A BON CHAT BON RAT
Profitant du silence que lui réservait l'enthousiasme de ses amis, la curiosité et l'anxiété de ses adversaires, soutenu sur sa tribune improvisée par les bras des fidèles, comme Moïse sur la montagne par ses Lévites, l'évêque apostat de Nevers roula lentement un regard inspiré, et d'une voix emphatique :
« Bonnes gens, dit-il, véritables serviteurs du ciel, vous qui ne demandez autre chose sur terre que la paix et le règne de la raison, mais qui vous indignez chaque jour, en voyant le triomphe des idolâtres et des Philistins, calmez vos craintes, séchez vos larmes. Le jour de la réparation est levé, Dieu a l'œil ouvert sur son peuple, il ne peut souffrir plus longtemps qu'on égorge ses fils et qu'on dénie la justice àleurs cadavres. Les martyrs de Diou et de Sainte-Lizaigne ont crié vers lui, et il leur a suscité un vengeur. Ce vengeur, ce bras droit du Très-Haut, qui veille jour et nuit, l'épée
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au poing, près de l'arche sainte, vous le connaissez tous ; les clairons de la renommée vous ont appris ses œuvres et son nom. Il y a quelques jours, il fondait à Bourges le royaume des saints et renversait les idoles ; hier il soumettait le château de Saint-Florent ; ce soir il entrera dans Issoudun. C'est Paul de Hangest, le vaillant d'Yvoi. Son messager, couvert de poussière, vous apporte cette lettre, signée sur la selle de son cheval, à deux lieues à peine de vos murailles. Il vient, il approche ; ses fantassins marchent comme les nuages, ses cavaliers comme les vagues. Courage donc, enfants d'Israël ! levez-vous ! l'arc des puissants sera brisé, les verges de vos oppresseurs seront brûlées. Courez à vos tentes, ceignez vos reins, dressez l'oreille vers le lointain, épiez le signal convenu, car, avant la fin du jour, avant une heure peut -être, un coup de canon, parti du nord, annoncera l'arrivée du nouveau Gédéon. »
Ces paroles n'étaient pas achevées, que deux grandes rumeurs flottèrent sur la foule, l'une joyeuse comme une explosion de bonheur, l'autre lugubre et consternée comme un glas de mort.
« Gloire au Dieu des armées, à ses juges, à ses lévites ! Gloire à Spifame ! Gloire à d'Yvoi ! crièrent les réformés, qui bientôt, sur un mot d'ordre, entonnèrent ce passage du psaume CXXIV :
Or, peut bien dire Israël, en ce jour, Que si le ciel pour nous n'eust pas esté, Si le Seigneur n'eust son peuple assisté. C'en estoit fait sans espoir de retour.
Mais nulle parole ne s'élevait pour protester de la part des catholiques. L'enthousiasme s'était changé en consternation, la réplique était perdue.
« Les entendez-vous, ces damnés cafards, fit Pierre Bureau? Eh bien ! qu'en pensez-vous, capitaine !
— Ventre-de-loup ! je pense que, faute d'un point, M. de Barbançois perdra lssoudun, et que nous allons devenir païens comme à Bourges.
— Mais que faire, que faire?
— Vos paquets le plus vite possible, pour aller planter vos vignes dans les déserts de l'Arabie, où vous serez mille fois plus en sûreté avec les sauvages, les lions et les tigres, qu'avec ces parpaillots.
— Vous êtes consolant, capitaine.
— Je suis philosophe, quoi ! surtout quand je n'ai pas le choix.
— Mais nos pauvres accusés?
— Pardieu, leur compte est bon. Les charpentiers et les cordiers auront de la besogne d'ici à peu de temps. Croyez-moi, mes gars, ne songez plus aux aulrcs, mais à votre peau.
— En sommes-nous là, bonté du ciel?