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CHAPITRE V

M. de Lavarennes était un homme de haute taille et de fière mine, affectant dans sa tenue un air de gentilhommerie qui sentait son bon catholique et voulait être une raillerie vivante des manières froides et guindées des zélateurs de Calvin.

Son costume de velours brun, malgré son aspect sévère, affichait une certaine élégance par sa coupe et la profusion des passementeries qui, selon la mode du t-mps, décoraient les manches du pourpoint et les hauts-de-chausses. Une chaîne d'or étalait ses lourds anneaux sur sa poitrine; son toquet, cavalièrement posé sur son front, était orné d'une plume écarlate, fixée sur le côté gauche par une riche agrafe.

Une large fraise faisait ressortir le mâle profil de son visage, la vigueur de son teint et de ses longues moustaches, dont le caprice du temps avait respecté la couleur, tandis que la barbe et les cheveux grisonnants accusaient visiblement les approches de la vieillesse.

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Claude s'avança vers la malade avec une apparence de respect, de galanterie et d'affection qui ne manquait pas d'une véritable dignité :

« Eh bien! ma mère, dit-il, je suis aise de penser que vous allez mieux, puisque vous ne songez pas encore au repos.

— J'ai voulu vous souhaiter à tous le bonsoir, selon mon usage. L'œil et la bénédiction d'une mère appellent la grâce de Dieu sur la maison pendant la nuit. Mais Gaspard tarde bien à descendre. Retourne l'avertir, Solange.

— Ah 1 ma chère dame, ajouta naïvement la servante, s'il est vrai qu'il soit en conférence avec M. de Passy, nous avons tout lieu d'attendre.

— M. de Passy, demanda impérieusement M. de Lavarennes; qui vous a dit que Spifame fût à Issoudun, et dans cette maison?

— Mais... personne... C'est Solange qui, dans sa frayeur des brigands, aura cru voir...

— Non pas, non pas, interrompit celle-ci, c'est maître Habert....

— Par le ciel ! il ne manquerait plus que cela; voyons, maître François, dites ce que vous savez. A votre air embarrassé, au trouble général, je vois qu'on me cache quelque chose ; mais, mort de ma vie 1 si l'on ne veut parler, je saurai moi-même...

— Pas d'emportement, mon fils, respectez les

secrets rli1 votre frère, si vous voulez qu'il respecte les vôtres.

— Mon père, observa Julien, n'est-il pas libre de recevoir, comme vous, qui bon lui semble, sans vous être suspect?

— Oui-cla, mon neveu, vous chassez de race et donnez de la voix de bonne heure, quand on ne vous demande pas votre avis.

— Il n'entre pas dans mon esprit, mon oncle, de vous donner des conseils; mais je crois, en l'absence de mon père, pouvoir faire la réponse qu'il vous ferait s'il était ici. N'aviez-vous pas vous-même compagnie et ne venez -vous pas de reconduire des étrangers ?

— Au moins, ce ne sont pas des ennemis de la religion, que je sache.

— Il ne m'appartient pas de discuter vos intentions, ni celles de vos amis, je demande la même indulgence pour nous... En tout cas, j'ignore si, comme l'a dit étourdiment Solange, mon père est en conférence avec M. de Passy. Il y a tout lieu d'en douter, car personne à Issoudun ne connaît cette nouvelle, qui cependant ne manque pas d'importance.

— C'est précisément pour cela que je prétends m'en assurer.

— Mais...

— Si ton père a de si pures intentions, doit-il faire mystère des gens qu'il fréquente et reçoit dans notre maison?

— De la prudence, Claude, hasarda la vieille dame, ayez un peu de compassion pour mon état, si vous me portez quelque affection.

— Ne craignez rien, ma mère, il n'est pas besoin de recourir au scandale pour connaître la vérité. Tenez, les voici qui descendent; c'est la chose du monde la plus simple...

— Mon oncle I fit Julien, se précipitant vers la porte comme pour barrer le passage.

— Calme-toi, mon neveu, dit Claude en ouvrant la fenêtre. Je n'ai pas besoin de voir pour être convaincu. »

Comme la première fois, des pas prudents se firent entendre dans le corridor, des adieux furent échangés, la porte s'ouvrit et se referma doucement.

« Bonsoir, M. de Passy, et que Dieu vous garde ! s'écria M. de Lavarennes se penchant en dehors et s'efforçant de scruter les ténèbres.

— Quelle imprudence ! répliqua une voix dans la rue. Silence, est-il besoin de crier mon nom h tous les échos d'Issoudun?

— ■ C'est tout ce que j'en voulais, poursuivit M. Claude ; l'oiseau a parfaitement répondu à l'appeau.

Ces mots n'étaient pas encore achevés, qu'un sombre personnage apparut sur le seuil, promenant autour de lui un 'regard scrutateur et défiant.

C'était Gaspard Jugand, sieur de Lizeray, ministre protestant à Issoudun, ainsi que l'indiquaient officiellement son costume noir recouvert du surtout à larges manches, le bonnet carré posé sur sa tête chauve, l'encrier et la petite bible passés à sa ceinture.

Rien qu'à voir ce visage ravagé par les veilles et les passions politiques, cette bouche crispée, perdue dans une épaisse barbe grise, ce sourcil mobile sous lequel s'abritait un œil chargé d'éclairs, on pouvait deviner quelle sauvage conviction, quel violent fanatisme habitaient ce corps débile et nerveux à la fois.

A son aspect, un silence glacial s'établit dans la chambre, chacun retint son haleine comme pour conjurer la tempête.

Le coup d'œil interrogateur de Gaspard avait trahi, dès son entrée, sa préoccupation et son inquiétude au sujet de la visite qu'il venait de recevoir et qu'il désirait tenir secrète. Aussi, lorsqu'il vit son frère refermer la fenêtre en riant, lorsqu'il entendit ses dernières paroles, un éclair de colère illumina son front pâle.

— Qu'est-ce à dire, s'écria-t-il; qu'est-ce qui peut justifier un pareil espionnage?

— Espionnage ! Pouvez-vous appeler ainsi l'accueil fait à vos amis. Étant de la maison, je suis jaloux de connaître et de complimenter ceux qui l'honorent de leur visite.

— Trêve à vos railleries, monsieur mon frère. Je ne suis plus en tutelle, que je sache, et partant, me crois libre, aussi bien que vous, de recevoir qui bon me semble. N'étiez-vous pas vous-même

' en conférence, il y a quelques minutes?

— Ah ! ah ! Il paraît que cet espionnage, dont vous vous plaignez, vous l'avez exercé à mon endroit?... A votre aise.

— Hasard, pur hasard, attendant moi-même quelqu'un, j'ai pu surprendre ce que vous désiriez cacher.

— Alors cle quoi vous plaignez-vous; serait-ce d'aventure que vous auriez à rougir de vos amis et de vos actions?... Dieu merci, je n'en suis pas là; je ne fréquente pas des rebelles, conspirant contre leur pays et leur Roi.

— Non, vous recevez des condamnés et des galériens...

— Par le ciel ! vous avez un nouveau talent, Monsieur, peu cligne de votre caractère et de votre habit. Vous écoutez aux portes.

— Il n'est pas besoin d'écouter aux portes pour savoir que frère Toussaint est arrivé à Issoudun dans le but de soulever les vignerons et do jeter le trouble parmi nous. »

A ce nom redouté, la stupeur et la crainte se peignirent sur les visages. Madame Jugand revit la catastrophe qui l'avait séparée de sa fille ; Louise, les dangers et l'exil de son père; Julien, la scène brutale de l'hôtellerie; mais trop préoccupé de l'orage soulevé entre les deux frères, chacun se tut et ajourna ses pensées.

« Et Jacques-Paul Spifame, que vient-il faire ici, poursuivit M. Claude? Prêcher la paix sans doute, après avoir livré Bourges au pillage, détruit le culte et les églises. Mais patience, nous y mettrons bon ordre; et cette vigilance, que vous taxez d'espionnage, saura contre-carrer vos honnêtes intentions que j'appelle des complots.

— Claude, Gaspard, mes fils... murmura la pauvre mère d'une voix suppliante.

— Mon père!.. mon oncle [..Messieurs!., crièrent à la fois les jeunes filles et maître Habert, tandis que Julien, le sourcil froncé, les dents serrées, les yeux fixés en terre, gardait un silence convulsif et s'efforçait de comprimer les émotions qui l'agitaient.

— Pardon, ma mère, reprit Claude do Lava-

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rennes, mais est-il possible de voir d'un œil tranquille les nouveaux malheurs dont on menace notre ville, autrefois si paisible, aujourd'hui si divisée?

— A qui la faute, interrompit Gaspard, si ce n'est à vous, gens intolérants, qui voulez enchaîner la conscience, la raison, qui ne permettez pas qu'on pense et qu'on prie autrement que vous?

— Par la messe, monsieur mon frère, je ne suis pas au prêche ou au colloque de Poissy, pour discuter le dogme et la foi ; mais avant de nous jeter le reproche d'intolérance, commencez par sermonner les vôtres. Allez demander à Gabriel Lorges, à d'Yvoi, comment ils ont respecté nos consciences, nos. pratiques religieuses, nos églises, nos prêtres, nos personnes et nos fortunes. Assez, assez ! la violence, le trouble, et l'erreur sont dans votre camp ; la vérité, la foi, le bon droit et la loi sont dans le nôtre.

— Oui, témoin le massacre de Vassy et celui de Sainte - Lizaigne qu'on juge demain. Est-ce les protestants qui ont opprimé les catholiques cette fois? Répondez.

— Les catholiques se sont défendus comme ils se défendront toujours quand on les attaquera; et ils ont bien fait.

— Ah ! vous approuvez l'affaire de Sainte- Lizaigne ?

— Parfaitement.

— C'est vraiment charitable pour votre neveu, qu'on a eu tort sans doute de laisser échapper? Sans nul cloute encore, Julien est, à votre compte, un jeune homme cle sang et de tumulte, sans morale et sans principes?

— Ah ! pardieu, vous lui avez conseillé une belle équipée, s'il est vrai qu'il soit allé sur votre ordre au-devant du grand perturbateur Jacques-Paul Spifame. Je ne lui reprocherai pas de s'être tiré de cette mauvaise passe; mais je souhaite que cela lui profite à l'avenir.

— C'est mon affaire; fit Julien, rompant enfin le silence: croyez-moi, avant de vous prononcer, attendez l'audience de demain. Comme vous le disiez, nous ne sommes pas ici pour discuter. Vous êtes magistrat, conseiller au bailliage d'Issoudun, vous avez un grave devoir à remplir, un grand crime à punir ; si je puis me permettre de donner un avis en échange de ceux que vous me prodiguez, tâchez d'écouter patiemment les témoins et d'oublier sur votre siège toute préoccupation.

— A mon tour, mon neveu, je te dirai : c'est mon affaire. Je saurai agir selon la justice.

— C'est-à-dire, reprit le fougueux Gaspard, que l'arrêt est tout prononcé, les victimes auront tort, et les assassins raison.

— Tout beau, ne le prenez pas si haut. Dieu merci, j'ai assez vécu et étudié pour connaître le juste et l'injuste, pour savoir que ceux dont on envahit le territoire ont le droit incontestable de se défendre.

— Ah ! vous appelez défense le crime odieux des gens de Diou et de Sainte-Lizaigne ; ah ! vous trouvez légitime qu'une population iurieuse se jette sur une douzaine de promeneurs paisibles, les garrotte deux à deux et les noie impitoyablement ?

— Mensonges d'hérétiques!...

— Veillez sur vos paroles, Monsieur, ou sinon...

— Des menaces, voyons comment aujourd'hui les frères se parlent entre eux dans votre religion.

— Claude, Gaspard, cruels, méchants fils, taisezvous, au nom du ciel !... vous me tuez, soupira la vieille clame.

— Oui, mensonge ! poursuivit Claude, sans écouter les plaintes de sa mère. Que parlez-vous de promeneurs paisibles ? Quand des jeunes gens inoffensifs veulent se distraire honnêtement, ils se gardent bien d'envahir le territoire d'autrui, armés jusqu'aux dents, l'injure et le blasphème à la bouche, de s'attabler dans les cabarets pour y hurler des chansons sataniques, pour narguer les gens sur leur croyance, pour soulever les mauvaises passions et provoquer la guerre civile.

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