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religieuse des autres personnages, dont le geste et la parole avaient dû s'arrêter au même instant, témoignait de leur respect pour cette heure de repos envoyée par la bienfaisante nature.
En face de la vieille dame, deux jeunes filles, deux têtes blondes, brillantus des couleurs vivaces de la beauté, se tenaient serrées l'une contre l'autre dans l'attitude du recueillement. L'une d'elles tendait son regard humide et plein d'anxiété vers la malade, tandis que l'autre, le doigt sur les lèvres, imposait silence à un grand chien lévrier, dont elle pressait sur ses genoux le museau allongé.
L'intelligente bête, magnétisée par cet ordre muet, se conformait à l'immobilité générale ; seulement, son œil vague et inquiet courait de l'un ù l'autre pour demander la cause de ce silence, tandis que le chat égoïste, le nez appuyé sur les cendres, mêlait son ronflement monotone aux accents de la bouilloire et du grillon.
Le quatrième personnage était un vieillard d'aspect candide qui, les mains jointes, le souffle retenu, eût volontiers représenté la statue de la patience et de la résignation.
Ce spectacle, si simple en apparence, avait pourtant quelque chose de solennel qui dominait les acteurs eux-mêmes. Chacun tremblait que le plus petit accident, le craquement d'un meuble, le pétil-
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lement du feu, le moindre bruit discordant, ne vînt troubler ce silence harmonieux, ce calme ineffable, ce sommeil de l'âme et du corps, seule et suprême volupté dans laquelle la douleur se berce et voudrait s'endormir pour l'éternité.
En ce moment, un violent coup de marteau ébranla la maison.
Chacun tressaillit, comme s'il eût été frappé d'une décharge électrique. Le chien furieux se précipita en jappant ; le chat, troublé dans ses rêves orientaux, fit un bond désespéré et se sauva sous le lit.
« Ah ! mignonnes, murmura la vieille dame rendue au sentiment de la réalité et de ses souffrances.
— Ah ! pauvre maman, s'écrièrent les jeunes filles, un si bon quart d'heure, si doux et si court !
— Quel est donc le brutal sans respect et sans pitié, grommela le vieillard. »
Mais avant d'aller plus loin, il importe de faire l'inventaire du logis et d'en décrire les habitants.
Parmi les familles les plus anciennes et les plus honorables d'Issoudun, on pouvait sans contredit placer en première ligne celle des Jugand, dont les mœurs patriarcales et les vertus traditionnelles étaient, pour ainsi dire, devenues proverbiales. La demeure où nous sommes avait vu se succéder plusieurs générations dans cette union et cette
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honnêteté qui deviennent à la longue une véritable noblesse.
Naître, vivre et mourir sous le toit de son père, en continuant ses exemples, telle était l'unique ambition d'un Jugand. C'était à grand'peine, s'il s'éloignait dans sa jeunesse pendant deux ou trois ans, pour aller puiser aux universités les notions de droit et de politique, qui le mettaient à même d'occuper une place distinguée dans la magistrature locale. Après cette absence exceptionnelle, il ne quittait plus sa ville natale, où, respecté de tous, il devenait à son tour un modèle de vertus publiques et privées.
Jusqu'alors, cette gloire modeste et solide n'avait cessé d'être l'apanage de la famille ; mais, hélas ! depuis quelques années, les choses avaient changé tout à coup ; les austères traditions s'étaient envolées au souffle des passions du jour, et cette maison, naguère habitée par le calme et les douces affections, était devenue un foyer brûlant de haines fratricides.
Placée, pour peu de temps hélas ! à la tête de la famille par le triste privilège de son grand âge, Anne Jugand succombait aux chagrins que lui causaient les divisions de ses deux lils, Claude et Gaspard, et le sort de sa fille Jacqueline.
Cette dernière, objet de toutes ses affections,
s'était mariée, il y avait plus de vingt ans, à M. Denis clu Jon, ce hardi gentilhomme qui, en arrêtant frère Toussaint, avait amassé sur sa tête la colère populaire et s'était vu forcé de quitter Issoudun avec sa femme et ses enfants.
Cette cruelle séparation avait d'autant plus frappé au cœur la pauvre mère, qu'il ne lui restait guère de consolations à espérer du côté de ses fils.
L'aîné, Claude Jugand, sieur de Lavarennes, non content de rester fermement attaché à la foi catholique, s'était déclaré l'ennemi violent de la réforme et des réformistes.
Gaspard, au contraire, avait, dès sa jeunesse, puisé à l'université de Bourges un enthousiasme ardent pour les principes nouveaux. C'est là que, lié d'étroite amitié avec Calvin et Théodore de Bèze, il s'était fait comme eux élève passionné d' Alciat et de Melchior Wolmar. Plus tard, il avait suivi le grand réformateur à Genève, et n'était revenu à Issoudun que revêtu du titre et des fonctions de ministre de l'Église protestante '.
On conçoit dès lors quelle antipathie profonde
1. En lo3l, Jean Calvin de Noyon, qui plus tard devait être si célèbre, vin1 étudier à l'université de Bourges : il avait vingt-deux ans, et, malgré sa jeunesse, était curé de Pont-l'Évèque. (Histoire du Berri, par M. Raynal, tome III, page Ju7).
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avait clû naître entre les deux frères qui, vivant sous le même toit, s'irritaient journellement et se rendaient mutuellement odieux le foyer domestique.
Cependant, un reste de tradition, le respect dû à leur mère mourante, le mauvais exemple qu'ils légueraient à leur famille, les retenaient encore et les empêchaient d'arriver trop brusquement à un éclat.
En effet, dans la maison se trouvaient trois entants, dont la tendresse rivale était une suprême consolation pour la pauvre grand'mère.
C'étaient d'abord deux charmantes demoiselles, deux cousines, Ursule et Louise, l'une fille de Claude Jugand, l'autre de madame du Jon qui, depuis trois ans, l'avait confiée à son aïeule pour tromper sa douleur et faire oublier son absence.
Douées d'une grande beauté, courant toutes deux sur leurs seize ans, ayant yeux bleus, cheveux blonds et bouche vermeille, elles se ressemblaient à tel point qu'on les eût cru plutôt sœurs jumelles que cousines. Cette grande ressemblance physique, qui faisait l'orgueil et la joie de la vieille dame, était loin de se reproduire moralement, car leurs caractères, bien qu'également aimables <,t sympathiques, affectaient des nuances diverses et presque opposées.
A une douceur et une patience angélique, Ursule alliait une certaine ténacité de principes, une exaltation pieuse approchant du mysticisme, qui la faisaient vivement souffrir des événements du jour ; tandis que Louise, folle et rieuse, semblait avoir reçu de son père, Denis du Jon, une affectation de tolérance pour les deux religions qui, par ceux-ci, était regardée comme une coupable condescendance, par ceux-là, comme de l'impartialité, par d'autres enfin comme un scepticisme impardonnable clans une jeune fille.
De plus Gaspard, qui s'était marié le premier, bien quY tant le plus jeune, avait un beau garçon de vingt ans, nommé Julien, que l'aïeule confondait avec ses cousines dans la même affection.
Quoique de religions différentes, ces enfants n'avaient pas hérité des haines paternelles, soit qu'effrayés par cet exemple, ils en eussent reconnu les tristes conséquences, soit qu'un sentiment tendre et inavoué, un échange journalier de sympathies, eussent captivé leurs âmes.
Pourtant, malgré ses douces apparences, Julien tenait de son père cet esprit aventureux qui court les idées nouvelles avec d'honnêtes illusions et par amour de l'art, mais qui plus tard se change en orgueil indomptable et en fanatisme.
Plus d'une fois, on avait appris au logis que le
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jeune cousin apportait déjà une grande vivacité dans ses relations extérieures, dans les discussions politiques et religieuses. Dernièrement encore, n'avait-il pas failli perdre la vie à cette déplorable affaire de Diou, ne devait-il pas figurer dans les débats qui allaient s'ouvrir à ce sujet? C'était vraiment un grand chagrin pour ceux qui l'aimaient. En son absence on s'en désolait, on se promettait de lui faire la leçon au retour, de le convertir à la patience, à la tolérance, vertus négatives, il est vrai, mais fort sages en ces temps de perdition.
Mais une fois rentré, il était si caressant pour la vieille mère, si tendrement affectueux pour ses cousines, que le reproche tombait des lèvres pour faire place aux douces causeries du coin de feu. Et dans le fait, ne valait-il pas mieux éluder ces discussions stériles, où l'on ne persuade jamais, où l'on s'irrite toujours, plutôt que d'attrister les seuls et derniers moments de joie que le ciel envoyait?
Cependant, si quelque tempête inévitable venait à poindre entre le fougueux Julien et la pieuse Ursule, pendant le sommeil de la malade ou dans quelque coin retiré, aussitôt la folâtre Louise y jetait l'interrogation de son œil railleur, détruisait par quelques moqueries bien pointues les
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grosses récriminations des combattants, et finissait par réunir, dans un rire commun, Ursule la romaine et Julien Y hérétique qui, une fois raccommodés, s'empressaient, en lui rendant surnom pour surnom, malice pour malice, de se venger de Louise la païenne.
Sages enfants, dont les élans naïfs auraient dû servir de modèle à leurs pères et les empêcher de s'abriter dans une haineuse dignité.
Tel était le personnel de cette famille dont nous ne connaissons que la moitié, c'est-à-dire les trois femmes ; car le vieillard que nous avons entrevu au coin du feu, en leur compagnie, n*était autre qu'un ancien ami, un bon voisin, maître François Habert, le poëte.
Oui vraiment un poëte berrichon, un poëte issolclunois, élève et admirateur de Clément Marot, homme de candides rêveries, heureux d'un rien, malheureux de tout, fêté de chacun, et maugréant à chaque instant contre le sort.
Ce qui était grande injustice, car si la postérité se fût montrée aussi bienveillante que ses contemporains, maître Habert serait sans nul doute encore aujourd'hui une des plus belles gloires du Berri. Triste retour des choses d'ici-bas !
Comblé de bienfaits par François Ier, Henri II, Catherine de Médicis et par les deux duchesses,
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il avait fait longtemps l'orgueil et les délices des notables d'Issoudun, avec qui il était en échange perpétuel de petits vers et de coquetteries épistolaires l.
Pourtant, cette grande faveur, cette rare célébrité avaient bien décliné depuis quelques années ; car après le départ de la dernière duchesse, quand les graves préoccupations, les querelles religieuses remplacèrent les innocents plaisirs de la petite cour d'Issoudun, le pauvre poëte se vit tout h coup négligé, délaissé, oublié.
Revenant avec plus de force que jamais à ses idées mélancoliques, il recommença à injurier le sort, et put cette fois répéter avec raison les deux vers de sa devise :
Puisque fortune incessamment me blesse, Nommé je suis le Banny de liesse.
Cruellement rejeté des hauteurs cle la gloire, il dut chercher des consolations plus modestes dans l'admiration obstinée de quelques fidèles amis. Ce fut alors qu'il devint le visiteur assidu de la vieille dame Jugand, avec laquelle il échangeait
1. Voir la curieuse notice donnée par M. Pérémé, page 337, sur la vie et les œuvres de François Habcrt, né k Issoudun de 1115 à 15?0 et mort en 1574.
force regrets sur les choses d'autrefois, force soupirs sur les choses du jour.
C'est précisément pendant une de ces visites quotidiennes, au milieu d'une de ces excursions dans le passé, que nous avons pris la liberté d'entrer avec le lecteur et de jeter un regard indiscret dans la famille où doivent se dérouler les principaux tableaux de notre drame.
Au moment où le brusque appel du marteau avait rompu le calme solennel qui régnait dans la maison, une vieille servante effarée était apparue sur le seuil de la chambre, un flambeau à la main, en s'écriant :
« Jésus ! mes chères demoiselles, qui nous vient à cette heure? M. Claude et M. Gaspard sont chacun dans leur chambre, travaillant à leurs grimoires, notre jeune maître a sa loquetoire, et d'ailleurs, quand il rentre, il ne fait pas plus de bruit qu'un chat marchant sur des œufs.
— Vas-y voir, ma bonne Solange, c'est le meilleur moyen de le savoir, répondit mademoiselle Louise.
— Sans doute ; mais je n'ose. Au temps où nous sommes, il n'est guère prudent d'ouvrir sa porte passé huit heures.
— Je vais t'accompagner, reprit maître Habert;
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à nous deux nous intimiderons, j'espère, les galants ou les voleurs.
— C'est évidemment quelque étranger, observa la vieille dame, pendant que la servante et le poëte se dirigeaient vers la porte, car chacun, connaissant mon état, évite de venir si tard et surtout de frapper si fort. Eh bien! Solange, qu'y a-t-il?
— Il y a, qu'à mon avis, ce n'est rien de bien rassurant. Ils sont trois, ma chère dame, demandant M. de Lavarennes: un soldat, un cordelier et un vigneron. Pour sûr, c'est de la politique.
— Oui, quelque manigance pour la journée de demain.
— Où cela nous mènera-t-il, mes chers enfants? Ah! mon Dieu, voilà qu'on frappe encore. Ne pourrons-nous rester une minute en repos? C'est vraiment odieux et l'on n'a guère pitié d'une pauvre mourante.
— Faut-il ouvrir?... Car enfin c'est trop fort.
— Comment faire autrement ? Mais dis-leur dp se hâter et de laisser dormir la maison.
— J'y cours. Venez avec moi, maître François.
— Cette fois, dit celui-ci en rentrant, c'est pour M. Gaspard. Chacun son tour, chacun de son côté, catholiques par-ci, calvanistes par-là. Ils sont trois aussi, tout de noir habillés, selon la mode
réformiste, avec le visage cafard et la voix nasillarde: cela sent la vache à Colas d'une lieue. — ■ Les connaissez-vous, mon compère?
— Je ne crois pas. Pourtant je crains qu'il n'y ait là-dedans un oiseau de mauvais augure.
— Et qui donc, grand Dieu?
— Bah! c'est sans doute une illusion, et je ne voudrais pas vous inquiéter pour un simple soupçon.
— Vous m'inquiétez bien davantage vraiment, avec vos réticences, maître Habert ; je veux savoir qui vient chez moi, entendez-vous?
— Tout doux, ma bonne dame, tout doux. Ne vous fâchez pas, si j'hésite à vous dire que j'ai cru reconnaître, dans un des derniers venus, Jacques- Paul Spifame, ou plutôt M. de Passy, comme il se fait appeler depuis qu'il a renié notre sainte religion pour passer à Calvin.
— Bonté divine, il ne manquait plus que cela ! Spifame revenu à Issoudun, exprès pour l'affaire de Sainte-Lizaigne, sans doute.
— Patience, chère maman, interrompit Ursule, ne vous tourmentez pas par avance, vous voyez des complots et des malheurs partout. Mon père et mon oncle ne peuvent-ils recevoir des visites sans conspirer ou songer à mal ?
— C'est juste, mignonne, mais que veux-tu, nous
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sommes dans un si mauvais temps, avec de si mauvaises gens, qu'on ne sait que penser.
— 11 est vrai, dit le poëte, s'efforçant de tourner les idées vers des images plus riantes, il est vrai que cela ne vaut pas le temps passé, madame Jugand, le bon vieux temps, où chacun ne songeait qu'à s'amuser honnêtement, sous l'œil de notre chère duchesse Marguerite :
Fille de Roy, de Roy unique sœur, Fleur de grand pris en la France semée.
— Vous ne pouvez pas le regretter plus que moi, mon ami. Je perds encore plus que vous à tout ce changement.
— Vous voulez me consoler, ma bonne dame : mais je puis seul connaître l'énormité de ma décadence. Qui songe aujourd'hui au pauvre François Habert?
— ■ Ce n'est guère poli mon compère, de parler ainsi dans une maison où vous êtes reçu à bras ouverts, à toute heure du jour.
— Sans doute, sans doute, je ne dis pas cela pour vous, qui êtes une exception ; vous le savez bien. Je veux parler des ingrats que j'ai comblés de mes bienfaits, illustrés de mes rimes, et qui aujourd'hui font fi de moi et de mes talents. Par exemple, d'où vient que M. Guillaume Ghapusset
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affecte de tenir la droite, quand il me voit à gauche, lui pour qui j'ai rimé ce beau quatrain, mon meilleur sans nul doute, à cause du plaisant et difficile jeu de mots que j'ai su y glisser?
Si Chapussct était en sépulture,
Tout Yssoudun demourroit languissant,
Car il est de tant gentille nature,
Que tout propos plaît de sa langue yssant (sortant).
— Le fait est que personne ne devrait oublier si galante poésie.
— Et M. Meusnier, enquesteur d'Issoudun,
Meusnier de nom, blanchi d'une farine Qui ne se peut au moulin rencontrer, C'est assavoir de science divine, etc., etc.
Et Claude Prévost, prieur de Saint-Ladre, maître Jacques Touselle, l'advocat, mon ami Dudanjon, Jehan Demmonerault, l'apothicaire, et tant d'autres que j'ai chantés autrefois, et qui ne paraissent plus me connaître aujourd'hui !
— Hélas ! ils ont tant d'affaires en tête. La plupart sont tourmentés pour leur propre compte, souvent forcés de se cacher. Ne leur en voulez donc pas trop, maître François, s'ils négligent parfois vos adorables rimes que, pour mon compte, je