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n'oublierai jamais et que je répète toujours avec admiration.
— Il n'y a que vous, ma chère clame, dit le poète attendri, il n'y a que vous pour avoir cette mémoire du cœur qui console de tout, et .me faire prendre patience à moi, pauvre banny de liesse.
— Eh ! croyez -vous avoir seul à vous plaindre du sort? Regardez autour de vous; suis-je donc si heureuse sur mes vieux jours; et, pour n'être pas chantées en langue poétique, mes peines en sont-elles moins réelles ?
— Allons, allons, pauvre maman, s'écria Louise, n'entamons pas nos litanies ; et vous, maître Habert, cessez de nous attrister, quand, avec vos gentils talents, vous devriez toujours nous apporter la bonne humeur.
— Vraiment, mignonnes, je crois que tout le monde conspire ce soir contre moi ; voyez si l'on descendra pour souper et si Julien rentrera !
— Nous ferions mieux, bonne mère, de souper aujourd'hui dans la petite chambre verte, vous pourriez dormir à loisir ; car l'heure s'avance et vous avez besoin de repos.
— Nullement... Je ne veux pas qu'on se mette sur ce pied-là. Je n'ai pas d'autre consolation ; en vous voyant assis à la môme table, causant de bonne amitié, j'espère toujours que Claude et
Gaspard prendront modèle sur vous et renonceront à leurs querelles maudites. En attendant, ils se contraignent de leur mieux et partagent le pain et le sel. Le reste viendra peut-être plus tard.
— Ainsi soit-il, soupirèrent les deux cousines.
— Écoutez, fit tout à coup Ursule en se levant à demi, je crois avoir entendu la clef dans la serrure. C'est lui, bien sûr... enfin!
— Il nous faut le gronder vertement. Toi, qui prêches si bien quand tu t'y mets, fais lui un sermon en quatre points sur sa disparition et l'oubli des devoirs.
— Cela vous regarde, Mademoiselle, vous qui avez toujours malice en poche et bonne langue pour draper le prochain.
— Laissez-le tranquille, ce pauvre garçon, interrompit la vieille mère, et ne lui faites pas détester la maison, qui déjà n'est pas si gaie pour lui.
■ — Par exemple ! dirent les jeunes filles d'un ton de reproche.
— J'espère bien que Julien ne vous fait pas ses confidences.
— Et ne vous charge pas de nous répéter ses galanteries.
— Tout doux, mignonnes, le voici ; et si vous désirez des compliments, tâchez de vous les attirer autrement qu'en le grondant.
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— Qui parle de me gronder, dit en entrant le grand garçon à mine franche et décidée que nous avons déjà entrevu dans l'auberge de la Pommede-Pin, aux prises avec le capitaine Hémard. Voyons, commencez le feu, je me réserve de riposter.
— Pas du tout, interrompit la bonne dame, viens d'abord m'embrasser, pendant que ces demoiselles aiguiseront leurs malices.
— Au fait, c'est beaucoup plus pressé. Eh bien ! comment allons-nous ce soir? Vous paraissez plus calme et plus gaie, chère mère.
— Plus calme oui, plus gaie non, car je suis inquiète. Ton père et ton oncle n'ont pas encore paru et sont en conférence, chacun de son côté, pour cette maudite politique. Solange, va bien doucement les avertir que tout le monde les attend pour se mettre à table.
— Eh bien ! qu'avez-vous à dire , Mesdemoiselles, reprit Julien faisant volte-face vers ses cousines?
— Nous avons à vous demander compte, dit Louise, de cette vie dissipée qui vous entraîne à quitter le logis dès le matin et à n'y rentrer que le soir, comme si vous aviez tant à souffrir ici.
— Eh ! mais, votre accueil semblerait le prouver.
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— Sans doute vous avez par la ville des amis incomparables et des affaires de haute importance, poursuivit l'implacable interrogatrice.
— C'est possible ; en tout cas, je ne suis pas à confesse, riposta le jeune homme, enchanté de se renfermer dans une réticence boudeuse, qui le dispensait de s'expliquer sur son équipée (de l'hôtellerie.
— Je le crois bien, un hérétique, ça n'est tenu à rien.
— Quel avantage aurai -je à me confesser à une païenne ? Encore si c'était la romaine, elle y mettrait quelque forme et quelque douceur.
— Moi, dit Ursule ; je renonce à vous convaincre, Monsieur ; perdez votre âme et votre corps, si cela vous plaît. Tout ce que je peux faire, c'est de prier pour vous, comme pour tous les endurcis.
— Là, là, là, quel déluge!.. Et vous, maître Habert, n'avez -vous pas quelque quatrain à me jeter sur le dos?
— Moi, dit le poëte, je ne me mêle pas de politique et de religion. Je ne prétends rien inventer de ce côté.
— Voyons, bonne mère, qu'y a-t-il donc ce soir? Hormis vous, je n'ai à mes trousses que visages bourrus et paroles aigres, ce qui, par parenthèse, n'embeljit pas ces demoiselles.
LA MAISON JUGAND. 81
— Vraiment, ce serait du temps bien employé, que de prendre nos airs gracieux pour votre seigneurie.
— Allons, interrompit la vieille clame, assez de taquineries pour le moment. Cela n'avance et ne remédie à rien. Écoute-moi, Julien, il y a du vrai dans tout ceci et il est bien pardonnable de s'inquiéter de ces absences continuelles, de cette dissimulation à notre égard, quand tu nous confiais tout autrefois, tes joies et tes peines. Car enfin, si on t'aime ici mieux que partout ailleurs, ce n'est pas un motif pour nous fuir et nous faire du chagrin.
— Ah ! si vous le prenez sur ce ton, vousm'ôtez tout courage, et ce n'est pas généreux. Ne sais-je pas qu'on me porte intérêt, que je suis l'enfant gâté de la maison? Mais je ne veux pas qu'on doute de mon amitié et de mon cœur. C'est mal, trèsmal.
— On doute de ce qu'on ne voit pas, dit l'incorrigible Louise.
— Vous me rendez féroce avec vos railleries, s'écria Julien, et \ous me désapprendrez de vous aimer... entendez-vous?
— A votre aise ; vous n'aurez pas grand'peine.
— Silence, encore une fois, Louise ; vous ne parvenez qu'à nous irriter les uns contre les au-
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très. Voyons, mon garçon, tu auras sans doute oublié l'heure aujourd'hui, ou fait quelque promenade trop longue ?
— Mon Dieu non ; voici la vérité, puisque vous tenez à la savoir, bien que j'eusse voulu ne pas vous en rebattre les oreilles ; mais c'est la faute de ces demoiselles, si je suis forcé de me justifier. Vous savez que c'est demain l'affaire des gens de Sainte-Lizaigne?
— Maudite affaire.
— Et que je suis témoin, à mon grand regret?
— Pour ton malheur et le nôtre ; voilà où mènent les mauvaises connaissances etles questions d'État.
— Tenez, bonne mère, je ne veux pas discuter avec vous, cela vous fait mal ; et d'ailleurs il n'y a plus moyen de l'éviter.
— Enfin...
— Eh bien ! en qualité de témoin, j'ai été appelé ce soir devant le procureur du Roi, M. Arthuys, qui avait omis de m'interroger sur plusieurs points importants.
— Ah! mon Dieu... et que 'vas-tu faire? Il te faudra déposer demain contre tous ces malheureux, devant une population exaspérée.
— Que voulez-vous?...
— Au moins, tâche d'adoucir la chose, de ne pas te mettre tout le monde à dos.
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— Je parlerai selon ma conscience; je dirai ce que j'ai vu.
— Pourquoi y apporter tant de passion, Julien?.. Tiens, ton œil s'enflamme... du calme, mon garçon, du calme.
— Du calme, quand j'ai vu noyer sous mes yeux onze de mes amis, qui ne pensaient nullement à mal, quand j'ai failli périr avec eux. Vous prenez la chose bien doucement, bonne mère. Que diriezvous, si je n'étais pas là comme témoin, mais comme victime ?
— Julien, tu me crèves le cœur... Je sais bien qu'en ces temps déplorables, il est difficile de rester indifférent; mais je sais aussi que cela me conduira au tombeau. Hélas ! ce sera peut-être un bonheur; car au moins je ne serai plus exposée à voir les haines sauvages qui divisent mes enfants et qui, bientôt peut-être, ensanglanteront cette maison.
— Quelle idée ! pauvre maman, s'écrièrent les jeunes filles!
— C'est un pressentiment, mes mignonnes, une affreuse pensée' qui m'obsède jour et nuit... Que font en ce moment Claude et Gaspard? Ils conspirent l'un contre l'autre. Ces étrangers, qui les entourent, les poussent dans des camps opposés.
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— Silence, silence, grand'mère, on vient... Calmez-vous, essuyez vos larmes, tâchez surtout qu'on n'en devine pas la cause. »
En effet, on entendit distinctement, dans le corridor, les pas pesants et les voix de plusieurs interlocuteurs, qui prenaient congé. Bientôt la porte de la rue se referma sur eux, et, tandis que chacun se composait une contenance, M. Claude Jugand, sieur de Lavarennes, entra dans la chambre commune.