CHAPITRE XVII
Pendant cette même nuit, précisément à l'heure où Julien courait à Issoudun pour avertir ses cousines, des événements, qu'il importe de raconter, se passaient dans une vieille chapelle servant de grange au domaine de Lizeray.
Éclairées par la lumière fausse d'une méchante lanterne d'écurie et par quelques résines collées aux piliers avec de la terre glaise, ces ruines présentaient un spectacle étrange et presque solennel.
En face de la porte, était dressée une estrade grossière autour de laquelle se groupait dans le recueillement une foule bizarre et sinistre.
Armés au hasard d'arquebuses rouillées, de sabres ébréchés, de volants, de fourches, de faulx emmanchées à l'envers, les hommes jeunes et vieux se tenaient debout, nu-tête, dans l'attitude rigoureuse d'une statue, et, si leur œil ou leurs armes n'eussent emprunté un rapide éclair à la
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flamme mobile des résines, si le vent, s'engouffrant à travers les poutres, n'eût de temps à autre soulevé leurs cheveux et les plis de leurs vêtements, on les eût pris volontiers pour ces personnages mystérieux, endormis dans les châteaux enchantés.
Assises sur le pavé ou sur un mince paquet de voyage, les femmes serraient entre les genoux leurs nourrissons, dont elles comprimaient d'un geste impérieux la douleur et les cris, tandis que les enfants plus âgés, accrochés aux poutres et aux murs, offraient dans leurs poses l'aspect de ces sculptures fantastiques qui se tordent aux gouttières des cathédrales.
Malgré son immobilité et son silence, tout ce monde, vivant de la même pensée, semblait n'attendre qu'un signal pour s'ébranler, comme le peuple de Dieu, qui, les reins serrés, les sandales aux pieds, s'apprêtait à quitter la terre d'Egypte à la voix de Moïse.
Sur l'estrade se tenaient trois sombres personnages, distribuant à cette foule la manne céleste, et la tenant courbée sous le souffle de leur parole mystique. A leur costume noir, à leurs gestes heurtés, à leurs discours ardents, il n'était pas difficile de reconnaître en eux ces farouches prédicateurs de la religion réformée, poursuivant l'idée
UN PKKCIIE.
d'en haut sans regarder à leurs pieds, marchant sans émotion et sans pitié à travers les ruines et le sang.
C'était d'abord Gaspard Jugand, l'intraitable fanatique, oubliant tout pour la vengeance; puis l'évêque apostat de Nevers, Jacques-Paul Spifame, dont nous avons déjà entrevu le visage pâle et astucieux; enfin cet autre ministre d'Issoudun, Ambroise Le Balleur, dont M. de Sarzay avait fait brûler les livres et la chaire par la main du bourreau.
Près d'eux se pressaient les chefs, sous-chefs et meneurs du parti, bourgeois jaloux de la noblesse gens d'état jaloux des bourgeois, ouvriers jaloux de leurs maîtres, lancés par la turbulence, l'ambition ou le hasard, en dehors de leur sphère et de leur caractère.
Depuis plus d'une heure, Ambroise Le Balleur tenait l'attention suspendue et discourait d'une voix haletante sur ce verset du G1X° psaume qu'il avait pris pour texte :
« Le Seigneur est à votre droite, il frappera les » Rois au jour de sa colère. »
Après avoir parcouru les régions nébuleuses des considérations générales, après avoir dénoncé l'orgueil des grands, leur culte impie pour les faux dieux et le veau d'or, après avoir flétri dans le
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jargon voulu les pompes sacrilèges de Rome, la grande prostituée, la Babylone moderne, il venait de rétrécir le cercle de son discours et d'aborder la question brûlante, l'objet même de la réunion : « Oui, s'écriait-il, de même que le vautour, après avoir longtemps plané dans un air supérieur s'abat tout à coup sur le passereau impur, de même, après avoir contemplé d'en haut les misères de ce monde, nous devons descendre dans notre sphère et mettre la main à l'œuvre de Dieu... Issoudun, Issoudun, toi aussi, tu as voulu prendre part au sublime concert qui monte vers le ciel, et la rage des Gentils s'est déchaînée contre toi. Mais patience... ceux qui sèment dans les larmes, récolteront dans la joie... Nous pouvons souffrir, nos corps peuvent être plongés dans les ténèbres; mais nous serons préservés, comme autrefois Moïse dans les tourbillons du buisson ardent. Et moimême, ne suis-je pas la confession vivante de la foi?.. Mon livre a été déchiré parle bourreau, mais son esprit et ses feuillets se sont envolés et multipliés pour féconder la terre; ma chaire a été brûlée au pied du gibet, et vous entendez ma parole plus sonore que jamais. Non, qu'on enferme le souffle du Seigneur dans des vases d'airain scellés à triple sceau, qu'on le plonge au fond des mers, il brisera comme verre son enveloppe fragile, et soulèvera
les 'eaux comme les puissantes narines de Léviathan. Courage donc, enfants d'Israël, Dieu a donné ordre à ses anges de vous garder dans vos voies ; courage, avant peu vous marcherez sur l'aspic et le basilic, vous foulerez aux pieds le lion et le dragon. »
Pareille aux rafales du vent qui soulevait la toiture, une longue approbation accueillit ces paroles, lambeaux informes arrachés du livre saint dans une intention homicide. Les armes s'entrechoquèrent, les hommes brandirent leurs sabres, les enfants s'agitèrent sur leurs poutres, et les femmes elles-mêmes poussèrent un cri sauvage, comme celles des anciens Germains à l'approche de l'ennemi.
Mais bientôt, une voix aigre prenant le dessus, la foule retint sa formidable respiration, et le silence se rétablit de nouveau. Une lettre à la main, Jacques-Paul Spifame se leva, commandant l'attention par un geste modérateur et son regard félin :
« Braves gens, dit-il, le ciel a reconnu les siens et tressailli de joie en voyant votre ardeur. Il accepte vos promesses et saura couronner votre zèle. Mais à mon tour je vous dirai : patience, car l'heure n'est pas venue. »
A ces mots discordants, un murmure de surprise et de mécontentement parcourut cette foule
surexcitée par l'éloquence furibonde d'Ambrôise Le Balleur, qui lui-même, ne pouvant comprimer son élan, s'écria :
« Erreur, le sablier ne contient plus un grain de sable, l'horloge a sonné et Dieu nous regarde.
— Oui, oui, Dieu nous voit, répéta l'assemblée.
— Il veut qu'on attende ses ordres et son jour, reprit l'évêque apostat sans s'émouvoir. Tel est du moins le conseil de son lévite, de son bras droit. Cette lettre de d'Yvoi vous ordonne la prudence.
— Qu'y a-t-il donc de nouveau? Parlez, parlez.
— Vous le savez, l'armée du Roi et du Triumvirat entoure la ville de Bourges, hurlant et menaçant comme le loup de l'Écriture, usant ses ongles sur les murailles.
— Eh bien! pourquoi tarder? L'instant est venu.
— Non, car il est des tempêtes qu'il ne faut pas braver dans leur plus grande fureur... Inférieur en forces, le capitaine ne rougit pas de consulter la tactique et la science du soldat... Tantôt il se borne à opposer une contenance passive et laisse ses ennemis s'épuiser dans l'excès même de leur rage, tantôt, appelant la ruse à son aide, il s'efforce de gagner du temps par des propositions pacifiques.
— Abomination! s'écria un des assistants.
— Gomment, dit un second, après avoir donné le signal, il déserte et nous abandonne?
— Oui, fit à son tour Gaspard Jugancl, est-ce pour cela qu'il m'a dépêché de Bourges à Issoudun?
— Les circonstances ont changé, reprit Spifame.
— Manœuvres indignes d'un vrai croyant !
— Entre les mains des opprimés, toutes les armes sont bonnes.
— Hormis la lâcheté.
— Lui, un lâche ! Un élu du ciel, veillant jour et nuit près du tabernacle.
— N'a-t-il pas déjà livré Issoudun, n'a-t-il pas fui honteusement devant l'ennemi... Et que fait-il aujourd'hui? Il pactise avec les Philistins.
— Pour endormir leur vigilance et par ce moyen servir encore la bonne cause.
— Est-ce pour servir notre cause, qu'à toute heure il reçoit dans la ville Nemours, Montmorency, Claude de Laubespine, le rheingrave Philippe, ces serviteurs damnés de l'Italienne et de son marmot couronné ?
— C'est pour gagner un temps meilleur.
— Quel instant plus propice peut-il espérer?
— Chaque jour, les vivres et les munitions de l'armée royale s'épuisent.
— Il attendra qu'on les renouvelle. Déjà sans l'amiral, qui les surprit près de Châteaudun, Philibert de Marsilly, Arthur de Cossé, Nicolas de
Vaudemont et René de Lorraine lui amenaient trente-six charrettes chargées de deux cents caisses de poudre, de six canons et d'une grande quantité de boulets. Mais le vieux Gaspard de Goligny était là, qui tailla l'escorte en pièces et fit sauter au milieu de la route ce formidable arsenal, ne pouvant \q conduire à Orléans. Vous savez cela mieux que moi. Eh bien ! on fera tant que la chose recommencera, sans que l'amiral se trouve à point pour y mettre bon ordre.
— Mais d'Yvoi peut à son tour recevoir des renforts.
— Gondé a trop à faire chez lui. D'ailleurs, qu'avons-nous besoin des ordres du capitaine ; en quoi notre action gênera-t-elle la sienne ? Loin de là, un soulèvement subit, général dans ces contrées ne peut que seconder ses vues, si elles sont droites et sincères. Mais je le répète, d'Yvoi s'apprête à trahir pour sauver sa tête. Au moyen de cette soumission, il obtiendra de se retirer, lui et les siens, à l'armée de Gondé ou à Sancerre, et nous livrera misérablement aux vengeances des papistes. N'estce pas votre avis, fidèles serviteurs de Dieu, qui m'écoutez ?
— Oui, oui, répondit-on de tous côtés, d'Yvoi est un traître.
— Qu'il garde pour lui sa prudence et ses conseils.
— Et moi, qui te les transmets, vas-tu m'accuser aussi, fit M. de Passy tremblant de colère ?
— Qui sait? poursuivit Gaspard avec ce ton inspiré que ne manquaient jamais de prendre les prédicateurs, quand il devenait urgent de passionner l'auditoire; je me défie de ceux qui prêchent la sagesse après avoir soulevé la tempête.
— Mais, reprit Spifame, qu'espérez- vous faire, livrés à vos propres forces, en si petit nombre ? Comptez-vous; en mettant de côté les femmes, les enfants et les vieillards, vous êtes à peine cent hommes valides, prêts pour le combat.
— La moitié des nôtres est en route, prêchant et priant pour soulever la campagne; demain, à pareille heure, notre nombre sera décuplé. Vois cette résine... Si petite, si tremblante que soit sa flamme, elle suffît pour communiquer l'incendie et embraser le monde... Il en est de même de la foi. D'ailleurs sommes-nous libres d'arrêter le cours du destin; avons-nous le loisir de délibérer à l'abri d'une citadelle puissante? Nous sommes livrés sans merci à la brutalité de nos ennemis, traqués comme des bêtes fauves, voués a l'exil, à la mort, et vous commandez la patience et la résignation ! Par Calvin, c'est trop de vertu ! Moïse conseillailil à son peuple de s'endormir sur le sable entre les Qots béants de la mer Rouge, alors que Pharaon
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se précipitait sur lui avec ses chariots et ses éléphants armés en guerre ? J'en appelle à vous, héritiers d'Israël, voulez-vous renoncer sans défense à la patrie, au foyer domestique, voulez-vous errer à travers les ronces, comme autrefois la race de Caïn, traînant après vous vos femmes et vos enfants, ou bien, obéissant à la voix du Très-Haut, marcher au son des trompettes retentissantes contre les flèches brûlantes, les boucliers et les épées des Madianites. »
Une puissante clameur répondit à cet appel, et Gaspard levant les bras au ciel prononça avec une joie farouche le dernier verset du psaume :
« Tu es terrible, grand Dieu ! qui résisterait à ta colère ? »
En ce moment, la porte s'ébranla sous des coups redoublés, et une voix impérieuse s'écria du dehors :
« Au nom du roi et de M. de Sarzay, ouvrez! »
A cet ordre inattendu, un grand silence se fit ; puis d'un commun accord toutes les armes, arquebuses, piques et fourches s'abaissèrent, prêtes à accueillir de mille morts le malencontreux visiteur.
« Que les femmes, les vieillards et les enfants se retirent dans le fond, derrière les charrettes, fit Gaspard Jugand, pendant que je vais m'assurer
d'où nous vient cet imprudent message... Holà, ajouta-t-il en s'approchant de l'entrée, qui êtesvous pour venir troubler les braves gens la nuit, et jusque dans leur logis?
— Nous sommes gens du Roi, répondit la voix, ayant mission de veiller au repos public, d'empêcher les complots et les réunions sacrilèges.
— N'est-il donc pas permis de prier Dieu à son aise, clans sa propre maison ?
— Non, quand on s'assemble par centaines; le vrai chrétien doit faire ses dévotions dans la solitude et le recueillement, au lieu d'écouter des homélies qui lui mettent la rage au ventre et le sabre au poing. Croyez-vous que je n'aie pas entendu? Par la sainte messe ! ouvrez ou j'entre de force.
— De quel droit ?
— Du droit que me confère ma commission, appuyée de cent bonnes arquebuses.
--Tout doux, mon brave ; il pourrait vous en cuire; car nous aussi, nous sommes en nombre.
— Ah! vous voudriez résister?.. Par la sangdieu, cela me convient. .. Allons, vous autres, aunom du Roi, feu sur cette parpaillauderie » '.
Et une violente arquebusade vint cribler les battants de la porte.
t. D'après les Esquisses pittoresques <i-k PIndre, il existerait encore à Lizeray un domaine portant ce sobriquet.
Les femmes poussèrent des clameurs sauvages à faire trembler les murailles, tandis qu'avertis par les blessures de "quelques-uns des leurs, les hommes s'écartaient pour éviter une seconde décharge.
« Un instant, fit la voix béate et mielleuse de Spifame, la patience n'est pas votre vertu, digne soldat... N'y aurait-il pas moyen de s'entendre ?
— Non, si vous ne livrez passage incontinent.
' — Si nous le faisons, une collision est inévitable. Tenez-vous à voir une foule de braves gens s'entr' égorger?
— Non, pourvu que je remplisse ma besogne.
— En quoi consiste-t-elle ?
— Pour la vingtième fois, obéissez vous le saurez.
— Qui nous garantit contre les excès ?
— Ma parole, mille tonnerres !
— Serez-vous maître de vos hommes?
— Par tous les saints du Paradis, il faudrait en effet une patience de chérubin ! Ouvrez, vous dis-jc, j'entrerai avec six des miens seulement, pour conter l'affaire, après quoi vous aurez à prendre un parti.
— A la bonne heure.
— Mais songez-y, s'il vous arrive de faire un geste, de lever un doigt, vous êtes tous passés par les armes et je brûle la maison.
— C'est convenu, » fît en grimaçant Spifame.
« Attendez, je vais donner mes ordres et je suis à vous. »
Pendant ce court répit, animés de sentiments divers, les chefs des huguenots se groupèrent et entamèrent à la hâte une délibération agitée.
« Te voilà encore avec tes ruses et tes temporisations, homme de peu de foi, dit brutalement Gaspard à M. de Passy.
— Que prétends-tu faire, homme sans prudence, sous ce toit qu'une étincelle suffit pour embraser, contre une troupe armée jusqu'aux dents?
— Nous frayer un passage ou glorifier le nom du Seigneur par notre mort.
— Folie, cruauté... Tu oublies ces femmes, ces enfants... Crois-moi, le mieux pour l'heure est de se montrer prudent, d'introduire ce mécréant et d'écouter son message, qui sans doute n'est qu'une injonction de nous disperser... Avant peu d'heures, nous serons réunis sur un autre point, avec les renforts qui nous viendront des campagnes. »
Sans ébranler l'inflexible Gaspard et la partie ardente de l'assemblée, ce dernier argument semblait prévaloir, lorsque, suivant les conventions, le sergent Gaucher fit son entrée, escorté de six soldats bien armés, qu'il rangea aux deux côtés de la porte, pour s'assurer la retraite.
« Et d'abord, s'écria-t-il en présentant un parchemin au bout de son épée, voici ma commission en bonne forme. Prenez et lisez, si le cœur vous en dit.
— ■ Voyons, fit l'ancien évoque de Nevers.
— Et que comptez-vous faire de cette paperasse, ajouta Gaspard avec mépris, tandis que Spifame la parcourait des yeux.
— L'exécuter de tout point, clans son esprit et dans sa lettre, sans retard et sans commentaires, répondit le sergent d'un air résolu.
— Qu'est-ce à dire?
— C'est-à-dire que je vais prier aussi poliment que possible tous ces drôles à mine rechignée de me rendre leur mauvaise ferraille, de s'éclipser un à un et de ne plus y revenir. »
A ces paroles, un grondement menaçant se fît entendre ; mais, promenant un regard de dédain sur cette multitude, le hardi soldat s'écria :
« C'est comme cela, ni plus ni moins, mes petits agneaux. A vous la vie sauve et tous les égards compatibles avec votre triste position, pourvu que vous obéissiez simplement et promptement. Mais quant à vos chefs, à vos ministres...
— Voyons, interrompit Gaspard riant d'un rire sinistre, ce que tu leur réserves dans ta clémence à ces chefs, à ces ministres.
— C'est juste, c'est votre affaire, monsieur Ju-
gand de Lizeray, la vôtre, monsieur l'évêque de Nevers; la vôtre aussi, honnête Ambroise La Planche... Mais, est-il besoin de vous épeler mot à mot ce passage de l'ordonnance, enjoignant à tous les gens du roi de disperser par tous moyens, les réunions, prêches ou conciliabules et d'appréhender au corps les chefs, meneurs et prédicateurs, afin d'en faire devant qui de droit prompte et bonne justice. Est-ce clair?
— Trop clair... Mais pour l'exécution, il faut consulter ces braves gens ; dites, vaillants champions de lafoi, êtes-vous prêts à vous disperser devant les menaces des Philistins, laissant entre leurs mains vos chefs et vos guides? Quant à nous, si le sacrifice de notre vie peut apaiser la fureur de Baal et vous préserver à tout jamais, nous n'hésiterons pas, nous marcherons avec joie vers le gibet. Prononcez... Dieu nous voit et nous juge. »
A cette apostrophe, la foule, un moment, indécise sentit renaître son enthousiasme et, pour toute réponse, entonna d'une seule voix cette strophe du VIe psaume, d'après la traduction de Marot :
Sus, sus, arrière inicques :
Deslogcz, tyrannicques, De moy tous à la fois :
Car le Dieu dé-bonnaire De ma plaincte ordinaire A bien ouy la voix.
« Ah : fit le sergent, suis-je donc venu pour assister au sabbat, et comptez-vous me convertir ? Voyons, monsieur Silvain Mirebeau. vous, un ancien commis du trésor, qui devez être expert en affaires ; vous, Nicolas Compain, le libraire, qui êtes un homme lettré, répondez au lieu et place de ces Messieurs qui sont trop engagés dans la question pour y apporter un jugement sain et un complet désintéressement. Vous vous taisez ? Et vous, maître Jean Furet, le greffier; vous, Pierre Villerets, le corroyeur; vous enfin, Jean Lebrun, le drapier, qui auriez dû être guéri pour la vie des prêches et des litanies, lejour où vous avez été si bien battu et laissé pour mort dans votre maison avec votre femme, pour avoir chanté, en mauvaise compagnie, de mauvais psaumes en mauvais français, ne serez-vous plus raisonnable aujourd'hui?.. Même silence, même obstination. Alors je me vois forcé d'en faire à ma tête et d'agir par moi-même. Pour la dernière fois, monsieur Gaspard Jugand, monsieur de Passy et vous, monsieur Ambroise La Planche, je vous somme de me suivre, si vous ne voulez envelopper ces malheureux clans votre perte.
— Crois-moi, interrompit avec emportement un jeune homme armé d'une arquebuse, dont il venait d'allumer la mèche... ne porte pas la main sur eux, arrière, arrière.
— Oui-da, mon gaillard. Qui es-tu, pour te faire l'interprète et le défenseur de ces barbes grises?
— Un chrétien qui défend son pasteur, un fils qui ne veut pas livrer son père.
— Ce peut être une excuse, mais ce n'est pas une raison pour un homme dont la consigne, écrite sur un parchemin, est scellée du sceau de de M. de Sarzay. D'ailleurs, il y a trop longtemps qu'on m'amuse ici. Allons, place à la justice du Roi.
— Prends garde, reprit le jeune homme, en soufflant sur la mèche de son arme.
— Qu'est-ce à dire ? fit le sergent hors de lui.
— Un pas de plus, et tu es mort !
— Feu sur ce drôle, hurla Gaucher en s'élançant l'épée à la main. »
Mais avant que son ordre n'eût été exécuté, il tomba lui-même traversé d'une balle, tandis que ses.hommes, passant sur son corps, saisissaient et entraînaient dans leur retraite Gaspard Jugand et Ambroise Le Balleur.
Bientôt le désordre fut à son comble. En appre nant la mort du sergent, le capitaine Hémard, qui jusque-là était resté inactif, poussa un cri de rage et s'avança avec son détachement vers la grange, sans s'inquiéter des arquebusades qui lui arrivaient par toutes les ouvertures.
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A l'intérieur, la scène était déchirante. Les résines s'étant éteintes, il s'ensuivit une mêlée horrible. Les hommes, ballottés entraînés, roulant sur eux-mêmes, perdaient leur action et leurs forces. Au milieu d'un concert de sanglots désespérés, les femmes et les enfants se tordaient dans les angoisses de la terreur.
Pourtant, il faut le dire, dans cette nuit effrayante, la peur fut plus forte que le mal, le bruit plus grand que le désastre. Longtemps on . s'y battit aveuglément, tirant devant soi, frappant sans ordre et sans direction ; si bien qu'après plus d'une grande heure de tumulte, alors que l'on voulut compter ses pertes et ses gains, les deux partis s'aperçurent que, grâce à l'obscurité, ils avaient agi clans le vide, et que l'immensité du carnage rêvé se réduisait à deux ou trois morts à peine, et le butin à quelques prisonniers.
En effet, les catholiques, n'osant se hasarder dans les profondeurs de la grange, étaient restés en dehors, adressant leurs coups aux murailles, tandis que les calvinistes s'employaient, les uns à défendre l'entrée, les autres à pratiquer une sortie sur un point abandonné.
De plus, les munitions s'étant épuisées à ce jeu de hasard, l'action, qui ne pouvait plus s'engager qu'à l'arme blanche, sembla suspendue d'un com-
mun accord, jusqu'à ce que les ténèbres se fussent dissipées.
Mais aux approches du matin, quand le jour naissant eut permis de reconnaître la position, quand le capitaine Hémard, avant de battre en brèche les portes de la place, eut cru devoir faire une dernière sommation aux assiégés, il fut tout surpris de n'entendre aucun mouvement et de voir sa réponse accueillie par le plus morne silence.
« Ventre-de-loup, s'écria-t-il, seraient-ils tous détruits ou voudraient-ils nous tendre un piège ?
— Méfiez-vous, capitaine, dit un des soldats ; les drôles n'ont ni foi ni loi, songez à la triste fin du sergent.
— Pourtant, nous ne pouvons rester ici, devant cette porte, les bras pendants et le bec dans l'eau.
— Sans doute.
— Par la sangdieu, il faut savoir à quoi s'en tenir- Ça, vingt hommes de bonne volonté pour manœuvrer cette bonne poutre, en guise de catapulte. Puisque la serrure est fermée, nous allons voir si la clef est perdue. »
Ce qui fut dit fut fait; en un instant l'arbre fut hissé sur les épaules de vingt solides gaillards.
«Très-bien, poursuivit le soudard; maintenant au pas de course, en avant marche et vivement. »
Aussitôt la formidable pièce de bois s'ébranla et vint frapper de tout son élan les battants vermoulus qui se renversèrent au premier choc en soulevant un tourbillon de poussière. Quand le nuage se fut dissipé, les soldats s'élancèrent à leur tour et parvinrent sans obstacle jusqu'au centre de la chapelle.
« Maison nette, s'écrièrent-ils avec étonnement, en se montrant l'intérieur de la grange qui, en effet, avait pour seuls défenseurs deux cadavres, parmi lesquels était celui du malheureux Gaucher.
— Nous sommes volés, fit avec dépit le capitaine.
— Et les oiseaux se sont envolés, reprit un gros plaisant de la compagnie.
— Par où diable ont-ils pu s'échapper, les mécréants?
— Pardieu, ne voyez-vous pas ce caveau ouvrant sa gueule noire dans le mur.
— Ventre-de-loup! je n'aurais jamais pensé à garder ce pignon, dont la seule fenêtre est ouverte à vingt pieds du sol et grillée comme une lucarne de prison.
— Vous aviez donc oublié que toute honnête chapelle ne peut manquer d'avoir quelque taupinière ou souterrain borgne, débouchant au besoin dans la campagne. Plus de doute, c'est par là que la bande a filé.
— Je le vois bien, c'est une affaire manquée.
— EL quelle affaire ! Quand nous pouvions mettre la main sur toute la couvée, le père, la mère el les petits.
— Ne m'en parle pas, je m'en pendrais de dépit à la place de cette lanterne, si je n'avais en cage, et comme échantillon, ces deux corbeaux croassant et criant.
— Ah! oui, le maître de l'endroit, le vieux Gaspard et son compère La Planche.
— Veillez au moins à ce qu'ils ne nous échappent pas, il ne manquerait plus que cela.
— Soyez tranquille, ils sont cordés et ficelés comme des saucissons de Saint-Florent, entre dix vigoureux camarades commandés par Cauvignac.
— Allons, puisqu'il n'y a rien à gratter ici, faisons nos adieux en gens qui connaissent leur monde et savent vivre. Place ta mèche sous cette meule de paille, ne fut-ce que pour détruire les chenilles et les toiles d'araignées. Tu comprends?
— Parfaitement, capitaine, allez en paix, c'est fait. »
Quelques instants après, la petite troupe, éclairée par la lueur de l'incendie, s'éloignait en riant dans la direction d'Issoudun.