LA TOUR D ISSOUDUN
La tour d'Issoudun, vers laquelle se dirige notre héros, est encore aujourd'hui un des plus curieux échantillons de ces constructions féodales qui, parleur masse imposante et leur âpre architecture, caractérisent admirablement le siècle de fer qui les a élevées.
Dans ces temps redoutables, où la raison, le talent, le génie s'inclinaient devant la force, celui-là avait le meilleur droit, qui avait le meilleur bras, la plus solide armure, la plus robuste forteresse.
Aussi les hommes se couvraient de fer, eux et leurs chevaux, n'offrant à la mort d'autre passage que le joint compliqué d'une cuirasse , ils ne dormaient tranquilles, qu'à l'abri d'une impénétrable muraille plantée comme un nid d'oiseau sur une roche escarpée.
Et dans le fait, rien qu'à voir sur le dos de son mamelon cette formidable tour, dressant d'un seul jet ses parois rudes et inégales, sans portes, sans
fenêtres, sans détails, sans saillies, ouvrant à peine à vingt pieds du sol la paupière prudente d'une meurtrière, on comprend tout d'abord combien nos pères étaient entourés d'embûches, combien ils avaient besoin de se garder contre le flot incessant des guerres civiles et des invasions.
Quant aux beautés d'architecture, aux merveilles des arts qui fleurissent avec la paix, il est inutile de les demander à ces monuments d'un siècle brutal. C'est tout au plus si, derrière une triple enceinte, dans quelque coin isolé, l'artiste ose confier à la pierre une image, une pensée. C'est tout au plus si le châtelain pense à graver au front de son donjon sa devise et ses armes, qui demain seront peut-être effacées parle fer de son ennemi.
Il n'entre pas clans notre cadre de faire ici l'historique de la tour d'Issoudun, d'exhumer les ruines qu'elle recouvre, de discuter son origine, sa date et sa forme, de rechercher si elle fut bâtie par une main anglaise ou française. D'autres l'ont déjà fait avec un talent et une précision qui ne permettent plus de rien ajouter, et, en leur renvoyant le lecteur, il convient de leur laisser le juste prix de leurs patientes études *.
1. Dans ses Recherches archéologiques sur la ville d'Issoudun, M. Armand Pérémé s'est longuement occupé de ce monument. Il en décrit minutieusement toutes les parties, d'après des plans exacts,
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Quand il fut arrivé au pied de la tour avec sa petite troupe et son prisonnier, le capitaine Hémard commanda à l'un de ses gens de donner un coup de trompe, en manière de signal. Tout aussitôt on vit s'ouvrir une petite fenêtre ou porte basse en plein cintre, située vers le milieu de l'édifice ; un homme armé apparut, qui, après une minute d'attention scrupuleuse, s'écria :
« Quoi de neuf, capitaine, et que nous apportez-vous ?
— Un nouvel oiseau, maître Boisgermain, qui est venu lui-même se jeter sur nos gluaux, un jouvenceau qui veut rejoindre papa.
— Parlez sans rire, vous savez qu'on ne loge ici que des prisonniers d'élite.
— C'est justement pour cela que je vous amène le fils du vieux corbeau que vous tenez déjà en cage, de maître Gaspard Jugand.
— Par le ciel, je ne vous ferai pas attendre ; avec de semblables prises, vous serez toujours le bienvenu. »
En disant ces paroles, le gardien, aidé de ses
et fait son histoire jusqu'à nos jours. Selon lui, cette tour aurait été fondée, vers H95, sur les ruines d'une ancienne basilique, par Marchader, chef des Cottereaux à la solde du roi d'Angleterre, et dans sa forme mono-angulaire, allongée en éperon ou en cœur vers l'orient, il voit un rapprochement emblématique avec le surnom de son premier maître, Richard Cœur de Lion (Pages 243 et suivantes).
soldats, tendit une longue et forte échelle, seul et prudent moyen de s'introduire dans la tour qui, nous l'avons déjà dit, n'avait aucune ouverture inférieure.
« Alerte, jeune homme, fit le capitaine en desserrant les liens de son prisonnier ; mais songez à filer droit ; car au moindre mouvement, votre compte serait réglé.
— Si j'avais envie de m'enfuir, répondit celui-ci s'élançant sur l'échelle, me serais-je livré comme un niais?
— C'est juste... Ventre-de-loup, attendez donc, je ne suis plus habitué à grimper comme un chat, et la tête me tourne dès que je quitte la terre. Mais bah! le voilà déjà là-haut... Boisgermain, présentez-lui vos compliments et faites-lui les honneurs, jusqu'à mon arrivée. »
En effet, Julien était assis sur un banc de pierre, entre deux gardiens, lorsque le capitaine, tout essoufflé, fit son apparition dans cette grande salle du deuxième étage qu'on peut voir encore aujourd'hui dans toute son intégrité et telle qu'elle existait à cette époque.
Cette vaste pièce, dont la paroi octogone est entièrement revêtue en pierres de taille, se termine supérieurement à vingt-cinq pieds au-dessus du plancher par une belle voûte surbaissée, soutenue
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par des arcs doubleaux à triple nervure qui se croisent au centre et viennent retomber sur huit faisceaux de collonnettes, superposés eux-mêmes à autant de colonnes engagées aux angles et décorées de chapiteaux prismatiques.
A l'ouest et au sud, le jour arrive par deux longues meurtrières très-étroites à l'extérieur, mais qui, s'évasant en tout sens dans l'épaisseur de la muraille, prennent en dedans les proportions majestueuses de deux larges fenêtres cintrées ; dont l'une est accessible par les marches d'un escalier décroissant.
Pour tout autre ornement, une immense cheminée projette son manteau appuyé sur de simples consoles et semble attester qu'avant d'être transformée en prison, cette demeure ne fut pas toujours inhospitalière.
Entre les deux fenêtres, et dans l'épaisseur du mur est percé un cabinet bas et voûté, éclairé par une barbacane qui, ainsi que les autres ouvertures de cet étage, était alors protégée par de petites pièces d'artillerie, de la fabrique même d'Issoudun '.. Dans ce réduit se trouve, à fleur de pavé, l'orifice
1 . La ville d'Issoudun avait, à cette époque, sa fonderie de canons comme on peut s'en convaincre par les deux charmantes couleuvrines qu'on voit encore dans la grande pièce de la tour, et
d'un puits profond qui, sans nul doute, fournissait l'eau nécessaire à la garnison et, d'après la tradition, communiquait avec un passage secret débouchant au loin dans la campagne.
Un escalier de pierre en spirale, taillé dans l'épaisseur du mur, conduisait aux étages supérieurs et à la plate-forme, tandis qu'une simple ouverture pratiquée dans le plancher donnait accès dans la région inférieure, horrible in pace, séjour maudit, où durent s'éteindre bien des douleurs inconnues.
« Ouf ! fit le capitaine, nous y voilà donc ! Ce n'est pas sans peine; j'ai cru que je n'y parviendrais jamais; mais je me suis obstiné, voulant revoir la cage où j'ai passé de si tristes moments, en bien mauvaise compagnie, encore...
— Quoi ! vous auriez été vous-même prisonnier ici?
— Pardieu, il y a vingt-quatre ans, au temps où j'étais cordelier, sous le nom de frère Toussaint. C'est une histoire qui court les rues, vous savez bien.
dont l'une, datée de 1568, porte les armes de la ville: d'azur au pairie d'or, le nom des échevins Yv: Audoux, J. Cougny, G-, Robert, G. Carcat, et cette fière inscription:
A Issoudun je fus faiste Pour tenir aux ennemis teste.
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— Ah! j'y suis maintenant... à l'époque où M. du Jon vous a envoyé aux galères.
— Précisément, pendant deux jours j'ai dû me préparer à cet aimable voyage... Par la messe! l'établissement n'a pas changé ; toujours aussi gai... Voici la grande cheminée qui ne flambe jamais, les fenêtres par lesquelles on ne voit goutte, le petit cabinet avec son puits. Il n'y a pas jusqu'à ces inscriptions que je ne reconnaisse parfaitement.
— Ce sont les noms de tous les élus qui ont habité ce paradis.
— Oui, ces noms et ces doléances gravées sur la pierre prouvent que de tout temps il y a eu des forts et des faibles, des gardiens et des gardés. Je dois avoir consigné le mien quelque part, en mémoire de la chose, à moins qu'un pauvre hère, plus malheureux encore, n'ait superposé sa douleur à la mienne.
— Voyons cela.
— Ce devrait être dans l'embrasure de celte fenêtre, en-dessous de ces griffonnages qui sont, dit-on, des inscriptions hébraïques.
— J'avais toujours pris cela pour le grimoire de quelque sorcier voué au feu... mais dans le fait, c'est tout un, puisque c'est de l'hébreu.
— De l'hébreu le plus pur ; je le tiens de trois
enfants d'Israël avec lesquels, chose abominable à dire, j'ai été enfermé pendant ces deux jours, malgré ma robe de cordelier et mon caractère respectable; car je vous ai dit en commençant que j'avais trouvé ici vilaine société.
— Gomment, vous avez été confondu avec des Israélites ?
— De vrais Juifs, maître Boisgermain, descendus en ligne droite de Moïse. Tout d'abord, révolté de ce rapprochement, je me suis retiré, en faisant de grands signes de croix, dans ce réduit où le premier jour je me confinai ainsi qu'en une forteresse. Mais, comme dit le proverbe, la faim chasse le loup du bois ; le lendemain je me sentis l'estomac si délabré, qu'il fallut bien prendre mon courage à deux mains et venir demander ma part de la pitance commune. L'avouerai-je, telle était ma détresse, que je crois m'être laissé entraîner à quelque bassesse pour avoir un meilleur morceau.
— Chose toute simple, capitaine, ventre affamé n'a pas d'oreille.
— Ce fut alors mon raisonnement. Ma foi, je n'eus pas trop à m'en repentir, car les mécréants n'étaient pas si noirs que je l'imaginais. Malgré leur barbe sale et leur nez crochu, je les trouvai d'humeur assez avenante et d'heureuse
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composition... D'ailleurs, je réfléchis que sous peu de jours, quand je serais aux galères, je n'aurais pas lieu de me montrer difficile sur la compagnie. Je fis donc contre mauvaise fortune bon cœur et me mis à causer amiablement avec eux. C'est pendant ce temps que le plus savant de la bande, un vieux rabbin, blanc comme Mathusalem, me donna l'explication des signes mystiques et cabalistiques.
— Et vous la rappelez-vous ?
— Parfaitement ; comme c'est tout mon savoir dans la langue de Jacob, j'en ai gardé le souvenir, car, de mon ancien état, il m'est resté le goût des antiquités et des belles-lettres.
— Belles-lettres tant que vous voudrez ; mais pour moi, qui crois savoir passablement mon A, B, C, je n'en reconnais pas une... Voyons, que chantent-elles, vos belles lettres ?
— Cette inscription, la plus grande de toutes, est la prière de deux misérables captifs, un hymne à la liberté, qui ne manque pas de poésie et que je veux recommander à maître François Habert ; en voici la traduction :
« Deux frères sont en prison : Isaac et Hayem ; » puissent-ils vivre dans l'éternité ! Que Dieu les » ait en aide ; qu'il les fasse passer des ténèbres à » la lumière et de la servitude à la liberté ! Amen, » amen, Sclah ! »
Et au-dessous, en caractères plus petits : « Ils sont arrivés le troisième jour de la Parracha )> Vaïhi, an 64 du petit comput ! »
— Quel jargon et quelle manière de compter !
— Que voulez -vous, c'est une date du calendrier de Jacob qui nous reporte, m'a-t-on dit, au mois de février de l'an de grâce 130i, à l'époque où le roi Philippe le Bel pourchassait les Juifs dans toute l'étendue du royaume. Quant aux autres légendes, ce sont de simples noms, des maximes de l'écriture, des fragments de prières jetés çà et là, selon l'état du cœur de ces pauvres diables :
« Joseph, fils de David. La mémoire du juste est » bénie... Azariah, fils de Jacob... Joseph, fils de Jucla... etc., etc. '. »
— Par ma barbe, vous êtes un puits de science, capitaine... Quelle érudition et quelle mémoire !
— Peuh ! habitude, éducation.... Nous autres, anciens clercs, nous avons un caractère indélébile,
1. Ces curieuses inscriptions se voient encore aujourd'hui à la même place, en parfait état de conservation. Dans une note de son livre, M. Pérémé eu revendique la découverte exclusive et en attribue l'explication à M. Cahen, le savant traducteur de la Bible, tandis que, dans son Histoire (ho Berri (t. II, page 263), M. Raynal avance qu' elles ont été levées aux frais de M. Pignot, médecin à Issoudun, et traduites par M. Quatremère de Quincy, de l'Institut. Quoi qu'il n soit, ce conflit sert à prouver leur authenticité et l'intérêt scientilique qui s'y rattache.
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qui nous suit partout... D'ailleurs, j'étais connu pour ma prodigieuse mémoire et j'en ai gardé quelque chose.
— On s'en aperçoit.
— Bah ! ce n'est rien en comparaison de ce que je suis capable d'accomplir... Tenez, si cela peut vous être agréable, je me fais fort de vous réciter, mot pour mot, le premier sermon que j'ai prononcé, pour ma réception, à l'âge de vingt-deux ans.
■ — Je n'en doute pas, mon brave, fit Boisgermain effrayé ; mais ce sera pour une autre fois ; vous oubliez notre protégé.
— C'est juste, à quoi diable allais-je songer ! Nous sommes tous ainsi, nous autres barbes grises ; quand nous parlons de la jeunesse, nous radotons... Ventre-de-loup, je me croyais encore au couvent... Alerte, mon jouvenceau, je vais vous conduire dans les bras du vénérable auteur de vos jours. Par où faut-il passer?
— Il n'est pas besoin de vous déranger, capitaine, interrompit le gardien en ouvrant la petite porte de l'escalier tournant, il n'y a pas deux chemins et doux issues. Montez droit devant vous, jeune homme, et vous trouverez votre monde. Puis, quand Julien eut disparu dans la vis de l'escalier, quand les triples verrou.v. furent tirés sur lui : Par où voulez-vous qu'ils s'échappent, ajouta-
t-il, par des meurtrières de six pouces, ouvertes à trente pieds en l'air ? Allez, ils sont parfaitement à l'abri.
— Quelle mine font-ils là-haut depuis leurarrivée?
— Ils seraient assez raisonnables pour des hérétiques, si, suivant leur mauvaise habitude, ils n'avaient constamment prêché et chanté des psaumes.
— Eh! mais... c'est encore preuve de bonne humeur. 11 faut bien charmer l'ennui ; savez-vous que le local n'est pas gai ?
— Que diriez-vous donc de ceux qui sont enfermés par en bas?
— Comment, il y a encore des prisonniers làdessous?
— Dans les deux étages, ou plutôt dans les deux caveaux.
— Et quels sont-ils, combien sont-ils ?
— Par ma foi, je l'ignore.
— Depuis combien de temps ?
— Ce n'est pas mon affaire ; je les ai pris, il y a deux ans, à mon entrée en fonctions; je les rendrai à ma sortie, sans les avoir vus, sans leur avoir parlé... Tous les deux jours, j'ouvre la trappe pour leur descendre le pain et l'eau dans un panier, voilà tout.
— Et si l'un d'eux était malade, s'il venait à mourir?
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— Gela les regarde, ils s'arrangent... De temps à autre, j'entends bien des plaintes, des cris et des coups, mais ils peuvent se disputer, se battre et mourir à leur aise. C'est un petit monde, où personne n'a rien à voir, telle est la consigne .
— Quel crime ont-ils commis ?
— On n'en sait rien, sinon qu'une fois descendus là-dedans, il n'en doivent plus sortir.
— Mais que supposez-vous?
— Je suppose que ce sont des gens qu'on veut oublier.
— Ah! je comprends.
— C'est très-commode, je vous assure.
— Ventre-de-loup, c'est parfait. Quant à ceux du dessus, c'est tout différent ; on veut y penser, je suppose?
— Sans doute, vous en aurez la preuve demain .
— Je l'espère bien ! Peste, cela me rappelle qu'à ce propos j'ai un rendez-vous avec M. de ' Sarzay... L'heure s'avance et je n'ai plus de temps à perdre. Mais comment faire pour redescendre avec mes bottes fortes, ma rapière et ma cuirasse ? Singulier escalier. . . Allons, il faut risquer l'aventure, car je ne me soucie pas de passer la nuit ici.
— Bonne santé, capitaine, et bon courage.
— Dieu vous le rende, maître Boisgcrmain... tenez bien l'échelle.