CHANSONS DE BORD
Enfant blonde, là bas, dont le cœur a frémi, loi qui sais les chansons du pâtre et qui les aimes, ^Apprends donc les chansons qu'un ami, Doucement, va te chanter en ces poèmes.
Louis TlERCELIN.
Tel un mousse qui songe aux lointaines escales Où les femmes axaient d'étranges regards fous.
Frissonnante encor des baisers de l'onde Et des brouillards bleus du soir émergeant, Quand la lune au ciel montait toute ronde, Merveilleuse fleur d'or pale et d'argent...
Pour Louis Tiercelin.
Quand je menai vers toi la fête de mes vers. Maître, c'était le temps qui voit saigner les roses La jeune aube riait sur le vieil univers. Et mon cœur ignorait le vil souci des proses Quand je menai vers toi la fête de mes vers.
Je m'étais égaré dans la foret chantante
Des mètres indécis et des rythmes confus,
Et, comme un voyageur lassé que l'ombre tente.
J'allais m'étendre sous les arbres, quand tu fus
Mon guide aux longs détours de la foret chantante.
Chargé de branches et de fleurs, je te suivis Par un sentier, le plus fleuri que je connaisse, Où la nature avait devant mes yeux ravis Déroulé sa splendeur d'éternelle jeunesse. Et tout chargé de fleurs, maître, je t'y suivis.
Comme le soir agonisait parmi les arbres, Nous arrivâmes au seuil noble d'un palais Dont le rouge soleil martyrisait les marbres En les éclaboussant de ses derniers reflets. Comme le soir agonisait parmi les arbres.
Nous entrâmes ainsi dans le palais hautain Où, profilant leur rêve au fond de grandes salles. Des femmes, sur un rythme étrangement lointain. Vagues et lentes, se prosternaient en vassales, Vers toi, maître et seigneur de ce palais hautain.
Or, près d'une fenêtre ouverte sur des cimes
Dont la sérénité grandissait l'horizon,
Devant le soir, tous deux, maître, nous nous assîmes,
Tandis qu'éperdûment, large et vaste, un frisson
Venait par la fenêtre ouverte sur des cîmes.
Puis, maître, tu saisis une à une les lleurs Que, tout le jour, dans la forêt j'avais cueillies. Et, suivant une gamme exquise où les couleurs Vibraient au gré divers de tes mélancolies, Tu liais lentement, une à une, ces lleurs.
Et des gerbes naissaient de lilas et de roses Entre tes doigts, dans le fantastique palais, Et de jacinthes et de tubéreuses roses. Et de lys au parfum d'aube que tu mêlais, Dans le triomphe clair des lilas et des roses.
Et chaque fois ainsi que sortaient de tes mains Ces poèmes de fleurs tout pareils aux trophées Que l'aurore suspend aux voûtes des chemins, Calmement tu faisais le signe aux femmes fées De venir à genoux les prendre dans tes mains.
Svmétriques avec un charme de cadences, Nombrant leurs pas selon les rythmes souverains, Les femmes jusqu'à l'aube enroulèrent leurs danses. Levant les bras, cambrant les torses et les reins, Symétriques avec un charme de cadences.
Et cependant qu'elles dansaient, tenant les fleurs Dont l'échange incessant fleurissait leurs mains Anes, Û maître, tu m'appris en mots ensorceleurs Le secret des beaux vers et des strophes divines, Pendant qu'elles dansaient en échangeant les fleurs.
Le lendemain, je m'en allai parmi l'aurore Cueillir des branches et des fleurs au fond des bois, Et dans le palais où tu m'attendais encore, Au soir, quand je revins, j'essayai cette fois D'engerber seul les fleurs et les branches d'aurore.
O maître, et c'est pourquoi la fête de mes vers Aujourd'hui te salue avec des rimes roses, Puisque, jadis, l'aube riant à l'univers, Au temps miraculeux qui voit saigner les roses, Je conduisis vers toi la lete de mes vers.
Pour José Maria de Hérédia.
/ çDignuin laude virum Musa vetat mon
Horace.
Nous te saluons, Maître, et nous te vénérons, Hérédia, toi qui, méprisant l'art utile. Forgeas tes hauts sonnets où le Verbe rutile. Avec le dur marteau des maîtres forgerons.
De même, pour gagner un jour nos éperons, Martelant le spondée et domptant le dactyle, Nous forgeons selon toi, sur l'enclume subtile, Une couronne ayant des rimes pour fleurons.
Et, dans le palais d'or enchante par les Rimes, Sous l'éclair flamboyant jailli de tes escrimes Vers l'idéal que ta science irradia,
Les poètes iront, en longues théories, Dévotement, mettre à ton front, Hérédia, Le diadème saint de leurs strophes fleuries.
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Matin d'avril à l'Hôpital
Las du triste hôpital et de l'encens fétide Qui monte en la blancheur banale des rideaux, Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide, Le moribond, parfois, redresse son vieux dos. Stéphane Mallarmé.
AU dehors, c'est Avril qui chante et qui sourit ; Au dedans, c'est le cœur qui se serre et l'esprit Qui se trouble, au milieu de cette salle austère Où la mort lente fait son œuvre de mystère. L'aurore a mis partout ses longs baisers flottants ; Des taches de soleil tombent comme un printemps
Sur le crépi des murs et la cire des planches,
Et des gaietés d'azur croulent en avalanches
Par les vitres qu'on ouvre aux rayons du ciel clair.
Une allégresse blonde est éparse dans l'air,
Il s'éveille un désir inconscient de vivre,
Et c'est comme un fardeau dont l'aube vous délivre
En ce réveil tout blanc sous le grand ciel tout bleu.
L'hiver, ayant suivi l'ombre de quelque adieu,
S'en est allé sans doute, alors que la nuit noire
Déroulait hier encor son lourd tapis de moire,
Et dans l'obscurité nul ne l'a vu partir,
Le vieil hiver saisi d'un tardif repentir.
La nature balance à la fenêtre ouverte
Un lambeau de sa robe éblouissante et verte,
Et sur les nappes de soleil, pleines d'argent,
Des frémissements verts de feuilles vont nageant.
Et tout cela vibre et reluit de transparence
Dans la salle muette où pleure la souffrance.
Des frissons printaniers courent au long des lits.
Et les malades ont levé leurs fronts pâlis,
Avant comme une angoisse exquise de bien être,
D'ouïr chanter tout un poème à la fenêtre,
Et de voir et de voir à n'en croire leurs yeux,
Le soleil qui leur fait l'honneur d'entrer chez eux !
Là bas, comme une fleur inclinant sa corolle,
Dans la chaude clarté dont Avril l'auréole,
Les bras hors de son lit et la tête penchée,
Toute frêle et languide une femme est couchée.
Sur ses draps blancs elle a croisé ses deux mains blanches
Afin que le soleil se glisse dans les manches,
Entre la toile rude et la chair amaigrie,
Et le soleil lui fait un bout de causerie.
Il pleut sur elle de l'aurore et de la joie ;
La toile de ses draps lui semble de la soie
Qu'elle frôle parmi cette chaleur si douce,
Et la malade ne sait plus, quand elle tousse,
Si cette toux étrange est une toux bien vraie
Et qui sorte de sa poitrine. Elle s'effraye,
Croyant que cela vient d'ailleurs, de ses voisines,
Des pauvres qui n'ont plus besoin de médecines !
Et tandis qu'elle rêve à tout ce dont la vie
Fleurira sa jeune âme encore inassouvie,
Elle agonise dans sa chair couleur d'ivoire,
Pareille au Christ jauni qui meurt sur sa croix noire,
Juste en face, dans un flot de soleil qui raye
Des noms de médecins griffonnés à la craie.
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Etrange au front des soirs d'or et de sang fleuris, Noir sur la pourpre au loin qui court, comme une frise, Bordant les nimbes bleus que le couchant irise, Le moulin dresse au ciel ses bras tors et pourris.
Il tourne, il tourne avec des râles et des cris : Tels les agonisants qu'une toux sèche brise ; Et, peinant toujours plus, ses ailes, sous la brise, Ont des vols gigantesques de chauves souris.
Et, quoique tout branlant sous sa toiture en lattes, Dans les soirs glorieux aux teintes écarlates Qui cèlent des pays solaires et plus beaux,
Le moulin semble avec ses ailes toutes noires Traîner vers le couchant de la pourpre en lambeaux, Comme un triomphateur qui traînerait des gloires.
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Comme au dehors un lourd soleil chauffait la rue Et que mes yeux étaient las de lumière crue, J'ai fermé les volets, ayant besoin de noir, Pour ne plus rien entendre et pour ne plus rien voir. Et tout le jour ainsi, seul avec mes pensées, J'ai vécu vaguement dans les choses passées, Inerte, sans regards, sans mouvements, sans voix ; Et ma tristesse a su, pour la première fois, La consolation que depuis je réclame, De l'ombre dans les yeux et de l'ombre dans l'âme.
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Quand le soleil nous dit adieu.
Là bas, à l'horizon, persiste Une dernière lueur triste Qui fleurit d'or ou d'améthyste
La lassitude du ciel bleu.
Et dans le crépuscule il reste, Après que l'astre s'est éteint, Encor comme un reflet lointain,
Vague reflet de feu qui teint Toute l'immensité céleste.
Mon âme est pareille à ces ciels Des fins de jour mélancoliques ; Les mêmes rougeurs symboliques Et les mêmes rayons obliques Traversent ses deuils éternels.
Regrets, douleurs de toutes sortes, En sillons roses ou carmins Y tracent les sanglants chemins D'espérances sans lendemains Qui se meurent ou qui sont mortes.
Avril fleurit chaque verger, Fleurs de pommiers, abeilles blanches.
Avril fleurit chaque verger De fleurs que l'on voit voltiger Au bout des branches.
Il flotte dans chaque verger, Fleurs de pommiers, abeilles blanches.
Il flotte dans chaque verger Un parfum que l'on voit neiger Au bout des branches.
6o LES HOULES
C'est du miel dans chaque verger, Fleurs de pommiers, abeilles blanches.
C'est du miel dans chaque verger Qu'on voit les doux oiseaux manger Au bout des branches.
Et c'est vous dans chaque verger, Fleurs de pommiers, abeilles blanches, Et c'est vous dans chaque verger Qu'on voit faire ce miel léger Au bout des branches.
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Ex amour, de toutes les grâces, La grâce que j'aime le mieux, C'est celle si triste des yeux, Des yeux cernés des femmes lasses,
Dont la meurtrissure, au grand jour,
Bleuit, se précise et s'affine,
Et délicatement dessine
Un ovale où s'enclôt l'amour.
Ta main, ta main, je veux te suivre Vers le pays bleu des baisers.
Le soleil met des tons de cuivre Au calme des cieux apaisés.
Vers le pays bleu des baisers, Ce soir, va s'éployer ta mante.
Au calme des cieux apaisés, Le vague soir fleure la menthe.
Ce soir, va s'éplover ta mante :
J'ai vu fuir tes pieds délicats.
Le vague soir fleure la menthe, Le soir fleure les seringats.
J'ai vu fuir tes pieds délicats Vers l'ombre où sont les en allées.
Le soir fleure les seringats Dans la tristesse des allées.
Vers l'ombre où sont les allées,
Laisse moi te suivre Ta main !
Dans la tristesse des allées, Les roses saignent leur carmin.
Laisse moi te suivre Ta main,
Afin que tu ne sois pas seule !
Les roses saignent leur carmin Au fond du parc qui s'enlinceule.
Afin que tu ne sois pas seule, Fais moi place sous ton manteau.
Au fond du parc qui s'enlinceule La lune a frissonné sur l'eau.
Fais moi place sous ton manteau, Je ne veux pas que ton cœur tremble.
La lune a frissonné sur l'eau, Sur l'eau qui pleure et chante ensemble.
Je ne veux pas que ton cœur tremble, Rassure toi. Je suis tout près.
Sur l'eau qui pleure et chante ensemble, L'azur sourit à l'étang frais.
Rassure toi. Je suis tout près ;
Ta main, ta main... je veux te suivre.
L'azur sourit à l'étang frais
Où se meurt le soleil de cuivre !
Depuis que tu m'as dit : « J'aime ta poésie ; Sombres ou radieux, tes vers vibrent en moi, Mon âme entière avec ton âme s'extasie, Et mon émoi palpite et tremble à ton émoi. »
Depuis le jour en fleurs d'une extase trop brève Où ta bouche a chanté ces paroles d'amour ; Depuis que tu m'as dit : « Mon rêve aime ton rêve. Avec lui je m'attriste et je ris tour à tour. »
Depuis que tu m'as dit : « Je tendrai sur ta vie
Un voile ravonnant de tranquille clarté
Où l'Idéal de ta Chimère poursuivie
Par moi se fera douce à ton rêve exalté. »
Depuis que tu m'as dit ces berceuses paroles, Au temps que les Avrils fleurissent les buissons Et qu'on entend parmi le trouble des corolles, Les oiseaux gazouiller leurs premières chansons ;
Depuis, mon pauvre cœur lourd de douleurs sans bornes N'est plus hanté par les sanglots quand vient le soir, Et des aubes d'amour, vers les horizons mornes, Ont surgi comme un songe où s'entr'ouvre l'Espoir.
Et ta voix reste en moi, cristalline et touchante, Depuis cette heure où tu m'as dit que tu m'aimais, >Et tout pleure et sourit, tout frissonne et tout chante Dans mon cœur où ton cœur se confond à jamais !
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Je me souviens du béret blanc que vous portiez. Aux soirs d'étoiles et de brises, sur les plages. Et de l'envolement de vos cheveux volages Par les petits chemins bordés de noisetiers.
Je me souviens aussi que vous ne vous prêtiez Qu'avec indifférence à mes enfantillages, Lorsque sur la falaise où sont les blancs villages. Je dépouillais pour vous fleurir les églantiers.
Je me rappelle encor la vareuse de laine Sous laquelle vos seins s'exaspéraient, Hélène, Quand vous marchiez, après le bain, contre le vent.
Et voilà tout : vous étiez svelte et fraîche et rose, Et si dans ce temps là j'ai pleuré bien souvent, C'était je ne sais plus vraiment pour quelle cause.
TON corps est un paradis Dont tes lèvres sont la porte ; Je te possède et t'emporte Au vol des baisers hardis.
Tous les plaisirs interdits Aux mortels me font escorte, Lorsque j'entre au Paradis Dont tes lèvres sont la porte.
Que nos baisers soient maudits Ou soient bénis, peu m'importe !
Je t'aime de telle sorte Qu'en vérité je te dis :
Ton corps est un Paradis Dont tes lèvres sont la porte !
Les jours de souvenir où j'évoque des yeux, Ce sont les tiens que je revois dans ma prunelle, Pauvre chère qui me fus bonne et maternelle, Un soir que le désir nous rendait anxieux.
Mouillés de pleurs sous la frange des cils soyeux, Ils furent les flambeaux d'une heure solennelle ; Les jours de souvenir où j'évoque des yeux, Ce sont les tiens que je revois dans ma prunelle.
Et c'est le charme doux qui se mourait en eux, Le soir triste où l'amour nous frôla de son aile, C'est ce charme que garde et que reflète en elle Ma prunelle, comme un miroir mystérieux, Les jours de souvenir où j'évoque des yeux.
Tout un soir, en suivant un chemin Qu'ombrageaient des berceaux de jasmin.
J'ai tenu votre main dans ma main.
Tout un soir, vous avez, bonne amante, Tendrement maternelle et clémente.
Avec moi partagé votre mante.
Tout un soir, ainsi qu'un simple ami, Et sans que mon désir ait frémi, Penché sur vos genoux j'ai dormi.
Tout un soir, ô bonheur éphémère, Me baisant au front comme une mère, Vous avez consolé ma chimère.
Quatre soirs j'ai vécu tout cela, Quatre soirs, bonne amante, et voilà Que je pleure en songeant à cela.
>^ «f s^v «< Sik* Sk!f s^k,"* ^k* S4k>,*f siik* ^^!f ^k?
C'est une ville triste et morte Où seule, dans le soir glacé, L'ombre du glorieux passé Rôde encor devant chaque porte.
La mer l'enclôt de toutes parts ; Elle y mire ses maisons grises, Et se livre aux baisers des brises Au milieu de ses hauts remparts.
Elle n'aime rien que la brume Où sa silhouette se fond, Et les tempêtes qui lui font Des apothéoses d'écume.
Hormis l'éternel bruit des flots Pleurant les choses disparues, Rien n'y trouble la paix des rues Que des chansons de matelots.
Et je songe, non sans tristesse, Que vous demeurez loin, bien loin, Car cette ville aurait besoin Que vous en devinssiez l'hôtesse.
Il lui suffirait, un seul jour, De vous voir venir lui sourire, Vous vers qui tant de charme attire, Pour savoir sourire à son tour.
Jeux d'Ironie