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CHAPITRE XVIII

Après avoir quitté ses cousines, Julien s'arrêta un instant sous les massifs du jardin, pour jeter un regard sur cette fenêtre où brillait encore une lumière, symbole de sa dernière espérance ; puis, quand cette flamme elle-même fut éteinte, quand il se vit plongé dans les ténèbres, le découragement s'empara de son âme ; il se laissa tomber sur un banc de gazon et se prit à pleurer comme un enfant.

Mais, brusquement rejeté dans la vie réelle par une nouvelle détonation, il se leva vivement, prononça à haute voix un déchirant adieu, courut tout d'un trait jusqu'à l'enceinte de la ville et, comme d'ordinaire, franchit la brèche pratiquée dans les murailles par le canon de d'Yvoi.

Une fois dans la campagne, il s'élança de plus belle à travers les champs, les prés, les haies et les ruisseaux, jusqu'à ce que, le souffle venant à lui manquer, il fut encore forcé de se reposer.

Cette fois, malgré son attention, nul bruit étrange ne vint plus frapper son oreille ; au pétillement des arquebuses avait succédé un silence complet, et le sommeil de la nature ne se trahissait que par ces voix harmonieuses respirant à travers les arbres et le long des rivières.

Le doute lui revint et avec lui l'espérance, si prompte à renaître au cœur de la jeunesse. Il se demanda s'il n'avait pas rêvé, si ces bruits, portés sur l'aile de la nuit, n'avaient pas été grossis par les terreurs de son imagination. En effet, fallait-il inévitablement qu'une lutte se fût engagée à Lizeray, fallait-il que son père et ses amis y eussent succombé ; ne pouvait-on au contraire chercher une cause plus naturelle et moins terrible?...

Pourtant il se remit en marche, mais plus calme, ralentissant son pas à mesure que le silence se confirmait, cherchant à se faire bon compte des choses à travers ses émotions.

Il repassa dans sa mémoire les moindres circonstances des dernières heures, commenta chaque mot, chaque geste, chaque inflexion, et, de rêverie en rêverie, en arriva à scruter les mystères de son propre cœur ; mais surpris des sentiments qui s'y confondaient, il s'interrogea sans trouver de réponse.

Et dans le fait, qu'aurait-il répondu ? Ces deux

compagnes de son enfance, dont l'amitié avait germé, grandi et fleuri sous l'œil de Dieu, avait-il jamais songé à leur assigner des places différentes ? Il eût cru commettre une injustice, un sacrilège.

Non, jamais dans ses rêves il ne les avait isolées l'une de l'autre ; il les avait toujours entrevues ensemble, lui parlant de la même voix, lui souriant du même sourire. Elles étaient pour lui une même pensée, une même âme, un même être... Et depuis que cette affection, en perdant sa placidité, s'était transfigurée sous une inspiration brûlante, devaitil les séparer davantage ?

Qui pouvait-il préférer de la sérieuse Ursule ou de la douce Louise, si semblables du reste par le corps et l'esprit? Dans ces deux nuits où leurs âmes s'étaient ouvertes, avait-il entrevu une différence, une nuance d'affection? N'étaient-ce pas les mêmes craintes, les mêmes larmes, les mêmes regards?... D'ailleurs, à quoi bon rechercher cette énigme dont Dieu seul avait le secret ? A quoi bon devancer par un choix imprudent la volonté de la Providence ?... Dans ce temps d'épreuve, pouvait-il former un projet, bâtir une illusion?...

« Non, finit-il par s'écrier, je ne vous ferai pas cette injure de me prononcer entre vous, de consulter mon cœur ; je veux vous embrasser dans

une seule et unique pensée, de même que vous vous êtes unies pour répandre sur moi le charme de votre double affection. »

Il fut tiré de ses rêveries par les pas d'une nombreuse cavalerie descendant d'Issoudun. Le jour grandissait. Par un sentiment instinctif de conservation, notre héros se jeta rapidement dans un bouquet de bois et observa.

A leurs chausses de drap bleu, à leurs collets de maroquin blanc, à leur enseigne de taffetas bleu que coupait une croix blanche, il reconnut de suite les hommes réguliers de M. de Sarzay !. Ils marchaient rapidement au cri de : Vivent la messe et le Roi! sous l'empire d'une grande exaltation, proférant des menaces contre la réforme et les réformés.

« Il faudra bien en finir, disait celui-ci... Il n'est pas tenable de courir ainsi la nuit sans autre profit que des coups et des arquebusades.

— Quant à moi, reprenait celui-là, je ne veux plus faire de quartier. Autant de parpaillots, autant de cadavres... c'est de la duperie...

— A quoi bon, en effet, prendre la peine de les conduire devant les juges, puisque la fin doit être

1. Tel euiit en effet l'uniforme que M. de Barbançois avait donné

à sa»compagnie. (Histoire de Berry, par La Thaumassière. — Généalogie des seigneurs de Sarzay, page 6 fi.i

la même?... Une bonne balle ménage les phrases et les cordes... D'ailleurs, c'est de l'humanité.

— C'est juste ; quand nous aurons mis ces corbeaux en cage, quand ils auront chanté leurs litanies devant M. de Sarzay, en seront-ils moins pendus?

— Sans compter que, pendant ce temps-là, ils ne manquent aucune occasion de prêcher et de répandre le mauvais grain. Écoute, maître La Planche n'a cessé de dégoiser pendant toute la route ; on dirait qu'il veut convertir Bonnet et Cauvignac.

— Par les cornes du diable, il s'adresse mal et perdra ses paroles ; quant au vieux Jugancl, c'est tout le contraire ; il n'a pas desserré les dents, au risque d'étouffer; mais quelle grimace !.. »

En entendant ces deux noms, Julien redoubla d'attention et aperçut en effet son père prisonnier, mais gardant une contenance stoïque au milieu cle ses gardiens, tandis que son collègue Ambroise Le Balleur débitait avec fureur toutes les rapsodies à l'usage des inspirés de cette époque.

A cette vue, le malheureux jeune homme sentit son cœur se briser. Bourrelé de remords, il se reprocha d'avoir montré une indifférence coupable pour sa cause, d'avoir abandonné son père à l'instant du danger. Comme toutes les natures d'élite,

il s'exagéra ses torts, innocenta ceux des autres, du moment où il les vit frappés.

Vingt fois il fut sur le point de sortir de sa retraite, de se jeter au-devant des soldats et de déclarer que toute son ambition, toute sa gloire était d'imiter ces martyrs ou du moins de partager leur sort. Mais il fut retenu dans cette résolution par le désir de connaître l'étendue du désastre et par l'espoir d'y remédier, se disant qu'il serait toujours temps de se livrer et de courir à une mort certaine.

Il laissa donc passer le triste cortège, et, quand il fut éloigné, reprit sa course pour ne s'arrêter que dans la cour du domaine de Lizeray.

Là encore un spectacle navrant l'attendait.

La vieille chapelle était tout en feu, sans qu'une cloche, sans qu'une voix s'élevât pour appeler des secours. La population, d'ordinaire si zélée, s'en écartait comme d'un lieu maudit, et laissait l'œuvre de destruction s'accomplir dans la solitude. Le toit venait de s'abîmer avec fracas, et l'incendie, un instant comprimé sous les décombres, éclatait avec plus de fureur.

« Partout la ruine et la mort, s'écria le jeune homme avec abattement ; mon Dieu, non Dieu ! ne cesseras-tu de frapper?...

— Amen, » fit près de lui une voix lamentable.

Julien tressaillit et aperçut une forme humaine accroupie sur le gazon, en face de cette scène désolée. C'était le vieux pâtre idiot qui, ramené par un invincible instinct, contemplait d'un œil égaré son dernier abri dévoré par les flammes.

« Ah! «c'est toi, Goujeon, que fais-tu seul ici?...

— Vous voyez, moucher Monsieur, je regarde... Beau spectacle vraiment!... Donnez-vous donc la peine de bâtir à présent.

— Et tous ces malheureux, que sont-ils devenus?

— ■ Partis. . . partis. . . La maison n'était pas sûre. . . Ah! il nous faudra des réparations, mon jeune maître, si nous ne voulons pas coucher à la belle étoile.

— Mais, les poursuit-on, de quel côté ont-ils passé, sont- ils en sûreté?...

— En sûreté ! Qui peut se vanter aujourd'hui d'être en sûreté, à part ces pauvres diables qui réclament tout au plus un De profondis, quatre planches de sapin et un coup d'eau bénite. »

Et il montrait du doigt les quelques cadavres étendus sur la terre.

« L'affaire a-t-elle été rude, y a-t-il eu d'autres morts ?...

— A peu près autant dans la grange... Quant

aux autres, ils n'en valent guère mieux ; tôt ou tard, leur compte sera fait.

— Ils ont pourtant échappé?...

— Pour l'instant, grâce à moi.

— Gomment cela?

— Mon Dieu, oui... Ils étaient enfermés, entourés par une bande furieuse, tirés comme des canards dès qu'ils se montraient à quelque lucarne, en un mot voués à la destruction, à moins d'un miracle du bon Dieu. Déjà chacun faisait son acte de contrition et s'apprêtait au grand voyage, quant tout à coup, malgré le vide de ma pauvre tête, je me rappelai qu'entre cette chapelle et les bâtiments de la locature, il existai^ autrefois une communication souterraine dont l'entrée avait été murée lors de la transformation du souterrain en cellier. Gomme bien vous pensez, le chemin fut retrouvé et déblayé en un clin d'oeil, et, tandis que nos ennemis attendaient le jour pour nous écraser, nos pauvres gens, s'esquivant un à un, débouchèrent en plein bois, à un quart de lieue d'ici, hormis ceux qui s'étaient laissés tuer ou prendre... car c'est une chose à vous dire, quoiqu'il m'en coûte, plusieurs ont été faits prisonniers et emmenés.

— Je le sais, mon bon Goujeon.

— Vous le savez... et vous les connaissez ?

— Je les ai rencontrés en revenant.

306 LES HUGUENOTS û'iSSOUDUN.

— Alors je n'ai pas besoin de vous apprendre que...

— Que mon père est parmi eux?... Hélas ! je l'ai vu de mes propres yeux, lié et garrotté au milieu de gens d'armes.

— Quelle pitié ! et qu'allez-vous faire maintenant?

— Le rejoindre au plus vite.

— Le rejoindre, y pensez-vous ?

— C'est parfaitement décidé.

— Mais vous serez mis en prison avec lui.

— C'est tout mon désir.

— Vous courez à votre perte, à la mort.

— Qu'importe ? Ne l'as-tu pas dit, tôt ou tard notre compte doit être réglé.

— Ah ! Monsieur Julien, tout est donc perdu?... Que vais-je devenir, sans maître, sans abri, sans défense ?

— Hélas ! je n'y peux rien, mon pauvre Goujeon ; mais si j'ai un conseil à te donner, c'est de quitter ce pays maudit et de chercher ailleurs. Tiens, prends ce peu d'argent, et mets-toi en route.

— Gardez-votre monnaie, mon jeune maître; je suis fixé de mon côté... Je ne partirai pas; qu'irais-je faire dans un autre endroit, pauvre vieux sans force et sans cervelle ? Mendier ma nourri-

turc de porte en porte..? non, non, ce pain-là est trop cher... A la grâce de Dieu... Je mourrai au moins dans un bois, sous quelque arbre de connaissance... Allez donc où le sort vous appelle; j'obéis au mien en restant. »

Et se rasseyant sur le sol, il retomba clans son égarement stupide en face de la maison, qui se tordait dans les dernières étreintes clés flammes.

Loin d'affaiblir la résolution de Julien, cette résignation, cette douleur sans faste et sans bruit retrempa son courage. Jetant un dernier adieu au vieillard, il quitta ses ruines et s'achemina vers Issouclun.

Quand il y parvint, il retrouva aux portes et dans les faubourgs cette agitation fébrile qui, depuis si longtemps semblait "être l'état naturel de la ville. Une foule frénétique se précipitait du côté de Villatte, en poussant des cris de meurtre et d'incendie.

« Y aurait-il quelque nouveau malheur à déplorer, demanda Julien en s'approchant d'un individu qui, moins passionné sans doute, restait sur le pas de sa porte et se contentait de sourire.

— Pas le moins du monde, répondit le brave homme, Issoudun vient au contraire d'apprendre la plus magnifique nouvelle que le bon Dieu puisse lai envoyer.

— Quelle nouvelle?

— Parclieu, l'entrée du roi Charles IX et de son armée dans la ville de Bourges.

— L'entrée du Roi à Bourges,; y pensez-vous?

— Ne vous déplaise, jeune homme, cela s'est fait hier par une belle et bonne capitulation signée de d'Yvoi, qui a trahi son parti, ou lâché pied, à votre choix.

— Impossible !

— Tiens, tiens, tiens, cela a l'air de vous peiner, cher ami ! C'est si possible, que le courrier est arrivé à quatre heures du matin, pendant l'expédition de Lizeray, que, depuis ce temps, M. le Gouverneur le fait publier à son de trompe à tous les échos, et qu'enfin le peuple s'en réjouit en mettant le feu au temple de Villatte, ce qui, dans l'esprit d'un bon chrétien, ne saurait passer pour une infortune.

— Quoi!., l'on brûle en ce moment le temple des réformés ?

— Parfaitement ; tenez, regardez la grosse fumée qui passe par dessus les toits. Ne dirait-on pas qu'on voit dans ces tourbillons une légion de cinq cents diables, et que cette mauvaise odeur qui nous prend au nez est celle des marmites de l'enfer?

— Avez-vous bien le courage de plaisanter sur de tels sujets?

— Qu'est-ce à dire, mon gaillard, seriez-vous de la vache à Colas, par hasard, pour que cette œuvre agréable au Ciel vous paraisse si déplaisante ?

— Et quand cela serait, croiriez-vous me persuader en brûlant et en pillant, que votre foi est meilleure, votre charité plus exemplaire?

— Non, mais je croirais me montrer fidèle sujet du Roi en signalant les hérétiques qui, au mépris des ordonnances, se promènent dans la ville... Holà ! mon officier, holà ! mes braves, venez donc demander à ce jeune bourgeois son avis sur la religion... Il paraît médiocrement satisfait de la prise de Bourges et du feu de joie dressé à Villatte.

— Oui-da, s'écria le capitaine Hémard, qui, pour la forme, se rendait au lieu du sinistre avec une douzaine de soldats... Voici une tournure et un habit qui sentent le prêche à deux lieues à la ronde. . . Mais attendez donc, je ne me trompe pas... je crois avoir vu quelque part la figure de Monsieur, mais ce n'était pas en bonne compagnie, que je sache.

— C'était dans la vôtre, Monsieur.

— Pardieu, c'est mon petit bourgeois de la Pomme-de-Pin, mon héros de raccroc, le dévoué neveu de M. du Jon. Vcntre-de-loup, nous avons une revanche à prendre et de vieux comptes à régler.

— La revanche vous sera facile, Monsieur, je ne suis pas toujours d'humeur à me commettre.

— Ah! ah ! mon jeune brave, nous refusons la partie ; il paraît que nous avons le courage quinteux et journalier.

— Évitez-vous la peine d'injurier un homme qui se livre, je me nomme Julien Jugand, et veux rejoindre mon père arrêté cette nuit.

— Par la fourche du diable, je m'explique maintenant pourquoi vous goûtez médiocrement les feux de joie. En ayant vu un là-bas, vous êtes peu curieux d'en trouver un second à Issoudun ; mais que voulez-vous, mon mignon, le populaire est en veine de propreté et nettoie les maisons.

— Trêve à vos bons mots, Monsieur, je suis votre prisonnier, faites votre devoir.

— Soyez sans inquiétude, mon jouvenceau, le capitaine Hémard connaît la consigne... Holà, Gauvignac, puisqu'on ne peut en tirer d'autre satisfaction, offre galamment les bracelets à ce bon fils, si désireux de revoir et d'embrasser papa.

— Capitaine, dit Cauvignac, tout en liant les mains de Julien, m'est avis que, sans nous donner grand'peine la prise est bonne.

— Bonne, comme toute autre de même genre et du même poil... un loup vaut un loup...

— Vous méconnaissez voire bonheur, capitaine.

— Comment cela ?

— Si, comme il vient de le déclarer, le drôle est le fils de Gaspard Jugand, nous tenons pour sûr l'assassin de Gaucher.

— Moi, un assassin, interrompit Julien indigné, mensonge, mensonge !

— Mensonge, tant qu'il vous plaira; moi je procède par raisonnement, et je dis : lorsque Gaucher voulut mettre la main sur les ministres dans la chapelle deLizeray, il est avéré qu'un jeune parpaillot s'est écrié : si tu touches à mon père, tu es mort. En effet, le sergent est tombé percé d'une balle, au moment où il allait saisir au collet le vieux Jugand. Ergo! si tu es le fils de Gaspard, tu es l'assassin de Gaucher. De plus, Spifame n'a pas d'enfants, Ambroise Le Balleur n'a qu'une fille. Est-ce clair? Je te défie de rétorquer cet invincible syllogisme.

— Encore une fois, mensonge, je n'étais pas à Lizeray.

— Ah ! nous invoquons maintenant X alibi. C'est toujours ainsi. Où étions-nous donc alors?., à chanter matines, ou à faire l'amour?

— Encore une fois, ménagez votre esprit, Messieurs, je n'ai pas de comptes à vous rendre.

— C'est cela, vous verrez que Gaucher sera mort de peur ou se sera passé lui-même une balle

dans l'estomac... Mais au fait, ce n'est pas notre affaire ; tu te débrouilleras avec M. de Sarzay.

— A la bonne heure, murmura Julien, car je n'ai pas à me disculper d'un crime devant des gens de votre sorte. Où me conduisez-vous?

— Dans les 'bras du respectable auteur de tes jours, selon ton désir, tendre ami. Demain, nous ferons notre examen cle conscience pardevant M. le Gouverneur.

— Marchez donc, je vous suis.

— A la tour, ht le capitaine ; le temple de Villatte brûlera bien sans nous. »

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