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CHAPITRE X

Or, voici les graves événements qui venaient de se passer dans les faubourgs .

Après avoir ravagé Saint-Florent et le château du Çloudray, le capitaine d'Yvoi s'était présenté devant les murs d'Issoudun, du côté du faubourg de Rome, où il avait cru pouvoir entrer sans coup férir. Mais à son grand dépit, il s'était trouvé en regard de M. de Sarzay, qui tenait la clef des portes, et il lui avait fallu disputer un passage énergiquement refusé.

En conséquence, et après quelques pourparlers inutiles, il avait entamé contre les remparts un feu nourri, auquel avaient répondu non moins vivement les assiégés.

Partagée en deux camps, la population active s'était empressée de prendre parti. Les calvinistes, qui s'étaient avancés à la rencontre du capitaine d'Yvoi, ayant trouvé les portes fermées au retour, avaient pris rang parmi les troupes de siège, tan-

dis que les catholiques, après avoir introduit M. de Sarzay, étaient restés pour ainsi dire maîtres de la ville, au grand émoi des familles huguenotes.

Pourtant les forces étant à peu près égales de part et d'autre, les chances douteuses, les catholiques n'osèrent se livrer de suite aux excès ni user de représailles ; tous leurs efforts se concentrèrent sur le théâtre de la lutte, de sorte que, à part les points attaqués, l'intérieur de la ville jouit pendant ce temps d'une espèce de repos relatif.

La lutte dura toute la nuit avec ses péripéties, ses phases de triomphe et de défaite, d'exaltation et de découragement. Furieux de rencontrer, contre son attente, une résistance si opiniâtre à la porte de Rome, d'Yvoi tenta d'opérer une diversion et d'attirer l'attention de ses adversaires sur un autre point, en portant l'incendie dans le faubourg de Villatte. Cette cruelle tactique fut sur le point de réussir, car en peu d'instants un grand nombre de maisons étant devenues la proie des flammes, les efforts des assiégeants durent se tourner contre le fléau au détriment de la défense.

C'était sans doute cette clarté lugubre que le poète avait aperçue du faîte de la maison Jugand.

Le jour suivant ayant été employé à dominer l'incendie, d'Yvoi fit de nouveaux progrès, et les

catholiques apprirent avec effroi que, le lendemain à la diane, il devait ordonner l'escalade et l'assaut.

Malgré le rare courage et les conseils de M. de Sarzay, la population commençait à mollir et chacun, se rappelant les cruautés commises à Bourges, se demandait s'il ne serait pas plus prudent de conjurer, par une prompte soumission, les terribles malheurs qui allaient fondre sur la ville, lorsque tout à coup un nouveau bruit vint changer la face des choses. Un grand mouvement s'opéra du côté des assiégeants qui, abandonnant les travaux d'attaque, se replièrent dans leur camp et parurent songer à la d< fense.

« Par la messe, fit M. de Sarzay, d'où peut leur venir cette prudence imprévue? Est-ce une nouvelle tactique pour nous attirer dans la plaine ?

— Je crois, répondit M. de Lavarennes placé pour l'instant à ses côtés, je crois qu'avant peu nous pourrons en connaître la cause. Quand vous verrez la poule se. tapir dans un buisson, caqueter et réunir ses poussins, regardez au ciel, et soyez sûr par avance d'y apercevoir l'épervier décrivant sa spirale. M'est avis que si l'un de nos gens montait sur la tour, il en saurait tout aussi long que le capitaine d'Yvoi.

— Vrai Dieu ! M. de Lavarennes, vous avez trouvé juste. C'est sans doute un secours qui nous

ENTRÉE DK M. DE BAB.BAXÇOIS A ISSOUDDN. 167

arrive : alerte ! Gaucher, cours a la tour et vois ce donl il retourne, et vous, braves gens, oubliez vos peines, reprenez du cœur. Mort de ma vie ! il ne faut jamais désespérer tant qu'on a une once de poudre dans sa poche, un pouce de fer à la main, un nom de saint à invoquer dans le calendrier. »

A ces mots, chacun se remit au travail, chargea ses armes, releva la tète et retrouva la parole.

« Pardieu, s'écïa Pierre Bureau recouvrant ses couleurs et sa grosse gaîté, je pensais déjà à suivre les conseils du capitaine, c'est-à-dire à plier bagage. Dieu merci, mes enfants, j'espère que la Pomme-de-Pin débitera longtemps encore ce bon petit vin d'Issouclun que vous savez si bien faire venir.

— Et qu'à mon âge je ne serai pas forcé d'aller planter mes vignes dans les sables de l'Arabie, fit Luncau-Blanchard, le doyen des vignerons.

— Et que je vous ferai toujours de bons fûts bien clos et bien solides, poursuivit Thavenet le tonnelier.

— Que nous remplirons avec la belle vendange que déjà le bon Dieu nous prépare, ajouta Jean Sagot.

— Et que nous viderons avec les bons catholiques, avec ces braves soldats qui viennent à notre secours.

— C'est cela, répondirent les soldats ; vivent le Roi et les vignerons d'Issoudun !

— Oui, reprit M. de Sarzay, mais il faut que les nouvelles soient bonnes. Tenez, voici Gaucher qui arrive hors d'haleine. On dirait qu'il tient la Sainte- Vierge parles pieds ; il gesticule, fait des grimaces et tourne les yeux comme un possédé. C'est bon signe. C'est sa manière de rire et d'être content. Eh bien ! mon garçon, qu'as-tu vu? »

Quand la voix lui fut quelque peu revenue, l'essoufflé messager entama une description poétique et emphatique de ce qu'il avait aperçu du haut de la tour. Il peignit la marche d'une nombreuse armée arrivant à marche forcée du côté de Châteauroux, au milieu d'un tourbillon de poussière, les armes luisant au soleil, les bannières flottant au vent, ajoutant que c'était un merveilleux spectacle, vraiment fait pour réjouir les cœurs orthodoxes et terrifier les infidèles.

« Vive Dieu ! dit M. de Sarzay, je ne m'attendais pas à être si promptement secouru, à moins que ce ne soit le sieur de La Brosse accourant de Blois avec ses quinze cents chevaux. Pourtant sa dernière lettre n'était datée que de Romorantin.

— Ils sont bien plus de quinze cents, s'écria Gaucher, c'est une armée entière, de pied et de cheval.

— Alors, c'est véritablement l'avant-garde des Guise, "sous les ordres du maréchal de Saint- André. Merci de moi, je plains les huguenots; M. le Maréchal a la main dure, et ses bandes ont l'habitude de prendre carte blanche en pays conquis.

— Mais, fit maître Bureau, ces Messieurs sauront-ils distinguer leurs amis d'avec leurs ennemis et traiter chacun selon ses mérites?...

— C'est tout au plus, mon brave... Cependant nous pourvoirons à ce qu'ils n'inquiètent pas trop les bons catholiques, sauf à leur passer quelque douceur à l'endroit des hérétiques...

— Ah! de ce côté, tout ce qu'ils voudront; ce n'est pas moi qui mettrai le doigt entre l'arbre et l'écorce.

— Pour éviter tout malentendu, parcourez la ville avant l'arrivée du Maréchal; que chacun, pour faire connaître ses sentiments et sa foi, trace une belle croix blanche sur sa porte ; que ceux qui sont lettrés ne se fassent pas faute d'inscrire sur les murs de leur maison, sur leurs meubles et sur leur bonnet : Vive la messe ! Vive M. de Saint- André! Par ainsi, les bons seront distingués. des mauvais.

— Oui, oui, vivenl le Maréchal et M. de Sarzay.

— Puisque les choses tournent à bien, inter-

rompit le vieux Luneau, je crois qu'il serait temps de penser aux gars de Diou et de Sainte-Lizaigne.

— En effet, fit le capitaine Hémard, ces pauvres enfants doivent-ils être inquiets sous les verrous en entendant tout ce tapage ! Ouvrons la cage et faisons-leur partager l'allégresse générale.

— Je n'y vois aucun mal, répondit M. de Barbançois.

■ — A la prison! à la prison! ». s'écrièrent les

vignerons, brandissant leurs leviers, leurs masses

et leurs volants.

Et ils se mirent en marche, en poussant mille

clameurs de joie et de triomphe sous les fenêtres

des catholiques, mille imprécations et menaces

devant les maisons huguenotes.

Quand la bande fut parvenue sous la voûte de la prison, elle s'élança comme une troupe d'assaut contre la porte qu'elle battit en brèche, en demandant impérieusement l'entrée.

« Ordre de M. de Sarzay de mettre en liberté les gens de Diou et de Sainte-Lizaigne, et promptement, dit le capitaine Hémard au geôlier qui, tout tremblant, avait fini par ouvrir au moment où les gonds allaient se détacher des murailles.

— Je ne demande pas mieux, fit le pauvre homme ; mais si l'on me fait un mauvais parti pour Celât, i

— No crains rien, fît 1 aubergiste, nous t'en répondons. Nous sommes les maîtres delà ville, et si tu as quelque péché huguenot sur la conscience, nous te le pardonnerons en raison de la bonne grâce que tu mettras à nous obéir...

— Sinon, ce sera tout comme, ajouta le vieux Luneau; si tu nous refuses la permission, nous la prendrons, et de plus tu seras noté sur la liste de M. le Maréchal qui doit pendre tout ce qui sent la vache à Colas.

— Maître Luneau, se hâta de répondre le geôlier, ce puissant raisonnement m'enlève tout reste de doute. Votre logique est irrésistible, donnez-vous donc la peine d'entrer. Vos amis sont clans la grande salle, la salle d'honneur, quoi ! comme des condamnés de conséquence...

— Allons, marche devant pour nous montrer la route et nous ouvrir les portes. Restez ici, vous autres, il n'est pas besoin de nous suivre. Nous ne voulons pas rester longtemps dans cette cage du diable. »

A cette injonction, la ibulc obéissante se tint en dehors, continuant à saluer de ses cris la délivrance prochaine des accusés, tandis que les chefs s'engageaient sur les pas du geôlier dans l*escalier du beffroi.

I depuis deux jours, plongés dans les angoisses du

172 les huguenots d'issoudux.

doute, les accusés écoutaient avec terreur la voix du canon. Partagés entre l'espérance et la crainte, ils commentaient chaque bruit de cent manières, sentant que leurs personnes étaient enjeu, qu'il y allait de la vie ou de la mort.

Quand, après tant de douleurs, tant de péripéties, ils entendirent venir comme un torrent furieux, quand ils furent enveloppés de cet affreux tapage qui couvrait les intentions bienveillantes de leurs amis, loin d'entrevoir l'heure de la délivrance, ils se crurent arrivés à leur dernier moment.

Rassemblant cette suprême résignation que la nature met toujours au cœur de l'homme le plus faible, ils courbèrent le front, adressèrent une prière au ciel et attendirent le coup mortel.

Mais quand, au lieu de sentir sur leur tête le fer du bourreau, ils se virent pressés sur des poitrines amies, félicités, choyés, embrassés, la terreur fit place à une joie désordonnée; les uns, voyant les portes ouvertes, se précipitaient comme si les murs allaient s'écrouler, sans regarder derrière eux; d'autres se jetaient à genoux, les yeux pleins de larmes, les bras tendus vers le ciel; d'autres enfin couraient dans la salle, battant les murailles, sans songer à quitter ce lieu de perdition et d'effroi.

Enfin, revenus à des sentiments plus calmes, ils se disposaient à partir, lorsque le geôlier, s'adressant au capitaine :

« Nous avons bien, dit-il, un autre prisonnier, mais, depuis deux jours qu'il est ici, il m'a été impossible de savoir à quel parti il appartient, partant s'il mérite votre indulgence. A toutes les questions qu'on lui adresse touchant son crime et ses opinions, il se borne à jurer qu'il est innocent, que pour des opinions il n'en a aucune, qu'il n'en a jamais eu, qu'il ne veut jamais en avoir ; du reste il refuse toute nourriture, passe sa vie à pleurer, à regretter Châteauroux et à maudire Issoudun... Voulez-vous lui parler ?

— Voyons, fit le soudard, la vue n'en coûte rien... n'est-il pas vrai?

— Pas un liard !.. Il est là, de l'autre côté du mur, dans ce petit cabinet, dit le geôlier ouvrant une porte basse; mais où donc est-il caché... par le ciel, se serait-il envolé? Mais non, je l'entends... tenez, le voilà sous la paille, pleurant et gémissant.

— Qui va là, dit rudement le capitaine, remuant du pied une espèce de forme humaine blottie dans un coin; ami ou ennemi?...

— Ami de tout le monde, ennemi de personne, répondit une voix piteuse entrecoupée de sanglots...

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— Merci de moi, serait-ce M. Pinault, interrompit l'aubergiste? Je le croyais perdu... Mais oui, je ne me trompe pas; voyons, n'ayez pas peur, mon maître...

— Grâce, grâce, poursuivit la voix désolée. Je suis innocent de tout crime, incapable de penser à mal ..

— • On le sait et de reste; que diable ! remettezvous et regardez-nous, c'est moi, votre compère Bureau...

— Quoi c'est vous, père Bureau; on ne vient donc pas pour me pendre, fit le drapier ouvrant démesurément ses petits yeux déformés par les larmes ?

— Vous pendre, loin de là ; on vient vous chercher pour vous taire fête, pour vous porter en triomphe, comme un martyr de la bonne cause ; car enfin c'est à ce titre que vous êtes ici.

— Du tout, du tout, je ne veux pas être porté en triomphe; je ne suis ni un martyr ni un politique; j'ai pay? pour vous, voilà tout, et ne veux plus recommencer.

— L'infortune vous rend ingrat, maître Pinault. Savez-vous que cela va vous mettre en évidence et peut faire votre fortune ?

— Ma fortune, je n'en veux pas à ce prix; j'ai peu de bien, mais j'en suis satisfait, parvo contef-

ENTRÉE DE M. DE BAKBANÇOIS A [SSOUDUN. 17.")

tus, comme dit le curé de Saint-Martial. En grâce, ne me mêlez pas dans tout ceci; je ne suis pas ambitieux. Encore une fois, je me refuse énergiquement au martyre, au triomphe et ne vous demande qu'une seule faveur, celle de me remettre avec ma blonde dans la direction de Chàteauroux. Ah! pourquoi suis-je venu...

— A Issoudun? Pardicu, vous l'avez dit cent fois... Ne craignez rien, on vous y renverra, à Chàteauroux, dans votre rue de l'Indre, sans martyre et sans triomphe, puisque cela vous déplaît; mais au moins vous ne pouvez partir avant l'entrée de M. de Barbancois et du maréchal de Saint- André. Ce sera très-beau.

— Je n'en cloute pas, maître Bureau, mais je ne suis pas en train de prendre du plaisir. Si vous me portez quelque amitié, quelque intérêt, donnezmoi les moyens de partir. Quand je songe à l'inquiétude de madame Pinault, je ne puis tenir en place.

— Puisqu'il n'y a pas moyen de faire de vous un grand homme ou du moins un homme heureux, partez donc et que Dieu vous mène... Pour vous garder des méprises et des mauvaises rencontres, nous vous donnerons un certificat de bon catholique, de sorte que si vous rencontrez l'armée de M. de Guise ou du sieur de La Brosse...

— Je n'en veux pas, je n'en veux pas, fit l'intraitable drapier ; car, au lieu de rencontrer vos amis, si je tombais sur un parti de huguenots, votre mot de passe pourrait bien tourner à mal contre moi.

— Jour cle Dieu! comme vous êtes difficile à contenter, maître Pinault ; vraiment la prison vous a dérangé les nerfs et le cerveau.

— Possible, possible, raison de plus pour me souhaiter un peu de tranquillité. Voyons, compère, faites cela pour moi; poussons jusqu'à votre auberge, rendez-moi ma bête, lâchez-nous sur la grande route, et je vous pardonnerai mes infortunes, et rendu à Châteauroux, je prierai le bon Dieu pour vous par dessus le marché...

— Allons, allons, puisque vous voulez en courir la chance, je m'en lave les mains, c'est votre affaire, tirez-vous-en comme vous pourrez.

— C'est cela; n'en prenez nul souci. »

Sur ce, les deux amis quittèrent la prison, fendirent la foule, se rendirent à la Pomme-de-Pin, sellèrent la blonde, et maître Pierre ne fut libre de sa personne qu'après avoir conduit l'effrayé drapier à une poterne isolée donnant sur un point inoccupé de la campagne.

Là, quand il se fut assuré que pas un être vivant ne paraissait dans la plaine, que tout le tapage se

passait ailleurs, maître Pinault hasarda un soupir de satisfaction, serra à la hâte d'une façon expressive la main de son hôte, puis enfonça frénétiquement- ses deux talons dans les flancs de la pauvre jument, qui, toute surprise de ces manières brutales et inusitées, s'élança de son grand trot des dimanches sur le chemin de Ghâteauroux.

Il était temps.

Comme l'avait bien jugé M. de Lavarennes, c'était l'approche d'un nouveau danger qui avait excité tant d'émotion dans le camp opposé.

En effet, à la première nouvelle de l'arrivée du Maréchal, d'Yvoi avait senti que la partie était perdue et qu'il fallait songer au plus vite à la retraite.

Sans prendre le temps de lever ses tentes, de recueillir ses blessés, il se replia à la hâte sur Saint-Florent, malgré les murmures de ses soldats, qui, honteux d'une pareille défaite, furieux de voir échapper le pillage promis, commencèrent à se mutiner et à demander impérieusement la solde arriérée.

Quelques instants après, la cavalerie de M. de Sarzay s'élançait sur la trace des fuyards et les menait si grand train, qu'ils étaient obligés d'abandonner leur artillerie et leurs bagages ; heureux encore du se voir secourus par la nuit, aux abords

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de Saint-Florent, et dispensés de ces dangereux honneurs militaires.

Mais là ne devaient pas finir les tribulations qui ne manquent jamais de fondre sur un chef malheureux. Voulant se dédommager de leurs mésaventures et de leurs mécomptes, les soldats pillèrent de fond en comble Saint-Florent, mirent le feu au château, sous prétexte qu'ils ne retrouvaient plus leurs camarades qu'on avait laissés blessés lors du dernier passage.

Ayant pris goût à cette manière expéditive de se payer par leurs mains, ils organisèrent une sédition, déclarèrent au capitaine qu'ils étaient décidés à faire la guerre pour leur compte et qu'ils lui refusaient obéissance.

Ainsi menacé, d'Yvoi se vit forcé de se retirer ù, Bourges, et ne put reprendre le commandement qu'après avoir payé une partie de la solde et subi l'insolence de ses soldats.

Tristes revirements de la fortune ! Hier entouré de succès, il était un saint, un lévite du Seigneur, un héros; aujourd'hui, trahi par la victoire, il n'était plus qu'un traître à qui l'on demandait compte des caprices du sort et que l'on traitait comme un valet d'armée.

Pendant ce temps, Issoudun présentait le tableau opposé avec tous ses contrastes. Ivres d'une joie

doublée par leurs terreurs passées, les catholiques se pressaient autour de leurs libérateurs et formulaient en copieuses libations les premiers élans de leur reconnaissance.

Déjà les hérauts d'armes publiaient à son de trompe par les rues, que le lendemain, vers dix heures, M. le maréchal de Saint-André, M. Charles de Barbançois et son frère Gabriel, seigneur d'Auzans, feraient leur entrée solennelle, parcourraient les principaux lieux de la ville, et de là se rendraient en 1 église collégiale et capitulaire de Saipt-Cyr1 où serait chanté un victorieux Te Dfium ; qu'en conséquence, tous les citoyens étaient invités à orner leurs murs et à pavoiser leurs fenêtres en signe de fête, sous peine de passer pour ennemis de la sainte religion apostolique, catholique et romaine.

Comme on peut facilement le penser, une telle invitation valait un ordre auquel chacun, bon gré malgré, s'empressa d'obtempérer. Aussi, dès le

1. Telle qu'elle existe, l'église de Saint-Cyr n'a plus rien de sa physionomie et de son importance première. Fondée, à ce qu'on croit, vers 8-SO, par l'empereur Charles-le-Chauve, enrichie par les seigneurs d'Is-soudun, elle fut détruite et rebâtie à plusieurs époques. Brûlée par les Anglais sous Charles VI, puis dans le grand incendie de f S il, elle n'a conservé de sa reconstruction du XV<- siècle qu'un portail au midi, où l'on distingue encore quelque richesse d'architecture, mais qui malheureusement se trouve perdu dans une impasse. (Voy. le livre de M. Pérémé, pages 2?1 et suivantes.)

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matin, les rues étaient tendues comme aux grands jours des processions ; catholique ou huguenote, chaque maison faisait parade de ses plus belles tapisseries, de ses rideaux les plus blancs, et il n'était pas un pauvre ménage qui ne se crût obligé de mettre au vent son unique drap de lit, tant sont efficaces ces invitations fraternelles aux réjouissances en temps de guerre ou de révolution.

Conformément au programme de la fête, l'entrée de M. de Sarzay et du Maréchal fut annoncée par douze coups de canon, auxquels répondirent les cloches des églises lancées à toute voL'e.

Aussitôt, précédés de la croix et de la bannière, revêtus de leurs plus riches habits, tous les membres du clergé, prêtres, chantres, moines et chanoines des diverses paroisses, chapelles et abbayes, grandes ou petites, du dedans ou du dehors, de Saint-Cyr, Saint-Denis, Saint-Jean, Saint-Etienne, Sainte-Marie, Noire-Dame et Saint-Patier, s'acheminèrent, en compagnie des magistrats, au-devant des nouveaux maîtres d'Issouclun.

Sur leurs flancs se déroulait la double file des bernardins et des cordeliers dont bon nombre, casqués et cuirassés par dessus leur froc, avaient pris part aux travaux du siège et témoignaient, par leur attitude martiale, qu'ils étaient prêts à suivre l'exemple de leur ancien collègue, frère Toussaint,

en joignant au besoin, pour le service de l'Église, les armes temporelles et spirituelles.

11 n'était pas jusqu'aux religieux des monastères voisins, de la Prée et de Chezal-Benoit, qui ne se lussent hâtés d'accourir pendant la nuit, avec leurs châsses et leurs reliques, pour se mêler à l'imposante cérémonie qui devait ressusciter la foi dans le Berri.

Enfin suivait le groupe, hélas peu nombreux, des gens paisibles de tout état, qui, détestant la guerre civile, mais ne pouvant se dispenser d'assister à ces triomphes de commande, se rangeaient au moins sous les auspices de la justice et de la religion, tandis que la loule, emportée par ses passions, inondait les faubourgs et fermentait autour de cette soldatesque, dont elle attendait satisfaction pour ses appétits et sa colère.

Quand les deux cortèges se rencontrèrent, il y eut un grand échange de cérémonies, de compliments et de discours officiels où, comme toujours, on proclama le règne de la raison et la fin des maux, qui devaient recommencer le lendemain.

Après cette station d'étiquette, les cortèges se confondirent et se remirent conjointement en route vers l'église. Le clergé, conservant le pas, ouvrait la marche, entonnant d'une voix fermement accen-

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tuée ces prières latines, désespoir de l'hérétique, qui depuis longtemps n'avaient pas retenti dans les rues d'Issoudun et que la foule répétait en chœur avec une piété affectée qui n'était pas exempte de malice.

Venaient ensuite, sur leurs grands chevaux de bataille, M. de Sarzay et le maréchal de Saint- André, couverts d'une riche armure, l'épée au poing, promenant autour d'eux un regard victorieux qui suscitait les acclamations des catholiques et faisait trembler les huguenots.

Au milieu d'une haie de cavaliers marchaient les magistrats, les avocats et les échevins, clans leurs grandes robes d'apparat, tandis que les officiers de justice, le lieutenant-général, le lieutenant particulier, le procureur du Roi et son substitut brillaient par leur absence.

Ce n'était que prudence. •

Après eux s'avançait en ordre et sans tumulte l'armée, la véritable armée réellement cligne de ce nom, composée de loyaux chevaliers, de bons et braves soldats, respectant leur état et se respectant eux-mêmes, en opposition avec cette masse indiscipliné!' qui venait derrière, ramas impur de soudards, d'étrangers, de vagabonds et de valets d'armée, courant à tous les maîtres, à toutes les soldes, à tous les pillages, soldatesque effrénée,

remplissant l'office du bourreau, que Dieu ou le vainqueur lâchait comme la peste, pour la punition des villes rebelles.

Parmi ces troupes nombreuses, que chaque armée gardait dans son sein pour faire les besognes répugnantes, nulles n'étaient plus recloutablement connues que les bandes du midi, amenées par le maréchal de Saint- André.

Rien qu'à regarder ces teints hâlés, ces yeux sauvages, ces accoutrements difformes, ces allures désordonnées, on pouvait facilement prévoir que la discipline militaire contiendrait difficilement de pareils hôtes dans les bornes de la discrétion ; et les catholiques eux-mêmes , tout en y trouvant une sûre garantie pour leurs vengeances, ne voyaient pas sans effroi de pareils auxiliaires.

Cependant, se soumettant pour l'heure à l'espèce de parade qu'on exigeait d'eux, ils se conformaient tant bien que mal à la marche du cortège, sans trop murmurer; mais leurs regards impalii'iits, errant de maison en maison, semblaient choisir par avance les bonnes aubaines et répondre aux provocations de la foule : patience, patience, notre tour viendra.

Quant a la multitude, que nulle discipline ne retenait, elle s'en donna à cœur joie, s'égosillant en l'honneur du pape, du Roi, de AI. de Sar-

zay, du Maréchal et des Gascons, faisant tapage à toutes les portes, criblant les maisons calvinistes de pierres et cle coups d'arquebuse.

Malheur au pauvre diable suspect d'hérésie qui se hasardait à montrer son museau désappointé ; il était tout aussitôt entouré, sommé de crier : Vive la messe ! et entraîné à l'église pour célébrer le triomphe de la bonne cause.

En passant devant l'hôtel de M. Dorsanne, les clameurs redoublèrent si intenses, on battit si rudement la porte, que les serviteurs, craignant de voir renverser les murs, se hâtèrent d'ouvrir, en annonçant que leur maître n'avait pas reparu au logis depuis le commencement cle la bataille.

Peu satisfaits cle cette nouvelle et voulant sans doute la contrôler, plusieurs meneurs des faubourgs se précipitèrent dans la maison, la fouillèrent de la cave au grenier, scrutèrent les coins et recoins, et ne trouvant en fin de compte que madame Dorsanne toute tremblante avec ses entants, la contraignirent de les suivre à l'église de Saint- Cyr, tandis que le capitaine Hémard marchait par dérision devant elle, revêtu de la grande robe de son mari, affectant une pose magistrale et se faisant appeler M. le lieutenant-général.

La pauvre femme eut beau faire, prier et supplier, il lui fallut se mêler à cette mascarade, subir

ENTRÉE DE M. DE BARBAXÇOISu A [SSOUDUN. 185

les affronts grossiers de la foule, assister aux pratiques d'une autre religion, entendre jusqu'à la fin ces hymnes de triomphe, chants de mort et de défaite pour son mari, sa famille et ses amis.

Elle ne fut délivrée de cette tyrannie, de ces angoisses terribles qu'à la fin des cérémonies, lorsque, rassasiée de ses propres injures ou attirée vers d'autres excès, la populace quitta l'église à la suite des bandes du Midi, oubliant ainsi, dans l'espoir de mieux, la malheureuse femme dont elle s'était fait un cruel amusement.

En effet, ce n'était que le prélude ; car, lorsque l'on eut reconduit au château M. de Barbançois et le Maréchal, quand les troupes régulières se furent casernées, avec ordre de fermer l'œil pendant quelques heures, l'orgie commença avec ses horreurs publiques et cachées.

Guidés par ces ignobles personnages , qu'aux époques révolutionnaires on trouve toujours prêts pour la délation et le meurtre, les soudards se mirent à l'œuvre, c'est-à-dire au pillage, récompense tacite, solde aléatoire, inséparable de leurs dangereux services.

Tout d'abord, on se porta au lieu où les protesl.uils I ('liaient d'ordinaire leurs conciliabules, dans l'espoir d'y trouver les ministres Gaspard Jugand, Robert Barbier dit La Croix, et Ambroise Le

18(3 LES lIL'lil'EXôïS D'iSSOUDUN.

Balleur dit La Planche. Mais, à l'exemple de MM. Dorsanne, Arthuys et de Valenciennes, ils avaient jua^é prudent de quitter Issoudun, à la suite de la bataille, et d'attendre des temps meilleurs dans une profonde retraite.

Cruellement trompée dans ses sinistres espérances, la foule s'en prit aux rares insignes du culte, brisa la chaire et les bancs, les transporta avec les livres du ministre La Croix sur la place publique, au-dessous de la potence, et les fit brûler par les mains du bourreau.

Après cette belle expédition, commença la visite des maisons suspectes. Quiconque n'avait pas éié assez adroit ou assez prompt pour se soustraire était rançonné, soumis à toutes sortes de violences, d'outrages inventés par une affreuse gaieté et une insatiable avarice.

Les enfants déjà baptisés par les ministres durent subir un nouveau baptême, grossière parodie accompagnée de propos, de pratiques sacrilèges et immondes...

Les prisons, ouvertes aux catholiques, furent aussitôt encombrées de protestants, et. l'on raconte qu'une tour s'étant écroulée sous leur poids, beaucoup de prisonniers furent tués dans cette chute et que d'autres durent, au contraire, leur liberté à cette catastrophe.

Ceux que leur peu d'importance ou le défaut de place dispensa de la prison furent envoyés aux •fortifications et durent réparer les désastres commis par les leurs en relevant les murailles.

C'est ainsi que fut reconstruite une tour ruinée par l'artillerie de d'Yvoi, et à laquelle on donna le nom de Tour de Sarzay, qu'elle garda depuis pou?' éternelle mémoire de celuy qui lavait généreusement défendue *.

Quant à ceux qui disparurent à tout jamais, ou qu'on retrouva au fond de la Théols ou accrochés à quelque lanterne, personne ne songea à les réclamer et à crier justice en leur nom, tant semblait redoutable la solidarité de la famille et de l'amitié.

Enfin, tout ce que Pierre Bureau, dans sa sainte indignation, avait raconté à maître Pinault, touchant les excès commis à Bourges par les huguenots, se renouvela en petit à Issoudun, au nom des Guise et des catholiques, avec approbation pleine et entière de la population des faubourgs.

Terribles caprices du sort, tristes représailles

1. Ces détails, ainsi que ceux précédemment donnés sur Charles de Barbancois et son père Iléliou, se trouvent consignés dans la généalogie des seigneurs de Sarzvy, dressée par La Thaumassière en son Histoire du lierrtj, pages 60 j et suivantes.

dont chacun proclame à grands cris l'horreur, quand elles lui sont appliquées, tout en se réservant d'en user à son heure et de son mieux envers ses adversaires, sous le nom sacré de la justice.

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