TON MOUCHOIR
Alors, sur ces coussins fanés, souillés sans doute. Ou d'autres plus heureux joignirent leurs yeux clos. J'ai laissé follement mon âme toute S'épancher en de lourds sanglots.
Et voulant assouvir cette soif qui m'altère. Et pour, en respirant sur mes lèvres en feu
L'odeur, la bonne odeur qui t'est si chère, Te respirer un peu ;
J'ai pris ton fin mouchoir de batiste et, farouche. N'en pouvant plus de rage amoureuse, étouffant. J'ai mordu dans la toile, à pleine bouche. Ainsi que ferait un enfant.
Tel je suis demeuré tout le temps du voyage. Ne voulant rien entendre et ne voulant rien voir. Ne me plaisant dans mon enfantillage, Qu'à mordre ton mouchoir.
Le voyage fini, quand j'ai rouvert les lèvres Et détendu l'effort de mes membres ardents. La toile dont j'avais maté mes fièvres Portait la marque de mes dents,
Mais elle n'avait plus sa grâce parfumée Comme jadis, et je sentais, o doux émoi ! Toute ta chère odeur, ma bien aimée, S'épanouir en moi !
h .:.' l'art à minutes heureuses.
Charles Baudelaire.
Comment t'appelais tu, femme, et d'où venais tu ? Qu'importe ? Les beaux yeux n'ont pas besoin d'histoire. Et n'est ce pas qu'il a toujours suffi de croire A la seule beauté pour croire à la vertu.
Ce que je sais de toi, c'est qu'un soir, sous les lustres D'une fête où valsaient des couples galamment, Vers moi je vis surgir comme en enchantement. Dans toute leur splendeur tes épaules illustres.
Ta taille svelte au vent chanteur des violons Ondulant avec des souplesses de liane, Lente et faisant songer a quelque Viviane Par la perversité de tes mouvements longs ;
Tes yeux vagues sous les paupières entrouvertes Noyant, grâce a des jeux savants d'ombre et de jour, Sans qu'on sût s'ils étaient de haine ou bien d'amour, De grands rêves lointains dans leurs profondeurs vertes ;
Ta robe, verte aussi, d'un vert de mer changeant, Moulant ainsi la grâce frêle de tes hanches, Que tu semblais, avec son semis de fleurs blanches, Une algue où de l'écume eût fleuri de l'argent ;
Telle tu m'apparus dans ta beauté divine,
Sous les lustres moins clairs que tes fins cheveux blonds,
Si merveilleuse alors de la nuque aux talons
Que je crus que mon cœur sombrait dans ma poitrine.
Et sans paraître te douter de mon émoi,
Simplement, comme on fait un geste ou comme on lance
Un mot banal après un instant de silence,
Avec calme tu vins t'asseoit auprès de moi.
Derrière nous s'ouvrait une large fenêtre. Dans un encadrement d'arbustes et de rieurs Dont la fraîcheur et les parfums et les couleurs Au vent nocturne allaient renaître.
D'en bas, des grands jardins profonds baignés d'air bleu Où la lune, à travers le dessin noir des arbres. Ruisselait en torrents de nacre dans les marbres Où des jets d'eau pleuraient un peu ;
Du parc mystérieux où, repliant leur tige, Des fleurs de rêve et de poison semblaient dormir. D'autres parfums vers nous qui nous sentions frémir Montaient encor dans un vertige.
Et tandis que passaient des couples tour à tour, Emportés dans le rythme échevelé des danses, Nous nous fîmes, sais tu. d'étranges confidences Sur la tristesse de l'amour.
De ton corps d'Aphrodite et de ta beauté mûre Me venait un désir plus fort à chaque instant ; Tu m'étais comme un fruit savoureux et tentant A la chair délicate et sure,
Un fruit d'automne pâle et de jardin perdu
Où, quand l'ombre a noyé les formes qu'on devine.
Voluptueusement, dans une heure divine.
Mes dents d'éphèbe auraient mordu !
Nul trouble ne hantait la ligne de tes le Je ne sais si c'était pitié, femme, ou mépris, Mais à te contempler d'aussi près je compris Que tes regards donnaient les fièvres.
Et chacun d'eux, dans mon pauvre cœur mal fermé Rouvrant comme à plaisir d'anciennes cicatrices. En toi je sentis vivre, au gré de tes caprices. Toutes les femmes que j'aimai.
Je revois cette fin de bal. Le matin ruse Aux épaules du ciel mettait un manteau clair. Et la rosée au cœur ému de chaque rose Fleurissait maintenant dans la fraîcheur de l'air.
Les jardins sillonnés par des vols d'hirondelles Déployaient sous nos yeux emplis de visions Leur immensité verte où naissaient des bruits d'ailes, Et près de la fenêtre ouverte nous causions.
Alors je te serrai dans mes bras, ô délice ! Comme pour éloigner, s'il se pouvait, un peu. Le fatal, le tragique et douloureux calice Qu'à nos lèvres d'amants allait tendre l'adieu.
Puis, furieusement, mes bras qui t'avaient ceinte Enlacèrent ta taille au point de la briser, Et l'instant que dura cette suprême étreinte, J'eus le temps de te boire toute en un baiser !
Peines d'automne
Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose. Charles Baudelaiku.
Comme la nuit tombait un peu, Hier, quand je vous eus quittée, L'heure qui suivit notre adieu De ténèbres fut attristée.
Je m'en allai par des chemins Où des arbres aux feuilles jaunes Tendaient vers moi comme des mains Pour d'énigmatiques aumônes.
Le ciel était comme un linceul Dont s'enveloppait ma détresse.
Et tandis que je marchais seul, Songeant cà vous, ô ma maîtresse.
Pleurant la clarté de vos veux Qui m'eût illuminé la route, Pleurant vos lèvres, vos cheveux, Vos sourires, vous pleurant toute,
J'eus peur, j'eus peur jusqu'à l'effroi, Non de la nuit que je réclame En mes heures de désarroi, Mais de la nuit de ma pauvre âme.
J'ai fui la ville ce matin
Pour m'en aller devers l'automne,
Ouïr le lamento lointain
Du vent d'octobre monotone.
Par les chemins silencieux Où s'éplorait lame des roses, J'ai pu, chère, vous songer mieux Au milieu du songe des choses.
C'est de vous, maîtresse, de vous Dont le front parfois se courrouce, Que m'ont parle les arbres roux.
Couleur de vos cheveux, ô rousse.
C'est à vos yeux où je suis pris Pour leurs tendresses maternelles, Que m'a fait rêver le ciel gris, Couleur du gris de vos prunelles.
Plus tard, à l'heure du retour, Le soir descendit pour me dire, — Le soir dolent, couleur d'amour, La couleur de votre sourire.
Que diras tu ce soir, pauvre àmc solitaire ? Que diras tu, mon cœur, cœur autrefois flétri, iA la très belle, à la très bonne, à la très chère. Dont le regard divin t'a soudain refleuri ? Ch. Baudelaire.
Vous le rappelez vous encor, Ce doux sonnet de Baudelaire,
Que me chantait votre voix d'or.
Un soir que j'avais su vous plaire.
Cela fut au dernier été :
Maintenant, c'est la saison triste, Et de vous qui m'avez quitté Plus rien qu'un souvenir subsiste.
Que vous dirai je aussi, ce soir, Sinon que mon cœur se rappelle La douceur de votre pouvoir, Très chère, très bonne et très belle ?
Sous ma lampe, volets fermes, Je relis les vers, chère enfuie, Du poète que vous aimez, Au bruit du vent et de la pluie.
Et je sanglotte, en même temps, Très chère, très belle et très bonne, Qu'au dehors, dans la nuit, j'entends Tomber les larmes de l'automne.
Amie aux yeux changeants, si doux, De par l'automnal diadème Que font vos nobles cheveux roux, Vous êtes un beau chrysanthème.
Un beau chrysanthème onduleux Dont penche la corolle, éclose Par un soir d'octobre frileux, Au pays gris de la névrose.
Vos cheveux roux, vos cheveux d'or Ont la fauve couleur, amie, Des fins pétales où s'endort L'âme même de l'anémie.
Ils en ont l'échevellement Et la grâce étrange et perverse Quand sur votre front, follement.
Us s'ébouriffent en averse.
Et, de même que cette fleur Dont le charme languide étonne, Vous fleurissez de la langueur.
Amie, en votre âme d'automne.