LES HUGUENOTS 0 ' I S S O U D 0 N
A mesure qu'il approchait, ses tortures redoublaient. Quand il aperçut de loin cette porte hospitalière, ce banc où, par les belles soirées, la famille venait s'asseoir sous la treille verte, il vit passer comme un rêve les années desajeunesse, les temps heureux qui s'écoulaient dans le calme et l'intimité où les joyeuses causeries des enfants suffisaient pour emplir l'âme; il se sentit chanceler et s'arrêta un moment pour comprimer les battements de son cœur.
Puis, faisant un suprême effort, il se remit en marche et d'une main tremblante vint frapper à la porte.
Un morne silence succéda au bruit du marteau. Les fenêtres étaient closes, la maison muette. Un doute insupportable envahit la tête du pauvre père ; toutes les angoisses navrèrent son cœur. Ne pouvant y résister plus longtemps, il heurta de nouveau, puis, collant avec désespoir son oreille à la serrure, il écouta...
Bientôt il entendit des pas prudents dans le corridor et une voix timide lui demandant : Qui va là...
« C'est moi, moi Claude de Lavarennes, ouvre vite, Solange.
— Autre affaire !.. grommela celle-ci, obéissant à l'injonction de son maître. #
— iïnfîn soupira le fidèle Habert qui n'avait pas abandonné une minute ses chères protégées et qui, chaque fois qu'on frappait, faisait escorte à Solange.
— Eh bien ! hasarda M. de Lavarenncs, que s'est-il passé au logis, depuis que je l'ai quitté?
— De tous ceux qui sont partis, répondit brusquement la servante, pas un, à part vous, n'est revenu. Nous avons de la place aujourd'hui.
— Assez, assez... Répondons honnêtement, quand je demande des nouvelles de la maison, de mes filles.
— Passons dans la chambre, fit le poète en détournant les yeux.
— Qu'y a-t-il, en grâce, maître François? Mais celui-ci, un doigt posé sur les lèvres, marchait sans répondre.
Quand M. de Lavarennes pénétra dans cette chambre où la vie commune s'était écoulée depuis l'enfance, quand il la vit nue, déserte, sans mouvementj morte comme sa maîtresse, il recula d'un pas, comme s'il fût entré dans un sépulcre.
Quel contraste! Au lieu du frémissement paisible du foyer, le silence glacé, inexorable. Pas une voix n'accueillait son entrée; son pas n'éveillait aucune parole, aucun écho. Tout avait pris une teinte mélancolique. Recouverts de leurs
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housses, les fauteuils tendaient leurs bras vides le long des murailles ; les portraits regardaient tristement devant eux et cherchaient d'un œil inquiet les personnes absentes. Sombres et impénétrables, les rideaux du lit semblaient voiler un cadavre ; symétriquement garni du chapelet, des heures et du bénitier, le prie-dieu attendait une oraison.
C'était bien là la demeure de la mort.
Claude se sentit navré par ce spectacle, ses cheveux se hérissèrent sur son front ; il s'avança d'un pas chancelant vers le lit dont il souleva les rideaux.
« Vide, murmura-t-il en hochant la tête. »
Puis il tomba sur un siège, brisée anéanti. Mais bientôt, rappelé au sentiment de son être par du nouvelles craintes, il tendit les mains vers le poëte et s'écria d'une voix désolée :
« Et nos enfants, et Louise, et Ursule. Au nom du ciel, répondez, maître François, où sont-cdles ?
— Ici, mon cher Monsieur; elles n'ont pas quitté la maison. '
— Que Dieu soit béni, mais pourquoi ne les vois"-je pas ? Que font-elles ?
— Mademoiselle Ursule est malade, assez sérieusement malade,
— Ma fille, que ne parliez-vous plutôt ? Je veux la voir, venez.
— Patience, elle repose à cette heure, son état exige qu'on respecte son sommeil. Nous sommes payés pour avoir de la prudence.
— Oh ! oui, dit sourdement l'infortuné, retombant sur son fauteuil. Mais elle n'est pas en danger, n'est-il pas vrai ? Il ne manquerait plus que cela.
— Je ne crois pas. Cependant...
— Habert, mon vieil ami, parlez, ne me cachez rien. Voyez ma peine. J'ai pu avoir, j'ai eu bien des torts, mais je souffre tant, parlez.
— Calmez-vous, mon cher Monsieur, reprit le vieillard attendri. Dieu ne voudra pas frapper davantage ; ce n'est qu'une grosse fièvre, causée par l'émotion des jours derniers; cela passera, grâce à nos soins et à la jeunesse.
— Bien sûr?
— Comme je vous l'ai dit, je le crois, sans pourtant en répondre. Tenez, en attendant que Solange vienne nous dire quand vous pourrez monter, je vais vous raconter nos tribulations depuis votre départ, et vous verrez qu'on serait malade à moins.
— Oui, dépêchez, mon ami.
— Après la mort de votre mère dont vous avez recueilli le dernier soupir, nous sommes restés seuls, comme vous savez, nus deux filles, Solange
et moi. Des motifs impérieux. ., de... graves affaires d'État vous attendaient, l'ennemi était à nos portes, le canon mugissait, vous avez abandonné la maison. C'était sans cloute votre devoir. Enfin...
— Passons, passons !
— Livrées à elles-mêmes, sans appui, sans défense, luttant avec le doute, forcées de veiller près d'un cadavre, nos demoiselles passèrent de bien mauvaises heures, comme vous pouvez croire. Leurs pauvres corps, leurs pauvres têtes ont dû s'en ressentir, quelle terrible nuit, grand Dieu ! Le lendemain, autres soucis, autre soins; il nous fallut songer à la sépulture de ma vieille amie. Je ne pouvais laisser ce spectacle à ces enfants. Mais vous dire ce que nous avons éprouvé de fatigues, de contre-temps, de craintes clans l'accomplissement de ce pieux devoir, serait chose impossible. Ni prêtres, ni chantres, ni porteurs. Dame! les arquebusades avaient rendu la ville déserte; tous ceux qui n'étaient pas aux murailles étaient blottis clans leurs maisons. Enfin, à force de supplications, je parvins à décider M. le curé de Saint-Gyr, le sacristain et le fossoyeur. Nous nous mîmes ainsi en route, le curé récitant à voix basse ses prières, les deux hommes, Solange et moi portant le corps, quoi ! Les deux demoiselles suivaient en pleurant.
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— Horreur ! fit M. de Lavarennes.
— Au retour, quand nous avons trouvé le logis au trois quarts vidé, ça nous a produit un triste effet, comme à vous. Les bras nous sont tombés de découragement, nous sommes demeurés toute la journée à pleurer, chacun dans un coin, sans dire un mot, sans manger une bouchée.
— Pauvres enfants ! pauvre ami !
— ■ Tout cela ne pouvait les remettre. Aussi, dans la nuit, mademoiselle Ursule eut le frisson, sa tète commença à s'égarer. Le canon damné ne lui laissait pas une minute de repos, si bien que la fièvre et le délire ne tardèrent pas à se déclarer.
— Que faisait-elle? Que disait-elle?
— Ah ! c'était vraiment navrant. Elle ne pouvait tenir en place, elle se retournait sur son lit d'un air égaré, tressaillant à chaque bruit, poussant des cris d'effroi, demandant où était sa grand'mère, dont par instants elle oubliait la mort, ce qu'étaient devenus son père, son oncle et Julien. Puis, quand la mémoire lui revenait, elle retombait, répétant avec effroi : maudits! maudits! chassés ! chassés '.
— Maître François, je ne puis rester ainsi. Elle es! en danger, vous le savez bien. Je veux la voir.
— Patience, mon cher monsieur, en grâce a t.-
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tendez un bon moment. Songez à la nouvelle émotion que pourrait lui causer votre vue ; car, je dois vous le dire, elle ne prononce pas sans effroi votre nom. Dans son délire, elle vous reproche d'avoir abrégé les jours de sa grand'mère, d'avoir chassé Julien, que sais-je?
— Ah! fit avec désespoir M. de Lavarennes, la punition est trop forte, trop forte vraiment. »
En ce moment Solange revint, annonçant à voix basse que mademoiselle Ursule paraissait plus calme, et qu'avec de grandes précautions on pourrait peut-être la voir un instant, à la condition expresse qu'au moindre signe on sortirait immédiatement.
M. Claude fit toutes les promesses et, la tête baissée, le pas suspendu, se mit à gravir l'escalier.
La porte de la chambre était ouverte ; il entra doucement, tandis que Louise, un doigt levé, lui commandait le silence et la prudence. Il n'en était pas besoin; son regard muet fit une réponse si triste et si éloquente, que la jeune fille comprit d'un coup son repentir et ses douleurs.
« Qui est là ? fit la malade d'une voix faible.
— ■ Un ami, répondit Louise.
— Un ami, Julien peut-être, s'écria Ursule en bondissant. Mais non, non. Ah! mon père... »
Et elle se rejeta sur son oreiller, fixant sur M. de Lavarennes un œil inquiet, plein d'interrogation, de reproche et de crainte.
« Oui, c'est moi, mon enfant chérie, moi qui reviens pour t'aimer, te soigner, te consoler.
— Me consoler. Quelle nouvelle m'apportezvous, alors?
— Tout est fini, le calme va renaître dans la ville.
— Dans la ville, et dans la maison, le calme renaîtra-t-il ; avez-vous ramené mon oncle et Julien ?
— Ils reviendront un jour, espérons-le.
— Un jour, espérer ! cela n'est donc pas certain; ah ! vous ne voulez donc pas leur pardonner, les rappeler?
— Le puis-je? Ils ne seraient pas en sûreté à Issoudun ; d'ailleurs, je ne les ai pas revus depuis l'instant où...
— Où vous avez été maudits, où vous les avez chassés. Que sont-ils devenus dans cette affreuse bataille, pendant deux longs jours et deux longues nuits? Morts, peut-être. C'est cela, morts... Julien! Julien! Ah ! c'est trop... »
Et son regard, un instant adouci par l'espérance, recommi'iHM à s'égarer dans les sombres illusions de la folie.
«Miséricorde! Ursule, calme-toi.
— Vous ne savez pas? Kalph, ce bon chien, était parti avec eux. Eh bien ! hier, il est revenu blessé, saignant, mais sans eux. S'ils vivaient encore, les eût-il ahandonnés ? Oh ! je vous le dis, je le sens, ils sont morts, et par votre faute.
— Ne t'exalte pas ainsi, mon enfant; j'ai parcouru le champ de bataille, visité chaque cadavre et je ne les ai pas trouvés. Ils sont donc vivants encore, ils reviendront d'un jour à l'autre ; mais, pour l'instant, ils doivent se soustraire aux vengeances.
— Oui, chassés du foyer paternel, proscrits de leur ville natale, sans parents, sans patrie, sans feu ni lieu, tendant la main aux passants, errant dans les bois. Oh ! quel terrible compte, grand Dieu ! quand chaque jour une voix vous répétera : Qu'as-tu fait de ton frère, qu'as-tu fait de Julien ?
— Assez, assez. Ne m'accable pas de tes reproches; crois-tu que je n'aie souffert autant que toi en entrant ici.?
— Oui, quand on s'en va avec l'anathème sur la tête, on trouve la maison bien changée au retour. La justice de Dieu a frappé, elle frappera encore.
■ — ■ Adieu, Ursule, puisque tu es sans pitié.
— Oh ! non, restez, fit la jeune fille se crampon-
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nantavec énergie au manteau de son père, restez, car vous seul encore pouvez tout réparer. Il faut les chercher, les rappeler de suite ; et Dieu oubliera tout. C'est cela. J'étais folle tout à l'heure avec mes reproches. Pardonnez. Oh ! faites-moi cette promesse, et vous me rendrez le repos, la santé, le bonheur.
— Hélas ! je le voudrais du fond de l'âme, répondit avec douleur M. de Lavarennes ; mais où sont-ils à cette heure? Voudraient-ils m'écouter, me suivre, moi qui...
— Ah ! vous êtes impitoyable, s'écria Ursule se dressant sur son chevet, les cheveux épars, clans une attitude frénétique. Ah ! vous ne trouvez pas la vengeance du ciel assez forte. Eh bien ! soyez satisfait ; la réparation sera complète ; vous verrez mourir votre fille, vous entendrez sa voix qui, s'unissant à celle de votre mère, vous criera sur le bord du tombeau, soyez...
— Arrête, arrête, fit Louise, lui pïaçant précipitamment la main sur la bouche. Et vous, mon oncle, sortez. Attendez un temps meilleur, sortez.
— Votre colère est-elle donc inépuisable, Seigneur, s'écria le malheureux en quittant la chambre. ., :
— Espérons encore, .mon cher monsieur, murmura maître Ilabert qui l'avait suivi.
— Espérer, quand j'ai tout perdu par ma faute, mère, frère, enfant. Ah ! je suis bien véritablement condamné. Soyez maudites à votre tour, horribles guerres civiles qui ruinez, flétrissez tout, honneur, patrie, famille ! soyez maudites...
— Amen, » fit le poète.