‹ Les Huguenots d'IssoudunChapitre 40 sur 43 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Dès la pointe du jour, la populace bourdonnait à l'entour des ruines fumantes du temple de Villatte, où la main du bourreau lui avait préparé pendant la nuit un de ces spectacles qui ont le triste privilège de la mettre en mouvement et d'allécher ses mauvais instincts.

Trois énormes potences découpaient leurs bras sinistres sur le ciel, et laissaient pendre jusqu'à terre le lacet béant de la corde attendant sa proie. A leurs pieds, l'exécuteur, roi de la fête, assis sur les barreaux de son échelle, partageait gaiement avec ses aides le repas du matin.

Maintenue par les hallebardiers à une distance respectueuse, la multitude contemplait avec une sorte d'admiration cet homme fatal, mystérieux, qui n'apparaissait en costume officiel que dans les grandes occasions, pour la mise en scène et le dénouement d'une représentation solennelle.

Ce n'était pas à dire pour cela que les exécutions eussent été chose rare dans ces derniers temps. Non, certes, on n'avait pas méconnu à ce point les

besoins et les mœurs de l'époque ; mais elles n'avaient pas toujours ce parfum d'étiquette, qui fait accourir les convives affamés, comme à un repas d'apparat.

Parfois, le faubourien voyait bien, en ouvrant sa porte le matin, un ou deux cadavres d'hérétiques balancés par le vent à la lanterne du coin ou aux arbres de la place ; mais comment, de qui, à quelle heure avaient-ils reçu le châtiment de leurs crimes ; c'est ce que personne ne savait dire. Pouvait-on y reconnaître la main de la justice, une vengeance particulière ou même un suicide ?

Pour couper court à ces suppositions contradictoires, d'aucuns avaient pris le parti d'affirmer que ces expéditions nocturnes étaient simplement l'œuvre du diable, qui rentrait en possession de son bien, à l'expiration de quelque pacte avec ses suppôts.

Aujourd'hui on ne pouvait douter ; on allait avoir une belle, bonne et triple pendaison par autorité de justice, dans les formes voulues, en plein jour, où chacun était invité à venir épier les terreurs, les sueurs froides des patients, leurs grimaces plus ou moins grotesques et le moment terrible où l'âme quitte le corps dans les dernières convulsions de l'agonie.

Et, ce n'était pas une tragédie vulgaire, jouée

par de misérables histrions sur un canevas grossier ; la scène avait été agrandie pour la circonstance, le gibet transporté sur le théâtre même du crime... Les acteurs, gens d'importance, connus par tout le pays pour leur fanatisme et leurs forfaits, étaient les promoteurs, les chefs, les ministres de cette exécrable hérésie dont il fallait écraser la tête. On les tenait une bonne fois ; il n'y avait plus à transiger, la société voulait être vengée. Aussi, était-ce grande fête parmi le populaire. Nous omettrons d'enregistrer les sales injures, les sauvages plaisanteries, les lazzis féroces, les recommandations obscènes échangées sur ces malheureux qu'on allait jeter en pâture au monstre implacable, dont les mille voix hurlaient de rage, de bonheur et d'impatience.

Cependant les heures s'écoulaient, sans que rien annonçât la venue du lugubre cortège, et, malgré sa bonne humeur, la multitude commençait à perdre patience et à murmurer.

« Voyez s'ils viendront, disait l'un.

— Dame, mon compère, disait l'autre, les choses ne sont pas ici continuellement en état comme à Vétrangloir l. Puisqu'on a voulu célébrer la noce

1 . On appelait ainsi le lieu ordinaire des exécutions, dont un coin de la ville conserve encore le nom et le sombre souvenir.

ailleurs, il a bien fallu dresser la table et habiller la mariée.

— Sans doute, mais à présent que rien n'y manque, ils pourraient se dispenser de faire attendre plus longtemps d'honnêtes chrétiens.

— Ma foi, ma loi, il est bien excusable d'hésiter un peu ; je voudrais vous y voir, mon voisin.

— Bah ! que leur en reviendra-t-il de reculer? Une minute plus tôt, une minute plus tard, il faudra toujours commencer la danse ; à leur place, j'y mettrais plus d'amour-propre ; je m'exécuterais sans me laisser tirer l'oreille.

— A moins qu'ils ne soient malades, répliquait un troisième, ou morts pendant la nuit.

— Je voudrais bien voir qu'ils nous fissent une pareille farce ; je ne leur pardonnerais jamais de leur vie.

— En tout cas, c'est fort impoli.

— Le fait est qu'ils nous tiennent le bec dans l'eau.

— Et que l'heure, est passée depuis longtemps.

— Et qu'ils ne font pas mine de vouloir paraître.

— Et qu'ils ne viendront peut-être pas du tout, fit une voix doublée d'un soupir.

— Qui s'est permis de lâcher cette mauvaise plaisanterie ? s'écria le capitaine Hémard qui, n'étant pas de corvée, figurait en amateur au premier rang.

— ■ Mauvaise plaisanterie, tant qu'il vous plaira, répondit le père Luneau; mais, en venant ce matin, j'ai vu descendre de cheval, à la porte du château, M. de Lavarennes, accompagné de plusieurs étrangers fort affairés. Gela m'avait déjà donné à penser, et mes réflexions se compliquent de ce singulier retard.

— Croyez-vous donc qu'on songe à les faire évader? Par exemple I M. de Barbançois ne s'y prêterait pas.

— J'ignore le fin mot ; mais pour sûr il y a quelque anguille sous roche.

— Ventre-de-loup, si je le croyais, j'irais moimême.

— Par ma foi, vous ne feriez peut-être pas si mal, capitaine.

— Eh bien ! j'y consens, si l'on veut m'adj oindre un couple de bons catholiques, ayant quelque poids dans la balance, en cas de difficulté ; par ainsi, nous formerions une petite députation fort respectable. Allons, père Luneau, suivez-moi, ainsi que Thavenet-Lucas, Sagot, Patrigeon-Morin et deux ou trois autres gros bonnets.

— Convenu, firent les vignerons, pourvu qu'on nous garde nos places : entendez-vous, enfants. Nous ne devons pas être victimes de notre dévouement à la justice et à la religion.

— Soyez tranquilles, répondit le populaire, votre place est toujours à notre tête, au premier rang : personne n'y touchera. Allez. »

Sur cette assurance, ceux qui de leur autorité privée s'estimaient les sommités du parti, fendirent la foule, annonçant partout sur leur passage l'objet de leur absence momentanée, avec recommandation formelle de ne pas lâcher pied jusqu'à leur retour.

Une fois sortis de cette presse, ils allongèrent le pas et s'acheminèrent rapidement vers le château, se divisant dans les différentes rues "par où devait passer le cortège, mais de façon à se retrouver sur un point convenu.

Arrivés en vue de la tour, frère Toussaint et ses acolytes aperçurent sur le versant de la butte un groupe d'une douzaine de personnes, parmi lesquelles ils ne tardèrent pas à reconnaître les quatre condamm's et M. de Lavarennes.

« Nous ne pouvions arriver plus à point, s'écria frère Toussaint ; enfin les voilà qui se décident ; ce n'est vraiment pas dommage. Approchons pour leur en adresser nos sincères félicitations. Peste, les drôles ont l'œil encore bon et la mine passablement résolue; on ne se douterait guère qu'ils vont de ce pas faire leur acte de contrition au temple de Villatte.

37i LES HUGUENOTS D ' I S S O U D U N .

— Mais, dites donc, capitaine, reprit Thavenet- Lu'cas, ils n'en prennent guère le chemin ; ils se dirigent au pas de course tout à l'opposé.

— En effet, voudraient-ils nous fausser compagnie. Vëntre-de-loup, hâtons-nous pour y mettre bon ordre.

— Eh bien ! Messieurs, reprit le soudard quand il fut à portée, il ne s'agit pas de reculer ou de badiner. On vous attend là-bas.

— Qu'on attende, reprit une voix dans le groupe-

— Le peuple n'est pas à votre bon plaisir. Il s'impatiente.

— Il faudra pourtant qu'il se calme et se console.

— Comment? prétendrait-on lui ravir des coupables condamnés selon les lois et la justice ?

— Peut-être.

— Et qui se charge d'une pareille commission ?

— Moi, fit M. du Jon, démasquant ses formes athlétiques et son énergique visage.

— Mille tonnerres ! s'écria le capitaine Hémard au comble de la stupeur, lui à Issoudun; cela explique tout. Vite, vite, Patrigeon-Morin, toi qui as bon pied, cours tout d'un trait jusqu'à Villatte, et publie à pleins poumons qu'on nous dupe, qu'on nous vole, que Denis du Jon est ici pour nous enlever les prisonniers. Alerte I alerte ! il n'y a pas une seconde à perdre. Et nous, enfants, veillons au grain."

Sans répliquer, Patrigeon-Morin posa ses sabots et partit comme une flèche, tandis que les autres faubouriens, ralliés autour de frère Toussaint, faisaient mine de disputer le passage.

« Qu'on déblaie la route, fit M. du Jon avec un geste menaçant. Ventrebleu ! quel est ce drôle en harnais de guerre qui. aboie si fort, mais de loin, très-heureusement pour ses côtes.

— Je me ferai connaître à mon heure, reprit le soudard, nous sommes de vieux amis, ayant un vieux compte de famille à régler.

— Prenez garde, Denis, lui souffla tout bas Claude de Lavarennes, c'est notre homme, le capitaine Hémard, frère Toussaint.

— Ah ! ah ! je ne m'étonne plus de rien, j'aurais dû m'en douter à sa rare impudence. Mort de ma vie! je ne demande pas mieux que de renouer connaissance. Pardieu , digne cordelier, il paraît que la sagesse ne nous est pas venue avec la barbe grise, et que nous regrettons les galères.

— C'est bon pour une fois ; vous n'avez plus affaire à un moine aujourd'hui.

— Moine, frocard, lansquenet ou coupe-jarret, je me charge de t'y faire retourner avant deux jours.

— A quel propos, s'il vous plaît? parce que je défends les lois?

— Parce que tu te mets en opposition avec la volonté royale, comme il y a vingt-quatre ans ; parce que, lorsque Denis du Jon est chargé d'une mission quelconque, ce n'est pas un drôle de ton poil qui peut se permettre d'y trouver à redire. As-tu compris?

— Quoi, le Roi aurait entravé, suspendu le cours de la justice?

— Mieux que cela, il a fait grâce immédiate, pleine et entière.

— Impossible.

— C'est pourtant la vérité, cher ami. Maintenant, écartons-nous légèrement.

— Un instant, montrez-moi votre commission et l'ordonnance royale dûment revêtue de ses formalités.

— A toi, mécréant?

— A moi.

— En quelle qualité, bon Dieu?

— En ma qualité d'officier de la force publique.

— Miséricorde, il faudra que moi, commandant supérieur de la maréchaussée, j'aie à décliner mes pouvoirs au premier ivrogne, coiffé d'un pot de fer, au premier traîneur de flamberge. Nous voulons rire, mon frère. Livrons la place, s'il vous plaît.

— Pas avant d'avoir exhibé le parchemin.

— Voudrais-tu m'empêcher de passer?

— Je ferai de mon mieux.

— C'est bien décidé ?

— Parfaitement.

— Par les cornes de Satan ! c'est trop fort ; au large une dernière fois, triple canaille. »

Et, se reculant d'un pas, M. du Jon revint brusquement sur son adversaire, lui lança un immense coup de pied dans le ventre et l'envoya rouler au bas de la butte ; puis , déployant le parchemin royal d'une main, de l'autre tirant son épée, il fit autour de lui un flamboyant moulinet, et s'écria :

« En avant, Messieurs, et vous, place à la volonté du roi Charles IX ! »

Les vignerons s'écartèrent en poussant des cris discordants, et le cortège s'ébranla, tandis que le capitaine Hémard, tout meurtri, accourait la rapière au poing, l'écume et l'imprécation à la bouche.

« Denis, prenez le chemin de la maison, fit tout bas M. de Lavarennes ; il n'est plus temps de gagner les portes; de plus, mandez quelqu'un à M. de Barbançois, car, dans une minute, nous allons avoir toute cette clique sur les bras.

— Par les cinq cent mille diables, vociférait frère Toussaint, dussé-je retourner toute ma vie aux galères, tu me le paieras, parpaillot, toi, les tiens et ta séquelle.

— A ton gré. Tu connais la couleur de mon argent, approche, si tu l'oses. »

Puis, retrouvant le vigoureux poignet, les passes agiles de sa jeunesse, le redoutable escrimeur décrivit avec la pointe de son épée un réseau infranchissable qui, malgré sa fureur, tint en respect son adversaire.

Sur ses pas marchaient les condamnés, malheureusement désarmés, mais faisant bonne contenance ; à l'exemple de son beau-frère, M. de Lavarennes avait dégainé et se tenait à l'arrièregarde.

Le groupe s'avança ainsi, harcelé par les clameurs et les invectives des vignerons, à travers les rues et les ruelles, jusqu'à la maison Jugand, qui s'ouvrit immédiatement pour les recevoir.

A cette vue, la colère des agresseurs ne connut plus de bornes ; frère Toussaint, blême de rage, s'élança vers la porte, comme pour en interdire l'entrée ; mais, dans ce mouvement imprudent, s'étant approché plus que de raison de M. du Jon, qui protégeait la retraite, il reçut de ce dernier un horrible coup de taille qui lui partagea la figure.

Étourdi par ce nouveau coup, aveuglé par le sang, le soudard chancela un instant ; puis, emporté par un accès de frénésie indicible, il se jeta sur la porte fermée, la déchira de ses ongles et mordit les gonds. Bientôt, voyant l'inutilité de ses efforts, il retourna vers camarades son ail'reux

visage labouré par une plaie béante qui laissait voir les dents à travers les joues, et d'une voix bredouillant dans le sang, il s'écria :

« Du feu, de la poudre, des armes... Mille tonnerres, j'aurai leur vie ou je laisserai la mienne ici... Gardez bien les ouvertures, que pas un échapjv'... Ah ! voici les autres qui accourent, enfin ! enfin !.. Arrivez donc! arrivez donc!.. Voyez, comme ils nous arrangent, ceux qui devraient figurer à la potence... Ils sont là-dedans, entendez-vous, on veut les sauver. Mais nous ne le souffrirons pas... A sac ! à sac !.. à mort les parpaillots !

— A sac ! à mort ! » répéla la populace qui, débouchant par toutes les rues, se mit en devoir de venger son chef et d'assiéger la maison.

Page 1