L) E II N 1 È RE ÉPREUVE
— Allons, c'est convenu, répondit le malheureux avec accablement.
— Bien, reprit la malade en proie à la fièvre dévorante de l'incertitude ; et maintenant raisonnons, parlons avec calme, tâchons de prévoir l'avenir; dis Louise, quel sort penses-tu qu'on leur prépare?
— Qui peut connaître les décrets de la Providence ?
— Je le vois, vous ne voulez pas répondre. A quoi bon ces ménagements, quand dans un instant il nous faudra écouter l'épouvantable vérité? Tenez, voici mon avis. Je pense que mon oncle Gaspard et les deux ministres seront comdamnés ; je ne me fais pas illusion, je m'y prépare. Mais Julien, Julien, le confondront-ils dans la même peine? Et quelle peine ! Non, ils le gracieront, après ce que j'ai dit pour lui; car, maintenant que son innocence est connue, ils ne peuvent l'envoyer à la mort.
— Je l'espère.
— Vous l'espérez ! Vous n'en êtes donc pas certains. Ah! ce doute est affreux. Mais, silence !... il me semble qu'on frappe, entends-tu Solange?
— Croyez-vous, Mademoiselle?
— Oui, oui, c'est le bruit du marteau, mais si faible, si faible qu'on dirait une mauvaise nouvelle, qui n'ose entrer. Cours vite, ma fille ; et vous, no craignez rien pour moi.... allez,- je suis prête. »
Et, comprimant les horribles battements de son cœur, composant les muscles de son visage, elle affecta une de ces .résignations contractées plus tristes que la plus navrante douleur, plus éloquentes que les sanglots les plus déchirants.
C'était en effet maître Habert qui apportait la solution.
Rien qu'à entendre la mesure lente et solennelle de son pas dans l'escalier, l'interrogation timide dont il fît précéder son entrée, le doute n'était plus permis. Restait à savoir quelle dose de malheur contenait la formidable nouvelle.
Le vieillard s'avança dans la chambre, tête baissée, n'osant braver les regards fixés sur lui, et d'un air profondément découragé se laissa tomber sur un siège. Un silence glacé régna un moment, pendant lequel chacun entendit distinctement à son oreille les battements de son cœur et le cours du sang dans les veines.
« Eh bien ! Habert, fit enfin dans un cruel effort M. de Lavarennes, parlez, mon ami ; nous sommes préparés, comme de véritables chrétiens.
— Vous avez, en effet, besoin de courage, mon cher Monsieur.
— Nous le savons, allons donc droit au but. Ils sont condamnés, n'est-ce pas?
— Hélas ! oui, condamnés.
— A... à mort?
— A mort.
— Tous?
— Tous, excepté Julien qu'on laisse dans ce monde, mais qu'on envoie en exil.
— Ils appellent cela de la clémence.... enfin.... *> Et s'anéantissant de nouveau dans sa douleur,
chacun mesura la profondeur du désastre, selon sa raison, son âge et ses affections. En homme rudement châtié par l'expérience, M. de Lavarennes fut accablé par ce dernier coup ; il sentit avec effroi ses remords augmentés de tout le poids du déshonneur versé sur la famille; tandis qu'Ursule et Louise, si frappées qu'elles fussent par cette catastrophe, il faut bien le dire, trouvèrent encore au fond de leur cœur une lueur d'espérance, une sorte d'action de grâces pour le ciel qui épargnait Julien. Car pour elles, la vie sauve, c'était l'avenir réservé, l'avenir dont l'œil de la jeunesse écarteles nuages, éclaire les plus sombres horizons.
«Ainsi, murmura M. Claude, continuant tout haut sa pénible rêverie, voilà la suprême raison, le mot de l'énigme, le fruit de nos discordes, le déshonneur, la mort, l'exil. Voilà deux siècles de probité, de vertu effacés à jamais. Encore, ai-je le droit de me plaindre? Insensé, criminel, ne suis-je pas en partie l'artisan de ma ruine?
— A quoi bon ces reproches, mon oncle, interrompit Louise, à quoi bon user son courage au spectacle d'un passé irréparable ? Ne vaut-il pas mieux contempler froidement le présent, profiter des instants qui nous restent ?
— Que pouvons-nous, mon enfant ; ne sont-ils pas irrévocablement condamnés par un juge inflexible, par ces lois de la guerre qui frappent aussitôt qu'elles ont prononcé ?
— Que dites-vous, grand Dieu, s'écria Ursule sortant enfin de ses lugubres contemplations ; cette dernière épreuve est-elle donc si prochaine ? Parlez, maître Habert, quand doit s'exécuter cette abominable sentence.
— Dans deux jours, ma chère demoiselle.
— Deux jours seulement, pour se réconcilier avec le Ciel, pour dire adieu à la patrie, à la vie !
— Alors il n'y a pas de temps à perdre, reprit Louise.
— Que prétends-tu faire, pauvre fille ?
— 'Les sauver, si Dieu nous vient en aide.
— Les sauver, les sauver, as-tu dit?... mon oncle Gaspard et Julien ? Répète, répète, aurais-tu cette puissance ?
— Je l'ignore, mais je crois que pour le conjurer, il faut marcher au-devant du sort.
— Bien dit..., mais par quel moyen ?
— Le Roi et la Reine sont à Bourges, i'ayezvous oublié ?
— Par le ciel! s'écria M. de Lavarennes, c'est un éclair.
— Seigneur, Seigneur, fit à son tour Ursule, ne brisez pas cette dernière planche sous nos pieds. Tu as raison. Le Roi et la Reine sont victorieux ; la victoire enfante la clémence, ils pardonneront ; il faut de suite écrire à Bourges.
— Il faut y aller.
— Mais qui peut et veut le tenter ?
— Moi.
— Toi, Louise ?
— Oui, si vous voulez m'accompagner, mon oncle.
— Quand cela ?
— Ce soir même, à l'instant.
— Je suis prêt.
— C'est cela, fit Ursule avec exaltation, courage, courage !
— Mais, reprit M. Claude, pouvons-nous espérer une audience aussi promptement que les circonstances l'exigent ?
— Pour cela, je compte sur mon père, répondit mademoiselle du Jon.
— Vraiment, tu es une merveilleuse fille ; tu prévois tout, quand nous ne songeons à rien.
Oui, du Jon ne peut manquer d'être bien en cour ; son attachement à la famille royale lui a coûté assez cher. •
— Sans doute ; de plus, son séjour continu à Bourges, où il n'a cessé d'exercer à la satisfaction générale ses fonctions de lieutenant de la maréchaussée, sa position particulière entre les deux partis, le rendront indispensable à l'œuvre de pacification dans la province; le Roi saura reconnaître ses vieux services en les réclamant de nouveau.
— Maintenant que nos plans sont dressés, il ne reste donc plus qu'à nous mettre en route.
— Mais, hasarda le poëte, ne craignez-vous les mauvaises rencontres? Les routes doivent être infestées de maraudeurs et de lansquenets.
— Bah ! reprit l'intrépide Louise, nous voyagerons de nuit avec toute la prudence possible, de manière à nous trouver aux portes de la ville vers le point du jour. Si nous faisons de mauvaises rencontres, nous nous réclamerons du nom de mon père. Et ne faut-il pas hasarder quelque chose?
— Ne craignez rien, ajouta Ursule ; le ciel bénira votre pieuse entreprise. Quant à moi qui, à mon grand regret, ne puis me joindre
à vous je vous suivrai de mes vœux et de mes prières.
— D'ailleurs, fit M. de Lavarennes en guise de conclusion, l'entrée du Roi à Bourges et la sortie des assiégés ayant été l'objet d'une capitulation, d'Yvoi aura, sans nul doute, promis de quitter au plus tôt la province et de la respecter. Il est déjà peut-être à Sancerre ou à quelques lieues d'Orléans. »
En effet, ce n'était qu'à la suite de pourparlers orageux et inutiles entre le duc de Nemours et les assiégés, après mille et une garanties et stipulations, que séduit par une dernière entrevue avec la reine Catherine et le jeune Roi, d'Yvoi avait fini par signer la capitulation, le 1" septembre 1562, malgré l'avis et au grand mécontentement de beaucoup de ses capitaines1.
Le jour même, entre quatre et cinq heures de l'après-midi, le Roi avait fait son entrée dans la ville avec une brillante escorte, au milieu des protestations de fidélité des magistrats et des échevins.
i. Voyez le texte de cette capitulation dans l'histoire de M. Raymal, t. IV, pages 61 et suivantes. Du reste tous les historiens anciens et modernes, de Thou, Brantôme, Théodore de Bèze, Catherinotet la Thaumassière font mention du siège de Bourges dans lequel, dit le Journal de Jean Glaumeau. furent tirés lôfi'l coups de canon '■r plus.
Lo lendemain, d'Yvoi s'acheminait tristement vers Orléans où l'attendait un si mauvais accueil; car, arrivé au faubourg du Portereau, et ayant demandé à entrer pour rendre compte au prince de ses actes, le malheureux ne trouva que des visages hostiles et indignés. Quelques-uns des capitaines, et même son frère aîné, le sieur de Genlis, voulaient que justice éclatante fût faite d'un acte de faiblesse approchant de la lâcheté. Cependant le prince de Gondé se borna à lui faire répondre qu'il refusait de le recevoir, ne voulant pas venir en aide à la trahison, et qu'il eût à réfléchir sur son manque de foi à Dieu et à sa cause.
Gomme l'avait prédit Ursule, le voyage de M. de Lavarennes et de sa nièce se fit sans encombre. Partis au milieu de la nuit, ils arrivèrent à Bourges de grand matin et se rendirent de suite à la demeure de M. Denis du Jon.
Après de courts instants donnés aux affections de famille, ils racontèrent rapidement les événements arrivés à Issoudun, la part qu'y avaient prise Gaspard et son fils, le terrible jugement qui venait de le? frapper, et enfin le but de cette visite imprévue.
« Gela devait finir ainsi, s'écria M. du Jon; Gaspard est un fanatique endiablé qui ne connaît aucune mesure.
— Il ne s'agit pas de blâmer, mon père, interrompit Louise ; nous y songerons plus tard. Pour l'instant, il faut agir ; car de chaque minute perdue ou bien employée dépend la vie de quatre hommes.
— Diable, diable, voilà une méchante affaire et une grosse difficulté.
— Gomment, vous songez aux embarras, vous qui naguère ne connaissiez pas d'impossibilité ? Depuis quand avez-vous appris à douter ? La Reine vous a-t-elle retiré son ancienne faveur , n'avez-vous plus un pied en cour ?
— Par ma foi, c'est tout au plus. Non, que je sois en disgrâce ; au contraire, on me caresse et l'on me choie, car, étant lieutenant de la maréchaussée, j'ai certain poids dans la balance. Mais j'y vois clair; déjà l'on me travaille sourdement. Il y a toujours de bonnes âmes, amoureuses des charges d'autrui, des oiseaux faméliques, volant à la curée. Mais n'importe, dussé-je user mon reste de crédit, je ne puis abandonner la famille dans cette occasion.
— Après tout, fit madame du Jon, malgré ses fautes, Gaspard n'en est pas moins mon frère, l'oncle de nos enfants.
— Et Julien, ajouta Louise, ce pauvre Julien qu'on veut envoyer en exil.
350 LES HUGUENOTS d'iSSOUDUX.
— Calme-toi, ma bonne Jacqueline, demeurez en paix, mes enfants. J'en fais mon affaire, advienne que pourra !
— Agissons donc vivement.
— Au moins faut-il que le Roi et la Reine soient levés ; car je pense que vous demandez une audience, pour plaider vous-mêmes votre cause.
— Nous l'avons toujours pensé ainsi.
— C'est également mon avis. Je compte sur les beaux yeux larmoyants et la douce voix de ma Louise pour attendrir notre sévère Italienne et séduire notre petit Roi.
— ■ Je ferai de mon mieux.
— Allons, je cours en attendant à la maison de Jacques-Cœur qui, comme vous le savez probablement, a été mise à la disposition de la famille royale , par son propriétaire actuel , M. Claude de Laubespine.
— Un de vos amis dévoués, ce me semble.
— Sans doute, notre liaison s'est accrue par suite des services que ma position m'a permis de lui rendre dans sa famille et dans ses biens pendant l'occupation. Il n'a rien à me refuser, et je vais le prier de nous introduire des premiers au lever de la Reine. Au revoir donc, dans un instant je vous reviens; pendant ce temps, préparez vos atours et vos harangues. »