CHAPITRE XX
Les prisonniers, extraits de la tour, allaient comparaître devant M. de Sarzay, pour être jugés selon les lois expéclitives qui, dans les temps de crises prolongées, finissent toujours par devenir la suprême raison, le dernier argument.
Dans la grande pièce du château, on avait improvisé une salle d'audience, où devait se dénouer, sans bruit et sans apparat, le drame palpitant commencé à Lizeray.
Une table pour la commission militaire pré- * sidée par le gouverneur, des sièges jetés çà et là pour les accusés, les témoins et quelques assistants privilégiés, telle était la mise en scène réservée à ces terribles débats, dont quatre têtes humaines étaient l'enjeu.
Et dans le fait, n'aurait-ce pas été une cruelle ironie que d'entourer d'une pompe vaine, du prestige de la justice, un arrêt rendu par avance. L'alternative n'était pas permise, l'édit royal était
inflexible et la sévérité du juge trop connue. Cette mort rapide, inévitable, devait être décrétée sans phrases, sans détour, sans fausse impartialité. C'était affaire de pure formalité.
Telle était du moins la triste conviction de M. de Lavarennes qui, placé au premier rang, à côté de maître Habert, se faisait un devoir religieux d'assister son frère, comme s'il l'eût déjà suivi à sa dernière demeure
Quant à le défendre, à le couvrir de son nom et de son influence, il n'y songeait même pas. Il sentait bien qu'outre l'inutilité de ses efforts devant la précision des faits, la gravité des circonstances et la raison de salut public, Gaspard lui-même ne manquerait pas de se lever pour protester avec sa violence habituelle contre ce secours odieux.
M. de Lavarennes ne gardait donc aucune illusion ; comme nous l'avons dit, il cédait à sa conscience et aux instances de ses malheureuses filles, qui n'avaient renoncé elles-mêmes à l'accompagner que sur la promesse formelle d'être averties heure par heure de toutes les phases de ce lugubre spectacle.
Vers dix heures, la porte du fond s'ouvrit, et M. de Sarzay, assisté de quatre de ses officiers, vint prendre place à son siège, tandis que d'un
autre côté, les gens d'armes introduisaient les accusés, Ambroise Le Balleur, Gaspard Jugand et son fils, et enfin Robert Barbier qui, on se le rappelle, avait été surpris trois jours auparavant dans le conciliabule du temple de Villatte.
Dans ce procès, où une lutte ardente de convictions et d'amours-propres s'engagea dès le principe, les débats ne pouvaient être ni longs ni compliqués. Se posant en martyrs, confessant leur foi par l'exemple, les trois ministres ne voulurent pas s'abaisser à relever les détails, à innocenter leur conduite, à recouvrir leurs complots du manteau de la bonne foi ou de l'ignorance.
A chaque question du juge, ils firent une réponse hardie, précise, sans équivoque, glorifièrent leur crime et accusèrent à leur tour.
Chargé par ses collègues de présenter, non la défense, mais plutôt l'apologie commune, Gaspard le fit avec cotte dignité amère, cette éloquence stridente, qui souvent change les positions et donne momentanément à l'accusé une supériorité factice sur le magistrat.
Planant d'abord dans les régions supérieures, il mit en regard les deux religions, exalta la réforme, opposa la raison, la fertilité du dogme nouveau aux vieux abus, à l'obscurantisme et à l'idolâtrie.
Puis , quand la voix du gouverneur lui eut impérieusement interdit cette excursion sur un terrain brûlant, il retomba dans les récriminations, armes habituelles des partis, pauvres moyens de plaidoiries qui irritent sans convaincre.
Gomme d'habitude, il déclara que les manœuvres des siens étaient les justes représailles provoquées par les excès des catholiques. Il peignit des plus sombres couleurs l'inquisition poursuivant la conscience jusque dans le sanctuaire de la prière , l'intolérance aveugle s'asseyant au foyer domestique, décimant les familles; et son œil rayonna d'une joie farouche, en voyant combien ce dernier trait avait profondément pénétré dans l'âme de son frère.
Eufin, lorsque l'impatience de M. de Sarzay l'eut de nouveau averti de circonscrire sa défense, sans aggraver sa position par des déclamations passionnées contre les lois du royaume et les édits du souverain, le fougueux vieillard se laissa aller au torrent de son fanatisme et perdit toute mesure.
« Vos lois, vos édits, s'écria-t-il, lois d'iniquité et d'oppression, édits de meurtre et de fureur glissés dans l'oreille d'un enfant, par le souffle impur d'une Jézabel ! La couronne tombera de leur tète, le sceptre de leurs mains, et
330 les huguenots d'issoi; dux.
leur nom deviendra un sujet de désespoir, d'étonnement, de mépris et de malédiction. Et toi, homme impie, qui t'es abreuvé jusqu'au délire à la coupe de la violence, poursuis Ion œuvre, Trappe encore, frappe toujours : c'est ton destin... Marche à travers le sang qui déjà dépasse ta ceinture, jusqu'à ce que, grossissant d'heure en heure, le fleuve arrive au niveau de ta bouche et l'envahisse de ses flots, sans lui permettre de crier grâce vers le ciel.
« C'est l'esprit d'en haut qui parle en lui, fit avec exaltation Ambroise La Planche, gloire à Dieu ! gloire à Dieu !
— Le règne des méchants passera comme la rosée au soleil de midi, reprit Robert Barbier, et le temps des saints viendra pour durer jusqu'à la fin des siècles.
— Trêve à vos clameurs mystiques, vieillards insensés! dit M. de Sarzay frappant violemment du poing sur la table ; elles ne font que confirmer votre crime contre la religion, votre rébellion contre le Roi. Et d'ailleurs qu'élait-il besoin de cette nouvelle preuve ? Les faits sont là, les témoins déposent, vous êtes convaincus. Un édit existe, qui interdit les réunions nocturnes, les prêches, les conciliabules, et puii.it de mort les chefs et ministres qui au-
raient méprisé ses défenses. Vous avez été surpris en violation flagrante de la volonté souveraine, conspirant avec des hommes armés, soufflant le feu de la guerre civile ; bien plus, vous avez résisté ; vous avez méconnu le caractère inviolable d'un parlementaire, vous l'avez assassiné... Vous avez prononcé vous-même votre arrêt...
— Ce n'est pas parmi nous qu'il faut chercher des assassins, firent à la fois les accusés.
— Par le ciel ! la prétention est nouvelle, et pour des martyrs de leur foi, voilà une singulière manière de confesser la vérité. Nierez-vous que mon fidèle Gaucher ait été traîtreusement mis à mort, alors qu'il vous transmettait sans violence les ordres du Roi?... Nierez-vous que son meurtrier soit assis à vos côtés, qu'il vous appartienne par le sang, Gaspard Jugand, sieur de Lizeray?
— Je le nie, s'écria celui-ci.
— Je le nie, répéta Julien pâle d'indignation.
— Ils sont perdus, murmura M. de Lavarennes à l'oreille du poète; allez, mon ami, allez selon notre promesse préparer nos pauvres filles à ce coup terrible; vous le voyez, il ne reste aucun espoir.
— En effet, leur mort est décidée, dit maître Habert en s'esquivant, je n'en veux pas savoir plus long... C'est une véritable pitié.
332 LES HUGUENOTS û'iSSOUDUN.
— Levez-vous, jeune homme, reprit M. de Sarzay, et ne cherchez pas à braver par le mensonge la justice humaine et divine.
— Jen'ai jamais menti, répondit fièrement Julien; je n'ai jamais décliné la responsabilité petite ou grande d'aucune de mes actions, mais je ne puis me reconnaître coupable d'un meurtre que je n'ai pas commis, du sang que je n'ai pas versé.
— Vous vous ohstinez contre les déclarations de tous les témoins.
— Ils se trompent ou veulent me déshonorer... Tenez, je ne cherche pas à éviter vos coups ; puisque je me suis livré moi-même. Mais, quand je vous jure que je suis innocent, que je n'étais même pasàLizeray, croyez-moi.
— Ah! vous prétendez maintenant n'avoir pas assisté au conciliabule?
— Oui, Monsieur.
— Où étiez-vous, alors ?
— Je ne puis le dire.
— C'est cela. Il est trop commode de nier le premier point et de taire le second. Nous pensez-vous assez simples pour accorder créance à de pareils moyens de défense ?
— Je le répète, j'ai dit la vérité ; maintenant vous en ferez à votre volonté.
— Bien entendu, nous agirons selon les règles
du bon sens et de la justice, en préférant l'évidence des faits et nos convictions aux dénégations intéressées du coupable.
— Condamnez-moi donc sans m'en tendre.
— Cessez d'injurier vos juges, Monsieur, n'oubliez pas que vous parlez à des gens d'honneur qui, chargés d'un grand devoir, sauront se prononcer sans haine et sans crainte. Écoutez les charges qui vous accablent, et voyez ensuite s'il vous sera permis de persister sans honte. »
En effet, une longue lutte s'engagea de nouveau entre les accusés et les six soldats qui, entrés dans la chapelle à la suite du malheureux Gaucher, avaient été témoins de sa mort.
Ceux-ci furent d'accord pour affirmer qu'au moment où le sergent avait voulu s'emparer des trois ministres, un jeune homme placé dans la foule l'avait menacé de son arquebuse, qu'interpellé sur son intervention, il avait répondu : « Je suis un fils qui défend son père » ; qu'en effet, n'ayant tenu aucun compte de cet avertissement, Gaucher tombait, une seconde après, frappé d'une balle en plein corps. Quant à reconnaître positivement l'assassin, ils ne pouvaient dire autre chose, sinon qu'au milieu du tumulte et de la fumée, il leur avait bien paru de môme âge, de môme aspect et de même taille ; mais qu'il ne leur était resté au-
cun cloute, en apprenant plus tard que seul, parmi les ministres menacés, Gaspard Jugand avait un fils.
« Eh bien ! reprit M. de Sarzay, qu'avez-vous a objecter à ces dépositions unanimes?
— Pour la troisième fois, j'affirme que je suis innocent du meurtre, puisque clans ce moment fatal j'étais absent de Lizeray.
— Mais la preuve, la preuve?
— Je ne puis et ne veux en donner d'autre que ma parole et celle de mes coaccusés.
— Pour mon compte, interrompit son père, je suis prêt à engager mon serment ; et, certes, je ne puis être suspect; car, dût-il lui en coûter la vie, j'aurais voulu le voir à mes côtés faisant son devoir au milieu de ses frères ; car, si j'ai un reproche à lui adresser, ce n'est pas celui d'un zèle inconsidéré, mais bien d'une tiédeur coupable.
— Alors, où était-il ? quel autre crime commettait-il donc pour se cacher ainsi? Gourait-il la campagne pour la soulever?
— Non, Monsieur.
— Encore une fois, jeune homme, répondez dans l'intérêt de votre salut... Vous confirmez par votre silence l'évidence des faits.
— J'en subirai la peine.
— Songez-y, vous jouez votre vie.
— Je le sais ; mais j'en ai fait le sacrifice.
— Ainsi, vous persistez à cacher où vous avez passé la nuit?
— Je persiste.
— A taire ce que vous faisiez à l'heure de l'assassinat ?
— Oui, Monsieur.
— Alors, que Dieu vous pardonne et que votre sang retombe sur votre tête.
— Ainsi soit-il !
— Arrêtez ! s'écria tout à coup une voix de femme clans la foule, arrêtez ! il ne faut pas que l'innocent périsse. »
Chacun tourna son regard vers le point d'où partait cette interruption, et vit s'avancer du fond de la salle deux femmes voilées, appuyées l'une sur l'autre et suivies d'un vieillard.
«Qu'est-ce à dire? fit M. de Barbançois.
— Vous allez le savoir, répondit une des femmes, écartant son voile.
— Mademoiselle de Lavarennes, » reprit le gouverneur.
C'était elle, en effet, qui, en apprenant de maître Habert le redoutable dénouement qui se préparait, avait voulu, malgré sa douleur et sa faiblesse, tenter un dernier effort, et avait entraîné dans cette démarche désespérée le poëte et sa cousine.
336 LES HUGUENOTS D'iSSOUUUN.
Pâle comme un spectre, vêtue d'habits de deuil, exaltée par la fièvre, elle étendit la main vers Julien et lui dit d'un ton presque impérieux:
« Parle sans crainte, foule aux pieds un faux point d'honneur. Tu défies la mort: mais songes-y, le suicide est un crime, et tu dois défendre ta vie. Tu gardes le silence, tu crains de nous entraîner dans ta ruine ; eh bien ! je parlerai pour toi.
— Taisez-vous, taisez-vous, interrompit le jeune homme, vous vous perdez sans profit ; car quoi qu'il arrive, je suis condamné par avance.
— Non, car tes mains sont pures du sang versé. Car si tu es coupable d'infraction aux édits royaux, nous le sommes avec toi. Car, si tu dois être puni, nous devons subir la même peine...
— Autre affaire, murmura M. de Sarzay; le chagrin trouble sa raison.
— Non, non, poursuivit Ursule, je sais et maintiens ce que je dis. En interdisant l'entrée de la ville aux gens de la religion, votre loi ne prononce-t-elle pa? les mêmes rigueurs contre ceux qui leur ont donné asile ?
— Sans doute. Mais quel rapport?
— Eh bien ! accusez-nous avec lui, car dans cette nuit lugubre, à l'heure où le meurtre s'ac-
complissait, Julien était avec nous, loin de Lizeray.
— Où cela ?
— A Issoudun, dans notre maison, mais h l'insu de mon père, je le jure par l'Évangile ; nous seules sommes responsables d3 l'avoir introduit furtivement; frappez-nous s'il est criminel, épargnez-le si nous sommes innocentes. Nous avons partagé son crime, son erreur ou sa faute. Écoutez-moi donc ; car tout aussi bien il ne s'agit plus de rougir ou d'hésiter, quand l'honneur et la vie d'un homme sont en jeu. »
Et, avec une volubilité maladive approchant de l'égarement, malgré les prières de Julien, de son père et de Louise, elle se mit à raconter dans les plus petits détails l'histoire pudique de leur affection, les malheurs qui accablèrent la famille, la cruelle séparation qui illumina leurs sentiments, et enfin ces dernières entrevues qui, dût en souffrir leur réputation, innocenteraient sans nul doute leur jeune parent d'un crime odieux, et épargneraient à la justice une erreur déplorable.
Tout cela fut débité avec une naïveté poignante, sans emphase, sans cris, sans pleurs, avec cette effusion de l'âme qui brise et laisse échapper le pur cristal de la vérité; si bien qu'assistants, juges et accusés demeurèrent sus-
pendus aux lèvres de la jeune fille, partageant ses angoisses, la plaignant, l'admirant, jusqu'au momeut où, les forces venant à lui manquer, elle s'affaissa dans les bras de sa cousine, terminant ainsi un récit où elle avait fait passer son âme et sa vie.