FOUR LA BRETAGNE IOJ
Car nous ne voulons pas, nous qui sommes les clercs, Vivre parmi ceux là qui ne savent pas lire, Et nos regards n'ont plus ces étranges éclairs Dont les Celtes mêlaient l'énigme à leur sourire.
Et c'est notre œuvre à nous, ô cerveaux raffinés. Si le vent du progrès déchire ces costumes Que nous, depuis longtemps, avons abandonnés, Laissant aux ignorants les antiques coutumes.
O frère, encore un coup, ne désespérons pas ! Chez nous le désespoir n'est connu que du lâche, w Et, pour que la Bretagne ait raison du trépas, Sachons ne point faillir à notre sainte tâche.
Vivons parmi les gens de la glèbe, vivons Dans la communion des histoires passées, Avec tous ceux dont les yeux vagues et profonds Reflètent la candeur natale des pensées.
Dans l'idiome ancien, chaque jour, disons leur Les mots qui tout aimer PArmor et vont à l'âme, Et la vieille foi celte en ce rêve meilleur Que l'Idéal chez nous éclaira de sa flamme,
O frère, et nous serons comme autrefois vainqueurs Dans le soir consolé de nos aubes prospères, Si nous gardons toujours, vivace, au fond des cœurs, La croyance idéale où vécurent nos pères.
Et, Celtes, nous vivrons, tant qu'aux pieds de Jésus Sculpté sur les granits d'Armor vêtus de mousses, Nous redirons les mots qu"enfants nous avons sus, Et que la foi fera fleurir nos âmes douces !
Le chant des Trépassés(I
Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, Bonne santé vous souhaitons, gens de la terre ! Voici : Nous tous, jeunes et vieux que la mort prit, Nous venons vous mander de vous mettre en prière.
Quand la mort frappe au seuil, les cœurs sont dans l'effroi Quand la mort se présente au seuil d'une demeure, Qui doit elle emporter dans son linceul tout froid, La mort ? Et de qui donc dira-t-elle : Qu'il meure !
(i; Traduit du 'Bar^as-Brei^.
Ne soyez pas surpris de nous ouïr ce soir, Nous qui venons ainsi frapper à votre porte ; Nous sommes envoyés, pauvres morts sans espoir. Par le Seigneur, pour vous éveiller de la sorte.
Vous éveiller, vous tous, gens de cette maison, Vous éveiller, grands et petits ! S'il est encore De la pitié chez vous, dites une oraison, Au nom de Dieu, secourez nous avant l'aurore.
Ecoutez nous, au nom de Dieu, priez pour nous
Qui fûmes vos parents, vos amis et vos frères ;
Priez pour nous, joignez les mains à deux genoux,
Priez, vous, grands, car les enfants, eux, ne prient guères.
Ceux qui furent nourris par nos bras autrefois, Ont oublié depuis longtemps nos pauvres âmes, Et personne aujourd'hui ne reconnaît nos voix, De tous ceux que, jadis, sur terre nous aimâmes.
Mon fils, et vous, ma fille, étendus sur vos lits De plume, vous avez perdu toute mémoire ; Mais nous, vos tristes père et mère, ensevelis, Nous couchons parmi les flammes du Purgatoire.