‹ Les Huguenots d'IssoudunChapitre 24 sur 43 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Il en est de la fièvre des passions comme de celle du corps. Pendant l'accès, l'âme surexcitée jouit d'une énergie factice et maladive qu'elle trouverait rarement en santé, mais qui doit tôt ou tard faire place à la fatigue et au découragement.

Quand, sous l'empire d'une exaltation fébrile, il avait abandonné le foyer domestique, ses enfants, le corps à peine refroidi de sa vieille mère, pour voler au combat, M. de Lavarennes s'était enivré d'illusions.

Il s'était dit qu'en obéissant à la voix du devoir, en refoulant ainsi ses douleurs intimes, il s'élevait à la hauteur du héros, faisait acte de grand citoyen, et il avait passé outre.

Tant qu'avait duré la bataille, l'animation de la lutte avait maintenu ce courage farouche et comprimé en son cœur le cri de la nature outragée. Étouffant tout battement humain, il avait évité de retourner au logis pendant ces deux longs jours

190 LES HUGUENOTS D'iSSOUDUX.

de crise, dans la crainte de voir mollir sa résolution en face de la mort et des alarmes de sa fille.

Au moment de la victoire, il avait pu se laisser étourdir encore par ses enivrements furieux et la déplorable joie d'humilier son ennemi.

Mais quand les bouffées de l'orgueil, les pulsations de la (ïèvre se furent calmées, quand sa raison plus froide eut apprécié le succès à sa juste valeur, quand son honneur eut répudié les excès commis par les siens au nom d'une cause sacrée, il sentit l'amertume, l'inanité de ces tristes satisfactions, tomba dans le doute, du doute clans la réalité, de la réalité dans 1 accablement.

Faisant un retour vers le passé, il reporta ses regards vers sa maison désolée, brutalement abandonnée à la douleur, aux larmes, à la mort. Il vit passer devant ses yeux cette scène funèbre, où le dernier soupir de sa mère avait été une malédiction, malédiction qu'il avait ramassée à son tour et jetée au front de son propre frère; il sentit l'horreur profonde des enfants, le mépris qu'ils avaient dû ressentir pour ces luttes criminelles et se demanda comment il oserait se présenter à leurs regards.

Pendant qu'il songeait à assouvir sa colère, qu'était devenu le corps de sa mère? Avait-il

RETOUB VU LOGIS. 191

trouvé une main pieuse pour lui donner une sépulture chrétienne, un prêtre pour réciter une prière? Ces pauvres jeunes filles, fragiles créatures, avaient-elles résisté à tant d'humiliations et de peines? Et il se prit à rougir de lui-même.

Pourtant il lui fallut suivre encore à l'autel ses frères victorieux, rendre grâce au ciel de ce triomphe impie, où le sang des citoyens avait coulé à flots, être témoin des lâches injures prodiguées aux vaincus, les couvrir de son nom, en partager l'infamante solidarité.

Aussi, quand les derniers chants eurent cessé, quand, à la faveur du désordre, son absence fut devenue possible, M. de Lavarennes se hâta de quitter cette foule et chercha dans la solitude quelque soulagement à l'immense déception qui avait envahi son âme.

Désireux de recueillir ses idées, de se mettre face à face avec sa conscience et la saine vérité, il erra longtemps dans les rues désertes et clans la campagne, livrant son front au souffle du vent, son âme aux douces impressions de la nature. Longtemps il hésita à rentrer au logis, n'osant aborder ses enfants et les ruines qu'il allait trouver.

Bientôt, pnussé par ses terreurs et ses remords, il voulut revoir le théâtre de la lutte. Obéissant à une voix incessante qui lui criait : Quas-tu fait de

ton frère ? il parcourut le champ de bataille, souleva chaque cadavre, scruta chaque visage défiguré par la mort. Puis, ne voyant pas ses craintes réalisées, il se dirigea tout tremblant vers l'hôpital pour faire une dernière enquête. Là encore Gaspard et Julien étaient absents... Une joie secrète inonda son cœur plein de reconnaissance, il entra furtivement dans la petite chapelle et vint s'agenouiller devant l'autel, où il resta longtemps plongé dans une fervente prière d'actions de grâces.

Quand il releva la tête, ses yeux se portèrent sur ces mystérieuses sculptures placées à droite et à gauche de l'autel, et dont chaque âme dévote cherche l'énigme, en l'appropriant à l'état de sa pensée et de ses désirs.

Frappé dans ses plus tendres affections, il vit dans ces images muettes un sévère enseignement. Les figures parurent s'agiter et fixer sur lui un regard plein de reproche. Ces vieillards vénérables étendus sur la terre n'étaient-ils pas les aïeux communs contemplant avec joie l'arbre mystique qui sort de leur sein et représente leur chère postérité ? Ces pieux personnages agenouillés dans les rameaux touffus, tournés vers un même centre, n'étaient-ils pas les membres de la famille qu'une pensée d'amour réunit. Ce point central, cette Vierge de miséricorde tenant son fils dans

ses bras, cet oiseau biblique ouvrant ses entrailles à ses petits, n*étaient-ils pas les symboles de l'ardente charité qui doit embraser du même l'eu, rois, princes, guerriers, pauvres et riches; tandis que ces monstres, hurlant sous le poids du rocher, représentaient sans nul cloute les passions furieuses, que Dieu commande d'étouffer1.

Cette éternelle leçon de concorde, gravée profondément sur la pierre inerte, si vite effacée aux fibres mobiles du cœur humain, comment l'avaitîl écoutée, comment l'avait-il pratiquée ?..

Il se leva en soupirant, franchit la porte de la chapelle et de l'hôpital, puis remontant le cours de la Théols, reprit le chemin de la maison.

1. La création Je l'Hôtel-Dieu remonte si haut qu'en 1502, Pierre de la Chaise, son bienfaiteur et réparateur, publia un mémoire ou il dit, après examen des titres, que cette maison était l'ondée de telle ancienneté qu'il n'elaii mémoire de sa date. Du reste, cette assertion est incontestable eu présence des nombreuses et précieuses sculptures qu'on voit encore aujourd'hui dans sa chapelle. Les deux arbres symboliques surtout accusent par leur style et le costume des personnages une époque extrêmement reculée. Dans ses Recherches archéologique» sur IsSOUdun, après avoir constate la difficulté d'en donner une explication certaine, M. Pereme incline à penser que ces arbres et ces personnages représentent l'œuvre et les fondateurs de l'Hôtel-Dieu, parmi lesquels il croit reconnaître Raoul III, prince et seigneur d'issouduu ; Henri II, roi d'Angleterre; Philippe-Auguste, Richard Cœur de Lion, André de t'hauvigny ou sou Ids Guillaume. (Voyez les ingénieuses explications de sou livre, pages olô et suivantes, ainsi que les dessins consciencieux des Esquisses pittoresques de l'Indre.}

Page 1