assaillants.

Le désastre est complet pour la première escadre. Hais voici la seconde qui entre en ligne, chacun de ses navires armé de la c faix ». Engin terrible, cette faulx solidement emmanchée, assujettie à deux madriers, destinée à couper les agrès du vaisseau ennemi.

Les trirèmes abordent de flanc leurs adversaires ; la faulx agrippe les cordages; la gaffe s'accroche à quelque filin. Alors, sur commandement bref, la chiourme se courbe, se déploie, s'arc-boute en effort suprême, imprime à la galère un brusque mouvement d'avant : voici rompus, coupés, amarres et cordages : mâts et vergues tombent sur l'équipage y portant la confusion et la mort. Chaque navire ainsi désemparé est assailli furieusement par l'abordeur, qui, à coups de poutrelles et de béliers, commence à briser les bastingages.

Péril imminent; la flotte vénète va être amarinée tout entière, lorsque, soudain, une rumeur se fait entendre, à l'ouest..., soufflée qui grandit très vite... Qu'est-ce? Le mascaret! le grand Flot de septembre.

Ceux du Calidu, qui voient au loin, lèvent les bfas, gesticulent, crient, annoncent l'arrivée grandiose.

La vague est énorme, livide, semblant exprimer la colère d'une Volonté extérieure : la Planète. Superstitieux, mal familiarisés avec les variations lunaires et les manifestations hydrographiques de notre estuaire, les Romains prennent peur à cette crue soudaine, à cette ruée des eaux que viennent, on le di-

INSUI.A BOXA 37

rait, châtier l'envahisseur, porter secours à ceux qui défendent le fleuve ancestral.

c ft 'est-ce pas un prodige?... la venue des dieux indigètes »..., pensent, en leur affolement, ces païens vite effrayés de tout mystère, encore mal dégagés des adorations primitives, enclins à personnifier les forces, à diviniser les phénomènes, à chercher dans le miracle l'explication de l'insolite. Comment concevraient-ils que cette masse brute, l'élément de minéralité, fils de l'Inconscient, résultante matérielle d'une loi de Gravitation, ne connaît, ne soutient, ne combat personne? Pourraient-ils imaginer que cette chevauchée liquide, s'avançant en ligne rigide, au pas de charge, n'est menée par aucune volition, qu'elle ignore, qu'elle est aveugle, sourde, hostile seulement à tout ce qui n'est pas sa marche de fatalité? Devineraicnl-ils que la fatalité peut être vaincue par la connaissance? Moins heureux qu'Œdipe, ils vont être engloutis par un sphinx dont ils ne pénètrent point le secret...

Plus haute et menaçante que jamais, la Barre gronde, dresse sa crête, se cabre, écume, clame en une sorte de fureur animée. Engouffrée dans le canal de Belciuac, elle environne l'île, semblant vouloir la prendre d'assaut. Le longdesrives, là-bas, lesdeuxlimoneuses cornes s'avancent traîtreusement, tandis que le centre s'incurve, luisant comme couperet. Les flottes ennemies sont happées ainsi que dans un filet.

Cataclysme subit pour les galères romaines qui présentent au flot leurs poupes rondes. Le mascaret les retourne en un clin d'œil, les choque, les chavire, les roule comme fétus. Et déjà, la flotte est submergée, disparue, — les équipages en grande partie noyés.

Quelques-uns sont jetés à terre, on ne sait comment sauvés. Bmtus est de ce nombre ; le « Fatum » qui gouverne le monde l'épargne, ayant encore besoin de lui.

Les navires vénètes, massifs et plats, recevant le choc par leur proue, font un saut, craquent de tous leurs ais; soulevées pai* le flux, les barques légères ranchissent l'obstacle d'un bond. Tous istent, trépidant sur leurs amarres, set ételles », flottant sur la cataracte, vengé la Gaule ! Et déjà, elle s'apaise, mante sous la caresse » du soleil, enourire aux prairies, mêlant sa grande x cris des Gaulois qui hurlent victoire, énés de la foule, aux hymnes que, dans Druides entonnent à la gloire de Freïa.

t ce temps, aux profondeurs, l'œuvre îve : un drame sous-marin se continue, u étouffe des corps, emplit des gorges, iux, grouille dans des oreilles, les, enfin, asphyxiées, s'enlisent, souillées issent et s'immobilisent, ensevelies dans uque, aux plis fangeux.

nnut le désastre de sa flotte, César s'indi- >ntre le jeune et présomptueux Praefectus e, avait effectué cette téméraire montée

secondç fois, le superstitieux Proconsul breux avenir, vit face à face les cryptes D'où lui venait l'obscur avertissement?

irmura-t-il, me seras-tu donc néfaste, me » !

Il jura de laisser croîlre sa barbe et ses cheveux jusqu'à ce qu'il eût réparé l'outrage fait à ses armes.

Mais, en cet être d'énergie, l'affliction ne durait point, les appréhensions bientôt se dissipaient. Il se ressaisit vite en vue des revanches nécessaires. Esprk lucide et cœur ferme, incapable de faiblir, déjà il organisait nouvelle attaque,

Sabinus, qui venait de détruire les contingents de Yiridovix, reçut Tordre d'acheminer partie de ses bataillons libres sur Calidu. Cicéron (1), autre lieutenant, envoya un gros détachement. Labiénus, fut mis à contribution pour la moitié de ses troupes.

Et mèràe César était si résolu à tenter effort décisif, que, sans hésiter, il préleva plusieurs cohortes sur la septième légion, laquelle, sous les ordres de Crassus, opérait en Aquitaine.

Imposante était l'armée qui convergeait ainsi vers la citadelle des Calètes. Le siège de l'oppidum gaulois commença aussitôt. Les circonvallations furent tracées.

Qui commandait en chef les troupes d'investissement ? Nos Gaulois ne le surent pas très bien, Y avait-il là calcul particulier de ce grand metteur en scène que fut l'Imperator? Comptait-il ainsi déconcerter ses ennemis, les dérouter, ou décourager... les pousser peut-être aux sorties imprudentes?... (Ne connaissait-il pas la psychologie gauloise mieux que tout autre, mieux que lesGaulois eux-mêmes...) Étaitce que réellement ce Mécanisme dont se composait « l'exercitus romana », une fois ses rouages mis en mouvement, par impulsion originelle, n'avait plus

(1) Le frè«*e de l'orateur.

tf) LES HOTES DE L'ESTUAIRE

besoin d'autre volonté que le consensus universel? Fallait-il simplement supposer que le travail entrepris tout d'abord par cette troupe anonyme, c'est-àdire un ensemble de fouilles, sapes, excavations, besogne automatique avec laquelle tous étaient familiers, ne comportait vraiment point la nomination du chef suprême?...

Divers noms furent cependant prononcés, qui intriguèrent et dépistèrent la curiosité gauloise... Brutus? Gicéron? Velanius?... triumvirat... Peut-être même Gésar lui-même... invisible... omni-présent... Pourquoi pas ?

Ce point particulier mettait en tumulte l'imagination des assiégés. Ils eussent été flattés de se savoir attaqués par le grand Romain en personne. Mais, être considérés par le Proconsul comme indignes de se mesurer avec lui, cela touchait à vif leur vanité et constituait une cuisante blessure d'amour-propre. Et cela tout d'abord contribuait à leur enlever ce calme qui demeurait si nécessaire.

Les Romains étaient soldats, mais surtout et au premier chef, terrassiers, maçons. Chaque piéton emportait sur son dos truelles, ciments, pioches (1). En marche, ils ressemblaient à des bêtes de somme. Le singulier aspect de leur infanterie ouvrière justifie cette parole dédaigneuse des Cimbres: « Qu'est ceci?... des mulets?... »

De ces portefaix courts et trapus, combien différaient les guerriers gaulois !

Grands, bien découplés, couverts d'ornements,

(1) La pioche et le louchet eurent raison de la Ganle plus que les navires et les armes.

1NSULA BONA 41

fiers de leurs bracelets d'ambre, boucles d'oreilles et colliers d'or; portant des bagues à trois doigts de la main ; exhibant avec coquetterie leur longue moustache tombante qu'ils saupoudraient avec de la limaille d'or et leur chevelure rousse qui flottait telle une crinière ; très vains de leur prestance, de leurs yeux bleus, de leur peau si blanche en sa fraîcheur sanguine ; richetnent costumés dans des « saies » brodées d'or et d'argent que retenait une agrafe incrustée de pierreries : tels furent les nobles gaulois, en temps ordinaire. Excessivement vaniteux, ils prenaient plaisir à se faire suivre par une troupe d'écuyers (ambacti). Certains ne se montraient que précédés de sonneurs dont les trompettes portaient au pavillon une effigie de bète sauvage artistement ouvragée. Cela témoignait de leur richesse et de leur puissance.

En temps de guerre, ils surgissaient, torse bombé, sous la cotte de mailles ; anneaux et cuissards aux jambes; ceinturons à pendeloques émaillées; le cor en sautoir ; au flanc gauche la dague courte ; au flanc droit le glaive appendu à deux chaînettes de métal ; gorgerin de cuivre incrusté ; casque de bronze avec figures d'animaux ou têtes de méduse sculptées en relief; haut cimier que supportaient les ailes grandes éployées de l'alouette symbolique... Et vraiment ils apparaissaient superbes à qui les voyait manier le haut bouclier d'airain orné de corail, brandir la lourde épée à dçux tranchants, lancer le gessum.

D'autres montaient sur leurs chars, portant haut l'insigne guerrier, image emblématique du sanglier. Des têtes d'ennemis étaient suspendues au poitrail de chaque cheval. Avec adresse extraordinaire, le conducteur, homme sportif, très souple, se faisait un

jeu de courir sur le limon, son attelage lancé au^alop, furieusement.

Tant en guerre qu'en paix, nos Gaulais affectionnaient les couleurs vives, l'or, les vêtements rutilants et fauves ; plusieurs même allaient jusqu'à se tatouer avec des substances minérales (1).

Ceux-là, c'étaient les nobles de la race, les riches.

Pareils hommes avaient toutes les vertus militaires,

sauf une seule : la faculté d'obéissance. Ils se pliaient

difficilement aux ordres des chefs. Versatiles, jaloux,

; de toute supériorité, ne pouvant vivre qu'à

cié, ils n'apercevaient guère la grande Patrie

L'enclume barbare et le marteau romain

ablir ici la cohésion moléculaire, allaient

e unité de race que commanda la Nature

r le Globe, elle sculpta la Gaule.

itagieuse imitation, les soldats, vêtus

utrées et de peaux de bêtes, se montraient

habitués que les nobles à la sujétion, ou

dépendance.

nt le courage inconsidéré de ses adversaires leur manque de cohésion, le Romain, habile, aintif, mais discipliné, exécutant avec ponconsigne, le Romain triompha toujours, itte fois, les Calètes sentaient que l'heure i péril était venue et qu'il fallait prendre itions viriles. Renonçant aux assemblées ses où se discutaient généralement les bliques, ils élirent un « Vergobret » auquel is tous pouvoirs dictatoriaux.

ue le cercle d'investissement fut fermé, le

Je fer et oxyde de manganèse.

LXSULA HONÀ 43

Vergobret, prévoyant que le siège sérail long et sans merci, fit rassembler au Calidu beaucoup de bétail avec grandes prévisions.

Après quoi, imitant les Romains et voulant contrebalancer leurs travaux de tranchée, le Dictateur ordonna que des corvées volontaires s'emploieraient aux affouillements, terrassements, galeries', travaux de contre-sape. Les Calètes étaient plus experts à manier l'épée que la bêche; cependant, ils acceptèrent la besogne : on les vit creuser le sol avec leurs glaives, transporter les déblais dans leurs manteaux de guerre. Ils établirent ainsi, rapidement, une ligne de retranchements avec onze pieds d'escarpe.

Et bientôt — « si grande fut l'ardeur au travail — face à la plaine, se dressa un hémicycle de remparts inexpugnables, par le front tout'au moins : sur fossés, talus et glacis, la vigilance fut extrême, le guet rigoureusement exercé par des sentinelles, gardes, patrouilles qui veillaient, se relayaient, circulaient jour et nuit.

Enthousiastes, les défenseurs du Calidu se sont liés par serments solennels : « Aucun d'eux ne rentrera sous son toit, ne reverra ses enfants, ne s'approchera de sa femme, s'il n'a traversé deux fois k>s lignes romaines ».

Hélas ! le zèle se relâcha : les Gauloio supportaient mal, définitivement, ce blocus sans gloire, cette inaction déshonorante, à l'abri des murailles ; pareille immobilisation leur parut opprobre, à eux tout bouillants de fureur guerrière. S'ils avaient accepté la guerre, c'est qu'ils voulaient se mesurer avec l'ennemi, le voir face à face, jouer hardiment leur vie, manifester une fois de plus leur ardeur

au combat, leur force, et à quel point ils poussaient le mépris de la mort.

On en vit, à maintes reprises, qui sortaient du Caïidu pour s'avancer jusqu'aux avant-postes romains.

Ils entonnaient des chants de guerre où étaient narrés les exploits ancestraux. Après quoi, ils provoquaient les assiégeants, les invectivaient avec toute la verve gauloise, les raillaient de leur couardise, se gaussaient de leur petite taille, les appelant « courtauds », « nains », leur proposant des duels. Parfois, en un paroxysme d'imprudence mêlée à la fougue du défi, en je ne sais quel besoin d'exagérer la bravoure jusqu'à la bravade, ils se dépouillaient de leurs vêtements, les jetaient au loin, ne gardant que des armes, pour combattre nus, sans autre protection que l'énergie de l'àme et la pesanteur du bras.

Mais les Romains, incapables d'élan, réfractaires à l'idée d'un tournoi loyal, d'un combat singulier, se gardaient bien d'accepter pareils cartels ; dissimulés derrière leurs casemates, tapis au ras du sol, sous l'ombre des contrescarpes, œil bas, à l'affût, ils ne voulaient sortir qu'à bon escient, frapper à coup sûr, sans se livrer jamais.

Tels des piégeurs qui tendirent avec calme l'embûche, l'assommoir, la chausse-trappe où tombera nécessairement le gibier magnifique (lequel, pour le moment, se joue d'eux en ses capricieux ébats), les assiégeants, attentifs, un sourire ironique aux lèvres, observaient, regardaient la proie inconsidérée.

Alors, les guerriers gaulois, par dérision, tiraient la langue à leur adresse. Puis, tournant le dos, haussant les épaules en un royal geste de mépris, ils ren traient au fort, frémissan ts de dépit, de fierté, de rage.

Cette tactique de l'ennemi, faite de temporisation et de calcul, les Gaulois ne parvenaient pas à la comprendre. Race généreuse et chevaleresque, toute en mâle énergie, ils estimaient assassinat une lutte où les antagonistes ne couraient pas risque égal, s'avançant l'un vers l'autre, se heurtant du front, se mesurant du regard.

« Celui-là, pensaient-ils, est ignominieux et lâche qui se dérobe pour attaquer à l'improviste, de flanc ou par derrière; honte à qui se tient caché, tandis que l'adversaire reste à découvert... L'œil doit être franc, droit, étincelant de haine loyale, non point torve, bas, fuyant. »

Telle était l'âme de nos aïeux — qui furent ce que nous sommes. Les autres races, au contraire, mirent, et mettent encore, dans le combat autre chose que la vaillance : au premier rang, sont placées la circonspection, l'astuce, la ruse de guerre. Les Romains, en particulier, quand ils faisaient campagne chez les « hostes », avaient des mœurs de traqueurs plus que de gladiateurs : l'embuscade et la famine étaient leur moyens favoris (1).

Tandis que le Celte, fils de l'Arya, considéra toujours la guerre comme moyen de sublimation du type nominal, les fils de la Louve au contraire n'y virent que l'extermination, opération méthodique, perpétrée, poursuivie per fas et nefas.

Donc, internés au Calidu, les Gaulois y retrouvaient la nausée de se sentir en prison. Avec véhémence et amertume, ils s'indignaient à la pensée d'être tenus

(1) Persistance de l'adversité des races : la « furia francese », imprudente et loyale, devait encore plus tard se trouver en présence de la stratégie froide, louvoyante, de la traîtresse Italie.

en échec, réduits à l'immobilité par ces soldats embrigadés, par ces fantassins qui ne connaissaient d'autre loi que l'esclavage et d'autre vertu que l'obéissance muette, passive.

Avec stupéfaction, ils voyaient le soldat latin se soumettre, jusqu'à la dégradation, à des chefs médiocres^ à des centurions sans initiative, à des vétérans dociles eux-mêmes, dressés tous pour être tenus bien en main, bien en laisse. Du haut en bas, dans Yexercitus, c'étaient ordres rigides devant lesquels chacun baissait la tète, humblement, sans discussion.

Tels furent les sentimemts de la caste noble, des guerriers. Les gens du peuple pensaient de même.

Eux, libres fils de la Gaule, habitués à la vie pérégrinante, sur des chariots où ils couchaient enroulés dans des peaux de bêtes, eux qui estimaient l'homme à ses œuvres, qui le jaugeaient à l'étiage de sa personnelle virilité, de son énergie physique, de sa force morale, de ses hauts faits en tant qu'individu, ils n'exprimaient que dédain pour la vie des cohortes, le coude à coude, le conglomérat, la cohésion.

Très indépendants de leurs supérieure, insoumis et frondeurs, ils eussent cru déchoir en se résignant à ce qu'ils estimaient renoncement, indignité, abjection.

Ils avaient éprouvé, certes — mais sans en comprendre tout à fait la raison — quelle force réside dans cette volontaire abdication de la volonté, et pourquoi la grandeur militaire consiste précisément dans la servitude.

En tant que mesure des forces humaines, le temps était venu de comparer des sommes : eux, rétrogrades,

s'en tenaient aux unités; la juxtaposition restait leur formule — et non pas l'addition (1).

Ce qui exaltait nos Gaulois, ce par quoi ils étonnèrent toujours l'univers, c'était la noble insouciance dans l'effort sublime. Avec orgueil, ils demeuraient « ceux qui ne craignent rien antre chose que la chute du ciel », qui bravent les éléments déchaînés, tirent des flèches contre le tonnerre grondant, battent de verges l'Océan soulevé.

Or, maintenant, un « inconnu » les inquiète ; un « invisible » les trouble: ils se montrent déçus, horripilés, fébriles devant « quelque chose » d'insolite qu'ils ne définissent pas, à proximité de ces ennemis insaisissables qui, se tiennent blottis, cachés, sournois, derrière épaulements de terre, ainsi que dans leurs terriers les fouines, belettes, loutres, bêtes puantes, peureuses, souples et féroces.

Rongeant leur frein, forcés de s'exercer à cette force négative, l'attente, nos assiégés rentraient alors au % Calidu : on les voyait étourdir leur irritation, calmer l'exaltation de leur impatience dans des ripailles et beuveries. Les convives s'y rassemblaient, étendus sur des peaux de loup, de renard ou de blaireau. On servait des porcs entiers rôtis, des quartiers de venaison dont les meilleurs morceaux étaient réservés aux plus téméraires des guerriers. Et tous, à pleines rasades, s'abreuvaient de cidre, bière, cervoise, hydromel.

(t) S'il est permis d'employer le langage des sciences mathématiques, c'était l'avènement delà progression arithmétique. Plus tard vint l'ère de la progression géométrique. « Nomen-nurnerus ». Un ensemble de noms ne forme un nombre que dans certaines conditions de groupement scientifique, d'agrégation atomique, de combinaisons moléculaires.

Boissons, fermcntées, spiritueux, rendaient plus excitables nos Calètes, exacerbaient leur énervement en cetle immobilisation.

Êtres d'indépendance, de spontanéité, comme leur alouette symbolique, ils abhorraient la cage, voulaient se cogner aux barreaux, se sentaient envahir par ce déséquilibre spécial qui s^ppelle « folie obsidionale » ? faite à la fois de mirage et de désespoir.

Amoureux de la lumière, épris des choses décisives,, rapides, claires, ils s'exaspéraient lentement devant cette mystérieuse absence, du Chef ennemi. Là gisait un incertain, un problème, uivX...

Entre hommes et choses existent de singulières antipathies. Le taureau fonce sur le rouge; le chien souffre et hurle à l'harmonie ; l'espace en- hauteur donne le vertige à certaines personnes. Le Gaulois s'affolait en présence du noir ; les ténèbres le mettaient hors de lui.

Pourquoi pas à l'instant l'horizon déblayé, la solution tranchée, net, vite ?

De là, impossibilité de conserver l'attitude expectante, pernicieux désir de se hâter vers une issue, une quelconque évasion... à tout prix...

Encore, ils se dépensaient en discussions, se lançaient et s'éternisaient dans des palabres tumultueux... où, frénétiquement, se combattaient les opinions adverses, sans qu'il fût possible de s'entendre...

Mobiles, passionnés, ils se complurent en cette atmosphère de colère, d'enthousiasme, de fièvre.

Toujours cette Gaule querelleuse et instable, avec ses divisions, discordes, luttes intestines... Toujours ce vice héréditaire, cette tare nationale : la formation dissociée et individualiste... Toujours cette

INSULÀ BONA 49-

condition physique d'une substance ethnique où les molécules, rebelles à toute affinité, se repoussent au lieu de s'attirer...

L'impossibilité où se trouvaient nos Gaulois de constituer un Corps social, les condamnait à ne pas vivre comme Nationalité. Ils eussent été soumis par le germain Arioviste, si César n'était venu. Incapables de s'unir eux-mêmes, seuls, ils devaient, en vue de la fusion dernière, recevoir alliage étranger.

Sans raison définie, le mécontentement grandissait : des émissaires et espions romains, des traîtres gaulois exploitaient, envenimaient les désaccords, attisaient les haines.

Disciples du Cunctator, les assiégeants attendaient patiemment que la dissolution eût fait son œuvre et que le dénouement fatal fût proche. Vint un jour où ils voulurent éprouver l'état moral, connaître le degré de résistance de leurs adversaires : ils convoquèrent les chefs gaulois à une conférence. Ces derniers s'y rendirent avec empressement : car ils adoraient le discours et la discussion. Une fois de plus s'établit le contraste entre l'éloquence gauloise, imaginalive, hachée, ardente, et le verbe latin aux périodes enveloppantes et cauteleuses, aux hypocrites càlineries.

Les énergies gauloises, prêtes à faire irruption, se sentaient glacées par les paroles mesurées des rhéteurs-soldats fils du Latium, par ces raisonnements fallacieux, tendancieux, par ces périodes évasives, ambiguës, dilatoires.

Bien entendu, on ne découvrit aucun terrain d'entente. Mais les légats de César trouvaient utile de prendre contact, d'étudier ces grands enfants, de les séduire en les flattant, de pressentir ceux que l'on

pourrait gagner pour s'en faire des auxiliaires inconscients, en vue de la débâcle attendue.

Mais l'heure de la reddition demeurait lointaine, ne s'annonçait pas encore. La vertu de résistance n'était point épuisée au Calidu. Le Vergobret, homme sage et de sens rassis, calmait sa garnison. 11 représenta aux Calètes que le temps travaillait pour eux, que les troupes assiégeantes se fatiguaient en dépit de leur endurance, que l'hiver allait venir pour les éprouver et décimer leurs rangs, que des alliés ne pouvaient manquer d'apparaître bientôt et qu'ainsi seraient prises à revers les lignes d'investissement.

En effet, des ambassadeurs secrètement partirent à l'adresse de Dumnorix et d'Indutiomar. 11 était d'ailleurs avéré que des armées de secours s'organisaient chez les Véliocasses, Ambiens, Bellovaques.

Aux paroles réconfortantes du Vergobret, les Druides ajoutèrent quelques-unes de ces réflexions sibylliques qui eurent toujours le don d'émouvoir nos ancêtres, si crédules et impulsifs.

(( La Seine a combattu pour vous : ses eaux sacrées ont englouti les impies. Le marais aussi vous secondera : de la bourbe monteront les miasmes qui empoisonneront vos ennemis. Teutatès veut que leurs corps jonchent la plaine et comblent les criques,.. Et aussi les « Sangliers nationaux », les « Loups de Brothonne » s'acharneront contre les fils de la Louve étrangère... »

Réduite à l'inaction, cette population guerrière était secouée en grands remous par la sensibilité^douloureuse, les énergies sans emploi. Elle passait, en crises successives, de l'enthousiasme à la dépression. Tout à l'heure férus d'espoirs mirifiques, nos

1NSULA BONA 5t

Gaulois sombraient subitement dans la désespérance.

Parfois, c'étaient explosions, furieuses attaques. Leur si brillante cavalerie exécutait de téméraires fantasias, des charges folles. Des groupes de guerriers se ruaient vers les quartiers romains, pour y jeter javelots enflammés, cateyes, boulets d'argile rougie au feu. Cela brûlait les paillotes où se cachait l'assiégeant... Mais, des lignes personne ne sortait.

...El, comme sur un ordre du mystérieux Chef T Tétau des galeries souterraines se resserrait toujours.

Or, à quelques milles à l'aval, résidait Insul, pilote renommé de la Seine.

Ce marin avait un passé plein d'aventures. Passionné pour les choses de la mer, attiré par cette grande voix de l'Océan, il s'était de bonne heure enrôlé à bord des flottes vénètes, lesquelles, auparavant que de cingler vers l'Occident, faisaient escale dans l'estuaire. Et, ainsi, la grande Ile lui était connue.

Quand l'âge ne lui permit plus de rendre service, Insul se vit brutalement débarqué par les amiraux vénètes. Or, de ce brusque congédiement, il garda rancune profonde — d'autant plus que les Calètes, ses congénères, lui tournaient le dos.

Ceux-ci, en effet, terriens déterminés, considéraient Insul comme transfuge : il n'était plus des leurs.

Les peuples de Gaule vivaient en perpétuel état de division, même quand ils voisinaient — surtout dans ce cas, on l'eût dit. Aux yeux des chefs, particulièrement, qui n'était pas avec eux était contre eux.

Voici pourquoi, vieilli, chagrin, seul, délaissé,

mis en illégitime suspicion, Insul sentit grandir en lui une âme d'amertume et de misanthropie.

Dégagé de tout scrupule, affranchi des liens nationaux, ce renié devint renégat. Il fut de ceux qui, sans hésiter, mirent leur science de pilote au service de la flotte que Brutus naguère engageait dans notre rivière.

Et, pourtant, cet homme vénal avait sa fierté. Il se souvint qu'il était Gaulois, homme libre, lorsque Brutus, lui remettant salaire, prit certain air arrogant et dédaigneux. Avec un mauvais regard il baissa la tête, détestant déjà cet amiral qu'il menait d'aider, heureux de s'en venger sur l'heure.

Aussi s'éloigne-t-il sans prévenir le présomptueux Patricien du danger que lui ferait courir la Barre d'équinoxe... Avec quelle joie il vit sombrer les galères!.;.

Pour vivre, Insul s'était fait passeur entre les deux rives de la Seine.

Il installa sa hutte dans une petite île, au confluent de la rivière de Bolbec et du fleuve Séquanien. Aux moments de loisir, il s'employait à la confection des toiles, métier où de tout temps excella le Calète. A cet ouvrage de basestamier l'aidaient ses deux petits-enfants devenus de bonne heure orphelins : Sumnorill, gars de 25 ans, et Divid, jeune fille de 20 ans.

En état de porter les armes, Sumnorill s'engagea parmi les défenseurs du Calidu. Là, très vite mis en évidence par sa force physique, sa valeur morale, son esprit de décision, il devint, bien que de souche obscure, porte-fanion du Vergobret.

Divid est charmante, enjouée, coquette. Aux fins d'amour, de jeunes hommes l'ont recherchée; à cer-

INSULÀ BONA ïiï

tains poursuivants elle sourit volontiers, vierge inconsciente, innocente, qui serait prompte aux divines faiblesses.

Mais aujourd'hui, la voilà devenue sombre parce <fue, là-haut, Sumnorill, le frère adoré, est en danger <le mort.

Certain soir, un inconnu frappa contre l'huis du passeur. Insul fit au nouveau venu accueil empressé : «ar, en Gaule, on tenait pour vertu nationale l'hospitalité — survivance des us nomades, assistance mutuelle des humains sur la terre hostile. Le passant y était sacré : on punissait plus sévèrement le meurtre d'un étranger que celui d'un compatriote.

Le visiteur demanda si quelque barque pourrait le conduire de l'autre côté de l'eau, à l'orée de la forêt de Brothonne. La pièce d'or qu'il tenait en main décida vite Insul : U s'offrit au voyageur mystérieux qui payait royalement...

Avant de partir, l'inconnu jeta un long regard sur Divid qui, prestement, manufacturait, lançant la navette de ses doigts agiles.

Or, l'ouvrière jolie demeurait confuse, interdite et ravie, devinant ce qu'il y avait d'admiration, de convoitise ardente, en cette prunelle fixe, impérieuse et douce.

Longtemps après le départ du pérégrinateur la tîs— grande demeura troublée par le sortilège masculin.

Quand, aux premières lueurs du jour, Insul rentra, il avait l'air à la fois joyeux et préoccupé, tant les confidences reçues du client de passage l'avaient excité, intrigué.

C'était, paraît-il, un centurion romain, transfuge

qui voulait fuir le camp, mais par mer, de crainte que les légionnaires ne le reprissent, s'il demeurait sur terre ferme.

« Avec beaucoup de ses amis (car, prétendait-il, la <t révolte grandissait au camp de César) il voulait émi- « grer dans l'île de Prydain (1). Or, puisque Insul « connaissait ce pays, beaucoup d'or lui serait offert « s'il voulait guider les barques fuyardes. Depuis le « dernier désastre subi devant Belcinac, les Romains c ne possédaient plus la moindre galère : une réfection « de la flotte s'imposait d'abord : les bûcherons de « Brothonne abattraient et livreraient en toute hâte c beaucoup de chênes, hêtres, frênes. Compétent dans « la construction des navires, Insul se verrait chargé « de diriger les ateliers, bien entendu... »

Très âpre au gain, Insul sentait là une bonne aubaine dont par avance s'enivrait sa cupidité, d'autant plus qu'avec son ordinaire perspicacité, il devinait que son interlocuteur ne lui avait pas tout dit. L'entière vérité, dont il avait soupçon, eût été trop grave! Cette vérité, à peine osait-il la pressentir; mais, en cette force du mutisme qu'eurent toujours nos paysans, il se tut et s'absorba dans l'exploitation forestière et l'organisation fort lucrative des chantiers, à Aizier et Vieux-Port.

L'inconnu revint, surveillant les travaux, donnant des instructions, avec une netteté qui eût surpris tout autre qu'Insul, dépensant largement et presque sans compter.

Maintes fois, il passa la soirée dans la chaumière du passeur, semblant s'y complaire. Avec une parti-

(1) Grande-Bretagne.

1NSULA BONA 55

culière insistance, il questionna Insul sur les rivages, courants, hauts-fonds de l'estuaire, sur les vents régnant d'habitude en Manche, sur les plages et atterrissages de Prydain, sur les habitants de la grande île, leurs armes, leurs navires.

Gardant son apparence de naïve bonhomie, l'ancien marin se laissait interroger, notant avec quelle curiosité, quel intérêt passionné, son hôte l'observait et l'écoutait.

Le sujet favori qu'abordait le pilote dans ses conversations (qui, devant l'étranger très attentif, se bornaient souvent à des monologues) c'était l'estuaire séquanien. Le Calète s'étendait volontiers sur les ressources et la situation merveilleuse de ce coin de Gaule. Il en faisait ressortir la situation forte, le mérite stratégique, comme croisement des routes terrestres et maritimes, au multiple confluent de trois vallées, d'une rivière, d'un grand fleuve et de l'Océan. Il affirmait que l'on pourrait créer là une ville qui serait en même temps arsenal, citadelle, place de guerre, port de commerce.

— « Oppidum-emporium », concluait le Romain, qui, vis-à-vis d'Insul, avait la phrase rare, monosyllabique, lapidaire.

Au cours de ces entretiens, le pilote aussi lui révéla qu'à certaines semaines d'automne, vers les ides de septembre, se produisent en Manche des accalmies suivies de brises régulières S.-S.-E., qui facilitent la navigation vers Alb' in (l'île Blanche).

Insul disait encore : « L:i Seine est une des plus belles voies de commerce établies par la nature. »

L'hôte restait taciturne.

Or, dès que le Calète avait cessé de parler, les regards de l'étranger revenaien t à Divid, dont ils ne parais-

saient plus pouvoir se détacher. Et ces yeux d'Italien se faisaient tendres, autant que la parole se montrait douce et insinuante.

Avec extase, la jeune fille entendait d'exquises flatteries, des mots comme ceux-ci :

— « Divid, dans mon pays, vous vous appelleriez Dividia, ce qui veut dire deux fois déesse. »

Et, avec un sourire dont l'énamourée ne percevait pas la froide insolence, il ajoutait :

— « Vous seriez digne de notre orgueilleux Impérator César qui, par sa tante Julie, se prétend descendre des dieux. »

Dans l'attitude de l'énigmatique personnage, était cet air dominateur qui séduit tant les femmes.

D'autres sollicitations obscures agissaient sur la Gauloise.

D'abord, l'attrait pernicieux qu'exerce le mystère sur la curiosité féminine; l'hôte était un inconnu : or, par instinct, la femme s'intéresse à l'étranger, ouvre son cœur à la graine adventice. Ensuite, la loi des contrastes : il y avait attraction entre ce Méridional basané, aux pupilles magnétiques, et cette blonde Calète dont les prunelles étaient d'azur océanique.

Le goût du rare, de l'insolite, incitait Divid, encore. Celui-ci, face rasée, cheveux courts, n'était pas comme les autres hommes qu'elle voyait, d'habitude, avec longue toison et barbe fleurie.

Et aussi l'œuvre de séduction était amorcée, facilitée, hâtée, par cette indifférence foncière de la femme — condition du mélange des races.

L'humble Divid fut bien vite enveloppée, assaillie, subjuguée, devenue aisément douce et palpitante proie d'amour.

A la fois émerveillé et gouailleur, le soi-disant transfuge romain murmurait, faisant en sa langue maternelle un jeu de mots : « Caleta.., Calida. »

Ne savait-il pas, ce facétieux étranger, qu'on expie toujours la méconnaissance du grand Amour, l'insulte faite à cette loi du Créateur ?

Divid ne raisonnait pas, ne se défiait pas, tout entière à son délicieux instinct de femme. Elle se parait, se faisait belle, pour attirer ces yeux qui raffolaient.

N'était-elle pas adorable en ce costume national si seyant? Tunique sans manches, relevée par une corde tressée autour de la taille : sur les épaules, la « saie » fixée au buste par une fibule de bronze; aux bras, aux mains, aux oreilles, de petits bracelets, anneaux, colliers; cheveux libres aux boucles épaisses, sans voile.

Très simple, tout cela : car, chez les Calètes, riches étoffes et ornements étaient par préférence apanage du sexe fort. Mais, sous la modeste toilette, transparaissaient les somptueuses lignes d'un corps à la fois svelte et opulent.

Elle devenait coquette... sa tunique était plissée, maintenant : un tablier mettait hardiment les hanches en valeur; sur les épaules était apparu certain manteau de lin que teignit l'hyacinthe ; les cheveux parfumés au nard celtique s'ornèrent d'une coiffe multicolore. La blancheur du teint fut entretenue par des lavages à l'écume de cervoise.

Certain soir le Romain observa que son amie se disposait à sortir, chargée d'un lourd fardeau. Quel flair subtil lui fit désirer connaître le but de cette marche vespérale?

Galamment, il prétexta que pareille charge était trop pesante pour une taille aussi flexible. Et il s'offrit à aider la jeune fille.

Celle-ci ne savait déjà plus rien refuser. Elle ne savait plus rien cacher! Elle rie pouvait se défendre ni se déprendre.

Très tendre, très timide, levant vers lui ses beaux yeux soumis.

— « Venez... dit-elle... je... ne voudrais jamais être séparée de vous. »

C'est ainsi que le prétendu centurion apprit comment Divid portait, à son frère Suninorill, vivres et vêtements. C'est ainsi qu'il connut l'existence d'un sentier abrupt et boisé lequel conduisait à certaine entrée non défendue de la forteresse!

...Deux jours après, à la quatrième veille, les Légions simulaient une attaque vers Sainte-Gertrude, à l'orient. Ivre de joie à l'idée de combattre enfin, escomptant déjà la délivrance, toute la garnison se rua de ce côté.

Pendant ce temps, des cohortes montaient à l'occident, ayant aux chaussures des semelles en liège, afin d'amortir leurs pas... Elles suivaient le sentier secret, faisaient irruption dans le Calidu et prenaient à revers les Calètes.

Ceux-ci firent tête, avec leur bravoure ordinaire, et se lancèrent en furieux corps à corps. Mais une surprise les attendait : le bronze de leurs épées, l'airain de leurs piques et javelots, se faussaient aux chocs contre le métal mieux trempé des armes romaines (1). Pourtant, les artisans dtf pays avaient si souvent affirmé que la

(1) Les Romains connaissaient l'acier.

fabrication indigène était supérieure à tout! Or, avec leur infatuation ordinaire, nos ancêtres ne demandaient toujours qu'à être persuadés de l'infériorité du genre humain.

Désillusion tragique ! Cette fois encore, l'imprévoyance et la vanité séculaires furent punies de mort!...

L'épouvante, la panique furent effroyables : le « sauve qui peut » désastreux : le massacre sans pitié!...

A la nouvelle de cette catastrophe, Divid, mue par un pressentiment, vint au Calidu pour sauver, si possible, son frère... Elle ne trouva même pas son cadavre qui était confondu parmi les morts entassés.

A ce moment, trompettes sonnantes, enseignes déployées, aigles dressées en tête des légions, les troupes romaines effectuaient leur entrée triomphale... Passa Vexercitus : sonneurs de buccin en tunique bleue et baudrier de cuir rouge ; — légionnaires, haste à la main; — porte-enseignes et vexillaires avec leurs boucliers à lions, leurs casques à crinière rouge ; — troupes auxiliaires; — cavaliers commandés par les décurions ; — triaires ; — vélites. Le Chef, enfin sorti de l'ombre, s'avançait à cheval. Les soldats l'acclamaient... Il était précédé par douze licteurs portant les faisceaux!...

Pétrifiée par le saisissement et l'horreur, les yeux dilatés par l'effroi, Divid poussa un cri, tomba.

Dans cet Imperator qui paraissait... vêtu de la tunique blanche, cuirassé d'or, pourpre à l'épaule, la tète fièrement couverte du casque lauré, œil froid, lèvres crispées, face glabre, masque cruel, homme de

(iO LES HOTES DE L'ESTUAIRE

meurtre..., elle avait Reconnu... son amant... le traître, l'infâme comédien qui l'avait abusée, déshonorée :

Caïus-Julius. César î...

L'orgueilleuxProconsul, glacé dans une attitude théâtrale, passe... sans voir sa victime, ou du moins sans la regarder.

Il ne regarde que l'avenir. — Il regarde... et ses yeux, embuée au triomphe présent, ne discernent pas l'horizon noir de haines, de vengeances, de trahisons, rougi de sang...

Dans le silence du cœur, le cerveau travaille, si forte est la maîtrise que cet homme sur soi-même exerce ! Grand pétrisseur de glaise vivante, chirurgien prosecteur de chair humaine, il demeure insensible aux frissons des peuples pantelants sous son glaive, aux sanglots douloureux..., sourd aux cris d'allégresse, aux chants de triomphe.

Très loin déjà de la scène où il est acteur, absent de son rôle, géniaiement transporté « in futurum » r le voici tout entier à ses projets : il achève sa flotte, selon le plan dlnsul : ce seront des galères à quille plate sans tourelle, ainsi bien équilibrées pour la traversée en Manche et l'échouage aux grèves bretonnes... 800 navires, portant chacun 150 hommes suffiront. On achètera les agrès à Cadix. Mais, avant de tenter le passage, pour assurer les derrières de l'expédition, il faudra soumettre les Morins, juguler les Ménapiens...

...Ecrasée, lamentable, Divid ressassait cette pensée torturante: c< Celui-ci est l'assassin de mon frère, et je

1NSULA BONA 61

suis su complice! Moucher Sumnorill est mort : c'est moi qui l'ai tué ! »

Et une voix, phis lointaine, en elle parlait : « Tu as perdu notre Gauk* !»

Cessant tout à coup de pleurer, l'affligée, meurtrière inconsciente, descendit à pas lents vers le fleuve dont la l'ace étincelante l'hypnotisait... Arrivée à l'extrême bord, elle ferma les yeux, joignit les mains sur sa poitrine et se précipita... Résignée, obéissante, tragique, elle s'abîma dans les flots.

Alors, fidèle servante de la Patrie, notre Seine charria holfc du sol sacré le corps de cette vierge félone qui avait reçu la race étrangère; elle rejeta dans les glauques c< ténèbres extérieures », loin des eaux nationales, la Paysanne traîtresse à son pays.

...César se montra sans pitié. Le Calidu futsaecagé (1) . détruit, déraciné. Murailles et tours furent rasées et leurs débris jetés dans les marais pour servir à la construction des digues, chaussées, routes.

Ceux des habitants que l'on ne passa point par les armes, ou qui n'eurent pas les mains coupées, furent appréhendés, enchaînés, parqués comme esclaves. César, dans sa railleuse générosité, les employa à rebàtireux-mêmes,sousladirection d'architectes romains, leurs maisons, avec les matériaux dispersés.

Mais il décréta que cette réédification aurait lieu sur autre emplacement, loin du sol détesté qu'avait choisi la race vaincue pour y contre-balancer la c< Fortune de César »... Sa rage froide s'acharna jusque sur la terre !

(1) ...Caïus Julius César obsedit; et pro nimia beliatorum obstinatione intus accrrime repugnantium subvertit.

(Orderie Vital).

Le conquérant-bâtisseur rêva d'une cité somptueuse avec cirques, théâtres, thermes, palais, villas, d'une cilé qui serait aussi un port fluvial et océanique. Alors il songea à l'île prédestinée dont le passeur lui avait signalé la position stratégique : il vit de suite le parti qu'on en pourrait tirer en la reliant par double jetée, d'une part à la terre ferme, d'autre part au chenal profond (1).

L'Imperator eut-il un souvenir attendri ?

Qui pouvait connaître l'âme de César ! Cette âme, dure et sèche, égoïste et méprisante, éprouva-t-elle quelque sentiment de pitié, un désir de réparation pour ce pauvre être d'amour, de joie et de chant, pour la ravissante petite-fille d'Insul? Le Romain conçut-il un remords à l'adresse de sa victime, l'innocente qui l'avait chéri, la pécheresse écrasée dans la houle des événements que suscitait le passage du Proconsul?..»

Mettant une sorte de coquetterie en la concision souvent à double entente de son langage, se flattant d'être parfois bel' esprit, en les habitudes abstruses d'un verbe de préciosité sans franchise, il eut plaisir à confondre, sous même vocable, l'île qui lui fut propice et la femme qui se montra tendre, dévouée, la fille d'Insul. Il lui plut donc que la nouvelle cité, bâtie sur une île, s'appelât : a lnsula-bona ».

Cette réparation, discrète et anonyme, parut suffisante au lourd conquérant. Il estima que si, dans son Destin de gloire, une allusion, même voilée, était faite à la frôle petite existence, si l'Épopée emportait avec elle vers la Postérité cette créature lamentable, fra-

(1) A l'embouchure de la Seine. Cés*ar établit un arsenal de marine quand il passa dans l'île de Bretagne. Strabon II. 1G0, — Histoire de Jules César, p. 182. Tome 2.

gile, éperdue, si le nom d'une ville mariait leurs deux mémoires, à l'endroit où furent unis les deux corps... il pensa que c'était là taute récompense. Railleur à froid, le cynique Héros euttctte pensée :

— La fille d'Insul que j'ai faitraottrir sera immortelle : elle survivra dans mon Histoire — sous un pseudonyme, comme il convient à son humilité... Infortunée, elle restera dans ma Fortune... Nous sommesquittes... Elle voulait .n'être jamais séparée de moi : j'exauce son vœu. Elle demeurera cachée dans mon œuvre.

Grand Homme, grand fou! quelle démence fut la tienne, quand tu dédaignas cette fleur pure et parfumée d'amour féminin? Ne savais-tu pas que cette fleur, sur la Végétation humaine, est aussi rare que l'autre altière floraison qui s'appelle le Génie mâle? Tu ne devinas, point que la femme est supérieure à l'homme; quand^ dans un baiser, elle donne le souffle de son cœur r l'epphêta... car, à cet instant, elle est divine.

Tu as foulé aux pieds Divid, qui,- martyre, mourut par toi... Et, vois! si grande est ton intelligence, si infaillible ton jugement, si pénétrante ta superbe, que tu gardes près de toi Brutus — celui-là même qui te tuera, comme un chien !

... Pour l'imaginatif historien, quelle joie de retrouver la petite âme défunte en les limons de la Seine... de faire refleurir la morte au soleil du souvenir, â la chaleur d'une tendre pitié, dans le magnétisme de l'éternel Amour?...

MÉROWIG

A la lumière cendrée de la Lune, se substitua peu à peu, dans les halliers, la clarté solaire — les deux Astres, l'un couché, l'autre non encore levé, éclairant le* ciel par réfraction. Heure indécise et charmante.

Le petit chanteur roux, le rossignol, venait d'achever son dernier trille dont l'écho, vibration de cristal, roula sur Brothonne. i

Un silence, alors... je ne sais quoi de solennel pour cette naissance du jour. Les objets semblèrent sortir des limbes, pour revivre dans l'aube, parmi les regards, au sein de la conscience universelle.

Une brise secoua les cimes qui bruissèrent, parurent palpiter. La Forêt mérovingienne fut telle qu'un dormeur qui s'éveille, s'étire, au sortir des sommes peuplés de rêves.

Au même instant, une modeste chanson s'éleva, fleurie au bord du fossé. Le plus matinal des oiseaux,

MEROWIG 65

le rouge-gorge (Marotte-la-Brée, comme on l'appelait déjà à cette époque) annonçait discrètement sa présence.

Très grêle et pointillé, un autre refrain répondit : Le rebetin, « la poule au Bon Dieu », préludait, sans remuer encore, dans la pénombre finissante.

Nos deux artistes minuscules échangèrent ainsi quelques menus versets, en leur frêle langage.

Avec l'aube, le ton s'éleva quand le merle lança une .suite de fusées métalliques, sonores; on eût dit que le gosier du chanteur était un timbre et que son bec était fait d'argent pur.

La fauvette et] le pinson, maintenant... Bientôt, c'est un orchestre qui, de toutes parts, essaye le gazouillis de ses instruments, avant le lever du rideau, avant l'apparition des Acteurs qui vont jouer le drame éternel de la vie.

...Une voix humaine s'éleva, grave :

« Mes fils, voyez les oiseaux : ils célèbrent le Seigneur, en cette aurore de la nouvelle journée. Ils ne chassent pas, ne quêtent pas leur vie. Ils disent l'hymne de la Créature au Créateur. Imitons-les ? mes fils... Prions. »

Hedwech-Môn, TArchi-Druide, fidèle au culte des aïeux, célèbre en Brothonne, suivant des rites immémoriaux, les mythes de la vie forestière — aujourd'hui, premier Mai, fête consacrée au retour de Bel, Dieu solaire.

Obéissants, les Druides lèvent au ciel leurs bras, tandis. que le Grand-Prêtre prononce l'oraison consacrée.

« Odin, envoie-nous ton aide — pour que nous obtenions la force — par la force, l'intelligence —

par l'intelligence, la justice — par la justice, l'amour — l'amour des êtres, de la Terre et de Toi. »

Il se tut... un instant demeura les yeux fermés, puis se baissa, cueillit de la main gauche trois tiges de sauge et trois tiges de verveine, pour les tresser en une couronne qu'il posa sur un dolmen.

« Freïa, continua-t-il, épouse d'Odin, déesse de la vie, reçois ces fleurs emblématiques : elles sont, comme toi, des calices. Les sèves du monde palpitent et courent dans ta chair. Les sources sont le chant de ta bouche; les fleuves tes artères; le flux des marées ton sang et l'Océan ton cœur. Sois bénie, Freïa. En cette journée, protège-nous. Conjure les elfes, kobolds et lutins : détourne de nos frères la colère d'Odin. »

Les druides balancèrent palmes de fougère et branches de bouleau, ceignirent leurs fronts avec des brindillesde chêne, entrelacèrent quelques fleurs de mauve aux poils de leur barbe, à leur chevelure. Puis, inclinant vers leurs lèvres les feuilles de lierre, ils buvaient, à même ces verts ciboires, la rosée, offrande de la JNuit.

Ils entonnèrent ensuite une cantiléne au cours de laquelle chacun d'eux venait déposer sur le menhirautel des fruits, quelques gâteaux de miel, dons symboliques.

Ils étaient, en cette cérémonie, vêtus de longues robes de lin blanc avec bandes de pourpre. Hedweet- Môn portait, de plus, ceinture avec étole brodée et pectoral d'or.

Tous avaient de longs cheveux et de luxuriantes barbes. Fils du sol, sectateurs de la vie forestière, des frondaisons, célébrant les pousses vierges dit ciseau,

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les entes en surabondance de sèves, ils laissaient croître librement leur toison : ils se tenaient harmoniques ainsi avec la « Gallia Barbata ».

Voici que des halliers sort la procession des ovates ou devins, en costumes verts : ceux-ci conduisent un taureau blanc.

De ce côté, apparaissent, en théorie, les bardes habillés de tuniques bleues.

Ces derniers se réunissent en chœur, font retentir ces sortes de harpes qu'on appelait « télyms ». L'un» d'eux clame les fières devises : a La vérité contre le monde ». — « Tra Mor, tra Briton ».

Des litanies montèrent, qui scandaient ces mots : # « La poussière des ancêtres renaîtra »... « 11 faut que chacun meure trois fois avant d'entrer dans le Repos divin... »

La Forêt éleva une clameur vaste, semblable au bruit de la mer. Elle éteignit les stances et litanies humaines, comme elle abolissait le chant des cigales, le ramage des pinsons, l'appel des ramiers.

Tel un orgue aux souffleries formidables quand il fait le répons aux versets d'un chœur, et que ses vibrations cueillent, sur les lèvres, toute prière balbutiée.

Puis les Bois redevinrent silencieux ; ils parurent entendre, et attendre. Ce fut vraiment comme s'ils avaient compris l'alternance de cet « office » planétaire.

...Personne autre que les prêtres...

En ces matutinales minutes, paysans et bûcherons ne se présentaient pas encore. Du reste, les druides célébraient en cachette les mystères de leur religion tellurique.

La Gaule était alors au pouvoir de la « Ville éter-

ï>elle 5, qui exerçait sa maîtrise sous une forme des plus altières : le christianisme — aspirant à l'universelle -catholicité.

Déformé par l'esprit d'intolérance et de domination qu'apportèrent en toute chose les fils de la Louve, l'Evangile du Galiléen s'était fait persécuteur, prétendant à Fimpérium du monde, à l'asservissement des âmes.

Sous la « pax romana », la Gaule demeurait convertie au vrai Dieu, à celui qui, en une bourgade d'Asie, s'incarna, pour vivre trente-trois années d'existence miraculeuse.

L'anthropomorphisme avait vaincu le panthéisme et le pourchassait : on proscrivait les cultes celtiques.

...Au bord de la clairière, quel est cet homme apparu?

Les druides font un geste d'effroi. Ce visiteur, ils le reconnaissent : c'est Mérowig, fils du roi de Soissons, Hilpéric : c'est l'arrière-petit-fils du baptisé Clovis et de la pieuse Clotilde.

Mérowig — les druides le pensent, du moins — doit <être un ennemi... Comment a-t-il découvert leur retraite? Par quel hasard, ou quelle traîtrise? Tragiquement résignés, ils attendent...

En sa native nonchalance de mérovingien, le prince ^'avance, à pas très lents, l'air distrait... il lisse, d'une main lasse, ses longs cheveux fauves qui, privilège royal, lui tombent jusque sur les reins.

Seul et sans armes, n'ayant point l'habituelle suite de guerriers franks, il est vêtu ainsi que les rustres : sarrau écru à manches courtes, noué à la ceinture par un layon fruste, justaucorps de fourrure, sandales rattachées aux jarrets par courroies entrelacées.

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— « Mes pères, dit-il, pourquoi me craignez-vous? Vous fis-je jamais grief?... Révérer, comme vous le faites, les énergies de notre sol, les innéités divines, suivre la loi des aïeux, oe n'est pas un crime... Mon ancêtre Clovis, en embrassant la foi nouvelle, fit chrétienne toute notre Lignée. Mais, moi, je ne me sens pas sans indulgence, sans tendresse même, pour les us et coutumes de l'ancienne Gaule. Continuez, je vous prie, cette cérémonie en pleine nature... Avec vous, j'y veux assister. »

Donc, comme les druides, il pria... Puis, il se fit expliquer les rites et initiations.

Aux bases de sa mémoire, alors, aux profondeurs de l'atavisme, il lui sembla reconnaître des incantations familières, certains mots amis, ceux que prononça son ancestralité, ceux qui firent courber le Sicambre, alors qu'il habitait les sylves de Germanie.

Rentrant à la métairie d'Arelaune, Mérowig rencontra Brunehilde.

— « D'où vient, interrogea celle-ci, que, m'éveillant,. ce matin, je n'ai pas> trouvé mon époux sur la couche, à mes côtés ?

— Ma belle reine, répondit le jeune homme, ne sois pas en peine de mes fugues matinales.

— Je ne m'en soucierais, dit avec certaine hauteur Brunehild, que si j'étais délaissée pour les charmes d'une rivale. Tu sais que les femmes sont jalouses, en mon pays d'Ibérie.

— Je t'ai épousée selon la loi des Franks Saliens, par l'anneau et par le denier. Demeure sans crainte : Mérowig ne sait point trahir sa foi.

— Alors, insista Brunehild, pas d'autre pensée que moi?

— Ta rivale est la Forêt, avec ses frondaisons, ses halliers, ses clairières, son gibier, sa blonde lumière,, le parfum de ses fleurs sauvages. Tiens, reçois celleci qui me fut donnée par les druides,.. C'est la petite âme d'une plante qui guérit.

— Quelle est la plante qui possède le sortilège d'amour? interrogea Brunehild, devenue coquette : on dit que ces prêtres mystérieux la connaissent.

— Pour être aimée, tu n'as pas besoin de magie. Nulle plante n'est douce comme tes lèvres, aucune fleur éclatante comme tes yeux. »

Apaisée, flattée, conquise, la femme s'approcha. Et, lascive, chaude encore des vapeurs de la nuit, ellesentit, avec un frisson, sur ses joues, dans son cou, aux cils de ses yeux, le baiser de deux lèvres fraîches, le frôlement d'une barbe pleine encore de rosée.

Dans cette toison, parmi cette chevelure parfumée, elle enfouit son front brûlant. Ce fut une volupté. Il lui sembla qu'elle embrassait quelque force surnaturelle, avivée, baignée par les jeunes sèves du Monde.

Brunehild, la tragique veuve de Sighebert, avait réussi — en quelles dramatiques circonstances, notre histoire le rapporte — à faire légitimer son amour pour le fils du fratricide Hilpéric.

L'évêque Prétextât, dans sa cathédrale de Rotomagus (1), bénit cette union incestueuse, désobéissant aux canons de l'Église, bravant ainsi la colère du roi neustrien et de sa terrible femme Frédégonde.

On devine, en effet, la fureur froide de celle-ci, quand elle vit reparaître, dans son alliance directe,

(1) Rouen.

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en face d'elle, au sein de sa propre famille, Brunehild, la rivale exécrée!... *

Ne voulant point aggraver l'éclat produit par ces noces, les époux quittèrent Rouen pour venir se réfugieren Brothonne,à cette métairie forestière d'Arelaune qui, bien qu'apanage royal depuis Hildebert, n'était plus habitée par la Cour de Neustrie.

Mérowig crut bien faire, désirant ainsi fuir le courroux dd père, sans renier ouvertement son autorité, sans se mettre en état de rébellion déclarée.

Cette résidence lui fournissait un moyen terme, un temps de répit et d'expectative, représentait une étape pour la réconciliation on pour l'exil définitif. Avec «on épouse, il demeurait là, en état de défiante soumission.

Il gardait du reste, à ses côtés, Gaïleu, Gaukil, Grind, amis jusqu'à la mort, décidés à l'avertir, à le défendre, contre l'implacable marâtre. Toutes conjectures furent, entre eux, agitées et résolues. Malgré son indolence «t son habituelle légèreté, Mérowig, homme doux mais toai pondéré, ressentait des voltes subites, de réviviscentes pndées par quoi s'émouvait le sang farouche des chefs Franks. Certaines velléités de révolte grondaient en sa chair, parfois. Il avait réfléchi que cette ferme était facile à fortifier et qu'elle pouvait devenir une redoute (1). D'autre part, enfin, en cas d'alerte, la sylve se trouvait là, avec ses repaires, son mystère,, l'hospitalité de ses impénétrables fourrés... Et aussi, tout proches, les chemins de la mer, vers l'Espagne, patrie de Brunehild.

(1) Les « forteresses » mérovingiennes furent presque toutes des fermes mises en état de défense, par levées de terre, abattis d'arbres, fossés d'eau.

Us sont heureux, les fugitifs. Ces moment»

d'insouciant amour forment une halte, en leur existence tourmentée.

L'universelle férocité de ce temps, les haines, tant de périls qui les guettent peut-être, donnent, à leurs baisers, saveur plus haute et plus âpre.

Une adoration réciproque les tient enlacés; il semble que le Destin ne puisse jamais les désunir.

Couple charmant : lui, juvénile en la fleur de ses 25 ans, blond, plus svelte que ses compagnons aux carrures trop athlétiques, yeux bleus éclairant une figure blanche et douce ; — elle, la brune d'Andalousie, dan» l'épanouissement de ses 29 années, l'ancienne reine d'Austrasie, celle que le poète Fortunat chanta en ces termes : « Le feu des pierreries cède à l'éclat de ses yeux : elle rayonne comme la lampe éthérée : l'Espagne a mis au monde une perle nouvelle » m r celle dont Grégoire de Tours disait « élégans et venusta ».

Tous deux exemplaires superbes d'humanité, types de ces croisements choisis par quoi se fonda la race française.

...Les voici en promenade: marche sans but défini, longue, nonchalante. Le chariot qui les porte est à double essieu sur quatre roues pleines ; six bœufs lourds, cornes basses sous le joug, le traînent. A côté d'eux marchent, sans les aiguillonner, des bouviers royaux, portant manteau de peaux de bêtes, chaussés de liège ; jambes cerclées de courroies; têtes coiffées de la petite calotte métallique garnie de clous.

Autour du char, quelques pages graciles, en robe blanche et bleue, casqués d'argent, font gentiment caracoler palefrois et destriers.

MÉROWIG 73

Le chariot est surmonté d'un dais formé d'étoffes éclatantes, sous lequel se tiennent les amants royaux.

L'équipage va lentement, ainsi qu'il convient à la morbidesse qui caractérise l'Espagnole, à la mélancolie rêveuse du prince franc.

. Près d'eux, cavalcadent les guerriers, sanglés dans la cuirasse de buffle ou de daim, ceinturonnés d'argent, culottés en poils de fauve; en tête le casque de cuivre rouge aux grandes ailes éployées; framée à la main. Ils portent des rondaches peintes rejetées sur le dos. Leur figure, rasée, ne garde que la longue moustache, blonde ou teinte en rouge. Massés en escadron, des piquiers dressent leurs lances ornées de banderolles ou de bouquets d'aubépine.

Bien que la jalouse Brunehild n'aime pas beaucoup la société féminine, elle veut qu'Arelaune tienne état de cour princière. Un lot de dames et damoisejles accompagne donc le couple royal, au pas mesuré des haquenées aux somptueux caparaçons;

Bûcherons et villageois s'ébahissent à la chevauchée de tant de beaux seigneurs et gentes dames. Ils suivent d'un long regard cette reine qui possède la triple séduction de la beauté, de l'amour, du malheur.

Au passage, dans les huttes, Mérowig, Brunehild et l'escorte goûtent aux gâteaux de miel, aux fruits, jarres de lait, vins mélangés d'absinthe.

En cette sieste ambulante, menée au hasard des chemins, clairières et sentiers, la journée passe presque sans qu'on en ait conscience. Les minutes traînent et fuient, si douces... La durée s'écoule, abolie ...la vie se fait atténuée, l'âme lointaine... Ce couple en amour

ne sent plus les heures du temps, les heurts de la vie, les cahots de la route.

...Jours d'heureuse torpeur ...Alanguissantes voluptés où ils se complurent également. La femme de sang ibérique, ardente à l'œuvre de volupté, retrouve le souvenir des farniente lascifs. Et le prince sicambre y satisfait ses vagues aspirations, ses tendresses natives, pe goût inné des forêts qu'eurent les Germains.

C'étaient parfois autres distractions : vénerie, pêche, natation. Mérowig partait en pirogue sur l'estuaire. Trépidant d'activité subite, il semblait vouloir s'épuiser en efforts, lancé en je ne sais quelle capricieuse «furia *.

Mais, le plus souvent, sentimental et câlin, il se berçait aux bras de l'adorée, laissant avec ivresse passer en ses veines les énergies vivaces de la femme, la pénétrante douceur de son appel...

Mais, voici légèrement troublée, cette quiétude. Sans se plaindre encore, l' v ombrageuse reine s'étonne, s'émeut... Pourquoi donc, maintenant, avant le jour, Mérowig s'éloigne-t-il, parfois seul, à travers les halliers?

Où va-t-il? A quel rendez-vous clandestin? 4

Ce n'est pas le sensualisme, ce n'est pas l'amour d'une autre femme qui attire Mérowig au dehors. Nul désir du rut. C'est la curiosité d'un mystère bien plus troublant. Ce qui le passionne désormais, c'est la soif de pénétrer les arcanes de la vie, de connaître Celui au nom de qui parlent les prêtres, avec lequel ils prétendent converser.

Ce prince, héros d'une tragédie où il succomba misérablement, fut un délicat, une âme de toute bonté,

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peu à sa place en cette atmosphère de brutalités, de barbarie, où vivait la Gaule.

La versatilité qu'on lui a reprochée eut pour cause un conflit entre sa nature foncière et le milieu ambiant.

Eût-il pu ne pas trouver odieux ces terribles jouteurs de la destinée qui, dans les trahisons, les supplices, les assassinats, se disputèrent l'héritage de Clovis? Quelle figure faisait-il à côté de Chlother, Hilpéric, Sighebert, Haribert, Gonthramm, Théodebert, Chlodowig, Frédégonde... tour à tour bourreaux et victiityes.

Nature loyale, droite, tendre, il constate que la religion officielle du pays, ce prétendu culte supérieur, ne put adoucir les mœurs sauvages. On croirait même que cette « Pensée d'Orient » ajouta quelques tares aux vices aborigènes. Au lieu de réfréner, elle semblé avoir perverti. Par elle, aux violences natives, au « péché originel » se joignent la férocité, l'hypocrisie, l'enfantine crédulité des Levantins. Les clercs rivalisent de mensonges, de luxure, d'égoïsme rapace, avec les feudataires, comtes, hommes liges.

La doctrine évangélique n'a point encore acquis cette puissance de pénétration que des siècles de fermentation et d'émulsion lui donneront. Elle demeure non assimilée, mal incarnée à la race.

En l'état, elle ne constitue rien autre qu'un levain, cause des convulsions actuelles, principe des germinations futures.

L'inoculation des âmes existe, comme le vaccin des corps — avec fièvre consécutive.

Donc, en Mérowig, prince du sang, race franque, leprophétisme de Judée produisait un effet angoissant d'extranéité : son esprit était en proie aux tumultes,

aux prostrations. Et voici pourquoi la rencontre inopinée des druides avait produit, en son âme, impression profonde, crise. Devant lui se dressait la croyance anceslrale, la foi des pères, si proche parente de sa pensée. Et, du même coup, lui était révélé le désaccord, l'écart avec l'évangélisme. Vraiment, de sa Raison aux catéchismes hébraïques même européanisés, il y avait par trop loin. L'adaptation demeurait laborieuse exagérément.

Or, ces paroles de Hedwech-Môn, il les avait entendues, provoquées, comprises — comme l'annonciation nouvelle de vieux souvenirs, de choses chères, oubliées.

En son enfance, le fils de Hilpéric et de la dévote Audovère reçut, selon son rang et sa haute naissance, l'instruction chrétienne.

Les éducateurs du prince montrèrent cet exclusivisme, cette raideur intolérante, cette vigueur entêtée dans l'affirmation comme dans, la négation, qui toujours caractérisent novateurs et néophytes.

Pareille tendance, naturelle au prêtre, fut, chez les sacerdotes chrétiens, exaspérée par le souvenir inexpié des persécutions et des martyres.

Hier écrasé, humilié, immolé, aujourd'hui domina-" teur^ le christianisme savait encore haïr. Au vi* siècle, l'apostolat fut une bataille, la prédication une invasion des esprits. « L'Église triomphante » vengea « l'Église souffrante ».

Cette tendance vindicative des prêtres s'augmenta encore par leur foi en la divine mission par eux assumée. Impérieux, se croyant obligés de sauver le monde, même en le violentant, ils ne discutaient pas : ils faisaient prisonnières les âmes. Sincères, du reste, jusqu'à la mort (pour les autres et pour eux-mêmes),

MÉKOWli; 17

ils ordonnaient,, parce qu'ils étaient (pour employer ce mot énergique) les ordres.

Avec quel dédain agressif parlaient-ils de ces idolâtres, de ces païens, de ces druides, ministres des faux dieux, survivants des cultes abolis. Ils les voyaient infidèles, voués à l'enfer, eux et leurs coreligionnaires. Engeance maudite, tout cela, dont il faut, au nom du Christ, détruire les autels détestés.

De telles idées le prince .mjrovingicn f.t nourri.

Aussi quelle surprise p)ur lui, qm;nd il put converser avec Hedwech-Môn, écouter son enseignement!

<r Chaque culte, disait le druide, possède nécessairement des symboles, des rites, par la raison que, destiné au peuple, il ne peut pas se composer uniquement de préceptes philosophiques et d'intuitions cosmogoniques. Or, juger un culte d'après ses seules cérémonies, constitue à la fois injustice et puérilité.

« Parce que nous révérons les pierres levées, serions-nous des sauvages, des brutes ! Cromlechs et menhirs représentent simplement nos autels, les dalles de nos tombeaux.

« Si nous recherchons le gui, le houx, le buis, c'est que leur inaltérable fraîcheur, leur pulpe toujours verte évoquent l'éternel printemps des sèves, la création immortelle.

« Pourquoi, en grande révérence, cueillons-nous la sauge, la menthe, la sélage?

« Parce que nous leur connaissons des propriétés médicinales. Ces plantes se montrent propices à l'homme. Essences amies, elles sont déesses.

« Mais, au fond de tout cela, ne voyez-vous pas que subsiste une idée maîtresse : religion de la Terre, vénération pour les phénomènes de la vie planétaire. Est-ce déraisonnable? et digne de Fanathème?

« Taxera-t-on de fétichisme ceux qui prient le matin, face au Soleil levant? Les disciples du Galiléen possèdent-ils plus bel ostensoir?

« Nous célébrons la Lune quand, parvenue à l'apogée de sa phase, et de sa face, elle éclaire, de tout son ' orbe, la Terre. Eh bien! ne connaissez-vous pas l'influence lunaire sur notre globe et ses habitants? Avez-vous réfléchi aux conjonctions des deux astres? Qui n'a vu les marées dans la Seine ? Peut-on rester sourd à la grande voix qui passe et nous convie à la prière ? Cet appel diurne et nocturne, manifestant une Loi du Monde, ne vaut-il pas les sonneries de l'Angelus à un clocher et la voix des muezzins au minaret? Or, cette chevauchée de la mer n'est-elle pas liée aux révolutions de la Lune? Pourquoi ces périodicités ne frapperaient-elles point nos esprits pieux?

« Trouvez-vous ridicule que Ton veuille se recueillir en face de ces mystères? Et d'ailleurs, la lumière de la nuit dans le silence, n'est-elle pas un incitant aux méditations religieuses? Le soleil et la lune sont, pour notre âme, objet d'élévation : leurs clartés jumelles mettent l'extase à nos yeux.

« On accuse les Druides d'adorer les esprits : qui oserait proférer devant eux pareille imposture? Spiritualistes, ils adorent un seul Dieu, Thot, l'Ame du monde, en qui se résout l'âme de chaque mortel un instant individualisée, périssable en sa forme, éternelle en son essence.

« L'immortalité de l'âme ! Ils la proclament dans

MÉROWIG 79

leurs cérémonies -funèbres, dans leur office des morts ils la confessent par leurs soins religieux aux sépultures qui gardent, les exaltant, le souvenir des défunts vénérés. Ils disent que la mort est une métamorphose, la tombe un berceau de résurrection.

« Mais leur croyance en l'immortalité est souriante et apaisée. Leur foi à la résurrection n'est pas attristée par des terreurs apocalyptiques, par les épouvantes habituelles aux races que fébrilisèrent et affaiblirent les feux solaires... Ils professent la vie heureuse et la mort facile.

« Comment admettre l'enfer, le purgatoire, ce menaçant « Jugement dernier », le Dieu vengeur (vengeur de quoi, au surplus ?) — ce Dieu qui rappelle tant le Jaweh sémitique, Moloch, Baal? Les prêtres de ce pays croient tout simplement à un Dieu bon et pensent que toute autre notion constitue une impiété.

« Le désaccord est radical entre le culte national des Gaules et l'Église. Elle s'affole et s'hallucine aux contemplations, proternations et frayeurs. Son Messie, le. pâle et dolent crucifié aux plaies saignantes, nous inspire une immense commisération, mais il demeure trop affligeant dans son martyre pour être notre idéal, notre principe de reliement au Ciel et à la Vie future.

€ La nature indulgente et douce des Celtes répugne à cette épopée de la Douleur ; elle ne comprend point le Drame de la Passion.

« Péché originel, châtiments, supplices, rédemption par le sacrifice expiatoire, au fond, qu'est-ce que tout cela' peut bien vouloir dire? Reste des anciennes affres de la vie bestiale — legs des tribus désertiques, exposées aux terres inhospitalières, aux voisins féroces. Pour elles seules, et non pour nous, elle est rigou-

reusement vraie cette phrase célèbre : « Homo homini lupus >.

« Voici donc pourquoi les Levantins, les fils de Sem > annollpnt la Terre, une « vallée de larmes ». Voici

éplorés et implorants, éprouvant la perpéitise du mal et des malédictions, les yeux : l'Au-delà s libérateur, ils insultent la créaléconnaissent la Planète, avec laquelle ils t irréconciliés.

, fils d'une nature clémente, féconde et e, protégés par ses frondaisons, rassasiés à lie plantureuse, harmonisés aux rythmes

recevant l'inspiration directe de l'univers, issons cet univers, et proclamons sa bonté.

Ions le bonheur et disons que la Terre est i la vie n'est pas maudite. Impie celui qui ; et renie l'œuvrç de Thot.

vient que le Dogme nouveau inflige aux m pessimisme, impose ses hallucinations, son îension de la nature, sa vision étroite et ti-humaine?

sombre religion de Judée, toute endeuillée, ibre avec ses pénitences, douleurs, sanglots, ns, désespoirs, holocaustes, martyres, a fait r le Globe un nuage noir et lourd, une nuit te.

anteau lugubre s'appesantit sur le Monde !

lanète ne voudra-elle jamais refleurir en sa oilette de joie et de vives espérances ?

nce! L'aube va renaître : et, dès le réveil, lieront Thosannah des voluptés souriantes; ront l'assomption de la lumière; oui, eo

le dis, ce grand trouble prendra fin : les

MÉROWIG 8t

esprits reviendront de tels égarements. Une intrusion étrangère a eu lieu : un mal levantin fut inoculé à notre pure race celtique ; mais un temps sera où, la fièvre tombée, elle reviendra au culte atavique, à Isis qui, pour le moment, outragée, se cache sous ses « triples voiles ». L'auguste Face apparaîtra de nouveau. Ce sera le règne de Dieu après le chaos; la Paix souveraine après l'agitation.

« prince Mérowig, les Celtes sont les plus industrieux des hommes; ils portent l'abondance et l'allégresse de vivre partout où ils viennent; eux seuls demeurent bien adaptés à la Gaule. Toute autre race envahissante se résoudra en notre sang. Conserve avec nous l'alliance.

« On nous a peut-être dépeints à toi comme des révoltés qui n'acceptent point d'obéir à ta Maison. Au contraire, nous te sommes fidèles.

« Et sais-tu pourquoi? Parce que, Germain du Nord, tu es notre proche parent. Nous sommes de même souche, toi et nous : dans les profondeurs de l'Orient, nos aïeux furent frères.

« Et aussi crois-nous dévoués à la reine ta femme. Niant le hasard, croyant à la signification de toute chose, superstitieux peut-être, les Druides ont été frappés de son nom : « Brunehild ». Adressant leurs invocations à la déesse du Walhala, ils prient pour celle dont la beauté est ton lot de bonheur, en ce monde. Une mystérieuse prédestination fait qu'elle nous sera toujours sacrée. VEdda la protège. »

Ces paroles de naïve fidélité attendrirent Mérowig :

et, non sans émotion, il contempla ceux-là qui, avec

dévouement, parlaient de « l'amie », de l'amie si chère.

Il s'absorbait maintenant en des pensées très loin-

taiiies. Secrètement extasié, il s'émerveillait aux voies du Destin qui ouvraient en lui les sources vives de souvenir, et faisaient palpiter les racines d'uae consanguinité retrouvée.

Oui, il était le congénère de ces prêtres. Dans les bois de Pannonie, dans les halliers carnutes, et sous Brothonne, les cultes forestiers se révélaient foncière* ment identiques.

En l'àme de Mérowig un trouble grandissait.

Bien servie par ses espions, la soupçonneuse Brunehild a été vite rassurée. Le prince demeure fidèle : aucune femme ne l'attire : tout est bien : elle ne s'alarme plus des rendez-vous en forêt avec les druides. Quand Mérowig aura satisfait son besoin de rêve, de curiosité, il lui reviendra plus épris que jamais.

Espagnole, dévote, ayant la religiosité violente et superficielle, elle ne peut soupçonner la profondeur des émotions et des pensées qui agissent en ces natures du Nord, idéalistes, graves, passionnées.

Il sera facile, pense-t-elle, de guérir la mélancolie qui barre ce front charmant. C'est pourquoi la voici devenue prévenante, attentive, enjouée.

...L'histoire rapporte que les Mérovingiens affectionnèrent le séjour aux villas forestières. Arelaune représentait bien un palais, puisqu'on y voyait portiques romains, riches salles ornées de mosaïques, . nombreux pavillons pouvant, quand la cour s'y tenait, servir de logis aux leudes, palatins, chanceliers, antruslions. Mais c'était surtout et principalement une ferme.

Arelaune fut délaissée par Hilpéric et Frédégonde qui lui préférèrent la somptueuse métairie de Braines, près Soissons.

MEROWIG 83

C'est ainsi que Mérowig et Brunehild, réfugiés aux confins de la Neustrie, adoptant Arelaune, y tinrent rang quasi royal saDS provoquer un ordre d'expulsion de leur terrible belle-mère.

Ils auraient même pu s'étonner du silence complaisant avec lequel le roi et la reine de Soissons tolé^rèrent pareille installation, après le scandale des noces clandestines. Épris d'eux-mêmes, ces amoureux ne soupçonnaient pas ce que cachait le redoutable acquiescement de Frédégonde, femme astucieuse et vindicative dont la haine sut toujours rester muette parce qu'elle pouvait attendre.

Or donc, en cette ferme princière, Brunehild, prompte aux métamorphoses et voltes-face, voulut mener une existence agreste. Imagination vive et enthousiaste, elle prit plaisir aux travaux champêtres, s'y passionna et prétendit même y intéresser le distrait Mérowig.

Habillée en paysanne, elle ne dédaigna point de traire elle-même les vaches. Câline et gaie, elle disait à son mari : « Mon seigneur, voyez : me voici devenue fermière, pour le plaisir de vos yeux et la sécurité de vos repas. Buvez ce lait crémeux. Voici des œufs irais : nous les ferons cuire au four : venez... Ah! prenez encore ces cerises et ces pêches que je cueillis à votre intention... Combien j'aime cette atmosphère tranquille, cette quiétude, loin des soucis çt angoisses du trône! Goûtons ici notre joie. Demain, vous chasserez : et le soir, en un festin, nous fêterons vos prouesses. »

...Le lendemain, en effet, experte aux réjouissances cynégétiques, la princesse fit organiser une de ces grandes battues auxquelles les Franks se livrèrent tou-

Si LES HOTES DE L'ESTUAIRE

jours avec passion et qui furent divertissements nationaux.

Coutelas à la ceinture, épieu à la main, arbalète au dos, en sautoir le carquois rempli de flèches dont quelques-unes empoisonnées à l'ellébore (1), faucon sur le poing, Mérowig et ses fidèles Gaïleu, Gaukil et Grind se lancèrent en galopades sans frein, après loups-cerviers, sangliers, daims, aurochs :

Ils se grisaient aux abois des meutes, aux cris des bêtes bramantes, traquées, égorgées, aux poursuites, aux hallalis, aux râles d'agonie, aux sonneries des trompes. Enivrement, rappel des primitifs tournois où le sang de l'homme se mêla au sang des fauves, où le petit bipède, faible, nu, sans crocs et sans griffes, fonda son empire, massacrant et dépeçant les cadavres ennemis.

Prunelles étincelantes, fronts pâlis, gencives étirées pour découvrir les dents incisives et canines, ces veneurs représentaient l'antique animal de proie et de meurtre dont le crâne était fuyant et les mâchoires prognathes.

Réveillées au fond de l'être, ces énergies farouches, ces instincts carnassiers, redonnent à Mérowig le goût de vivre, la joie de vaincre, l'ivresse de tuer.

Et pareillement, ses compagnons se sentent envahis par la sauvagerie qui gisait, mal endormie dans leur chair, hier barbare. On les dirait en démence. La férocité native, lâchée à travers la bête humaine, se rue aux cerveaux, annihilant tout souci de la conservation, toute conscience du danger.

(I) Li-s chasseurs franks usaient de ce poison afin d'arrêter net tout yibier blessé : sur le cadavre on découpait la plaie pour éviter que la chair- cnliùre ne fùl ^àtéc.

MÉROWIG 85

Acculé dans sa bauge, un sanglier faisait tête aux chiens et valets d'équipage. Mérowig et Gaïleu, ensemble précipités, s'acharnaient, comme des brutes, sur le fauve, taillaient, hurlaient, tels des. bestiaires en délire.

Gomment advint-il que le couteau de Gaïleu, atteignant Mérowig, lui trancha une veine? Le prince fut inondé de sang. L'accident, d'un coup, dégrisa les jeunes gens. Cette pourpre de vie qui s'écoulait, la vue de cette écharpe de sang royal qui rougissait le baudrier blanc les frappa soudain de stupeur. . . Et ils se considéraient mutuellement, blancs d'épouvante.

Gaïleu s'excusait, exprimant sa douleur.

— «c Bast! dit Mérowig, ton bras est loyal et ton cœur droit. j>

Puis, subitement, je ne sais quelle angoisse vint à ses yeux.

— « Quelle pensée! fit-il... Pourquoi suis-je oppressé comme si c'était là présage sinistre!... Qu'importe! »

Il hésita... et, non sans effort...

— « Oui... continua-t-il, si je dois périr de mort violente, je veux que ce soit de ta main..., de ta main fidèle. Puisque la destinée a permis que ma chair fût une fois entaillée par toi, c'est un signe... Ne crois-tu pas que ce soit un signe ? »

Et, fataliste, il serra la dextre de son ami, le contemplant avec fixité :

— t Oui, murmurait-il, cette main... celle-là... » Puis, tout bas, absorbé, parlant à voix sourde :

— « Je suis, poursuivit-il, de famille maudite... Quels sombres pressentiments m'assiègent..." Si j'ordonne, tu m'obéiras, Gaïleu... Tu as pris possession

de mon sang : c'est donc toi que le sort désigne (1). »

Entendant ces étranges propos, Gaileu demeura muet, un tremblement aux lèvres.

...Le soir, selon sa promesse, Brunehild présida le banquet de vénerie.

La princesse parut... Et ce fut parmi les convives un murmure d'admiration.

Quel éclair d'orgueil vint luire aux yeux de Mérowig !

Sa femme portait le pallium de soie, tunique romaine en bleu vif et rouge, ornée dans le bas d'un clàve, bande d'étoffe brodée d'or avec pourpre et pierreries. La robe de dessous était également garnie d'un clave. Autour du cou, dans les cheveux, aux poignets, encore de l'or, des pierreries et des émaux. Sur la tête, un diadème éblouissant aux reflets des torches qui éclairaient la salle du festin.

Les yeux de Brunehild flambaient eux-mêmes, étincelants ainsi que des phares.

Son opulente toison noire était tissée en torsades lourdes, qui, enroulées parmi les peignes, sur la tête, y formaient comme une tour sombre et soyeuse. Et, couronnant cette tour, se dressaient les fleurons, tels des créneaux hérissés gentiment, en appareil gracieux et guerrier, tout à la fois royal et féminin.

Raidie sous les gemmes, les minéraux, les métaux, sous les cailloux lumineux qui semblent des regards, altière, droite, les bras encerclés, le corps environné d'une ceinture d'or massif, la poitrine insolemment dressée, Brunehild règne vraiment sur tous ces virils

(1) C'est ainsi qu'en Tan 577 mourut Mérowig. Il ordonna à Gaileu de le tuer.

MÉROWIG 87

en émoi. — Femme triomphante, Héva, merveille de la chair, apogée de la vie.

Augusta hiératique, lascive, dominatrice, représentant l'amour et la résurrection, elle se tient comme une idole.

Or, c'est bien l'idole du fervent Mérowig; moitié ivresse, moitié extase, le jeune homme sent un sang chaud circuler dans ses veines, abjure sa faiblesse de vivre, oubliant tous rêves et tristesses.

Il demeure hypnotisé par sa somptueuse épouse, déesse de volupté qui tourne vers lui ses yeux magnétiques, semble tendre ses joues brûlantes, ses lèvres prometteuses de sensualités.

Épique et prodigieux fut ce festin de vénerie, où figurèrent leudes, guerriers, comités, vassaux titrés, hommes libres. On vit des Franks rudes sous leurs peaux de bêtes, bras nus, cous hirsutes. Il y eut des Gallo-Romains, raffinés, beaux parleurs, revêtus de riches étoffes, ornés de bijoux, et leurs femmes portant le voile blanc, la tunique talaire (1) fixée au corps par un cingulum.

Les servants présentent les plats d'or et d'argent, remplissent les coupes avec cervoise, bière, hydromel.

Aux coins de la salle, quelques tonnes défoncées où chaque échanson vient remplir cruches, brocs et hanaps.

Dehors, un immense brasier en plein air autour duquel, embrochés à des barres de fer, rôtissent, grésil? lantes, des carcasses entières non dépecées, de chevreuils, daims, cerfs, sangliers.

(i) Tunique descendant jusqu'aux talons.

Devant le palais, sous des huttes construites en branchages et gazons, on voit des tables et banquettes couvertes de mets, de viandes bouillies ou rissolées, tout cela destiné aux tenanciers, bûcherons, toucheurs de bœufs, paysans, bergers, vavasseurs vilains. Car les Mérovingiens eurent pour tradition de tenir table ouverte afin de pratiquer royalement l'hospitalité.

Aux cuissons, aux écuelles pleines de bouillon, aux quartiers de bœuf, aux pièces de venaison, aux charretées de pain en tourtes et en miches que fournirent les pannetiers du Vieux-Port et de Vatteville, Le Flac et hameaux voisins, de jeunes Franks veillent. La plupart d'entre ceux-ci sont de race noble.

Ce n'était pas en effet déchoir qu'accepter pareil office, sorte de noviciat précédant l'entrée à la Cour. En cette époque d'empoisonnements, être préposé à la garde des mets royaux, avoir la responsabilité des préparations culinaires, cela constitua, non pas une domesticité, mais un vrai poste de confiance, fonction des plus importantes et délicates.

Ce que furent, dans l'antiquité, la Cène et la Pâque, le festin, au moyen âge, le fut également : acte solennel envisagé comme conservation de la vie, comme floraison et paroxysme de l'être rassasié.

...Voici que l'énorme ripaille-beuverie, s'étend, " s'exacerbe.

De toutes parts, donc, retentit la rumeur que fait l'assouvissement de ces formidables appétits teutons : mâchoires broyantes comme des meules, engloutissements, rasades et déglutitions, gobelets choqués, ripes énormes, défis, provocations à boire, éructations de bestialité repue.

' MÉROWIG 89

...La nuit était avancée déjà... le prince et sa femme se retirèrent.

Et lorsque Brunehild, par geste brusque, jeta loin d'elle, les arrachant presque, joyaux, parures et toilettes, lorsque, demi-nue, elle tendit à Mérowig ses bras enveloppants, le jeune Frank s'y précipita avec un rauque cri de joie où il y avait du sanglot, et aussi un désir amer de trépas. Ils s'étreignirent.

Insensibilisé par l'exaltation, Mérowig n'avait plus conscience de sa blessure reçue le matin : ou plutôt celle-ci avivait son plaisir. Douloureuse volupté qui termina bien cette journée farouche, consacrée au meurtre et à l'orgie. L'amour atteignit cette limite de démence qui le lie à la mort.

Palpitante et passive, gémissante sous les caresses qu'elle rendait, la femme subissait avec passion l'assaut de cette juvénile frénésie, que, pendant des heures, elle avait savamment provoquée.

Il y eut ensuite, assommées, vautrées, deux bêtes de luxure sur lesquelles tomba l'oubli doux comme le néant, et qui sombrèrent dans le sommeil, dans l'Inconscient, dernier mot de la vie.

...Après tant d'émotions violentes, le lendemain fut morne. Mérowig retombait à sa tristesse, à ses incurables pensées.

Brunehild alors s'ingénia. Elle organisa des fêtesoù figurèrent ménestrels, baladins, jongleurs, diseurs de sort, devins..;

Elle s'y passionnait, tandis que le prince demeurait lointain ... les yeux vagues, comme étranger à ces séances.

Souple en ses revirements, la princesse revint aux jeux et joies de plein air dont elle attendait, pour lui,, repos et sédation.

m LES HOTES DE L'ESTUAIRE

Maintes fois, elle entraîna son mari en excursions sur les bords admirables de la Seine.

Allant, fantaisistes, par monts et par vaux, ils s'arrêtèrent certain jour à Bois-Armel, au bord de la falaise, face à l'estuaire. Ils contemplèrent ce panorama vaste, le gouffre où venaient souffler les lames océaniques. Devant eux, l'Étendue grise, l'Étendue mouvante, la majesté de l'Atlantique.

La Baie jaillit au cœur de Brunehild, y allumant âpre désir.

— « Comme j'aime ce pays ! » dit-elle.

Et, avec ce besoin d'individualiser que ressent toute femme, elle ajouta :

— « Comme je t'adore, mon Mérowig!... »

...Et, presque malgré elle, ces mots suivirent : « ...Toi qui pourrais être roi de ce pays! »

Mérowig eut un tressaillement, mais ne répondit

rien.

...La tentatrice se tut.

La voici, du reste, tout entière à l'enthousiasme que lui causent ces gorges, ces vallons, ces criques, la double coulée des fleuves Risle et Seine, ce gigantesque cirque des côtes. Elle s'extasie surtout aux horizons si fins, aux tons de perle et de nacre qui caractérisent notre pays d'ouest, à cette lumière diluée, fine, comme vaporisée.

Habituée dès l'enfance aux arêtes vives et dures du paysage ibérique, l'Espagnole se caresse les yeux aux lointains d'aquarelle, à ces fraîcheurs humides de l'atmosphère.

Avec ravissement elle écoute le drame de la mer, le fracas des galets, plaines de cailloux roulés qui rendent un bruit frais et mouillé. Étrange asso-

MÉROWIG 91

dation d'idées : il lui semble entendre des voix d'enfants, un gazouillis d'oiseaux pépians.

Une autre fois, elle voulut voir de plus près l'estuaire et mettre pied sur les rives. Tous deux prirent une embarcation que dirigeaient de hardis marins d'Àizier.

Ils atterrirent entre Fiquefleur et Grestain, à une petite anse où faisait cascade certain ruisselet dont les bords se couvraient de floraisons précoces, abricotiers, pommiers, lilas. Bien qu'on fût encore aux premiers jours d'avril, le golfe minuscule était déjà tiède et parfumé. De toutes parts, explosion des calices épanouis...

Serfs et rustres venaient aux visiteurs princiers, portant des gerbes épanouies. Lès uns présentaient, à la mode des Franks, d'entières branches d'arbres roses et blanches, en guise de bouquets. D'autres, selon les coutumes celtiques, offraient des fruits, des mets.

Brunehild demeure tout à coup stupéfaite à la vue de certaine rose que lui tend [un jardinier. La reine n'a jusqu'ici connu que la fleur d'églantine simple et faible. La somptueuse et multiple corolle dont on lui fait hommage, c'est la rose à cent feuilles (4).

— « Quelle merveille! » crie la princesse, battant des mains.

S'exaltant, elle continue, s'adressant à son mari :

— « Ton pays, décidément, est le plus beau royaume sous le ciel. Je voudrais... (elle hésita)... j'ai toujours voulu... en être reine! Quel rêve! Toi, souverain de Neustrie! Rotomagus serait une capitale plus belle que Soissons. Ton parrain Prétextât deviendrait primat des Gaules : et il resterait à notre dévotion...

(1) Appelée depuis la rose de Provins.

L'ombre se fit sur le front du Mérovingien. Une évocation lui rappela soudain qu'effectivement la lutte où périt Sighebert eut pour cause les ambitieuses visées de Brunehild sur la Neustrie.

Alors les tragédies qui avaient désolé sa famille passèrent, nuée sanglante, devant ses yeux... Et aussi une atroce jalousie étreignit son cœur... Sighebert... un autre homme avait possédé Brunehild!

Après un silence, avec effort, mais calme en apparence, il dit :

— « Ma belle princesse, qu'est le monde à côté de tes yeux? Tes deux bras fermés, voilà ma couronne ; et je n'en veux point d'autre. »

Dépitée, elle baissa la tête... un froid était survenu; les époux ne se comprenaient plus, désormais.

« Je voudrais être reine » ! oui, c'est bien cela : elle l'a toujours convoitée, cette province. Sighebert fut assassiné pour cette envie; mais sa veuve, inlassable, avait espéré que le nouveau mari par elle choisi l'aiderait à la réalisation de son projet obstiné. Et voici que Mérowig lui manque!! Déception amère... En ce cœur allier une fureur monte.

Fille de cette race dont le sang, plus tard, fit les conquistadores, elle fut vaincue et humiliée par sa belle-sœur Frédégonde, la paysanne picarde. En une longue suite de combinaisons, elle prépara la revanche... Quel chagrin, quelle rage froide, s'il faut échouer encore, si près du but, laisser échapper la vengeance, la si douce vengeance. Non! à tout prix, elle galvanisera son royal amant, pour satisfaire à la fois son désir de régner et sa soif de représailles.

Une idée fixe l'opprime et l'excite, celle-ci ;

MÉROWIG . 9S

« Comme la réussite serait facile avec cette belle race de marins, paysans, pêcheurs ! Quel malheur, de n'utiliser point, en vue de royales aventures, pareils trésors d'énergie. »

Voulant soumettre l'Océan et les terres, elle rêve do flottes, d'armées, pour lesquelles l'estuaire serait en même temps un berceau et un refuge. Et, ainsi, dans son ardente imagination, la fille d'Athanagild retrouve les conceptions du César romain.

Or, celte femme, qui sait édifier des plans vastes, sait aussi réfléchir, et peut surmonter sa colère. Rusée, elle ne croit pas utile de constater, par une lutte, le désaccord avec son époux. Elle attendra... pour de longs desseins.

Un autre mobile, encore, l'éloigné d'une rupture. Femme, dé toutes ses fibres elle aime le prince mérovingien. Elle le chérit pour le contraste de leurs deux natures : elle, fougueuse, irascible, positive — lui sentimental, hésitant, doux malgré quelques bourrasques de volonté.

-Entre. cette brune énergique et ce mélancolique à crinière* blonde, subsiste l'ineffable et toute-puissante émotion de la chair.

Mais, enfin, si éprise soit-elle du jeune Frank, Brunehild le juge. Chez cette reine d'essence supérieure, la passion n'exclut jamais le calcul : en elle coexistèrent, sans heurts, le sang-froid du politique et les folies de la femme.

Reconnaissant que le moment n'était pas venu encore où elle pourrait asseoir un ascendant définitif, elle se composa visage souriant et garda ses façons énamourées.

La fine duplicité inhérente à son sexe s'accommodait

fort bien, au surplus, de ce rôle équivoque où il fallait demeurer à la fois ingénue et savante.

Elle redevint charmeuse, rieuse, curieuse.

— « Comment s'appelle ton pays ? » demandât-elle à un enfant.

Celui-ci ne sut que répondre : car, à celte époque, les hameaux de France n'avaient pas encore tous reçu leur désignation.

— <t Eh bien ! poursuivit-elle, puisque ce joli coin de terre n'a point de nom, en souvenir d'une heure exquise et de sensations délicieuses, je le baptise « Jobl », de ce vieux mot qui veut dire à la (ois jeunesse et joie. >i

Ensemble donc, les amants-époux continuaient leur existence de fêtes et d'insouciance.

Insouciance apparente pour Brunehild : car la reine ne renonçait pas à cet espoir secret que rien ne pouvait décourager. Il lui parut bon de mettre sous les yeux de Mérowig des spectacles de grandeur, certaines visions de puissance, afin d'éveiller en lui, si possible, énergies, mâles aspirations, sens sublime de l'entreprise et de l'aventure.

C'est ainsi qu'ils visitèrent Insula-bona, l'oppidum romain qui, bien qu'en décadence déjà, conservait son appareil de force, son cachet d'impressionnante beauté.

— « Il fut grand, l'Imperator, dit Brunehild : son oeuvre demeure immense. Les siècles garderont son nom. »

Mérowig se taisait.

— Serait-ce, insistalareine.que tu ne l'admirés point? Une pause... après laquelle, d'une voix lente et

basse, le prince répondit:

— « Ce capitaine, tondu comme un clerc, rasé, tel

MEROWIG 95

un histrion causa de grands maux..., N'a-t-il point apporté le trouble dans nos âmes? Par lui, Rome subjugua et décima les Gaulois. Or, Rome a tout ^kté chez nous. En dernienlieu, elle nous imposa la religion à laquelle il lui plut de se convertir. Et voici que son fanatisme aggrave nos discordes. Féroce, elle tua les Martyrs : repentie, lâche, elle veut maintenant nous les faire révérer. Elle fut odieuse ; elle n'est pas sincère... »

Brunehild releva la tête. Dévote, superstitieuse, une angoisse l'étreignit à la pensée que Mérowig allait blasphémer.

Celui-ci, du reste, ne continua point de parler et retomba dans son indifférence, devenu plus sombre.. . Et son œil fuyait les ardentes prunelles interrogatrices de sa compagne.

...Un autre jour, ils se 'présentèrent à Pentalle, l'abbaye que fonda Samson, le saint évêque de Dol.

— « Celui-là aussi fut grand, dit Mérowig, reprenant la pénible conversation interrompue à Insula-bona et je préfère sa gloire aux lauriers de César. Desséchant le marais, poursuivant les monstres amphibies, arrachant à la mort tout un peuple de pauvres gens, il fut bienfaiteur : il fonda les œuvres de paix. »

L'orgueilleuse et combative reine ne put se maîtriser :

— « Tu as l'âme d'un moine! », cria-t-elle, emportée.

A l'altération subite où se contracta le visage de son mari, Brunehild eut regret d'avoir si brutalement parlé.

Offense gratuite : cette apostrophe rappelait au fils de Hilpéric le jour détesté où, par ordre de Frédégonde,

il subit l'humiliation de la tonsure. honte!... sa crinière tombée, il avait du se dévêtir, quitter son baudrier, déposer sa framée, endosser Phabitde déchéance, le costume des clercs.

Prompte à réparer son injure, la jeune femme ajouta:

— « Je devine à quoi lu penses. Pardonne-moi. . . Mais je ne croyais pas te blesser, puisque te voici redevenu guerrier et roi, virilement roi. Ne Tas-tu pas dit toimême, le jour de cet affront... « Le bois est vert : les feuilles repousseront. » C'est fait, mon beau seigneur! si tu savais... si tu devinais... Je te veux, non comme le Samson évêque,mais comme celui de l'antiquité, le héros, qui, avec sa toison, retrouva l'énergie et conquit à nouveau le pouvoir sur son peuple. »

Mérowig demeura pâli, les traits chavirés, un sourire douloureux crispant ses lèvres. Son esprit restait lointain, absent... D'indécises visions flottaient sur son âme.

...Un jour, ses leudes l'entourèrent et lui dirent : — « Puisque ta chevelure a repoussé, nous te désirons comme roi. Nous te proclamons et le suivrons, si tu veux. »

En ses yeux, un éclair avait lui qui s'éteignit bientôt... Abattu, pensif, il s'éloigna, tête basse...

C'était à l'instigation d« Brunehild qu'avaient parlé les guerriers franks. Tenace, elle n'abandonnait ni l'espoir ni les vastes pensées. Échouant encore, elle ne se rebuta point; peu à peu, au contraire, son action se faisait plus instante, ses insinuations plus directes.

Renonçant toutefois à réveiller chez son mari les instincts guerriers, le goù t des triomphes, se rappelant avec

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quelle respectueuse admiration il avait naguère parlé des travaux pacifiques de Samson, elle fit un autre essai et tenta de susciter en Mérowig, par voies nouvelles, le goût de la gloire, le sentiment des grandes choses, une ambition de vastes accomplissements.

Brunehild était, en vérité, un exemplaire complet de la femme forte, qui résiste à tout découragement. Douée merveilleusement, géniale à tant de titres, elle se montra, en tout, bien supérieure à sontemps. Esprit ouvert, véhémente imagination, ayant l'enthousiasme lucide et l'audace prudente, elle unissait la faculté de large vision qui est le propre de l'homme, à l'exclusivisme dans la réalisation qui est qualité de femme. Elle fut de cette grande race des Reines qui ont gouverné les humains, les entraînant, au souffle de leur âme, vers un but précis.

En ses multiples manifestations, à l'infini diversifiées, la Nature donne parfois, au sexe féminin, faculté de domination, avec la Vie intégrale.

Celle-ci connut la poésie, l'esthétique des vastes travaux : elle glorifia l'une et ordonna les autres.

Des plans furent approuvés en vue d'édifier à Pentalle basilique plus grande que l'église existante. Le monument devait être sous le vocable de saint Samson.

— « Puisque tu l'aimes, ce grand homme, dit-elle à Mérowig : je veux que sa mémoire soit perpétuée pour les générations à venir. »

D'autre part, terrassiers, maçons, ingénieurs furent réunis pour construire ces fortes digues et levées de terre qu'on appelle encore « les chaussées de Brunehaut ».

La princesse fonda aussi des écoles.

— « Ah ! disait-elle gaiement, cela fera plaisir à mon

beau-père Hilpéric qui n'est point sans prétentions grammaticales (1). a

Elle se montra bienfaitrice des pauvres; tous les déshérités venaient à Brunehild, sachant qu'elle exerçait royalement la charité. Très généreusement, elle distribuait aux miséreux largesses et libéralités (2).

Hélas ! à sa persistante et noble action, Mérowig, de plus en plus, se dérobait. Non content de ne plus l'accompagner, il la délaissait, s'absentant, allant on ne sajt où, peut-être à des conciliabules avec ces maudits prêtres de la forêt.

La fureur s'implanta définitivement au cœur de Brunehild, certain soir que, pour distraire son mari, la reine avait fait venir des mimes et des histrions.

De plus, elle lui ménageait une surprise à son avis précieuse : l'apparition du poète Fortunat, celui-là même qui, aux temps heureux de sa splendeur, composa l'épithalame de ses premières noces à Metz.

Elle comptait beaucoup sur l'éclat de pareilles fêtes pour chasser toutes idées noires du pauvre cerveau tant aimé...

Or, Mérowig n'y voulut point paraître. Si pénétrante fût-elle, la reine n'avait pas deviné la jalousie posthume, morbide, qui torturait Mérowig — au souvenir de Vautre.

Qu'importe ce nouvel échec! la reine a résolu que son époux ne lui échappera point : moins que jamais elle entend renoncer à la lutte : c'est pourquoi

(1) L'histoire rapporte qu'Hilpéric enrichit de quatre lettres l'alphabet de notre langue.

(2) A tel point que, longtemps après sa mort, de légendaires récits conservèrent le souvenir reconnaissant des « aumônes .de la reine ».

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le moment lui semble venu de frapper un grancf coup. Hardie, provocative, elle dit, certain jour :

— « Il me plaît de venger l'outrage fait à ta mère Audovère par l'abominable Frédégonde : devoir sacré. Hilpéric Ta répudiée, lui infligeant sans raison une honte publique. Il est intolérable que la sainte femme demeure prisonnière aib cloître du Mans. N'aurais-tu pas le cœur d'un fils? J'ai juré que tu m'aiderais de ton bras pour mener à bien cette œuvre pie.

Acerbe, Brunehild espérait ainsi l'exciter à secouer sa torpeur.

L'effet obtenu fut contraire : irrité contre sa femme, Mérowig répondit en un accès de morose humeur et de brutalité :

— « Qu'as-tubesoind'attisernosquerelles?Dansquel but et pour quel calcul ? N'y a-t-il pas assez de meurtres dans notre Maison? Je te voudrais généreuse et bonne : pourquoi te montrera moi cruelle et vindicative? »

A ces cinglantes paroles, Brunehild se tut, réfrénant sa colère : mais elle avait perdu son visage d'enjôleuse : sa physionomie se figea toute en une dureté, demeurant rigide et glaciale.

Tactique fausse, du reste, qu'évoquer ainsi le passé aux yeux de Mérowig : un ébranlement avait été provoqué dans l'innervation de cet impulsif débile. Il demeura, tremblant par incoercibles frissons.

Et, la nuit, le prince mérovingien fut en proie à un cauchemar affreux. Son imagination de malade ressuscita soudain les carnages passés, et surtout cette horrible scène : Chlother (son aïeul, à lui !) assassinant ses propres neveux, deux innocents enfantelets qui criaient grâce!... Le dernier petit, sans défense, tout sanglant d'une première blessure, embrassait les genoux

de son oncle, suppliant qu'on ne l'achevât point... Et voici que le monstre Chlother plonge son poignard sous l'aisselle de la pitoyable victime !...

Alors, dans l'hallucination, le dormeur croit se voir surgir devant le bourreau. Homme contre homme, alors... Il se précipite sur le lâche meurtrier... oui, c'est cela; sus! sus!... il saisit le fantôme, le renverse, s'acharne sur le corps... han ! han! encore! toujours ! Il lui laboure le visage, déchire le cadavre en morceaux, arrache le cœur... qu'il jette aux porcs !

C'est trop d'émotion ! fini le rêve sanglant... Mérowig se réveille en sursaut, poussant des cris.

Repoussant alors sa femme qui veut le calmer, il ^ s'enfuit dans la forêt... d'où il ne rentre qu'à l'aube, épuisé, hâve, défait, marchant avec peine. Certain rictus de la bouche donne à la face un aspect asymétrique. . Constatant son incurable exténuation, Brunehild le contemple avec pitié. Dure et hautaine, elle se tient devant lui, quelques instants, et passe.

...Seule, la reine s'abandonne aux réflexions.

Les liens de la chair demeuren t si forts en cette femme ardente et fougueuse, qu'elle, ne se déprend pas encore : elle se sent prête à chérir, toujours le pauvre égaré. Mais enfin, elle songe... « Dans quel état le voici! dans quelle hébétude ! Comme il estfaible et facilement prostré ! Sommes-nous vraiment faits l'un pour l'autre? Et suivrons-nous longtemps le même chemin ? »

En une tendresse teintée d'affliction, elle se rappelle le jour où, bravant les ordres de son père, il vint à elle, frémissant de juvénile amour : oui, pour Brunehild seule, le jeune homme quitta l'armée remise à son commandement ; il déserta ! quelle preuve d'adoration. . . ô ces premières caresses dont elle le récompensa!...

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Oui, mais, tout de même, cela fut trahison : un soldat, un chef, ne doit pas abandonner son poste. — De cela, elle est bien sûre, la noble fille du roi Athanagild.

Certes, elle fut flattée, alors... reconnaissante, oui... mais (ô mystère de la féminité!) l'amant qui l'obtint, ce jour-là, ne la subjugua point.

Méprise-t-elle? Oh ! non... tant la femme est versatile, et facilement inclinée aux miséricordes, dès que son amour est en jeu... tant son cœur est rempli de sentiments confus.

De minute en minute, pourtant, une idée fixe s'impose, grandit en cette âme désemparée : « Faudra-t-il donc abandonner le doux Mérowig, l'ami aux longs cheveux blonds?

Et voici que, soudain, le souvenir de ces longs cheveux lui devient importun. Son éducation de princesse du sang, faite à la gallo-romaine, lui inculqua, au sujet de la virilité, certaine esthétique. Les grands Empereurs de la Ville Éternelle ne portaient-ils point hardiment leurs cheveux ras, rejetant la toison, les poils d'animalité?

Alors, ses yeux, dessillés, détergés de la brume d'amour, voient, avec un sentiment de gêne, cette chevelure d'effémination, qui nécessite le peigne, la tresse, la natte.

La princesse se demande, maintenant, comment elle put trouver plaisir à voir, sur la couche, leurs deux crinières emmêlées. D'où vient qu'elle ne ressentit jamais son impression actuelle: désagréable et pénible sensation d'hybridité...

Et cette démarche du prince, molle, onduleuse, comme lassée...

Cette voix traînante, qui, jadis, sembla musicale, sonne odieuse maintenant.

Le désenchantement s'accentue. La femme se déprend, se reprend.

L'Espagnole aurait tout pardonné à un guerrier, à un barbare qui, après l'avoir scellée en ses bras musculeux, l'eût rejetée, sans égards, pour courir aux mêlées.

Mais elle demeurait énervée, irritée par les distractions de cet époux vite affaibli en la lice d'amour, de ce mâle vaincu à la guerre des sexes.

Et, dans son esprit, vinrent se fixer les deux mots cruels qui commençaient à circuler en Gaule pour stigmatiser et ridiculiser le Mérovingien :

— Roi fainéant!

Lamentable Mérowig ! 11 était bien de cetle Dynastie qui, aux yeux du contemplateur, apparaît comme une race marquée de la fatalité, frappée des sceaux du Destin — ainsi que furent, dans l'antiquité, les Atrides.

Or, cette famille de Mérovée fut elle-même la victime vivante de certaines péripéties où s'alanguissent les espèces, pour y mourir parfois.

Plusieurs causes expliquent pourquoi la Gaule ne tut pas propice aux Franks ripuaires.

Tout d'abord, une raison planétaire.

Contrée trop douce, à la vie trop facile, à l'air trop clément, ce « 45 e degré », cette équidistance du Pôle et de l'Equateur, ces côtes heureuses où s'éploient des courants attiédis, ainsi qu'un éventail, tout cela comporte une propension à l'arrêt des énergies envahissantes. Lors des grandes migrations, cette nature conquit vite ses envahisseurs — et les conquerra toujours.

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Enveloppante et charmeresse, pareille création les séduit, les atténue et les exténue.

En cette atmosphère modérée, moyenne, ne voit-on pas que tous besoins s'amoindrissent, que les passions — ces principes d'action — perdent de leur ressort, ralentissent leur rythme d'effort et d'écart?...

Les nouveaux arrivants qui bornent ici leur course à la poursuite du bonheur, se sentent aussitôt pénétrés et subordonnés par le climat : ils s'approprient au milieu, s'adaptent à l'ambiance, où bientôt ils se fondent et disparaissent. Gagnant en harmonie, leur type perd en force.

Le rôle séculaire de la Neustrie a toujours été cela. Notre pays représente un jardin de transplantation où les races viennent s'épanouir, briller d'un suprême éclat avant de s'étioler. Il est fait pour des espèces déjà perfectionnées. Et s'il pousse vite à la floraison des facultés géniales, il peut, par contre, produire, sur des organismes insuffisamment évolués, tel développement trop précoce qui aura pour conséquence un prompt déclin.

Il n'y a pas une loi de vie pour les végétaux, et une différente pour les humains. Il n'en existe qu'une, identique, applicable à tous les règnes.

Situation qui demeure toujours agissante.

Mais, à la déchéance des Franks, à l'oblitération de leurs caractères ethniques, on discerne une autre raison — 'particulière, celle-ci, au vi c siècle de notre ère. A cette époque, notre pays était gallo-romain. Jetés sans préparation en ce milieu * raffiné, les rudes et frustes Germains perdirent leur vigueur sauvage, leur trempe originelle, et ne purent acquérir les qualités des nations vieillies, leur intellectualité, leur délicatesse. Cette race, neuve, genuine, sans préparation ni plas-

10 i LES HOTES DE L'ESTUAIRE

ticité, se trouva policée trop vite, presque artificiellement. Atteinte de perversion, d'épuisement prématuré, on la vit s'anémier, se flétrir.

Assimilée à doses lentes, la civilisation affine la barbarie, lui garde même sa saveur, la transforme sans annihiler ses forces vives. Absorbée au contraire à doses massives, elle la déprave et la détruit.

Or, cette conversion de Clovis imposa, brusquement et sans transition, une mentalité écrasante à ces peuplades incultes, à ces Franks (dont le nom, frak, frek, veut dire étymologiquement, hardi, indompté, sans frein...).

Le baptême leur inculquait, avec une doctrine trop divergente de leur âme naïve, rudimentaire, un état social très avancé dans l'évolution, ayant même dépassé, dans le stade du progrès, les mœurs et la pensée d'une Rome décadente déjà.

Cette heure nationale fut tragique. Sur notre sol coexistaient plusieurs races : celte, saxonne, romaine, espagnole, franque.

Telle que les siècles l'ont constituée, notre patrie devait naître par la fusion de ces éléments divers. Mais, alors, ce fut l'effervescence première, cette fièvre de vie que l'on peut si bien comparer aux réactions chimiques, aux ébullitions d'atomicité.

Dans le monde inorganique — les savants nous l'ont appris — n'existe-t-il pas certains contacts qui sont des combustions?

Tels éléments, mis en présence, développent des principes virulents qui se trouvaient, hier encore, neutralisés dans quelque formule de vie équilibrée et saine, rendus inertes par leur imbrication dans un « corps » d'innocuité parfaite.

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Désagrégés, remis en liberté, ces éléments, redevenus actifs, redeviennent acides, comburants, explosifs, offensifs les uns vis-à-vis des autres. Us ne s'apaisent qu'en s'éteignant dans une combinaison nouvelle. Désintégration et réintégration : deux termes du grand problème de la vie.

Or, ce qui existe dans le règne inorganique, se remarque aussi dans le monde organique, dans l'histoire naturelle des espèces, dans le genre humain.

C'est donc ce qui arriva pour les Franks. Par là s'expliquent le trouble, l'agitation, par quoi fut perturbé le vi« siècle de notre histoire.

Voilà pourquoi les tribus saliennes et ripuaires entrèrent si vite en dégénérescence.

...Et, dans la royale lignée, en la personne même des chefs, on vit croître le déséquilibre physique, s'accentuer la dépression morale. Chaque génération représente une étape de la crise.

D'abord, ce fut Clovis, qui, à Soissons, pris comme d'un subtil accès de folie, fendit, de sa francisque, la tête d'un soldat.

Puis l'exécrable Chlother, assassinant deux petits, inoffensifs, conûés à sa garde.

Ensuite, Hilpéric, mélange de lourdeur féroce et de préciosité, — personnage indéfinissable où se mêlèrent sauvages instincts, velléités de douceur — cerveau énigmatique, mal pondéré, philosophe versatile, inquiétant, déraisonnable, politique crédule, jouet de Frédégonde (pure race de meurtre et de proie, celle-là...)

Et enfin, le nerveux Mérowig, dernier né de cette famille métisse à origines trop divergentes, être à la fois débile et exalté — sujet aux incohérentes volitions

— tantôt implacable et tantôt irrésolu — triste, cruel à ses heures, excessif et heurté en toute chose — fataliste inquiet qui s'emportait vite et s'abattait subitement, — dilettante fébrile à l'imagination déréglée. ...Dissociation d'un germe ; détérioration d'un type ; marche progressive vers la désharraonie et la dissolution, vers l'inéluctable, vers l'échéance de folie et de mort !

« Évêque, viens de suite, Mérowig est relaps à V idolâtrie ».

Lorsque Prétextât, évêque de Rouen, reçut cette missive que lui adressait Brunehild, sa stupeur fut grande, et sa douleur aussi.

Ayant tenu Mérowig sur les fonds baptismaux, il professait pour son royal filleul une affection paternelle et prenait facilement à son sujet de l'inquiétude.

Sans trop s'expliquer la teneur pressante de cette lettre, ni le mystérieux danger auquel allusion était faite, il lui suffit de savoir que l'épouse de son fils spirituel faisait appel à lui. Il partit.

Dès que les courriers eurent annoncé la venue du prélat, Brunehild et Mérowig se portèrent à sa rencontre, dans l'éclat d'un cortège somptueux.

L'évêque ne se montra point flatté par tant d'apparat, car il était humble, ascétique et parfaitement ingénu : cela froissait donc ses sentiments d'intime modestie.

Cela l'inquiétait aussi. Car, naguère, après la bénédiction nuptiale, il avait été bien convenu entre lui et les nouveaux époux que ceux-ci prendraient Arelaune comme lieu de retraite et tâcheraient de s'y faire oublier, jusqu'à la venue de temps plus propices.

Et c'est pourquoi ce déploiement princier, ce luxe

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tapageur, ce royal train de maison, un faste pareil... lui parurent constituer la plus grave et la plus inutile des imprudences.

Il ne connaissait point l'âme des femmes, leurs revirements, leurs ruses à longue portée. Il ignorait surtout l'âme de Brunehild, si profonde et si politique. Les contemporains s'accordent à dire que, dans la conduite de cette reine, il fut malaisé de discerner où s'arrêta le plan réfléchi, où commença le mouvement impulsif.

La reine pensait-elle agir, non pas avec témérité, mais simplement avec hardiesse calculée et méditée? Poursuivant un dessein, elle ne redoutait pas les conséquences de sa tentative : elle prévoyait ; délibérément elle provoquait.

Le soir même, en un entretien secret, Brunehild fit à Prétextât confidence de ses alarmes : « Des Druides, prêtres infâmes de l'idolâtrie, ont perturbé la raison du prince. Rendu fou par ces maléfices, prêtant l'oreille à d'odieuses prédications, Mérowig renie la foi chrétienne. »

La reine paraissait troublée, en proie à l'exaltation. Le prêtre comprenait son chagrin, partageait son indignation, les attribuant l'un et l'autre à un souci pieux. 11 ne pouvait imaginer à quel point la blessure d'amour-propre fut cuisante. Comment aurait-il soupçonné ce mélange de douleur, de colère, d'amertume qui emplit le cœur de Brunehild quand elle reconnut l'impuissance de sa tendresse, de ses baisers.

Quelle houle de sentiments en cette âme mobile, crédule et passionnée? Brunehild était, tout ensemble: une dévote appréhendant pour son mari l'éternelle

damnation ; une femme pleurant son amour perdu, une reine rendue furieuse par cet abandon humiliant et immérité.

Et puis, d'autres pensées, indécises encore, mais palpitantes déjà : regret de la royauté d'Austrasie ; rappel des sentiments maternels.

Cessant tout à coup ses lamentations sur le sort de Mérowig, elle questionna l'évêque :

— « Quelles nouvelles de mon fils Hildebert, du roi enfant que je confiai à Gondebald ?

— Il règne toujours à Metz, répondit Prétextât : mais on nous l'annonce prisonnier des grands de son royaume. Partout, désunion et cruauté. Le duc Raukhing donne le spectacle de ses dépravations forcenées. Le Germain Bertefred rivalise de turpitudes avee lui : et aussi le Gallo-Romain Ursio. Frédégonde, créature d'enfer, attise les haines et compte en profiter.

La pensée de Brunehaut se détergeait des effluves dont l'avait obscurcie et endormie l'amour charnel conçu pour Mérowig. Sa passion faisait place à son orgueil de reine, à ses devoirs de mère, au souvenir de la rivale abhorrée. Subitement repentie, elle se vit indigne et basse en son aventure amoureuse. D'impérieuses obligations l'appelaient là-bas... Oui, une séparation s'imposait : il ne s'agissait plus que de la rendre nécessaire.

Son énergie, que la luxure n'assouvissait plus, se tendait vers un idéal. Toute la vigueur de sa volonté retrouvée s'orienta vers l'Est, fébrilisée par des ardeurs nouvelles.

Prétextât fut de ces grands prélats qui osèrent, en libre langage, faire la leçon aux souverains. Furts de leur caractère sacré, disposant de cette

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arme redoutée, l'Excommunication, Rémi, Grégoire, Prétextai résistèrent à la barbarie, modérèrent la cruauté guerrière et surent mater l'omnipotence royale. Devant l'étole et lk mitre, tout Sicambre se faisait doux et humble de cœur.

Prince de l'Église, missionnaire de la Foi, i'Évêque de Rouen posséda, sur quiconque rapprochait, spéciale force de pénétration, emprise. Il exerça ascendant particulier sur la fervente Brunehild. D'autre part, vis-à-vis du tendre rêveur Mérovvig, la bonté de son parrain, son absolu dévouement, eurent toujours action profonde. Impérieux et chaste, Prétextât avait vu fleurir en son être les deux natures, paternelle et maternelle. Mérowig était son fils en J.-C. L'Évêque pensait avoir seul enfanté celte àme royale, pour la gloire du Créateur,

Il trouva, pour les deux époux, des paroles de réconciliation. Sous sa maîtrise, le calme se rétablit en ces cœurs douloureux.

Ce Prélat était issu d'alliance franque et galloromaine, assez récente : en lui les éléments ethniques n'avaient pas encore subi l'intime fusion qui constitue un être harmonique, en pleine possession de soi. Un désaccord se révélait à certains écarts de raisonnements, vibrations mal assourdies, malhabiletés, raz de colère qui bouleversaient de saintes préoccupations. Si élevé fût-il, ce caractère ne manifestait pas l'unité d'action, l'homogénéité de vie qui forment apanage des vieilles races.

Lui aussi, donc, participait à ce déséquilibre qui fit le malheur de ces temps troublés et qui, du reste, affecte toujours les premières générations produites par la réunion de deux sangs.

Pareilles considérations expliquent pourquoi Prétextât n'eut pas la sagesse de se borner au rôle de pasteur, aux religieuses consolations, à une médiation entre le prince et la reine.

Une fureur sacerdotale le tenait. Au nom de son Dieu vivant, il voulut tirer vengeance de ces druides détestés qui osaient lui disputer une âme.

Il fut sans pitié. Par son ordre, et sur les injonctions conformes de Brunehild, on détruisit en Brethonne tous autels sylvestres, dolmens, cromlechs, menhirs. Les pierres de sacrification furent disjointes et descellées : on les employa aux constructions des maisons, des murs, des étables aussi. Les plus belles furent réservées aux fondations de l'église dont Brunehild avait approuvé les plans, à Pentalle.

En même temps que Ton saccageait et ruinait leurs temples, lesliumbles prêtres de la religion naturelle furent pourchassés comme bêtes malfaisantes.

Prétextât n'ordonna point qu'on attentât à leurs jours ; car il était ministre d'un Dieu miséricordieux, et il se rappelait l'abomination des saints martyres. Mais, hélas! il n'était pas facile d'arrêter à tel point donné la passion meurtrière qu'on avait déchaînée. Excès de zèle? Désir de tuer? Beaucoup de druides périrent.

Les chefs de la pensée, les maîtres des peuples devraient toujours avoir conscience de la responsabilité que comporte un écrit, une parole, ur, geste, un silence.

Tout cela peut germer en actions mauvaises.

Une curiosité maintenant obsédait l'âvéque de Rouen : il voulait connaître Hedwech-Môn. Or, celui-ci, pareil à un gibier traqué, s'était réfugié au plus pr©-

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fond de Brothoane. Prétextât se fit enseigner la retraite du Grand-Druide.

Les voici en présence : le Prince des Prêtres romain, glabre, tonsuré, au masque d'ascétisme, de douleur et de domination, — le Druide, résigné, simple, œil doux, crinière et barbe luxuriantes comme la frondaison d'un chêne.

Et le dialogue s'engage :

Prétextât, dès l'abord, ne peut se maîtriser : son calme sacerdotal et sa bonté native cédant à l'indignation, il éclate en invectives. Avec cette âpreté que l'ancien judaïsme transmit au catholicisme, il se fait agressif.

— c Arrière, prêtres de Baal ! crie-t-il : arrière, vous tous, adorateurs de la matière, vous qui niez Dieu pour vous prosterner devant des arbres et des pierres. La vengeance du Très-Haut s'appesantira sur vos têtes impies. >

Hedwech prit un temps de réflexion, devant cette apostrophe véhémente... Puis :

— c Prêtre de cette religion qui, m'a-t-on dit, confesse un Dieu souverainement bon, pourquoi menaces-tu? D'an vient que tu profères semblables imprécations? »

L'évêque fut saisi. Le calme du druide lui en imposait. Étant d'esprit sincère et de cœur droit, il ressentit qaelque regret de sa violence. Il continua, plus paisible :

— « N'avez-vous pas connu que le Messie est venu sur terre, que Dieu a envoyé son Fils pour sauver le monde.

— Le monde était donc en péril ! . . . Comment n'apercevez- vous pas l'inanité de ces terreurs millénaires, de ces hantises, de ce prophélisme affolé?

venu, tout cela, d'Asie, des basses régions de la pensée. »

Prétextai s'emporta de nouveau.

— « Tu blasphèmes! cria-t-il. Pour cette audace qui te porte à mettre en doute l'Écriture, tu mériterais la mort.

— Vous êtes tout-puissant, dit Hedwech. Mon supplice prouvera-l-il l'erreur de ma doctrine? Une feuille arrachée violemment, lacérée, jetée auvent, foulée aux pieds, qu'est-ce?.. Cela veut-il dire que l'arbre est pourri et le tronc en décrépitude?

— La colère est dans mes paroles, continua l'évêque, radouci, avec commencement de confusion : mais, n'ayez crainte... vous savez que le Christ interdit à ses disciples d'attenter à la vie des autres.

— Je ne l'ignore pas, saint évêque. Et c'est pourquoi je proclame la beauté morale du Christianisme.

— Pourquoi alors ne pas vous convertir? hasarda Prétextât, les yeux pleins d'espoir. J

— Attendez : je vais plus loin et reconnais la supériorité de l'Évangile sur les cultes babyloniens, ninivites, persans, égyptiens, grecs et romains. Sûrement," rien n'est plus ridicule, plus immoral que l'Olympe. Vous avez bien fait de détrôner le Moloch des Philistins, le Jéhovah d'Israël et aussi Jupiter, l'impudique Vénus, le filou Mercure, avec toute la séquelle des déités mâles et femelles. Sous vos coups tombèrent les temples : mais, en les détruisant, il ne fallait pas méconnaître que ces cultes détestés furent l'artistique expression de races épanouies en leur libre génie. Surtout, on ne devait pas remplacer les dieux indigètes par des effigies de saints, ni mettre votre enseignement des miracles à la place de l'ancienne idolâtrie.

MEROWIG i 13

— Quelle science en Brothonne ! observa l'évêque, avec intention d'ironie.

— Mais vous auriez bien tort, dit Hedwech, parce que nous célébrons nos mystères en forêt, de nous supposer bornés comme le dieu Pan, ou ignorants comme une hamadryade. Nous ne sommes point sauvages, pas davantage hommes des cavernes. La doctrine druidique longtemps se perpétua dans de vrais séminaires ; nos frères reçoivent l'initiation aux îles de Sein, de Man. Ils subissent un noviciat, qui dure vingt ans, à Anglesey et dans la Forêt Carnute. En tous ces sanctuaires, de pieux collèges conservent nos sciences, nos traditions : la pensée celtique s'éclaire à tous les rayons de l'Esprit.

— Cependant, vos rites forestiers?...

— Pour le peuple, il faut bien des rites, des formules extérieures : n'en avez-vous pas? Loin de moi l'idée de critiquer vos génuflexions, psaumes, incantations, offices et liturgies. Le moment n'est pas encore venu où Ton pourra « adorer en esprit seul et en vérité », comme dit votre Jésus.

Au nom sacré du Sauveur, l'évêque se découvrit, et s'inclina, en geste de vénération profonde.

Il murmura une invocation. Puis :

— « Notre Seigneur a laissé au monde ses commandements que nous suivons. L'Évangile est un Livre saint.

— Quel Livre, quelle Écriture, vaut la Bible dont nous tournons, sur la Planète vivante, un feuillet chaque printemps?

— Oui, vous vous prosternez, paraît-il, devant la feuille nouvelle. Fétichisme avéré.

— Nos fétiches sont animés : c'est la jeune pousse

hier sortie de l'écorce, la fleur, les simples qui guérissent. Les vôtres, au contraire, statues, amulettes, scapulaires, qu'est-ce, sinon de la matière morte ?

— Nous n'y voyons que des symboles, tandis que vous adorez effectivement les arbres, comme à Dodone. Votre nom même, druide, est l'aveu que vous reconnaissez pour votre Dieu, Déru, le chêne...

— Les druides n'adorent pas les chênes... mais bien simplement leur vie... Croire que la vie des chênes est la vie de Thot, l'Esprit du Monde, ce n'est pas de l'impiété, c'est du panthéisme. Voilà ce que signifie noire mot : « Irminsul ». Au cœur du chêne, Dieu réside, je suppose... Et, en vérité, il y réside plus, au sein de ce tabernacle vivant, que parmi vos cryptes de pierre et dans vos sanctuaires de maçonnerie. La cathédrale de Rotomagus est somptueuse: oui, vous en êtes fier. Mais dites-moi si les fûts de ses colonnades sont plus beaux que les futaies de Brothonne. Regardez ces voûtes de feuilles, verrières, ogives mouvantes : vos architectes ont-ils construit les pareilles? Brothonne, notre Brocéliande, n'est-elle pas un temple incomparable, œuvre directe du Créateur, palpitante encore sous la main qui la sculpte sans cesse, en la caressant? La sève débordante des bourgeons ne vaut-elle pas la cire fondante de vos cierges? La grotte de la Nativité est-elle plus auguste que l'antre de nos sources claires? Vous vous grisez au parfum de l'encens; nous avons la fleur embaumée, la bonne senteur du buis vert, l'âpreté de Pif et des houx, l'effluve de la menthe, de l'églantine, du sureau, des troènes.

— Culte de la Nature, persifla le prêtre.

— Oui; c'est cela: nous sommes restés fidèles à Isis dont vous vous êtes éloignés : là fut et là demeure

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