ATTENTES
Las ! Nous n'espérons plus même l'espoir d'un leurre Suprême où se prendraient nos désirs byzantins. Et nulle aube ne luit pour nous dans les matins. Qui nous fasse rêver d'existence meilleure.
Nous allons au hasard des soirs ; nous n'avons plus D'étoile qui nous guide et gui nous soit un phare, Et notre âme s'éplôre et notre esprit s'effare, Cependant que nos vœux demeurent superflus.
Comme vivre nous pèse, ô pauvres que nous sommes ! Que le ciel semble gris et lourd sur nos vingt ans, Et que nous sommes vieux et qu'ils sont attristants, Tous les rêves derniers des derniers jeunes hommes !
Et nous sommes pareils dans notre désarroi A ces marins dont les barques désemparées Dérivent sous l'effort des vents et des marées Et qui ne sondent plus le ciel qu'avec effroi.
De l'eau, de l'eau partout, et pas de terre en vue Ni le moindre lambeau de voile à l'horizon, Et voici qu'un vertige envahit la raison De ces marins hantés d'une peur inconnue.
l68 LES HOULES
Ah ! Quel vent souffla donc la folie et la peur Sur nous, que nous allons de même à la dérive, Et que nous n'avons plus de boussole où s'inscrive Un voyage tranquille au pôle du bonheur ?
Ciel lourd, brumes et pluie ! O les vieilles histoires
Des livres trop savants qne nous avons trop lus !
Les mêmes flux toujours et les mêmes reflux,
La mer, la mer... plus rien... seules, des nuits plus noires
Aimer quoi ? Rêver quoi ? Mêmes sont les amours, Que les étreintes soient très longues ou très brèves, Et d'avance est connu le rêve de nos rêves.... Vraiment c'est à mourir de ces mêmes Toujours !
Seigneur, Seigneur, par les affres de ton calvaire, Par tes pieds nus saignant aux cailloux des chemins, Par le trou de ton flanc, par les clous de tes mains, O Seigneur Christ, veux tu nous dire ton mystère ?
Veux tu, Seigneur Jésus, doux Christ aux cheveux roux,
Ecarter seulement un peu ta chevelure,
Que se lève l'aurore éblouissante et pure
De ta face, et que nous tombions à tes genoux !
Comme j'errais auprès des flots, la nuit venue, Je vis que le croissant tout au bord de la nue Coupait le ciel noirci de sa lame cornue.
Son profil douloureux qu'on eût dit teint de sang Vers la mer maternelle allait s'amincissant, Et je voulus alors voir mourir ce croissant.
Or je me demandais, perdu sous les étoiles, Dans la morne grandeur de cette nuit sans voiles Où chaque nébuleuse avait tendu ses toiles,
Quel dieu mystérieux saisi d'un rêve amer Pleurait des confins noirs de l'immobile éther Cette larme de sang sinistre dans la mer ?
La étant chantait dans les cours des casernes, Et le vent du matin soufflait sur les lanternes. Charles Baudelaire.
UN matin décembral hérissé de ténèbres, Peu m'importe dans quel pays, je ne sais où ! Un matin décembral hérissé de ténèbres, Aux abords d'une gare où sifflait un train fou, Un frisson singulier irrita mes vertèbres.
Sous la lune un grand neuve aux eaux couleur de lait,
Vers quelque vague mer de nuit occidentale,
Sous la lune un grand fleuve aux eaux couleur de lait.
Avec un fracas sourd de bète qui détale,
Tout au long des gaz roux sinistrement coulait.
Stupide, je marchais dans la terreur nocturne Vers la gare plaquée, au centre, d'un cadran : Stupide, je marchais dans ia terreur nocturne, Songeant que je n'avais rien vu d'aussi navrant Que ce fleuve de lait sous le ciel taciturne.
Etreint d'une névrose étrange, je me dis :
« A quoi bon m'avaneer plus loin sur cette route ! »
Etreint d'une névrose étrange, je me dis :
« Ce fleuve aux eaux couleur de lait conduit sans doute
» Aux havres merveilleux des anciens paradis.
C'est routine évidente et signe d'hébétude ■> De monter dans un train fait de bois et de fer ; h C'est routine évidente et signe d'hébétude ; « Que ce fleuve aille au ciel ou qu'il aille à l'enfer, c Toujours doit il aller plus loin que V habitude !
a Aux pays d'idéal mène ce fleuve ci ;
» Les trains bornent leur course à des villes de boue ;
Aux pays d'Idéal mène ce fleuve ci ; » Je veux le suivre : où que j'aborde, où que j'échoue, » J'aurai trompé le sort et tué mon souci ! »
Je voulus donc, ayant ce rêve en ma prunelle, Me jeter dans le fleuve aux eaux couleur de lait Je voulus donc, ayant ce rêve en ma prunelle. Obéir à la voix des eaux qui m'appelait, Des eaux couleur de lait à la voix maternelle.
Soudain je reculai, pris d'un immense effroi, Et poursuivis ma route en courant vers la gare ; Soudain je reculai, pris d'un immense effroi, Tandis que le cadran, là bas, ainsi qu'un phare, Trouait la nuit de ses rayons en désarroi.
J'avais vu sur ce fleuve où se complut mon âme, Mon âme au fil trompeur des eaux couleur de lait, J'avais vu sur ce fleuve où se complut mon âme, Voguer dans un rayon de lune violet, Voguer tranquillement une charogne infâme !
II me semble, bercé par un choc monotone'. Qu'on cloue en grande, bâte un cercueil quelque part. Pour qui ? C'était hier l'été ; voici l'automne ! Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
Charles Baudelaire.
Automne, automne, adieu des êtres et des choses A tout cela qui fut grâce, rire et parfum ! Grâce des yeux, rire des ciels, parfum des roses. Adieu, les roses vont mourir ! L'été défunt Au front des mornes soirs n'a pas laissé de trace ; La trace des chemins sous les feuilles s'efface, Et les feuilles tournoient leur ronde éperdument, Comme un vol d'oiseaux roux sous l'infini des nues.
C'est un deuil infini partout ; le firmament
x- vêt d'un gris morose et les voûtes sont nues
Où jadis brillaient tant d'étoiles inconnues.
L'inconnu du désir, l'inconnu de l'espoir
Nous enveloppent de ténèbres ; une brume
Couvre la mer où pas un phare ne s'allume,
Et. lorsque nous voulons encor, malgré le noir,
Marcher vers l'au delà que pleure notre rêve,
Se lèvent sous nos pas des obstacles sans trêve
Et nous désespérons à toujours de savoir
Le mystère endormi dans l'alcôve du soir.
Automne, automne, oh ! Quel est ce chant lamentable
Qu'un vagabond de nuit vient dire à votre seuil ?
Si vous êtes chrétien et d'âme charitable,
Ouvrez, au nom du ciel, et faites bon accueil
A celui là dont l'existence n'est que deuil !
Ouvrez : c'est une femme à l'air inexorable,
Qui, sans vouloir d'aumône entre chez vous et dit :
« ]c suis celle que l'on adore et qu'on maudit ;
» La tristesse est mon nom ; je suis inéluctable
Et je veux de longs mois m'asseoir à votre table, s Automne, automne, hélas ! Quels sanglots dans ie vent, Dans le vent qui gémit sur les plages désertes ! N guère encor, c'était un sillage vivant De cheveux d'or flambant au bord des vagues vertes
Et que la brise, aux soirs splendides, soulevant.
Capricieusement faisait comme des ondes
Ruisseler tout le long des robes vagabondes.
Et maintenant, des belles chevelures blondes,
Des rires, des chansons montant dans l'air subtil,
De tout cela qui fut l'été que reste-t-il ?
Automne, automne, adieu des êtres et des choses
A tout cela qui fut grâce, rire et parlum !
Eté du ciel, été du cœur, tout est défunt,
Et, quant au souvenir du joli temps des roses.
Nature, tu le perds dans tes métamorphoses.
Et toi, cœur attristé, souviens toi. si tu l'oses !
Voici l'ennui qui vient à nous et la langueur
Des soirs d'octobre et la tristesse des ciels pales ;
Un ennui vague et lent s'infiltre dans le cœur ;
Par les hautes forêts s'éveille un bruit de râles :
Au loin, vers les coteaux enfiévrés de rougeurs,
Monotone, se perd le chant des vendangeurs.
Et le marteau des tonneliers dans les prairies.
Et c'est aussi le temps où l'âme des songeurs
Vendange de mélancoliques rêveries.
Automne, automne, encor quelques jours de soleil.
Quelques reflets d'argent sur le miroir vermeil
Des flots, encor quelques sons doux et clairs de cloches
Aux angélus épars en un ciel encor bleu.
Ij6 LhS HOULES
Automne et tu seras l'hiver ! Automne, adieu
Parfumé de douceur où l'on sent que sont proches
Les spleens hallucinants par les soirs pluvieux,
Et les névroses que l'on souffre d'être vieux,
Si vieux, si vieux, à regarder, morne, la pluie
Rayer obstinément la vitre où l'on s'appuie !
A tout cela qui fut grâce, rire et parfum,
Automne, ont dit adieu les êtres et les cho;.
Grâce des yeux, rire des ciels, parfum des roses.
Eté du ciel, été du cœur, tout est défunt :
Voici l'hiver et son cortège de névroses !
Mais l'automne et l'hiver des choses prendront fin,
Et rien ne meurt, au temps des neiges, dans la terre.
Qui ne renaisse et ce n'est point un espoir vain
Que les bulbes, flétris par la saison aust. e,
Gardent de refleurir sous un soleil divin.
Plus tard, pour être encor la gloire du parterre
Où l'hiver, aujourd'hui, sème ses blancs frimas...
Hélas ! les cœurs flétris ne refleurissent pas !