LA MAISON JUGA.ND
mépris du passant, des qu'un regard d'intérêt se posait sur elle, la pauvre maison semblait retrouver son orgueil et sa coquetterie. Son pignon, hardiment taillé en fer de lance, découpait sur le ciel ses fines dentelles, ses girouettes rouillées grinçaient joyeusement sur les poivrières des tourelles, la muraille faisait saillir au soleil ses merveilles ruinées, une vie factice lui revenait ; car elle sentait que, sous ses rides, l'œil d'un ami cherchait et interrogeait sa jeunesse.
C'est qu'en effet, parmi les trésors d'architecture qui, au temps de sa gloire, décorèrent la ville d'Issoudun, et dont on retrouve ça et là des perles égarées, la maison Jugand pouvait à juste titre réclamer le premier rang. C'est qu'à l'époque de notre récit, elle brillait intacte et respectée dans toute la force de l'âge et de la beauté.
Alors la pierre étalait ses vives arêtes, ses gracieuses colonnettes, telles qu'elles étaient sorties de la main du sculpteur ; les fenêtres vivaient et lançaient à travers les vitraux peints un regard lumineux et intelligent.
Une jeune vigne, courant le long des murs, mêlait ses pampres verts aux feuillages touffus de la pierre. La petite porte discrète, encadrée clans une ogive précieuse et une profusion d'ornements fleuris, semblait cacher un trésor d'intimité. A son
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front, un écusson surmonté d'une riche couronne figurait une île au milieu de la mer, avec cette légende enroulée sur une longue banderolle : hic félicitas, dolo?\ vita, obùus1.
En effet, pour ceux qui l'habitaient, cette demeure était bien véritablement la patrie, l'univers, l'oasis où ilsd evaient cacher leur bonheur et leur peine, où ils devaient vivre et mourir.
Profitant du talisman accordé à l'historien et au romancier, nous devancerons le capitaine Hémard, pour introduire le lecteur et pour arriver furtivement jusqu'à la salle basse occupée d'ordinaire par la famille.
C'était une vaste chambre à coucher, d'aspect sévère et doux à la fois, un de ces réduits intimes tels qu'on aimait à s'en créer à cette époque malheureuse, tel qu'on en retrouve encore dans quelques coins isolés de la Flandre ou de la Hollande.
Le feu de la cheminée, qui seul l'éclairait pour l'instant, complétait l'illusion et en faisait un de
1. Il existe encore, rue Berthier, un spécimen assez entier et bien conservé de cette fine architecture du XV« siècle. C'est une ancienne maison, servant aujourd'hui de presbytère. Ses fenêtres, découpées à compartiments, sont pleines d'élég mce ; sa petite porte surbaissée, également entourée d'une ornementation délicate, est enrichie d'un blason, sur lequel on voit une colombe tenant dans son bec une branche d'olivier. Ce blason est surmonté lui-même d'une couronne d'où s'échappe un double ruban avec cette légende : Espérance.
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ces tableaux pleins d'ombres et de lueurs mystérieuses, si magiquement reproduits par le pinceau de Rembrandt.
Des meubles de bois sculpté, recouverts d'une vénérable tapisserie, rehaussés de clous dorés, déroulaient clans la pénombre leurs spirales et leurs fantaisies. Un grand lit à colonnes, surmonté d'un baldaquin artistement travaillé, abaissait ses rideaux de damas sur une couchette déjà préparée pour lé sommeil.
Sur le panneau opposé, les dressoirs étalaient avec orgueil le trésor domestique, plats d'argent et d'étain, verreries, poteries et émaux aux splendides couleurs, aux formes bizarres, où venaient s'allumer de tremblantes étincelles.
D'un plafond décoré de poutrelles et de caissons, descendait un lustre de cuivre poli, destiné aux grandes occasions, mais qui depuis longtemps ne brillait que de l'éclat naturel de son métal et des reflets empruntés au foyer.
Le long des murailles, tendues de cuir estampé, se voyaient quelques portraits d'aïeux tracés par la main naïve d'un Porbus berrichon. Au-dessus de la cheminée, ayant à ses pieds l'eau sainte et le buis bénit, le Christ tordait ses bras d'ivoire sur une croix d'ébène et, malgré son agonie, semblait veiller sur la maison.
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Au parfum d'intimité et de recueillement répandu dans cet intérieur se joignait pour l'instant un silence profond que charmait seul le bruissement monotone de la bouilloire et le chant du grillon familier.
Et cependant, sur le fond lumineux du foyer se dessinaient nettement quatre silhouettes humaines, dont l'immobilité et le mutisme contrastaient singulièrement avec les ombres gigantesques qui dansaient au plafond et sur les parois des murailles.
Au premier aspect, ces figures droites et rigides sur leurs sièges, privées en apparence du sentiment de la vie, semblaient avoir été surprises au milieu d'un entretien par la baguette d'un magicien ou poser scrupuleusement pour la mise en scène d'un tableau de genre devant quelque grand peintre.
Pourtant, après un moment de réflexion, on eût facilement deviné la cause de cette fixité et de ce silence obstiné. En s'approchant avec soin, de manière à profiter de la clarté du foyer, on eût aperçu, affaissée dans un immense fauteuil, une pâle et vénérable clame, dont le sommeil avait bien véritablement suspendu les facultés avec les souffrances qui se lisaient sur son visage décharné.
Un chapelet passé à son bras, un livre entr'ouvert à ses pieds, indiquaient que la prière du soir avait été interrompue tout à coup ; et l'attention