CHAPITRE IX
Agité de mille doutes, abreuvé d!amertume, Julien étailT resté sourd à l'ordre de son père. Une pouvait quitter cette maison, asile de toutes ses affections, de tous ses souvenirs, sans éprouver un trouble indicible, sans se recueillir dans un dernier et solennel adieu.
Quand les deux frères furent partis, la douleur suivi son cours sans contrainte. Sous le poids de l'épouvante, de la honte et de la tristesse, chacun se tint longtemps encore immobile à sa place, dans cet anéantissement qui suit les grandes crises du corps et de l'âme.
Après avoir achevé les oraisons, répandu l'eau sainte dans la chambre, le curé de Saint-Cyr venait de se retirer.
Les mains jointes, le visage perdu dans les rideaux du lit, Ursule et Louise demeuraient prosternées, sans avoir la force délier une prière. Leur poitrine, soulevée par le désespoir, laissait échapper des sanglots inarticulés.
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Plus durement trempé, Julien était debout près du chevet ; ses yeux, immuablement fixés sur le cadavre, versaient deux ruisseaux de larmes silencieuses ; maître Habert gardait sur son siège une pose tristement résignée, et suivait avec une apparente attention les arabesques flamboyantes du foyer.
Seule, la vieille Solange semblait avoir encore le sentiment de son être. Habituée par les exigences de sa position à concilier ses peines et ses joies avec les soins domestiques, jalouse de servir encore une fois sa maîtresse, elle allait, venait, ouvrait les armoires, préparait la toilette et les cierges de la veillée.
« C'est donc fini, murmura-t-elle, pauvre sainte femme.
— Après tout, ajouta le poëte, répétant la triste conclusion invariablement prononcée sur chaque tombe, après tout, c'est un bonheur. Ce n'est pas elle qu'il faut plaindre. »
Et il montrait du regard les jeunes filles éperdues.
« Allons, mes chères demoiselles, reprit la servante, relevez-vous. Vous vous tuerez à rester ainsi, vous n'avez pas dormi de la nuit dernière. En grâce, prenez quelque repos, passez dans la chambre verte.
— Quitter cette chambre, Solange, y penses-tu, fit Ursule à travers ses tarmes?
— Pour un instant, une minute seulement, ne faut-il pas mettre tout en ordre, comme dans la chapelle d'une sainte? Pauvre chère dame, elle aimait tant voir tout propre et bien rangé autour d'elle. Voyons, maître Habert ; voyons, monsieur Julien, conduisez-les et donnez-leur un peu de raison.
— Solange parle sagement, fit le poëte, nous reviendrons bientôt, je vous le promets, je vous le jure. »
Sur cette assurance de leur vieil ami, les jeunes filles, suivies de Julien, se laissèrent entraîner dans la pièce voisine, où les larmes reprirent leur cours.
« Du courage, mes chers enfants, continua Habert, c'est une loi commune.
— Est-ce possible, quand tout nous abandonne au ciel et sur la terre?
— Ah! ce n'est pas bien. Ne suis-je pas là pour vous aider, pour vous chérir, ainsi que Julien ?
— Moi, répondit lentement le jeune homme, à quoi suis-je bon, ne faut-il pas que je parte à mon tour?...
— Bonté divine I interrompit Louise, ne parle pas ainsi, .Julien. N'avons-nous pas assez de peine sans y joindre des paroles amères?
140 f.F.S IIL'GUEKOTS D'iSSOUDt'X.
— Ce n'est pas amertume ; hélas ! je n'en ai pas la force : c'est tristesse profonde. Je me désole d'ajouter à vos douleurs, de vous rappeler au sentiment de la réalité. Mais jugez vous-mêmes et prononcez. N'avez-vous pas entendu cette malédiction lancée au front de mon père et la dispute horrible qui s'est élevée sur ce lit de mort?
— Oh ! ne rappelle pas ces affreux moments. Il me semble que j'ai fait un songe épouvantable...
— Avez-vous oublié que nous sommes maudits et chassés, oui, chassés de cette maison où je suis né, où j'ai grandi, vécu avec vous.
— Assez, Julien, s'écria Ursule, assez! Te dire ce que j'ai souffert pendant ce temps serait chose impossible. Ne renouvelle pas mes souffrances.
— Je le voudrais, mais la nécessité commande il ne faut pas que ton père me retrouve ici ; je ne suis plus chez moi.
— En grâce, mon ami, mon frère, poursuivit la pauvre fille, par pitié pour moi, pardonne à mon père ces paroles échappées de sa bouche et que son cœur dément. Il est bon, tu le sais, il t'aime...
— Oui, fit Louise, et ce n'est pas* sur toi que s'est tourné son courroux ; reste, tu nous aideras à le désarmer.
— Merci, mes pauvres amies; mais vous vous abusez. Allez, je parle froidement. Mon cœur n'a
pas de place pour l'amertume, mais le sort a l'atalement prononce. Songez à ce qui vient d'avoir lieu ; à ce qui se passe en ce moment... N'entendez-vous pas de temps à autre la voix mugissante du canon? Où sont nos pères, à cette heure où vous parlez de pardon et d'oubli? Ils puisent dans des luttes fraticides une haine irrévocable qui nous sépare à jamais. Allez, la douleur n'a pas égaré ma raison. Répondez maintenant.
— Julien, tu exagères, tu t'enivres de tes propres chagrins.
— Je le voudrais, mais il n'en est pas ainsi. J'ai beau retourner dans ma tête toutes les chances qui me rattachent au bonheur, c'est-à-dire h cette maison, à vous, chères sœurs... je n'en vois luire aucune... Songez-y, Issoudun est partagé en deux camps qui se mesurent sur un champ de bataille. Avant quelques heures, la victoire aura prononcé, elle sera sans pitié ni merci pour les vaincus. Si les catholiques triomphent, ils exerceront de terribles représailles, trop justifiées, il faut bien le dir.e, par les excès des protestants à Bourges. Mon père et moi seront proscrits et, pour le soin de notre sûreté, forcés de quitter à tout jamais le pays. Si au contraire notre religion aie dessus, je le dis à notre honte, nous ne serons pas plus modérés dans le succès. Mon oncle de Lavarennes
devra s'enfuir à son tour, comme ton père a dû le faire dans un temps, bonne Louise.
— Mais au moins, fit celle-ci, pour cette nuit de mort bruyante là-bas, silencieuse et morne ici, ne peux-tu demeurer, nous prêter aide et secours. Sans toi, que deviendrons-nous, avec le poids de notre peine, au milieu des dangers qui nous entourent?
— Au lieu de soulager votre douleur, je ne saurais que la doubler, car la mienne est aussi forte. Je suis impuissant à donner des consolations, car je ne puis ni ne veux me consoler. L'amitié de maître Habert, le dévouement de Solange feront mieux que moi. Quant aux dangers qui menacent cette maison, je serai plus à portée de les écarter et de veiller sur vous, en suivant au dehors les événements.
— Quoi, tu voudrais prendre part à. cette guerre impie, tirer l'épée contre les tiens?
— Loin de moi cette abominable pensée. J'ai pu, dans des instants plus calmes, au moment où les passions seules agitaient le cerveau, j'ai pu sentir l'aiguillon de l'enthousiasme et de la colère. Mais aujourd'hui, après le terrible exemple qui vient de se passer dans cette famille, devant cette malédiction, fruit amer de nos rébellions, j'en prends Dieu à témoin, je renonce pour toujours à
ces luttes ; si je m'y mêle, ce sera pour m'efforcer de les conjurer, de les éteindre.
— Mais, interrompit Ursule toute tremblante, cette mission de paix et de dévouement n'offre pas moins de danger que la lutte.
— Au moins j'aurai rempli mes devoirs, car il m'en reste de graves. Songez, chères et saintes filles, songez que j'ai encore un père, sur lequel je dois veiller, quelles que soient ses erreurs ou ses vicissitudes, un père que je dois calmer dans le triomphe, consoler et suivre clans l'exil. A cette heure où j'hésite encore, il est peut-être entouré d'ennemis, sanglant, couvert cle blessures, il a peut-être succombé! Encore une fois, vous le voyez bien, je ne puis rester.
— Va donc, puisqu'il le faut, fit en soupirant Louise ; va, pauvre frère, où le destin te mène, nons prierons Dieu de te suivre et cle te protéger.
— Puisque vous voulez nous quitter, interrompit le vieux poëte, soyez prudent, mon ami ; n'oubliez pas votre serment et la mission de paix que vous vous êtes tracée ; ne courez pas inutilement les dangers, songez qu'il y a derrière vous dès cœurs qui souffriront cle vos peines, saigneront cle vos blessures.
— Viens, ajouta Ursule, viens prier encore une fois sur le corps cle notre mère. La vue de la mort
donne de bons conseils, apaise le tumulte de l'âme et maintient les sages résolutions. »
Et plus calmes en apparence, suivies de maître Habert et de Julien, les deux cousines rentrèrent dans la chambre de la défunte, où, par les soins de Solange, respirait cet ordre, ce recueillement glacé, triste-et dernière parure de la mort.
Les meubles, rangés le long des tentures, affectaient une symétrie roide et compassée ; les glaces, retournées vers le mur, ne reflétaient plus aucune image ; les tableaux des aïeux étaient voilés ; autour du lit tremblaient les cierges clignotants ; l'eau sainte et le buis bénit attendaient les mains pieuses.
Recouverte de ses habits du dimanche, la défunte reposait sa tête pâle sur un blanc oreiller : ses paupières, soigneusement abaissées, semblaient protéger le sommeil ; sa bouche avait perdu cette affreuse contraction par où était sorti l'anathème ; le crucifix dormait sur sa poitrine ; on eût dit qu'elle se reposait en paix clans l'éternité des souffrances éprouvées en ce monde.
Déjà vêtue de deuil, Solange déroulait les grains du chapelet et commençait la veillée des morts.
Les enfants vinrent silencieusement s'agenouiller au pied du lit, et pendant quelques minutes restèrent plongés dans le recueillement. Leur douleur avait déjà pris cette teinte solennelle et presque
fatale, premier appareil posé sur la blessure par la main de la nature.
Quand ils eurent fini de prier, Julien reprit son manteau et son épée, puis revint au lit, déposa un baiser sur le front livide de son aïeule, et d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, mais dont chaque note tremblait sensiblement dans les larmes :
Adieu, pauvre vieille mère, dit-il, adieu, doux et pâle visage que j'ai tant aimé. Tes souffrances sont finies, les nôtres commencent. Ce foyer que tu chérissais, que tu gardais par tes vertus, tu l'as quitté avec colère, tu l'as maudit; mais j'en suis sûr, ta bouche a refusé de répéter à Dieu ces paroles sévères, car tu n'as pas renoncé à venir quelquefois sous ce toit. Songes-y, tu laisses ici des filles chéries sur lesquelles tu ne peux manquer de veiller. Tu oublieras cette imprécation qui les frappe ainsi que moi, car maudire le père, c'est flétrir les enfants. Tu ne le voudrais pas. Mais à quoi bon te dire cela? Tu es sans doute aux pieds du Sauveur, priant pour tes fils, pour ceux qui t'ont offensée. Tu le vois, je m'éloigne aussi ; j'ai grand besoin de ton aide en commençant ce longvoyage. Qui sait sije ce verrai jamais cette maison, ceux qui; j'y laisse, ces pauvres sœurs? Ah! mon cœur se brise.
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— Julien, Julien, mon ami, s'écrièrent les jeunes filles couvertes de larmes, espérons; le sort ne sera peut-être pas si dur, prenons courage.
— Du courage ! fit-il avec un accent déchirant, du courage I vous le dirai-je? je n'en ai plus. Je m'en vais désolé, ne voyant luire aucun espoir, aucune étoile au ciel. Il me semble que je marche dans les ténèbres vers des abîmes. Quitter ce logis, ne plus vous voir, c'est la mort, et cependant il le faut. Je ne puis en douter, tout cela est trop réel. Entendez le canon qui redouble ses coups, les démons qui rient et m'appellent. Et cette malédiction, grand Dieu!
— Elle l'a retirée, tu le sais bien, nous allons tant la prier à notre tour. Mais calme-toi, pourquoi cet œil hagard? Tu souffres, ta raison s'altère, tu ne peux partir ainsi, reste, reste.
— Impossible, je serais un misérable sans honneur ; on s'égorge là-bas, mon père et mon oncle sont dans la mêlée, je dois veiller sur eux. A vous, maître Habert, à toi, ma bonne Solange, de garder ce précieux dépôt. Adieu mes amis, adieu encore une fois, saintes filles, sœurs chéries que j'aime avec passion, pensez à moi, priez pour moi, car je suis bien malheureux, adieu ! »
Pais, les attirant dans une même étreinte, il couvrit leurs fronts de pleurs et de baisers, se dé-
gagea de leurs bras et s'élança vers la porte, d'une course désespérée, en s'écriant : « Maudil ! maudit ! »
S'il est des malheurs que le temps ou la réflexion atténuent, il en est d'autres au contraire dont on ne peut scruter la profondeur qu'en en faisant l'inventaire. Tel était celui qui venait de frapper Ursule et Louise.
Cette mort, depuis si longtemps annoncée parla nature et la science, contre laquelle on avait rassemblé ses forces et sa résignation, elle était enfin arrivée, dépassant, par les terribles circonstances qui l'entouraient, toutes les craintes, tous les pressentiments.
Les pauvres demoiselles avaient bien prévu le vide affreux, l'abandon dans lequel elles se trouveraient sur terre, lorsqu'elles auraient perdu cette tendresse ineffable qui les initiait aux vertus paisibles, les gardait contre les dangers du monde. Mais pouvaient-elles penser qu'à l'heure même où Dieu leur préparait un si grand désastre, il ferait tomber sur la maison la malédiction d'une mère, la guerre sur la ville natale, susciterait entre les deux frères une de ces luttes impics qui ensanglantent et déshonorent les familles?
Aussi quand, après ces coups répétés, ces ruines successives, elles virent en dernier lieu partir le
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compagnon de leur enfance, ce frère bien-aimé qui égayait et réconfortait leur vie, elles se sentirent prises d'un découragement immense et désespérèrent de la Providence.
En vain maître Habert et Solange oublièrent leur propre douleur pour leur prodiguer des consolations, elles repoussèrent comme une sorte d'injure les espérances mensongères réveillées par le dévouement de ces braves gens.
a Pourquoi chercher à nous tromper, maître Habert, répondait d'une voix presque courroucée Louise, d'ordinaire si calme et si stoïque? Vous savez bien que notre malheur est irréparable. C'est mal, très-mal, de vouloir nous consoler. Souhaiteznous plutôt la mort.
— Là, là, ma chère demoiselle, reprenait doucement le digne poète, ne nous fâchons pas ; n'est-il plus permis d'engourdir ses peines dans la résignation, comme la fatigue du corps dans le sommeil ; allez, si vous aviez vécu jusqu'à mon âge, si vous aviez perdu l'une après l'autre vos chères illusions, vous courberiez plus docilement la tête sous la colère de Dieu. Vous parlez de mourir... Hélas! j'ai vu partir dans la même année mes deux fds el leur mère, et je vis encore. »
Et le digne vieillard se mit à fondre en larmes.
« Pardon, pardon, mon vieil ami, fit Louise au
désespoir d'avoir réveillé un pareil souvenir ; la douleur est injuste et égoïste.
— Sa bonté est inépuisable, ajouta Ursule ; il ne nous retirera pas son affection. Nous avons déjà trop perdu aujourd'hui.
— A condition, reprit la servante, que vous serez plus sages, que vous essuierez vos yeux pour regarder sérieusement notre situation. Je ne veux pas vous tromper, moi; outre le malheur qui nous arrive, nous ne sommes pas à l'abri des autres ; dans quelque passe qu'on se trouve, il faut réfléchir. Les larmes ne mènent à rien. D'ailleurs, nous avons du temps devant nous pour pleurer. Plus tard je ne vous en empêcherai pas.
— Que veux-tu dire, Solange ?
— Que nous avons encore des devoirs à remplir, des précautions à prendre. Enfin, ne nous faut-il pas penser à la cérémonie, à l'enterrement de notre chère dame? C'est triste sans doute, mais c'est la loi ; on le fera pour nous plus tard.
— Tu as raison, ma bonne ; tu es meilleure chrétienne que nous.
— Je vous parle ainsi, parce que cela n'ira peutêtre pas tout seul, à cause de la bagarre. Toute la ville est en l'air. Si nous pouvions seulement savoir où l'on en est, mais trois femmes et un vieillard...
— Voulez-vous que je sorte un instant, dit le poëte, je tâcherai de m'informer et de vous rapporter des nouvelles?
— Oh ! non, s'écrièrent ensemble Ursule et Louise. En grâce, ne nous séparons pas ; il pourrait vous arriver malheur. Que deviendrions-nous, grand Dieu?
— M'est avis, reprit la servante, que si nous montions au grenier, nous pourrions, par la lucarne du pignon, entendre ou voir quelque chose. La maison est élevée et nous sommes, je crois, en lune pleine.
— Je m'en charge, fît maître François ; malgré mon âge, j'ai encore bonne vue et bonne oreille.
— Allez donc, mon ami, et revenez-nous bientôt. Surtout, ne vous aventurez pas s'il y a le moindre danger. Écoutez... Écoutez...
— Dieu ! quelle terrible arquebusade. Il semble que le bruit se rapproche et augmente de minute en minute.
— Je vais le savoir, dit le vieillard se dirigeant vers l'escalier; ne craignez rien, je suis à vous dans l'instant.
— De mon côté, poursuivit Solange, je vais barricader la porte de la rue et du jardin ; Jésus ! quelle nuit ! »
Peu de temps après, maître Habert rentra, ho-
chant la tête et témoignant, par sa physionomie, que le résultat de ses investigations n'était pas propice.
« Rien de bon, grommela-t-il, c'est plus sérieux que nous ne pouvions l'imaginer. C'est une affaire en règle, la guerre avec toutes ses horreurs.
— Qu'avez- vous vu et entendu?
— Je ne saurais le dire ; mais la ville est en feu. Un gros incendie vient d'éclater du côté de Villatte.
— Et vous croyez que ce n'est pas pur accident?
— Pas plus que les arquebusades et les coups de canon échangés entre les deux partis, qui sont réellement considérables, à en juger par le bruit qu'ils mènent. Ce qu'on disait était vrai touchant l'arrivée de d'Yvoi et de M. de Sarzay. L'on en voit déjà les tristes conséquences.
— Que faut-il faire, mon vieil ami ?
— Nous n'avons qu'à prier et à attendre. Dieu merci, la maison est assez éloignée du lieu de l'engagement pour ne courir aucun danger présent. J'espère que, fatigués de batailler pendant la nuit, ils nous donneront quelque répit. De temps à autre je monterai à mon observatoire, pour vous dire où nous en sommes.
— Prenons donc patience. »
Une bonne partie de la nuit s'écoula ainsi, au milieu des angoisses et des prières; comme il l'avait annoncé, le vieillard sortait d'heure en heure, pour s'orienter et rapportait des nouvelles plus ou moins rassurantes.
Enfin, vers le matin, l'orage paraissant se calmer, l'espérance revint un peu dans la triste maison. Chacun sentit avec une certaine volupté la fatigue engourdir ses facultés ; peu à peu le silence régna dans la chambre, et, la nature prenant le dessus, maître Habert et Solange finirent par oublier, dans le sommeil, leur douleur et leurs craintes.
« Qu'ils sont heureux ! fit Louise à voix basse ; ils dorment, ils habitent un autre monde, tandis que nous veillons avec notre malheur et l'effroyable réalité.
— Pauvres gens, reprit Ursule, ils ont déjà tant souffert ou vu souffrir ; leur âme s'est cuirassée de cette triste vertu qu'on appelle expérience. Mais nous, jusqu'ici bercées dans la quiétude et le bonheur, qu 1 horrible réveil !
■ — Oui, notre détresse est immense, et Dieu n'a pas mesuré ses coups à notre faiblesse. C'est trop, trop à la fois.
— Pauvre sainte mère, n'était-ce pas assez de rester ici-bas sans ton amour, sans ton exemple?
— Fallait-il voir notre pays ravagé par l'incendie, nos pères maudits, perdre pour toujours peut-être ce frère dévoué, qui un jour devait être notre soutien ?
— Ah ! poursuivit Ursule avec un gémissement parti du fond de l'âme, bien plus que toi je connais l'étendue de nos pertes.
— Plus que moi, plus que moi, fit Louise avec étonnement ; te crois-tu donc supérieure en tendresse, en dévouement ?
— Oh ! non, non, ma pensée t'échappe, tu ne peux, tu ne dois pas comprendre.
— Eh quoi ! Ursule, est-il donc un repli de ton cœur qui doive m'être fermé, une de tes douleurs, une de tes joies qui me soit étrangère ?
— Pardon, pardon, ma pauvre amie, cette pensée qui germait dans mon sein, je l'ignorais moimême, le malheur seul l'a fait naître.
— Que veux-tu dire ?
— C'est peut-être mal d'aborder un tel sujet en présence de la mort; mais écoute, ce secret que je voudrais itouffer, je te le confie bien bas, comme un cloute qui m'obsède et que tu pourras éclairer. Au nombre des peines qui nous frappent, tu viens de rappeler le cruel départ de Julien.
— Oui.
— Pour toi, cette séparation est pénible sans
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cloute, mais ta saine raison, ton joyeux caractère, tandis que moi...
— Eh bien ?
— Cette séparation, vois-tu, je la trouve affreuse, intolérable ; elle m'enlève tout espoir, toute consolation.
— Mais, c'est comme moi.
— Pour moi, Julien était l'ami continuel de mes jeunes années, dont les soins me charmaient ; je voyais en lui le bon génie de la famille, le...
— C'est encore comme moi.
— Quand il était absent, la maison était morte, le soleil pâle, les fleurs maussades ; par sa présence tout reprenait la vie, la maison bondissait de joie, les fleurs étalaient leurs plus belles couleurs aux gais rayons du jour.
— C'est toujours comme moi.
— Sans doute, mais pour toi Julien n'était qu'un frère, qu'un ami, et jamais, dans tes folles rêveries, il ne t'es arrivé de scruter l'avenir, de construire un monde de chimères.
— Qu'en sais-tu?
— Mais tu ne veux pas me comprendre, fit Ursule la prenant par la main et tournant vers elle un regard suppliant?
— Si fait, je comprends, répondit Louise d'une voix altérée.
— Alors, pourquoi garder le silence, pourquoi détourner les yeux, pourquoi cette pâleur subite ?
— Il ne nous manquait plus que cette douleur.
— Qu'as-tu donc? Au nom du ciel, Louise, ma chère sœur, des pleurs couvrent ton visage, réponds !
— A mon tour je te dirai : tu ne veux donc pas comprendre?
— Ah ! s'écria Ursule en joignant les mains, tu l'aimes aussi ! »
Et les deux cousines restèrent quelques instants face à face, se regardant fixement avec cet œil interrogateur qui perce les ténèbres de l'âme. Sous l'empire d'une passion commune, elles sentirent passer dans leur cœur comme un souffle de colère, mais ce ne fut qu'un nuage, et leur affection éclatant plus vive dans cette dernière infortune, elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre et confondirent leurs larmes.
« Sommes-nous donc destinées à épuiser en un jour la coupe de toutes les amertumes, dit enfin Ursule ; ayant tout perdu sur terre, une suprême consolation, nous restait ; cette amitié sainte, qui semblait devoir nous unir à jamais contre les coups du sort, nous ferait-elle aussi défaut?
— Non, sachons nous montrer plus fortes contre nous-mêmes et n'aidons pas le sort a nous accabler.
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— Te l'avouerai-je, quand j'ai vu ton œil scrutateur descendre comme un reproche au fond de ma conscience, je me suis sentie mordue par le serpent de la jalousie, j'ai connu presque la haine, la haine contre toi, Louise ; pardonne, pardonne !
— Qu'ai-je à pardonner? Va, je ne suis pas meilleure. Crois-tu que je n'aie pas éprouvé comme toi cette amertume de la rivalité?
— Ah ! serions-nous aussi sous l'empire de la malédiction maternelle, livrées aux furies déchainées sur cette maison. C'est impossible, n'est-il pas vrai? Ce serait trop affreux.
■ — Non, non ; je le sens, cela ne sera pas. Cette tendresse commune qui a germé à notre insu dans nos âmes, qui vient d'eclore à la même heure, loin de nous diviser, elle doit nous unir plus étroitement. Chassons les mauvaises pensées que conseille la jalousie.
— La jalousie, qu'aurait-elle à faire entre nous? Le bonheur seul peut la susciter et le bonheur ne nous est plus réservé. Oui, restons unies clans une même infortune; que ce secret devienne un lien nouveau, une nouvelle ressemblance de nos pensées jumelles, et, sans nous consumer en chagrins stériles, laissons faire le temps.
— Oui, et si jamais le sort regarde d'un œil plus favorable l'une de nous, jurons que loin de s'en
attrister, l'autre s'en réjouira comme de sa propre joie.
— Je le jure; mais va, ma chère enfant, nous n'aurons pas à exercer les douces vertus de la résignation, fit tristement Ursule.
— Qui sait, interrompit Louise, en souriant mélancoliquement. Je ne saurais vivre sans espérance. Je veux clone espérer, non pour moi seule, mais pour nous deux en même temps.
— Allons, c'est convenu, espérons ! »
Et scellant par un dernier embrassement ce pacte sincère, fondé sur de fragiles illusions, elles restèrent ainsi appuyées l'une sur l'autre, le regard fixé dans l'espace, la pensée tendue vers de lointains horizons.
Peu à peu, en suivant le cours de leurs rêveries, en retournant les fantasques images de Ljurs chimères, leurs pauvres têtes fatiguées finirent par s'appesantir ; et bientôt, les cierges, qui seuls continuèrent de veiller, éclairèrent cette scène muette, r>ii régnait le sommeil ; ici, sommeil de la mort, qui dure toute l'éternité ; là, sommeil de la vie où l'on oublie ses douleurs pour les retrouver au réveil.