L'AUDITOIRE DE JUSTICE
angles des édifices, à profiter du moindre accident de terrain ou de construction, on fut tout étonné de voir que, dans cet espace si restreint en apparence, la nécessité et la bonne volonté avaient logé tant de monde.
Bien plus, une émigration complète d'hommes et d'enfants sur les arbres cle la place, sur les fenêtres, sur les balcons, sur les moindres saillies des maisons, ayant dégagé d'autant le terrrain et détendu l'affreuse pression, une sorte de symétrie avait fini par s'établir dans cet inextricable désordre, une large allée, tracée dans cette marée humaine, avait divisé soigneusement catholiques et réformés en deux camps ennemis, dont la physionomie particulière contrastait singulièrement.
A droite de l'escalier, les catholiques, hauts en parole, ardents, passionnés, remuants, se répandaient en propos et en menaces, car on allait juger les leurs. C'était l'opposition turbulente qui, en déniant le crime, dénie et prétend annuler la justice.
A gauche, les calvinistes, en apparence calmes et froids, gardaient pour l'instant le silence. Leur rôle était contraire; ils demandaient justice et prétendaient, par leur présence, prêter appui à la loi, à la vengeance divine et humaine. Ils affectaient donc une contenance stoïque vis-à-vis des clameurs et des injures.
Pourtant une sourde rumeur commençait à s'élever, comme les vapeurs qui flottent sur terre aux premiers rayons du soleil d'été ; on sentait venir l'orage, et l'instant n'était pas éloigné, où cette dignité factice disparaîtrait sous le vent de la colère et de la provocation.
En l'absence de toute autorité réelle, de toute milice organisée, qu'allait-i] sortir de ce conflit? A part une cinquantaine de hallebardiers à la solde de la ville, appuyés d'un nombre égal de cavaliers envoyés à raison de la circonstance par le seigneur de Ghâteauroux, la foule était livrée à elle-même et à ses passions.
Un respect mutuel inspiré parla crainte, l'incertitude où l'on était des forces respectives, maintenaient seuls un équilibre critique, que le moindre grain pouvait rompre.
Vers six heures, quelques hommes d'armes de pied et de cheval s'échelonnèrent sur la place et aux abords de l'escalier, annonçant, par leurs dispositions, la venue prochaine des juges et des accusés.
A leur aspect, malgré leurs prières et leurs menaces, l'agitation augmenta; les catholiques redoublèrent cle sarcasmes, de cris et d'injures.
Tentant une dernière fois d'opposer le calme à la provocation, les huguenots se tournèrent vers leurs chefs, et implorèrent du regard leur conseil.
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Bientôt chacun, se penchant sur l'épaule de son voisin, sembla prendre ou recevoir un mot d'ordre; un long chuchotement courut dans les rangs, qui fut suivi pendant quelques instants d'un silence profond.
Tout à coup, un chœur solennel s'éleva et entonna d'une voix éclatante, en guise d'invocation au Seigneur, un psaume français de Clément Marot.
En entendant ces strophes détestées, la colère des catholiques ne connut plus de bornes. Un immense hourra répondit à ce défi ; les cris de Vive la messe! Vive le pape! Aux fagots les huguenots! volèrent par dessus les têtes avec les pierres qui réveillaient un écho de douleur ou une imprécation. -
A ces actes de sauvage agression, perdant enfin toute patience, les'réformés cessèrent leurs chants et, sur l'ordre de leurs ministres, allaient s'élancer, lorsque la voix perçante d'un huissier, dominant tout ce bruit, annonça l'arrivée de messieurs les officiers de justice.
Sur cet avis, chacun suspendant sa fureur, s'apprêla à la diriger vers un autre but, car il s'agissait de faire un accueil sympathique ou défavorable aux magistrats , selon leurs opinions connues ou présumées.
Personne n'ignorait, clans Issoudun et dans la
contrée , que les officiers de justice qui, à l'exemple de M. Dorsanne, avaient embrassé la religion nouvelle, devaient provoquer la condamnation des accusés. N'était-ce pas eux qui, sans plus amples informations, avaient déjà fait pendre le chef de la bande, et requéraient à grands cris une vengeance complète au nom des lois et des victimes?
On savait en outre que bon nombre de conseillers, que tous les avocats du siège et les échevins, restés fidèles à l'Église catholique, voyaient d'un œil plus indulgent le crime des gens de Sainte- Lizaigne ; qu'en conséquence, ils feraient tout leur possible pour l'atténuer, pour démontrer que la punition terrible infligée à l'un des coupables suffisait à la vengeance humaine, et qu'il y av*it lieu de jeter un voile d'oubli sur ces discordes civiles.
On comprendra dès lors avec quelles nuances de sentiments et cle passions fut accueillie la venue des divers magistrats.
En tête, et flanqué de son substitut, marchait le procureur du Roi, François Arthuys, en costume officiel.
Quand il parut, les vignerons commencèrent à s'agiter et à répéter leurs cris cle Vive le Roi! A bas les huguenots/ A bas Condé! tandis qu'un murmure approbateur, des compliments et des encouragements partaient des rangs des réformés*
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Sans s'émouvoir, François Arthuys, homme de grande mine et d'un visage intrépide, jeta un regard audacieux sur ses ennemis : puis, se retournant vers l'autre côté, affecta de dire à haute voix :
« Patience, patience, mes amis ; rira bien qui rira le dernier. Soyez tranquilles , nous saurons prouver que la loi est faite pour tous et contre tous.
— Nous sommes ici pour y veiller, fit impudemment le capitaine Hémard qui, entouré de l'aubergiste, des quatre chefs vignerons et de maître Pinault, semblait le point de mire et l'étoile populaire de la manifestation.
— Oui-da, riposta d'un air digne le procureur du Roi; qui donc est chargé, de par le Roi, de distribuer la justice à notre place? Jusqu'à ce que l'ordonnance de notre destitution nous ait été signifiée, nous saurons tenir notre poste et faire respecter les lois. Et, pour le prouver, nous ordonnons qu'au moindre mot malsonnant cet homme soit saisi et amené à notre barre. »
Soit qu'il fût réellement intimidé, soit qu'il crût prudent d'ajourner son insolence, le soudard baissa les yeux sans répliquer, et, sur l'invitation de ses amis, se retira môme de quelques pas pour livrer passage.
« Tout doux, capitaine, murmura à son oreille Pierre Bureau, vous allez compromettre la partie
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avant qu'elle soit entamée. C'est mal joué, trèsmal joué,..
— Au fait, dit maître Pinault, si c'est pour voir une sédition et y prendre part, qu"on m'a amené ici, je retire mon enjeu etveux retourner à Châteauroux. Il me convient bien de témoigner de ma sympathie pour la cause catholique, mais non de m'insurger contre les lois, si bravement soutenues par M. Arthuys. Quel homme et quel œil!..
— Si vous avez déjà peur, mon petit drapier, fit le père Luneau, vous pouvez déguerpir. Les poltrons n'ont que faire ici....
— Merci de moi, je vais profiter de la permission.
— Vous serez assommé, si vous faites mine de déserter, lui souffla l'aubergiste.
— Vous croyez?... Que résoudre, grand Dieu? Empoigné si je reste, assommé si je pars. Affreuse position, antipathique à mon caractère paisible et à mes goûts de retraite.
— Silence, voici les autres officiers qui s'avancent, conduits et soutenus par M. Dorsanne, ce damné bourreau du pauvre Georges Michelet... Aussi, écoutez comme on l'accueille là-bas. »
En effet l'entrée de M. Dorsanne et de M. de Valenciennes, le lieutenant particulier, fut saluée par une tempête de sifflets et de clameurs injurieu-
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ses, qui vint se heurter contre les applaudissements et les bravos du parti adverse.
— A Genève ! à Genève ! retournez avec Calvin et laissez-nous en paix, criait-on d'un côté.
— Courage ! courage ! justice pour tous ! répondait-on de l'autre.
— Ne craignez rien, mes amis, reprit le lieutenant-général, ne craignez rien, tant que régneront sur terre Dieu, la raison et la loi...
— Et le Roi, le pape et la messe ! crièrent les vignerons , cela ne compte pas à ce qu'il paraît ? A Genève ! à Genève !
— Je suis à Issoudun, et j'y resterai tant qu'on ne m'aura pas mis dehors pieds et poings liés.
— Cela viendra, répondit une voix.
— Qu'on y vienne, répliqua Antoine Dorsanne, en attendant, messieurs les gens d'armes, faites votre devoir et déblayez le passage. »
Puis, au milieu des imprécations de la foule comprimée, il gagna l'escalier, et, quand il fut sur le perron, se retourna vers la place, en promenant sur elle un regard hardi.
La scène inverse se produisit, lorsque vinrent à leur rang les conseillers, les avocats du siège et les échevins, dont la majorité était hostile aux idées réformistes.
« Vivent messieurs Jason Denis , François
Milier, Claude de Lavarennes, Georges Grolleron ! hurlèrent les catholiques.
— A bas les papistes, vivent Arthuys, Dorsanne et Valenciennes ! » ripostèrent, en guise de protestation, les réformés, dont les voix furent de nouveau couvertes par celles des vignerons qui saluèrent à grandbruit MM. G. Robert, G. Carcat, Yv. Audoux et J. Cougny, échevins d'Issoudun.
Les témoins durent essuyer à leur tour le feu roulant des compliments et des invectives. L'apparition de Gaspard et de son fils, du curé de Diou et de l'aubergiste de Sainte-Lizaigne, fut surtout marquée par un redoublement de cris contradictoires, et peu s'en fallut que les deux flots ennemis dressés l'un contre l'autre, comme dans l'Écriture au passage de la mer Rouge, ne vinssent se confondre clans un affreux conflit, qui heureusement fut conjuré encore une fois par l'approche des accusés, objet de toute cette effervescence.
A la voix de l'huissier, une exclamation d'impatience satisfaite s'échappa de cette foule comme d'une seule poitrine, puis lit place pour quelques secondes à un de cos silences solennels qui précèdent les tempêtes et les explosions.
Chacun se haussa de son mieux sur la pointe dos pieds ou sur les épaules de son voisin, et, la respiration comprimée, le cou tendu, tint son regard
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invariablement fixé vers 1(3 môme point, jusqu'au moment où la charrette déboucha à l'entrée de la place, entourée de gens d'armes et cle cavaliers.
L'émotion produite par l'arrivée des gens de Diou et de Sainte-Lizaigne fut si grande que, malgré les efforts des soldats, la voiture fut forcée de s'arrêter devant le mur vivant qui lui barra le passage ; car, d'un commun accord, amis et ennemis s'étaient confondus un instant, les uns pour faire parade de sympathies, les autres pour s'opposer aux tentatives de délivrance.
En vain les hommes d'armes faisaient cabrer leurs montures, menaçaient, juraient et distribuaient en dernier ressort quelques coups de plat de -sabre aux plus pressants ; dans leur enthousiasme, hommes, femmes et enfants se glissaient entre les pieds des chevaux, sous les roues de la voiture, pour serrer la main d'une vieille connaissance et lui dire deux mots d'encouragement.
« Allez, enfants, leur criait-on de tous côtés ; bon courage et bon espoir ; nous sommes là, nous ne vous laisserons pas dans l'embarras, avec l'aide de Dieu et des avocats du siège.
— Merci, merci, répondaient les accusés ; croyez-vous qu'on nous condamne ? Il n'y a guère de confiance à avoir; songez à Georges Michelet. Quelle triste fin !
— Bah ! ils n'oseraient recommencer.
— Pardieu ! ils s'en gêneront, répliquait un réformé ; vous n'avez pas fait tant de façons, vous, pour noyer ces pauvres gens.
— Des brigands qui violaient notre territoire à main armée.
— C'est faux !
— C'est vrai !
— A bas les papistes !
— A bas les parpaillots !
— Ah ! ça, interrompit le chef de la maréchaussée accourant avec un renfort, sommes-nous ici pour plaider et faire le procès ? C'est l'affaire des magistrats qui s'impatientent sur leurs sièges. Avant de vous disputer, attendez donc l'événement, et surtout faites place, si vous tenez à votre peau ; car, vertu Dieu ! je ne connais que ma consigne, et le premier qui louche à mon cheval, je lui passe mon sabre dans le ventre. »
A cette rude injonction, partie d'une poitrine robuste, soutenue par un œil menaçant et une flamboyante épée, le cercle se desserra, le cortège put se mettre en route et arriver sans encombre au bas de l'escalier, dont les abords se trouvèrent aussitôt coupés par une haie de soldats qui, la hallebarde croisée, protégèrent l'entrée des accusés.
Puis, quand, au bout de quelques minutes, ces
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derniers eurent disparu dans l'intérieur de l'auditoire, les armes s'écartèrent pour livrer passage à la foule, qui se précipita comme un torrent furieux, dont les deux courants ascendants vinrent se heurter sous le perron, avant de s'engouffrer sous la voûte.
Nous ne saurions répéter ni décrire les injures noires, les coups furieux, les gourmades traîtresses qui se distribuèrent à brûle-pourpoint dans ce conflit; c'est lhistoire inédite et éternelle de toutes les multitudes mises en mouvement parla passion, la curiosité et la colère ; ce sont affaires de ménage dont chacun fait le compte, de retour au logis, en inventoriant les blessures de ses habits et de son corps.
Quand il fut bien et dûment prouvé par l'arrêt irrévocable de la foule, devenue insensible à la pression du dehors, qu'il y avait plénitude à l'intérieur, les gens d'armes coupèrent de nouveau les deux colonnes, au grand désespoir de ceux qui, ayant une grande estime de leur personne et de leur rôle, se croyaient indispensables à la solennité des débats. De ce nombre se trouvaient les quatre chefs vignerons qui, portés au centre de la manifestation, n'avaient pu arriver en temps et lieu.
« Ventre-dc-loup! pourquoi vous désoler, maître Luncau? s'écria frère Toussaint. Notre place est
ici ; car c'est ici que le grand jeu se jouera, vous le savez bien. Advienne que pourra là-dedans, qu'ils parlent et contre-parlent à leur aise ; c'est nous qui déciderons de la partie.
— Oui, mais s'ils les condamnent?
— Nous les délivrerons.
— C'est juste.
— Vous savez bien que je ne peux manquer de recevoir aujourd'hui des nouvelles de M. de Sarzay. Nous devons donc rester au large pour être libres de nos mouvements et prêts au premier signal.
— Allons, puisqu'il le faut et qu'il n'y a pas moyen de faire autrement... Au moins tâchons de savoir ce qui se passe. Mais comment faire?
— Justement on ouvre les fenêtres pour donner de l'air à la salle. Avisons quelque confrère. Tenez, voilà tout à point Jean Mignard, le meunier, qui s'assied sur le balcon. Vous le connaissez, maître Bureau, donnez-lui le mot d'ordre.
— Ohé! ohé! Jean Mignard, mon camarade, fit l'aubergiste, tu me parais en bonne position pour voir et entendre.
— Je ne perds pas un regard, pas une parole.
— Il n'en est pas de même chez nous, ce dont nous sommes fort chagrins, vu l'intérêt que nous portons à l'affaire. Au moins, ne pourrais-tu nous
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servir de porte-voix et nous dire ce qu'on manigance là-haul?
— Bien volontiers, père Bureau; je vous transmettrai la chose, avec gestes et intonations, ni plus ni moins qu'un véritable avocat.
— Où en est-on maintenait ?
— On interroge les gars de Diou.
— Se tiennent-ils bien ?
— A merveille, quoique M. Arthuys les retourne joliment; mais, Dieu merci! ils savent leur leçon ; pas un ne se dédit ; c'est toujours la même litanie : personne n'est coupable, les parpaillots sont tombés à l'eau tout seuls et se sont noyés de peur.
— La réponse est bonne.
— Charmante.
— Paraît-elle du goût du procureur?
— Pas trop!
— C'est pourtant la pure vérité. Il faut être hérétique pour dire le contraire. Continue à écouter, mon garçon, et mets-nous au courant de temps à autre ; car nous n'y entendons goutte.
— Soyez tranquille. Vous saurez tout, le bon et le mauvais.
— Ce qui fut dit fut fait, non-seulement pour l'aubergiste et ses amis, mais encore pour tout le populaire rassemblé sur la place. De chaque ouverture de l'édifice, des correspondances s'établirent
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avec le dehors, transmettant à leur guise, et selon les opinions diverses, les scènes palpitantes et passionnées qui se déroulaient devant le tribunal.
Ces versions, jetées à la foule, furent accueillies par elle avec les commentaires les plus variés, au milieu des applaudissements ou des murmures, dont, pendant les premières heures, la curiosité et la crainte de voir fermer les fenêtres amortirent l'explosion.
Ainsi, l'on connut successivement l'interrogatoire de chaque accus ■, son habileté, sa contenance hardie ou équivoque, les paroles hostiles ou bienveillantes des magistrats, l'espoir ou la crainte qu'elles inspiraient ; puis, vint le tour des témoins, qui furent discutés avec passion d'un bout à l'autre de l'enceinte et soulevèrent une rumeur intense, qui commença à compromettre le calme et la solennité des débats.
Les dépositions du curé de Diou, de l'aubergiste de Sainte-Lizaigne, celles de Gaspard Jugand et de son fils provoquèrent surtout un tel orage, qu'à plusieurs reprises les huissiers vinrent commander le silence et menacèrent de faire évacuer la salle et les abords de l'auditoire.
Pourtant, une partie de la journée s'écoula ainsi tant bien que mal, la foule ne pouvant renoncer à ses habitudes turbulentes, les officiers de justice
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n'étant pas assez forts pour faire exécuter leurs menaces.
Ce fut bien pis lorsque, la liste des témoins étant épuisée, M. le procureur du Roi Arlhuys prit la parole. Aussitôt que les premiers accents de sa voix vibrante et sévère se firent entendre, requérant au nom de Dieu, de la justice et de la société une vengeance éclatante de l'horrible forfait de Sainte- Lizaigne, une immense clameur éclata du côté des catholiques, à laquelle répondit comme un écho celle des calvinistes.
L'auditoire de justice trembla sur sa base et toute voix humaine fut étouffée sous le flot envahissant de cet épouvantable vacarme. En vain, par leurs cris et leurs gestes, les magistrats voulurent commander le silence ; la tempête était déchaînée et ne pouvait se calmer que par l'excès même de sa fureur.
Quand elle eut longtemps tourbillonné sur la place, dans les escaliers et dans l'enceinte même du tribunal, quand sa rage se fut épuisée en inveclivcs, en déclamations insensées, il y eut un moment de lassitude pendant lequel la poitrine de la foule sembla vouloir respirer.
Ce fut alors que les huissiers, aidés des gens d'armes, parvinrent, moitié par persuasion, moitié par force, à fermer les portes et les fenêtres qu'ils
barricadèrent soigneusement contre les envahissements du dehors.
Dire à quel redoublement, à quelle intensité de tapage parvint la colère populaire, privée désormais de toute communication et de toute nouvelle, serait chose impossible. Un mouvement formidable agita cette multitude qui s'élança vers l'édifice, se cramponnant aux saillies, l'étreignant de ses nœuds.
Bientôt, sur l'avis des meneurs, ce fut un siège en règle ; les pierres volèrent de toutes parts, et en une minute les fenêtres furent percées à jour sans qu'il restât un seul carreau ; les portes furent battues en brèche, soulevées avec des leviers, les grilles du perron furent arrachées ; quelques-uns même approchaient de la paille et faisaient appel à l'incendie.
Tout à coup le balcon principal s'ouvrit, et les magistrats de toute nuance, officiers de justice, échevins et avocats du siège, parurent côte à côte.
A leur vue, le désordre s'arrêta comme par enchantement. Dans la crainte de blesser un ami, au lieu d'un ennemi, chacun remit ses arguments en poche, et la curiosité faisant son jeu, un silence magique s'établit.
Alors, prenant la parole au nom de ses collègues, M. Dorsanne annonça que, vu l'impossibilité de délibérer au milieu d'un pareil bruit et sous le coup
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des menaces, le jugement allait être suspendu,
les débats ajournés et les accusés réintégrés à la Tour; que si le désordre continuait, les meneurs de chaque parti présents à l'audience serviraient d'otage, répondraient sur leur tête des conséquences de l'émeute, et que déjà ils étaient entre les mains de la force armée qui, retranchée dans l'intérieur, était disposée à soutenir vigoureusement le siège.
Après cet énergique avertissement, les magistrats se retirèrent, -laissant la foule à sa fureur indécise.
Bientôt des groupes se formèrent, pour tenir conseil sur la marche à suivre, des orateurs émirent des avis pacifiques ou belliqueux, approuvés ou repoussés selon le tempérament de chacun. Des émissaires envoyés d'un camp à l'autre firent des ouvertures ; des pourparlers s'établirent qui, selon la coutume, n'enfantèrent qu'irritation et mauvais vouloir.
La confusion était à son comble et la lutte, que la prudence des magistrats avait empêchée à l'intérieur, allait infailliblement éclater sur la place, lorsqu'un incident d'une importance bien autrement considérable vint concentrer l'attention et suspendre les hostilités.
Depuis quelques instants, des figures étrangères
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parcouraient les rangs des réformés, glissant à leur oreille des paroles qui semblaient relever leur courage et leur enthousiasme, tandis que les catholiques contemplaient avec inquiétude cette joie de mauvais augure pour leur cause.
« Qu'ont-ils donc à chuchoter et à se serrer les mains, murmura frère Toussaint, et quels sont les oiseaux de méchant plumage qui voltigent parmi eux ?
— Rien de bon, capitaine, fit l'aubergiste.
— Ce qui les réjouit est malheur pour nous, ajouta Thavenet-Lucas, c'est convenu.
— Patience, nous allons l'apprendre, pour peu qu'on veuille écouter. Quel est ce grand cadavre, vêtu en catafalque, qui monte sur une borne et demande le parole ?
— Par la sainte messe!... est-ce possible? mais oui, c'est lui, j'avais bien raison dédire: rien de bon.
— Qu'avez-vous donc, compère, à vous démener ainsi, à tourner les yeux, comme dans un accès de lièvre chaude ?
— Quoi, vous ne le reconnaissez pas ?
— Qui donc, au nom du ciel?
— Mais encore une fois, qui donc ?
— Pardieu, Satan en personne. Jacques-Paul Spifame. Il ne lui manque que les cornes et le pied fourchu.
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— Miséricorde ! firent les vignerons, qu'allonsnous devenir? C'est la grêle en chair et en os.
— Jésus ! que vient-il l'aire ici?
— Les affaires de la vache à Colas, pour sûr.
— C'est-à-dire les affaires du diable, comme à Bourges.
— Taisez-vous, si vous voulez le savoir. Ventrede-loup, silence donc ! il va parler. Vous crierez après.