Aujourd'hui Saint-Paterne
— Vous avez donc oublié le chemin de la Pomme-de-Pin ?
— Moi, oublier la Pomme-de-Pin, la meilleure auberge, et Pierre Bureau, le plus vaillant aubergiste du pays !.. oh ! que non pas.
— Alors on ne fait donc plus d'affaires à Châteauroux, les métiers de la rue de l'Indre ne marchent donc plus, les fabricants ne vont donc plus en foire ?
— Plus que jamais, mon compère ; les métiers battent jour et nuit, les draps se font et se vendent, les laines s'arrachent... mais que voulezvous ? On se tourne d'un autre côté ; on traite avec Levroux, Argenton, Buzançais, Valençay, honnêtes contrées, bien tranquilles, tandis qu'à Issoudun, on n'est jamais certain du lendemain. Vous êtes de terribles gens avec vos disputes touchant le culte et la religion.
— Ah ! ne m'en parlez pas, la foi s'en va ; nous sommes menacés de devenir païens. Ces damnés huguenots renvoient les braves gens, ruinent le commerce... Je le disais bien, si l'on n'entend pas parler de maître Pinault, c'est qu'il veut vivre tranquillement chez lui avec de bons catholiques, et il a raison. Parlant de ce principe, pourquoi êtes-vous venu nous trouver aujourd'hui ?
— Bah ! n'ai-je pas de vieux comptes à régler,
des créances à recouvrer? Je me suis hasardé malgré ma femme ; j'ai voulu profiter du marché et de la foire, pensant que vous consentiriez à rester en paix pendant deux jours.
— Merci de moi, vous tombez bien ! juste au moment où la ville est à l'envers.
— Jésus, vous m'effrayez, compère ; aurais-je h me repentir d'avoir quitté la rue de l'Indre ?
— Dans quel monde vivez-vous donc là-bas ; ignorez-vous que c'est demain qu'on juge les gars de Diou et de Sainte-Lizaigne ? On espère, à cette occasion, quelque émotion dans les faubourgs.
— Diable ! je commence à regretter d'avoir été si entreprenant; je suis vraiment inquiet de l'inquiétude que va en ressentir madame Pinault. J'avais bien ouï parler de cette affaire, mais j'étais loin de me douter qu'elle fût si sérieuse.
— Comment donc, c'est grave, très-grave. Affaire d'État entre les deux partis, chacun s'en préoccupe vivement.
— Peste soit de la circonstance et de sa gravité!
— Un peu de calme, mon cher monsieur; pendant que Baptiste conduira la blonde à l'écurie, passons à l'office, et, tout en soupant, je vous conterai l'affaire dès le commencement, pour votre plus grande instruction. »
Sur cette invitation fraternelle, et malgré ses perplexités, le triste drapier suivit l'aubergiste dans la grande salle commune, où bourdonnait une foule compacte de Berrichons de tout état et de toute couleur, fabricants, bourgeois, métayers et vignerons, accourus des quatre coins de la province, ébauchant déjà leurs marchés ou célébrant leur conclusion au milieu des pots.
Çà et là, derrière un pilier, clans l'embrasure d'une fenêtre, se voyaient encore quelques figures soucieuses, fortes têtes de l'endroit, agitant à voix basse les grandes questions du culte et de la politique, et développant la solution indigène à laquelle était attaché le salut du royaume.
A travers cette cohue, maître Pinault avisa bientôt bon nombre de vieilles pratiques arriérées, causes de ses mortelles inquiétudes et de ce malencontreux voyage. Désireux d'accrocher l'occasion et d'en finir avec Issoudun, il s'avança, la main tendue, le sourire aux lèvres et présenta sa supplique.
Les politesses, la poignée de main et le sourire lurent scrupuleusement rendus ; mais pour le reste, chacun entonna la piteuse antienne du débiteur impuissant ou malveillant. A quoi songeait M. Pinault, avec ses réclamations intempestives, à une époque de perdition, où l'hérésie mettait en
fuite les acheteurs, la confiance et les écus? Et vraiment il y avait lieu de s'étonner qu'un cligne homme tel que lui se montrât si dur au pauvre monde, en ces pénibles circonstances.
A cette réponse lamentable , invariablement faite du même ton et dans la même forme, le candide fabricant battit en retraite, s'excusa de son mieux, et murmura dans un accès de désespoir :
« Toujours la même chanson ! c'est donc la fin du monde, et que suis-je venu chercher à Issoudun?
— La chanson est triste, mais elle est vraie, fit sentencieusement Pierre Bureau. Allons, mon cher monsieur, placez-vous là, en face de moi, à cette petite table, attaquez-moi ce beau brochet de la Théols, ces écrevisses des prés de Chapitre et ce vieux vin de Crève-Cœur, tandis que, selon ma promesse, je vais vous déduire ab ovo l'histoire des gars de Sainte-Lizaigne, ne fût-ce que pour justifier le dire de ces braves gens et endormir vos chagrins.
— Ne faites pas attention, mon compère, j'ai pris durant la route une grosse migraine qui me coupe l'appétit. Mort de ma vie ! faut-il... enfin... commencez.
— Pour lors, vous savez que, depuis tantôt cinquante ans, le royaume se divise en deux camps
UN COURS d'hISTOIIIE LOCALE. 17
bien tranchés, celui des honnêtes chrétiens qui prétendent vivre et mourir dans la foi de leurs pères, sans en chercher plus long, et celui des huguenots maudits qui, sous prétexte cle réforme, veulent tout renverser, depuis la messe jusqu'au pape.
— C'est une pitié.
— Vous savez encore que cette maladie, qui voyage en France, n'a pas épargné Issouclun, et que la vache à Colas y a posé son étable. Pourtant, notre sainte religion avait eu le dessus jusqu'alors et les hérétiques, traités selon leurs mérites, avaient été forcés de déguerpir et de se cacher.
— Ce n'était pas dommage, vraiment.
— Mais, depuis l'avènement de notre jeune roi Charles IX, un enfant de douze ans, ne voilà-t-il pas que sa mère, Madame Catherine de Médicis, l'Italienne, et le chancelier de l'Hospital, se sont mis en tête d'accommoder les deux religions, ont permis de discuter les articles cle foi dans le colloque de Poissy et publié ce bel édit de tolérance, qui rend ces parpaillots si joyeux et si insolents. Dès lors, tout fut perdu ; M. Antoine Dorsanne, ce lieutenant*général de Satan, qui s'était prudemment réfugié à Genève, près de Calvin, se hâta cle revenir ici, en compagnie de Jacques-Paul Spi- .
18 LES HUGUENOTS û'iSSOUDUN.
famé, l'évêque apostat de Nevers, reprit ses fonctions, encouragea ses coreligionnaires, si bien que la plupart des officiers de la ville, des avocats et des procureurs suivirent son exemple et se prononcèrent hautement pour la réforme.
— Voyez-vous cela !
— Bientôt le culte fut bouleversé, les processions ne purent sortir qu'à heure réglée, des prêches s'improvisèrent à chaque coin de rue, dans chaque jardin. En même temps, et sous couleur de corriger les mœurs, M. le procureur du Roi, François Arthuys, fit publier à son d'' trompe qu'il était interdit à toutes personnes de hanter les cabarets passé huit heures, de danser par la ville, de porter masques ni aller déguisés, et à tous joueurs d'instruments de les accompagner, sous peine de punition corporelle.
— Quel beau carnaval vous avez passé, mon compère, et combien vous avez dû] vous divertir!
— Comme une chandelle au fond d'un puits, maître Pinault.
— Diable, cela ne se pratique pas ainsi à Châteauroux ; on s'amuse comme par le passé, à sa guise et sans que personne y trouve à redire. C'est tout au plus si l'on s'émeut au sujet des deux familles qui, depuis la mort du dernier Chauvigny,
se disputent la seigneurie de Châteauroux. La rue de l'Indre prend bien parti pour les Latour-Landry contre la Grande-Rue qui soutient les d'Aumont, mais cela se passe tranquillement et en paroles, comme il convient entre citoyens paisibles, qui s'en rapportent à justice pour semblables décisions *.
— Vous êtes bien heureux, vous autres. Mais tout cela n'est rien en comparaison de ce qui eut lieu à Bourges, où Spifame, après avoir joué son jeu chez nous, se rendit pour soulever les réformés et célébrer la Cène dans la grande salle du Palais, malgré l'edit de tolérance lui-même qui, tout en autorisant le culte dans les campagnes, le défendait formellement dans les villes.
— Jésus Maria! et que firent les catholiques?
— Ils voulurent bien montrer quelque peu les dents, mais leurs remontrances ne servirent qu'à irriter les huguenots qui menacèrent de livrer la ville et la grosse tour au prince de Gondô, chef de l'armée hérétique et déjà maître d'Orléans ; ce qui finit par arriver, car vous n'ignorez pas comment, plusieurs mois après, la veille de la Fête-Dieu,
1. Ce procès, commencé en 15C2, à la mort d'André III de Chauvigny, n<> s'éteignit qu'en 1613, par la vente que firent les deux brandies de leurs droits réciproques au prince de Coudé (La Thaumaseière; Histoire de Hcrrij, page 561),
Bourges fut ouverte à l'âme damnée du prince, à ce Gabriel de Lorges, comte de Montgommery, le même qui tua le roi Henri II dans un tournoi ; comment ces mécréants se comportèrent, détruisant les images et les statues, tirant des coups d'arquebuse sur les sculptures de la cathédrale, qu'on a eu tant de mal à édifier et à tailler.
— Ce sont donc vraiment des suppôts de Satan ?
— Voyez plutôt, le lendemain du 28 mai, on désarma les catholiques ; un des ministres protestants, M. de Rovières, prêcha sur les marches de Saint-Etienne la destruction des images et le pillage des églises. Les arquebusades de la ville n'ayant pas assez agi, on abattit avec des cordes les grandes statues des saints qui garnissaient les niches de chaque portail, on les brisa à coups de marteau. Enfin, cette diabolique impiété arrivant à son comble, une voix s'éleva qui proposa de détruire la cathédrale elle-même.
— Abomination de la désolation !
— Oui monsieur Pinault, déjà le trou était pratiqué à la base d'un des énormes piliers qui sont à l'entrée de la grande nef, on allait y placer un baril de poudre, lorsque ces enragés furent détournés de leur exécrable dessein par la peur de s'engloutir eux-mêmes sous les décombres.
— Dans quel siècle vivons-nous, grand Dieu !
ux corns .d'histoire locale. 21
— Il serait trop long de vous raconter les horreurs commises par le capitaine Lorges, et par son cligne lieutenant d'Yvoi, qui lui succéda clans le commandement de la ville. Que vous clirai-je? On viola les sépulcres des saints et celui de la bonne duchesse Jeanne de France, dont les os furent brûlés et les cendres jetées au vent l. On ne respecta même pas notre saint archevêque, Jacques Leroy de Ghavigny, qui, par suite de ses infirmités, n'avait pas quitté le palais épiscopal depuis quatre ans et à qui la peur rendit ses jambes déjeune homme.
— Peste, si ce n'était en si piteuse circonstance, j'y verrais un miracle fort heureux pour lui.
— De toutes ces richesses volées, on battit monnaie. Châsses précieuses, treillis d'or, ciboires et saints-sacrements , croix semées de pierreries, splendides ornements, tout cela fut vendu ou fondu.
— Miséricorde !
— Et les religieuses, donc !
— Quoi, les religieuses aussi?...
— Oui-da, c'est bien autre chose, une horreur, mon cher monsieur!...
1. Jeanne de France, fille de Louis XI, répudiée par Louis XII son mari, ayant reçu en apanage le duché de Berry, s'était retirée à Bourges, où elle avait fondé le couvent des annonciades. Elle fut plus tard béatifiée.
LES HUGUENOTS D 1SSOUDUX.
— Vive Dieu! contez-moi donc cette horreurlà ; je suis tout oreilles.
— Vous êtes honnête homme, maître Pinault, craignant Dieu, les saints et le diable ?
— Je l'espère.
— Bon père, bon époux?
— Je m'en vante.
— Vous seriez désolé qu'il arrivât malheur à votre femme, à vos filles?
— Je ne m'en consolerais jamais. Eh bien?...
— Eh bien! Je n'ai pas la force d'achever; je ne vous dis que ça...
— Pas possible!
— ■ C'est la pure vérité!
— Oh!!!
— Enfin la ville fut transformée en caverne de brigands, d'où les bonnes gens s'empressaient de fuir ; on n'y voyait plus ces prêtres nombreux, ces religieux de toutes couleurs, ces grandes troupes de mendiants qui vivaient de l'aumône des couvents, si bien que maître Habert, le poëte issoldunois, a fait ces deux vers qui vivront longtemps :
L'an mil cinq cent soixante et deux, Bourges n'a plus prêtres ne gueux ' .
1. Pour tous ces détails, voyez l'histoire de M. Rayual, tome IV, pages 35 et suivantes.
— Sainte Vierge, la ville la plus pieuse de France!
— Pour en venir à l'affaire qui nous occupe, vous pensez bien que tous les villages et bourgs circonvoisins, apprenant ce qui se passait là-bas, se mirent à redoute? les huguenots comme la peste qui, dit-on, court également la France. Pour lors, les paysans s'imaginèrent de faire bonne garde chez eux et de veiller en armes nuit et jour, pour interdire l'entrée de leur territoire aux hérétiques.
■ — C'était de bonne précaution.
— Pas du tout ; c'est ce qui fit le malheur des gars de Diou et de Sainte-Lizaigne, vous allez en juger; car, ayant réussi au delà de ses désirs à Bourges, Spifame s'imagina de revenir à Issoudun nous porter le dernier coup. A la nouvelle de son retour, treize écervelés, la fine fleur de la jeunesse hérétique, entreprirent d'aller au-devant de lui, sous la conduite de Julien Jugand, le fils de ce vieux ministre endiablé. Ils s'avancèrent clone jusqu'à Sainfe-Lizaignc, armés jusqu'aux dents, et s'installèrent en plein midi dans l'auberge du père Catherinot, le plus chaud papiste de l'endroit, riant et blasphémant sur les choses les plus saintes.
— Quelle audace !
24 LES HUGUENOTS D'iSSOUDUX.
— Oh! pour le coup, Catherinot, dont la patience n'est pas la première vertu, n'en fît ni une ni deux. 11 courut chez le curé et le sacristain, se mit à sonner les cloches, et, en moins d'un quart d'heure, tous les gars de Sainte-Lizaigne furent sur pied, la fourche au poing, bien décidés à donner la chasse. Nos jeunes braves, voyant l'affaire tourner à mal, s'empressèrent de virer de bord, sans prendre le temps de payer leur écot. Mais le branle était donné, et les paysans les suivirent jusqu'à Diou au pas de course, en criant au loupgarou. Ceux de Diou, comprenant la chose, s'empressèrent également cle sonner le tocsin et de prendre les armes, si bien que cette maudite engeance se trouva serrée par derrière et par devant, ayant à gauche le village, à droite la rivière.
— Diable ! fâcheuse position, pour un général d'armée ; comment s'en tirèrent-ils ?
— Ils ne s'en tirèrent pas du tout, car, avant d'avoir pu se mettre en garde, ils furent appréhendés au corps et, sans s'en douter, poussés dans la Théols, où ils se noyèrent tous, à l'exception cle Julien Jugand et d'un autre qui sont venus déposer cle l'affaire.
— Mais, aucun de ces hérétiques ne savait donc nager? car la Théols n'est pas si large qu'en deux brassées...
— Les cafards prétendent méchamment qu'on les avait liés et garrottés deux à deux, d'où il résulterait que leur science natatoire aurait été insuffisante ; mais ce sont propos de mécréants.
— Malepeste ! la chose serait beaucoup plus grave...
— Sur la dénonciation des fugitifs, le lieutenantgénéral Dorsanne et le substitut du procureur du Roi, M. de Valenciennes, se transportèrent sur les lieux ; on saisit les prétendus coupables, et, sans autres formalités, on pendit, après lui avoir coupé le poing, un des gars de Sainte-Lizaigne, le garçon de Micheletle maquignon qui, dit-on, tapait avec une perche sur ceux qui s'approchaient de la rive.
— Dame, moncompère, c'étaitunpeudur en effet.
— Bah ! ces parpaillots ne méritent pas d'autre traitement. Quant aux autres, ils furent bel et bien mis en cage, pour être jugés plus régulièrement, et c'est demain, comme je vous l'ai dit, que chacun vide son sac. Vous comprenez que l'affaire est de haute importance pour l'une et l'autre religion. C'est tout ou rien, victoire ou défaite.
— Ainsi donc, vous pensez qu'il y aura remueménage ?
— Mort de ma vie ! j'y compte bien, et ce n'est pas moi qui irai mettre le holà.
— Jour de Dieu ! père Bureau, vous êtes devenu féroce et je ne vous reconnais plus.
— Affaire de religion, monsieur Pinault, on no saurait être trop chatouilleux sur ce point.
— Et quels sont donc vos auxiliaires, vos coreligionnaires et vos ennemis ; comment se diviset-on chez vous ?
— Voici : naturellement tous les braves gens sont pour les gars de Diou et de Sainte-Lizaigne, tous les scélérats se prononcent pour les noyés. Nous avons pour nous les jardiniers et les vignerons, bons royalistes et bons catholiques, voulant prier comme par le passé, détestant les réformes et les réformés; de l'autre côté, il y a les corps de métiers qui se croient plus savants que leurs pères, quelques bourgeois inquiets, mal en affaires, puis les jaloux, les ambitieux qui ne sont contents de rien et espèrent pêcher en eau trouble. Ceux-là veulent substituer le prêche à la messe, détrôner le pape et le roi, enfin renverser le monde ; mais patience, on verra bien, et pas plus tard que demain. ..
— Mauvaise parole, Pierre Bureau, où cela vous mènera-t-il?
— A en finir d'une façon ou de l'autre.
— Il aurait mieux valu ne jamais commencer. — ■ Possible, mais le vin est tiré, il faut le boire ;
à votre santé, monsieur Pinault.
un cours d'histoire locale. 27
— A la vôtre, mon compère. »
En ce moment, un violent orage, mêlé de menaces et de jurons, s'éleva dans la cuisine ; maître Bureau dressa l'oreille et rougit, M. Pinault posa son verre et pâlit, la porte s'ouvrit avec fracas, et Ton vit apparaître un nouvel individu, dont l'entrée en scène mérite une mention toute particulière.