CHAPITRE XVI
En apprenant le mauvais résultat des démarches de M. de Lavarennes, Ursule et Louise avaient été prises d'un nouveau découragement. Après s'être fait répéter dix fois, et dans tous ses détails, le récit de cette humiliante entrevue, après s'être bien convaincues qu'un abîme séparait désormais les deux branches de la famille, elles avaient regagné leur chambre, pour cacher leurs larmes et s'abandonner librement au cours de leur douleur.
Elles étaient restées ainsi, contemplant leur malheur sous toutes ses faces, réveillant et abandonnant tour à tour chaque illusion, sans s'apercevoir que les heures s'écoulaient et que la nuit s'avançait.
« Vraiment, s'écriait Ursule, jusqu'à présent je n'avais pu croire qu'il y eût dans la vie des circonstances assez dures, assez implacables pour l'aire douter de la Providence.
— Prends garde de blasphémer, interrompit Louise.
— Qu'avons-nous donc fait au ciel, nous qui nous sommes toujours montrées pleines de soumission?... Enfin, est-il une détresse comparable à la nôtre ?
— Le chagrin te rend injuste ; car si la comparaison des peines d'autrui peut te calmer, regarde autour de toi, et tu te trouveras encore privilégiée.
— C'est une ironie.
— Juge toi-même. Sans parler des douleurs de ton père, des miennes, qui certes peuvent égaler les tiennes, jette les yeux sur ces pauvres gens forcés de quitter leurs maisons, leur pays, d'emporter au loin leurs petits enfants déshérités du présent et de l'avenir.
— Certes, j'y pense, puisque Julien est parmi eux, menacé plus que tout autre, irrévocablement entraîné par son père dans cette voie de perdition.
— Où peut-être il saura le retenir au contraire.
— Il ne faut pas s'en flatter ; mon oncle Gaspard ne se laisse conseiller que par ses passions. Rappelle-toi ses paroles, les suppositions de mon père, ces hommes à figures sinistres prenant tous la route de Lizeray. Sans nul doute, il se prépare quelque événement terrible.
— Impossible; car d'après nos conventions, Julien nous aurait averties.
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— Il n'aura pas voulu dévoiler les projets des siens, ou bien il n'est pas initié au secret de la catastrophe qui doit l'engloutir. Ah ! pourquoi lui avoir interdit de venir, quand chaque journée, chaque heure, chaque minute qui s'écoule est peut-être la dernière ?
— Écoute, fit Louise, dirigeant son doigt vers la cour.
— Qu'y a-t-il ?
— Ralph vient d'aboyer, et je crois entendre un bruit de pas sur le sable.
— C'est vrai, répondit Ursule toute troublée ; mais comment savoir? Quelle nuit, quelle obscurité ! »
En ce moment, un appel timide partit d'en bas, et un petit caillou vint frapper le carreau.
«Plus de doute, c'est lui, s'écria Louise, ouvrant la fenêtre. De la prudence, Julien, de la prudence.»
Un instant après, les branches de l'amandier s'agitèrent, et le jeune homme apparut au balcon.
« Quoi de nouveau, s'écrièrent à la fois les deux jeunes filles.
— Ma présence vous le dit assez, puisque je n'avais le droit de venir qu'avec de mauvaises nouvelles.
— Je m'en doutais, murmura Ursule, dépêchons, l'attente est pire que le mal.
— Un grand malheur se prépare .
— Pour qui ?
— Pour nous ou pour vous.
— C'est tout un... continue.
— Vous connaissez l'entrevue de mon oncle avec mon père.
— Nous la connaissons.
— Vous n'ignorez pas que, loin de les rapprocher, elle n'a fait que rendre plus implacables leurs colères et leurs divisions.
— Nous le savons ; mais d'où vient cette obstination de ton père à repousser les prières, le repentir?
— Parce que'pour lui, pardonner c'est abdiquer, parce que la lutte va s'engager de nouveau, parce qu'il veut s'y jeter avec tout le délire de la vengeance.
— C'est affreux.
— Sans doute ; mais tel est le conseil que lui donne son sauvage fanatisme.
— Cette lutte dont tu parles, où, quand, comment doit-elle éclater?
— Cette nuit sans doute, demain au plus tard, partout, en même temps, par tous les moyens?
— Explique-toi, au nom du ciel.
— Tenez, ma position est horrible. En voulant vous avertir, vous préserver, je suis un traître.
— Dût le silence nour coûter la vie, nous garderons ton secret. Parle sans crainte.
— Eh bien ! sachez que le mot d'ordre, arrivé de Bourges, est répandu dans tout le pays; que profitant des rigueursdu Roi et de M. de Sarzay, mon père réunit cette nuit à Lizeray tous les mécontents, tous les exilés... Que se passera-t-il; que feront ces malheureux en proie au souffle embrasé de sa parole ?
— En effet, sans ressources, sans armes.
— Depuis un mois, Lizeray est devenu un véritable arsenal.
— En présence des forces de M. de Sarzay, quelle espérance peuvent-ils garder?
■ — Celle du désespoir.
— C'est une abominable folie !
— Sans doute, mais vous ne connaissez pas les criminelles illusions de l'homme poussé à bout, alors que tout son désir est d'étouffer son ennemi, dût-il laisser sa propre vie dans une dernière étreinte.
— Et toi, Julien, que penses-tu faire dans ce chaos ?
— Mourir en partageant la mauvaise fortune de mon père, ou en vous défendant si vous êtes vaincues.
— Non, s'écria Louise; tu ne dois pas braver
un danger ou toutes les chances sont contraires... Ce serait une impiété, un véritable suicide, et Dieu le défend.
— Quelle autre alternative me reste-t-il?
— Fuir, fermer les yeux et les oreilles sur ces abominables disputes, qui seront notre ruine, quoi qu'il advienne.
— Impossible, je faillirais à l'honneur.
— Fais-tu consister ton honneur à, te précipiter aveuglément dans un abîme ? Non, c'est la résolution des faibles, des désespérés, de ceux qui ne croient plus en Dieu et n'aiment rien sur terre.
— Louise !
— Tu ne penses qu'à toi, qu'à tes peines ; tu veux en sortir sans t'inquiéter de ceux qui resteront. Et nous, pauvres filles, que deviendrons-nous dans ce conflit ? Tu nous sonseilles sans doute d'imiter ton exemple et d'appeler la mort. Va, l'égoïsme t'égare.
— L'égoïsme ! quand je parle de me sacrifier pour mon père.
— Ce sacrifice inutile pour un père insensé n'est pas de la piété filiale, car ta mort ne le sauvera pas; et d'ailleurs songv-l-il à toi, lui qui t'enveloppe sans remords dans sa ruine ? Crois-moi, tu es bien dégagé.
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— Non, car je suis irrévocablement enchaîné par les liens du sang et de l'affection.
— N'est-il donc pour toi d'autres liens aussi solides, aussi sacrés ; n'est-il donc aucune autre affection ? Ah ! c'est l'aveuglement de l'ingratitude.
— Moi ingrat !
— Oui, car tes yeux sont fermés ; car tu vois sans les comprendre nos larmes, car tu nous crois assez lâches pour pleurer sur nous seules, car tu feins d'ignorer que tes dangers sont les nôtres, que notre vie est liée à la tienne.
— Saintes filles, murmura Julien, qui, dupes de votre cœur, voudriez m'écarter du devoir par une ruse pieuse.
— Une ruse ! une ruse ! Mais, ajouta Louise lui montrant Ursule affaissée sur son siège, regarde donc ce visage pâle, ces lèvres livides, ces yeux éleinls et suppliants ; une ruse ! quand, au mépris des lois du monde, à cette heure, au milieu de la nuit, tu es ici, dans cette chambre. Ah! je le disais bien, ingrat, mille fois ingrat. »
Sous le souffle de cette voix ardente, amère, irritée, le voile venait de se déchirer ; Julien ne pouvait plus se méprendre. Pourtant il restait immobile, la prière dans les yeux, l'interrogation sur les lèvres, craignant de rompre le charme, de briser son rêve. Pleines de confusion, Ursule et
Louise cachaient dans un embrassement leur rougeur et leurs larmes.
Tout à coup un bruit étrange et saccadé s'éleva dans le lointain; le jeune homme ouvrit précipitamment la fenêtre; chacun écouta en retenant son haleine, et bientôt, au milieu du silence de la nuit, on put entendre distinctement le pétillement de la mousqueterie.
« Déjà, s'écria Julien.
— Déjà, répétèrent les jeunes filles.
— Je ne m'étais pas trompé, c'était bien pour cette nuit.
— Bonté divine, et d'où viennent ces coups de feu? -
— Du nord, comme on devait s'y attendre. Plus de doute, on se bat à Lizeray. .
— Le bruit parait cependant plus rapproché, on dirait que l'affaire se passe au faubourg de Rome.
— C'est l'effet de la nuit et du vent qui souffle de ce coté.
— Que va-t-ilse passer, Sainte-Vierge?
— Je cours le savoir, fit Julien, se dirigeant vers la fenêtre.
— Où vas-tu... Pourquoi voler au-devant du péril sans profit, sans honneur, sans passion ?
— Puis-je hésiter, quand on se bat là-bas !
— Non, si tu n'as aucune pitié.
— Et mon père, qui succombe peut-être?
— Et nous, qui mourons de frayeur ?
— Pourtant la fatalité commande.
— La raison le défend.
— Tenez, la ville s'émeut, entendez-vous ces cris, ces pas dans la rue?... Jésus! les cloches se mettent en branle. . . Vous le voyez bien, je ne puis rester... Mon oncle lui-même va s'éveiller; il ne doit pas me surprendre ici.
— Il n'est que trop vrai, la fatalité commande .. Pars donc; mais sois prudent et n'affronte pas de dangers inutiles ; songe à toi, songe à nous. »
Libre de s'éloigner, Julien hésita à son tour. Le malheureux jeta un regard rapide vers l'avenir et ferma les yeux devant le sombre tableau qu'il entrevit.
« Pardonnez, chères sœurs, dit-il d'une voix solennelle, si chaque fois, en vous quittant, je laisse déborder le découragement qui m'envahit, si j'ai besoin de vous demander un souvenir, une petite place dans votre cœur, pour le cas où la séparation serait éternelle.
— Julien, interrompit Louise rendue plus calme par le sentiment do son impuissance, il y a un instant nous avions tort de vouloir combattre ta résolution... Tu aurais tort maintenant de balancer... Le devoir t'appelle, dis-tu; va donc sans crainte,
notre pensée te suit et te protège... Nous nous reverrons dans un temps meilleur.
— Dieu t'exauce, fit Julien, et toi, Ursule, ne voudrais-tu me donner une bonne parole ? »
Mais la jeune fille se tut ; pliée sur elle-même, elle promena dans le vague son œil égaré, sa bouche s'agita en paroles inarticulées, sa main tremblante chercha celle de ses amis. Enfin, d'une voix sourde :
« Je ne puis, dit-elle, carjen'ai plus d'espérance. Mon âme est obsédée, mon corps épuisé. L'espérance... gardez précieusement sa flamme, si vous la voyez briller encore ; mais elle est morte pour moi. Pourtant, mes amis, je ne veux vous attrister ni vous abandonner... Allez, mon souvenir vous accompagnera toujours, ici-bas ou là-haut.
— Quelle pensée ! murmura Julien.
— Bah ! reprit Louise, il y a près d'un mois, lors de notre première séparation, elle parlait ainsi mot pour mot, et pourtant nous nous sommes retrouvés ; il y a deux nuits, même doute, même désespoir, et pourtant nous voici réunis encore... Au moment de nous séparer pour la troisième fois, loin d'exhaler les mêmes plaintes, éveillons plutôt les mêmes illusions. . . Va, ces tristes rêveries se dissiperont à la première lueur... Plus tenaces ou plus fervents, nous voulons espérer pour nous et pour elle... Entends-tu, méchante ?
— A votre aise, fit la malade d'un air profondément incrédule.
— Adieu donc encore une fois, s'écria Julien faisant un effort surhumain.
— Que le ciel t'accompagne.
— Et vous garde toutes deux. »
Un instant après, la chambre retombait dans un sombre silence, interrompu seulement par des sanglots.