CHAPITRE VIII
Tandis que la population en délire se livrait à ses passions furieuses, la maison Jugand était plongée clans les larmes et la désolation.
La vieille dame agonisait.
C'est toujours ainsi, alors que les hommes, emportés par le vertige, oublient les lois de la raison, blasphèment la religion, le temps continue son cours et ne perd pas un de ses droits.
Il y a toujours, dans quelque coin isolé, une joie, une douleur intimes qui rendent hpmmagn aux lois immuables de l'humanité et de l'immortelle nature. C'est un enfant qui sourit à la vie, un vieillard qui lutte contre la mort, spectacles imposants qui rappellent l'homme au sentiment de sa faiblesse et de ses devoirs, pour peu que l'image de Dieu survive dans son âme.
Et pourtant Claude, Gaspard et Julien n'étaient pas au lit de leur mère mourante. En vain on leur avait dépêché pendant la journée message sur
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message pour leur annoncer qu'après la fatale scène de la veille, la malade élait tombée d'évanouissement en évanouissement , dans un état désespéré, et qu'il fallait accourir au plus vite, s'ils voulaient lui adresser un dernier adieu, recevoir une dernière bénédiction.
Soit que le messager n'eût pu se faire jour dans cette mêlée, soit que, retenus par d'invincibles devoirs, ils eussent cru la nouvelle moins grave, moins impérieuse, toujours est-il qu'aucun d'eux n'avait reparu à la maison depuis le matin.
Navrée jusqu'au fond de l'âme, la pauvre vieille commençait à désespérer et se préparait à mourir sans avoir revu ses fils, car de minute en minute, l'heure suprême arrivait.
Le médecin s'était retiré, abandonnant le corps au viatique. Les cierges étaient allumés ; sur un autel improvisé brillaient le crucifix d'argent et les vases sacrés.
Le vénérable curé de Saint-Gyr venait d'administrer les derniers sacrements et par de pieuses paroles soutenait l'âme dans ce passage difficile.
« Pardonnez-leur, ma bonne dame, et bénissezles quoique absents, disait-il.
— Je leur pardonne de grand cœur ! Hélas, je ne voudrais les voir que pour les réconcilier avec le
ciel. Quant à moi, si Dieu m'admet près de lui, je passerai Téternité à prier pour eux.
— Pour eux qui l'ont tuée, fit tout bas la servante à travers les larmes.
— Silence, murmura maître Habert, silence Solange, n'éloignons pas la miséricorde céleste par nos reproches.
— Et Julien, mon cher enfant, ne l'embrasserai-je pas encore une fois. Ah! mignonnes, cette absence m'est bien dure ! Au moins ne manquez pas de lui dire que je suis morte en pensant à lui.
— Ne vous tourmentez pas ainsi, bonne mère, vous n'en êtes pas là. Ils vont venir, bien sûr. On n'aura pas su les trouver dans tout ce bruit.
— En effet, je ne sais si c'est un rêve de mon pauvre cerveau, il me semble que la ville est bouleversée. Quel est donc ce grand tumulte? On se bat sans doute. Claude et Gaspard sont dans les rangs, l'un contre l'autre, comme des ennemis irréconciliables. Bonté divine, ils sont peut-être blessés, peut-être morts. Oh ! cela m'explique leur absence. Et Julien?... mignonnes, mignonnes, ne me cachez rien. Dites, en grâce, s'ils m'ont précédée, et si je dois les retrouver là-haut.
— Calmez-vous, ma chère amie, reprit le prêtre. Vous vous tuez à parler ainsi. 11 n'est rien arrivé de ce que vous craignez, croyez-moi.
— Vous l'affirmez, monsieur le curé?
— Je n'ai jamais menti, ma chère clame.
— Mais qui peut donc les retenir. Ils arriveront trop tard.
— Patience, nous avons du temps à nous.
— Oh! non, dit-elle tout bas, non, monsieur le curé ; la mort vient rapidement, elle monte vers le cœur, je la sens.
— Écoutez, écoutez, fit Ursule, en entrebaillant le volet, on vient, on frappe, on ouvre.
— Vite, vite, de la lumière, Solange.
— Plus de doute, ce sont eux, mon oncle, mon père et Julien. Enfin !
— Merci, mon Dieu, merci mille fois, s'écria la malade, qui, faisant un suprême effort pour se soulever sur son oreiller, retomba inanimée sous le poids de son émotion.
— Elle est morte, firent les assistants.
En ce moment, Claude et Gaspard entraient, bottés, éperonnés, l'épée au côté, prêts pour le combat, le visage animé du feu de la colère et du fanatisme.
« Morte, s'écrièrent-ils en se précipitant vers le lit?
— Pas encore, reprit le curé de SainUCyr, mais son âme est sur ses lèvres. Silence, elle respire, à genoux, à genoux ! »
Chacun obéit à la parole du prêtre. Gaspard Lui-même n'hésita pas à plier la tête devant les insignes et les cérémonies d'un culte détesté ; tant la mort a d'empire dans sa sinistre majesté.
Anne Jugand ouvrit lentement les yeux, promena autour d'elle un regard qui n'était déjà plus de ce monde, et d'une voix solennelle, que nulle faiblesse humaine ne faisait trembler :
« Approchez, Claude et Gaspard, mes fils, approche Julien, mon enfant, approchez, mes filles et vous mes amis. J'ai déjà comparu devant Dieu, qui m'accorde de soulever encore une fois la pierre du sépulcre, pour vous donner un dernier conseil. M|es enfants, je vous laisse dans ce monde, qui, vous le voyez par moi, n'est que le prélude de la mort. Pourquoi donc employer les jours qui vous sont donnés en soucis étrangers au soin de votre âme, en divisions, en colères ? »
Mais personne ne répondit à l'interrogation de la pauvre mère qui poursuivit en hochant la tête :
« Vous n'avez donc pas compris ? Je dis cela pour vous Claude et Gaspard, pour vous que des passions funestes ont séparés, pour vous que je veux réconcilier avant de mourir. Qu'alliez-vous faire, coupables, insensés? Pourquoi ces armes à votre ceinture, ces sombres éclairs dans vos yeux? Vous détournez la tête... Ah ! vous êtes toujours
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les mômes et n'avez nulle pitié de mon agonie. Allons Claude, allons Gaspard, que vos mains se réunissent dans une même étreinte, que vos lèvres se rencontrent clans un baiser de paix, et je mourrai joyeuse en vous bénissant... mais non... même silence, même obstination. Qu'êtes-vous donc venus faire à mon lit de mort ? Écarter la grâce du ciel et la paix de l'âme, mettre un blasphème à mes lèvres...
— Ma mère, croyez à ma tendresse, à mon respect, à ma douleur, interrompit M. de Lavarennes, mais il est des devoirs...
— Ma mère, balbutia à son tour Gaspard, oubliez les peines involontaires que je vous ai causées. Mais Dieu commande....
— En maudissant Gaïn, Dieu a commandé aux frères de s'aimer. C'est lui qui parle par ma bouche. 11 en est temps encore ; joignez vos mains sur mon front. Toujours muets; mais répondez donc! un mot, un seul mot d'amitié, de pardon.
— Jamais, murmura une voix sourde.
— Qu'ai-je entendu, reprit la moribonde, se dressant effrayante sur son chevet : quel est le démon qui a soufflé ce mot impie : jamais... jamais! Est-ce toi? est-ce toi?... Encore une fois, parlez! je le veux, je l'ordonne. »
Et comme pour hâter la réponse, elle étendait
vers eux son bras décharné et les couvrait des fauves lumières de son œil hagard ; mais, quand, après une longue pause, elle vit sa douleur, ses prières, ses menaces accueillies par un silence glacial, elle perdit la raison et s'écria dans le désespoir de l'agonie :
« Soyez donc satisfaits, méchants chrétiens, fils dénaturés ; vous avez tué mon corps et vous' perdez mon âme, vous me fermez à tout jamais la porte du ciel, car je meurs au milieu de la colère et des imprécations, en vous criant pour tout adieu : Je. vous maudis! »
A ces mots, sa pupille affreusement dilatée s'égara sous sa paupière, son corps se roidit sous une affreuse convulsion, sa tête retomba avec bruit sur le chêne du lit, un soupir étouffé s'échappa de sa poitrine... Elle était morte.
Une exclamation d'horreur et d'effroi s'éleva. Les jeunes filles et Julien se jetèrent sur le cadavre en criant : pardon, pardon.
Mais quand ils virent l'aïeule roide et inanimée, conservant sur son visage l'empreinte de l'indignation, ils tombèrent à genoux et se mirent à implorer la miséricorde divine.
•• En grâce, monsieur le curé, lit Ursule en sanglotant, en grâce, conjurez cette terrible colère qui pèse sur la famille.
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— C'est grave, très-grave, répondit le prêtre. A genoux, messieurs, unissez vos prières aux nôtres, pour que votre sainte mère retire ses paroles avant d'arriver jusqu'au trône de Dieu. Funeste effet des passions clu jour et de ces guerres impies.
— Est-ce ma faute à moi, interrompit M. de Lavarennes, est-ce ma faute si ces haines se sont déchaînées ? Est-ce moi qui ai renié la tradition de mes pères, cette religion qu'ils nous ont transmise- Dieu peut-il me punir d'avoir gardé scrupuleusement sa foi et de l'avoir défendue contre ses ennemis. Jugez-en vous-même, mon père.
— Ce n'est pas dans un pareil moment, quand nous devons nous humilier, que nous pouvons soulever de telles questions, mon fils.
— Mais il m'est bien permis de renvoyer à qui de droit cette imprécation, que je n'ai nullement encourue et qui est tombée sur ma tête par les méfaits d'autrui.
— C'est-à-dire par mon fait, répliqua amèrement Gaspard; oui, je suis le réprouvé, le bouc émissaire de la famille, je dois porter la peine de vos péchés, de votre orgueil. Merci, mon frère ; mais à mon tour j'en appelle à Dieu qui voit nos cœurs et nous jugera. Vous vous arrogez le privilège unique de défendre la foi, l'honneur et la vérité. Parle
eiel ! c'est le loup qui réclame le droit de garder le troupeau.
— Ne vous suffit-il plus de proclamer vos impiétés dans vos prêches, poursuivit Claude? Gontinuerez-vous de blasphémer devant les insignes de notre religion, devant ce crucifix, ces vases sacrés, ces cierges funéraires, en présence de la mort, sur le corps à peine refroidi de notre mère ? Taisez-vous, ou quittez à l'instant même ce foyer sur lequel vous avez attiré la plus épouvantable des malédictions.
— Me taire ou partir ! suis-je donc un valet qu'on réduit au silence et qu'on renvoie àvolont''1? Qui vous a donné le droit de commander ici, homme de colère et d'intolérance ?
— Le droit du maître. Je suis à cette heure l'aîné et le chef de la maison, je suis en mon logis, où je puis faire et commander à ma guise.
— C'est-à-dire qu'on me chasse?
— Je ne saurais souffrir davantage l'hérésie sous mon toit. »
En ce moment, la douleur des assistants, trop longtemps contenue par l'effroi, éclata de tous côtés. Les mains jointes, les veux suppliants, Ursule, Louise et Julien se précipitèrent entre les deux frères. Livrés au plus affreux désespoir, Habert et Solange sanglotaient au chevet.
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Le prêtre récitait les prières des morts. . « Au nom du ciel, s'écrièrent les enfants, pour l'âme de notre mère, pour l'honneur de la maison, mon père, mon oncle, renoncez à ces querelles lamentables. C'est l'instant de prier. »
Mais sourds à ces pieux accents, ils les écartaient de la main pour se renvoyer de sombres regards.
On eût dit qu'emportés par le vertige, oubliant la solennité de la scène, ils étaient déjà livrés aux furies vengeresses appelées par la colère maternelle.
« Chassé, murmurait convulsivement l'impétueux Gaspard, chassé de cette maison que vous dites à vous... Un moment, monsieur, le sort des armes en décidera, entendez-vous ce bruit qui ébranle la ville? C'est le canon. C'est la voix du Seigneur. Avez-vous oublié que le lévite d'Israël, que Paul de Hangest est à vos portes pour faire justice des méchants et remettre les bons dans le véritable chemin ?
— Parclieu, tu me rappelles à mes devoirs. Tu l'as dit, le sort des armes doit en décider. Allons, ministre fanatique, accomplis ton œuvre de haine et de malheur, tire le glaive, allume le flambeau de la guerre civile; je cours de mon côté où l'honneur et la religion m'appellent ; je cours défendre mon pays contre l'impiété, le meurtre et l'incendie.
— Ah ! fit Gaspard, parvenu au paroxysme de la fureur et de l'exaltation ; le voici donc arrivé ce jour où Baal verra son temple renversé, ses idoles fondues dans la fournaise de l'enfer... Gloire à Dieu, gloire à Dieu!... Je pars, mais en quittant ce toit ennemi, je veux combler la coupe des imprécations et la verser sur lui. Adieu, maison inhospitalière, où la mère maudit ses enfants, où le frère chasse son frère... A mon tour, je te maudis !.. Viens, Julien, viens, mon fils, secoue la poussière de tes sandales ; partons, mais sans nous retourner, sans jeter un regard sur un seuil voué désormais à la vengeance céleste. »
Et il sortit en prononçant un dernier anathème, en lançant vers son frère un geste furieux.
« Miséricorde! s'écria le curé de Saint-Cyr, veuton que les poutres s'abattent sur nos têtes, que la terre s'ouvre sous nos pas ? Au nom du Sauveur et de sa sainte mère, cessez vos blasphèmes, ou je me vois forcé de renoncer à ma mission et d'abandonner le corps de votre mère.
— Il est parti, répondit sourdement M. de Lavarennes ; il est parti pour se joindre aux hérétiques. Pauvre mère, fit-il en s'agenouillant au pied du lit, pardonne si, devant ton pâle et froid visage, je n'ai pu contenir le cri de ma colère ; mais le canon bat nos portes, le satanique d'Yvoi menace notre reli-
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gion. Il faut, qu'oubliant toute affaire, tout devoir, chacun se lève à la hâte pour défendre sa foi ; car demain, si l'ennemi entrait en triomphe dans nos murs, qui rendrait à ton corps les honneurs d'une sépulture chrétienne ? »
Puis, après une courte prière, Claude de Lavarennes se leva, embrassa, les jeunes filles et s'éloigna en essuyant une larme furtive.
« Quelle terrible scène ! fit Louise se jetant au cou de sa cousine.
— En quel temps vivons-nous, Seigneur, soupira maître Habert !
— Mon Dieu ! pardonnez-leur et délivrez-nous du mal, ajouta le curé de Saint-Cyr. »