Mémoires, t. 1, p
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profession de la vérité, mais bien au -contraire, être banni de France, où les feux étaient allumés ))\ Ainsi sollicité à la fois par sa conscience et par ses intérêts, M. de Feuquères en tomba malade. Sa conscience finit par l'emporter. [1 fit profession ouverte de sa foi, sans pour cela quitter la cour, et c'est dans la chambre même de la reinemère, pendant ses repas, qu'il célébrait quchpiefois le culte avec quelques gentilshommes huguenots- Sa foi l'exposa aux dangers les plus imminents; mais, malgré les nombreuses tentatives d'assassinat auxquelles il fut en butte, il était protestant lorsque, en 1569, un accident le fit mourir à la fleur de l'âge.
Privée ainsi de l'appui de son mari et de son père, mais ayant, comme eux, l'àme fortement trempée, M"^*^ de Feuquères se trouvait depuis peu à Paris, occupée à régler des affaires de famille, en relation d'ailleurs avec les dames les plus haut placées, la princesse de Condé, la marquise de Rothelin, M""^ de Bouillon et M""® de Dampierre, lorsque survinrent les massacres de la Saint-Barthélémy. On frémit en écoutant la j^ne femme de moins de vingt ans raconter les dangers qu'elle courut; on ne se lasse point d'admirer l'héroïque sang-froid dont elle fit preuve pour conserver pure et intacte une foi qui lui était plus chère que la vie.
^lle était encore au lit, quand sa servante, protestante aussi, vint, tout effarée, lui dire qu'on «tuait tout«. Elle se
I. La mère de Duplessis-Môrna?y , dame Françoise du Bec, s'élait trouvée dans un embarras tout à fait analogue. Elle se serait volontiers déclarée protestante ; mais les/eux qui étaient lors encore altumcs en France et la crainte qu'elle avait de la ruine de sa maison, la faisaient dissimuler. {Mémoires, 1. 1, p. II.) On sait que, malgré des sujets de crainte si sérieux, elle finit, elle aussi, par professer ouvertement sa foi.
lève à la hâte et voit la rue Saint-Antoine regorgeant d'hommes ayant à leurs chapeaux des croix blanches. On se figure sa frayeur! Elle envoie au plus vite sa petite fille, âgée de trois ans, suspendue an cou de sa servante, chez son parent, M. de Perreuze, maître des requêtes de l'hôtel du roi, où elle ne tarde pas à se réfugier elle-même. Il était huit heures du matin. La vérité se fait jour : on apprend coup sur coup la mort.de l'amiral, l'assassinat de tant de gentilshommes! C'est le glas funèbre des huguenots que sonnent les cloches de la ville!
Cependant les domestiques du duc de Guise pénètrent dans la demeure que vient de quitter Charlotte. Ils offrent à sa mère de répondre de la vie de sa fille, de son mobilier, à condition qu'elle leur apporte cent écus. Réflexion faite, la jeune veuve juge prudent de ne point aller trouver ses hôtes et de ne pas davantage leur envoyer son adresse, tout en recommandant à sa mère de leur offrir tout de même la somme demandée.
D'autres huguenots viennent, à leur tour, chercher un refuge chez M. de Perreuze; il en vient jusqu'à quarante. Pour nourrir tout ce monde, le maître de la maison, afin d'écarter tout soupçon , fait chercher des vivres à un autre bout de la ville; il a soin, d'ailleurs, de se tenir à la porte de son'hôtel, alternant avec M'"® de Perreuze, pour dire un mot aimable à M, de Guise, à M. de Nevers, à d'autres seigneurs, qui passaient et repassaient par là, aux capitaines de Paris, qui pillaient les maisons voisines appartenant à ceux de la religion.
Ce refuge dut bientôt être abandonné. Quelque mine que fit M. de Perreuze, il fut soupçonné de donner asile à des huguenots. Le bruit se répand que la maison va être visitée, et tous les réfugiés de tuir à qui mieux mieux , sauf une damoiselle de Chanfreau, et M"® de Feuquères et ses gens.
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On cache la première, tant hu'u que mal, dans un bûcher, M""® (le Feuquères, avec une de ses femmes, dans une voûte obscure; le reste de ses gens, on les déguise. L'illustre huguenote exprime, en quelques mots concis, le désespoir qui s'empara d'elle en ces affreux moments : retirée dans sa voûte, au haut du grenier, elle entendait de si étranges cris d'hommes, de femmes, d'enfants que l'on massacrait dans la rue; elle entra, du reste, en une telle perplexité en songeant à sa fille qu'elle avait laissée en bas, que, sans la crahite qu'elle avait d'offenser Dieu, elle eût mieux aimé se précipiter du haut de son grenier que de tomber vive entre les mains de cette populace et de voir sa fille massacrée, «ce que je craignais plus que ma mort», ajoute-t-elle.
Un ami de M. de Peri'euze , celui-là même qui fut plus tard le président de Thou, alors avocat du roi, put intervenir à temps pour sauver la vie des pauvres réfugiés et pour empêcher que l'on ne saccageât la maison hospitalière de M. de Perreuze.
Mais il était évident, aux yeux de M""^ de Feuquères, que c'était s'exposer à une mort certaine que de demeurer plus longtemps sous le toit que M. de Thou venait de couvrir de son autorité. Où aller, où trouver un asile? Après y avoir bien réfléchi, elle se rend, déguisée, chez un maréchal qui a épousé une femme de chambre de sa mère, homme « séditieux » et capitaine de son quartier. Elle espère que le capitaine, tout «séditieux» qu'il est, se souviendra de la reconnaissance qu'il doit à sa mère. Celle-ci rejoint, le soir même, sa fille; elle arrive, plus morte que vive. Quelle nuit durent passer ces grandes dames dans la demeure du capitaine-maréchal , qui ne faisait que maugréer contre les huguenots, que répéter qu'il fallait aller à la messe, et qu'estimr^r If hutin que rapportaient ses soldats!
La fugitive passe ensuite deux jours chez le président Tambonneau ; quelques autres chez un marchand de blé, où ses parents vont la trouver pour la conjurer d'aller à la niesse, à l'instar de ses frères : Je résistai, dit-elle, «par la gi\nce de Dieu». Ici se place une scène vraiment sublime. La mère insiste pour faire aller Charlotte à la messe; sa vie est à ce prix. Charlotte refuse énerg-iquemenf. Elle ne demande qu'à sortir de Paris. «Eh bien, lui fait dire sa
mère , en ce cas je te renverrai ta fille » Que répond la
fière huguenote? «Je la prendrai en mes bras, et nous
nous laisserons massacrer toutes deux ensemble » et
elle se décide, «à la même heure», à partir de Paris, quoi qu'il lui en dût advenir. Et la voici qui s'embarque , non sans difficulté, sur un bateau qui remontait la Seine.
Elle n'était pas encore au terme de ses angoisses. Mainte fois, avant d'arriver à Sedan, elle dut recommander son âme à Dieu.
Aux Tournelles, on arrête le bateau, on demande les passe-ports. Deux moines, un prêtre, deux marchands avec leurs femmes présentent le leur; elle seule n'en a point, «C'est une huguenote, s'écrie-t-on. Il la faut noyer!» On la fait descendre du bateau. Elle se fait mener chez M. de Voisenon, auditeur des comptes, catholique ardent, mais qui avait fait les affaires de sa grand'mère. On l'y mène. Les soldats, fort heureusement, la laissent monter toute seule. Elle supplie M. de Voisenon, qui la reconnaît sous son déguisement, de lui sauver la vie. Il descend auprès des soldats, leur assure qu'il l'a vue chez M'^° d'Esprunes, qui a un fîls évêque. «Mais elle-même, ripostent les soldats, car c'est d'elle qu'il s'agit, est-elle catholique? — Je l'ai vue autrefois bonne catholique ; c'est tout ce que
j'en sais » Une brave femme survient. Elle demande ce
que c'est. «Pardieu, c'est une huguenote qu'il faut noyer,
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car nous voyons comme elle est elTrayco», et il y avait de quoi! NP® de Feuquères croit sa dernière heure venue. Elle tremble de tous ses membres. L'instinct de cette honnête femme lui vient en aide. «Vous me connaissez, clit-clle; je ne suis pas huguenote ; je vais tous les jours à la messe ; mais je suis si effrayée, que, depuis huit jours, j'en ai la fièvre....)) Sur cette parole, on remet la pauvre dame dans son bateau, non sans lui dire que, si elle était un homme, elle n'en rt'clinpperait pas à si bon marché. Pour se remettre de sa frayeur, elle n'a que la conversation des moines et des marchands, qui parlent, «en réjouissance», de ce qu'ils ont vu à Paris, et qui la traitent de huguenote, parce qu'elle ne dit mot. Pour sauver les apparences, elle fait «la dormeuse».
Le lendemain, on arrive près d'une maison de campagne habitée par le chancelier de l'Hôpital, qui s'empresse dfe lui offrir sa maison, à condition qu'elle aille à la messe. Toujours fidèle à ses principes, elle refuse, et préfère s'abriter chez un pauvre vigneron , qui regrette fort les gentilshommes, ses voisins, qu'on vient de massacrer, alors que cependant il n'y avait au pays « point plus grands aumôniers ni gens de bien qu'eux». Quinze jours s'écoulent. Son hôte la fait monter sur son âne, l'escorte jusqu'à Espnines, où la famille de M'"^ de Feuquères avait des biens, et demeure interdit en y apprenant la condition de la prétendue servante à laquelle il croyait avoir accordé l'hospitalité.
Enfin, ne se croyant pas encore en sûreté, Charlotte Arbaleste remonte sur son âne, et s'en va trouver, à quatre heues de là, son frère aîné, qui, moins constant que sa sfpur, s'était laissé contraindre de se dire catholique. C'est là <[tril lui fiinl livrer un dernier combat. On veut la forcer, elle aussi, de faire acte (l'abjuration; niais rllf i-efuse
A'îl V PARTIE. — LA FOI DES HUGUENOTS.
obstinément, ramasse à la hàle quelque argent qui lui était dû par les gens du voisinage, se remet en roule, et arrive à Sedan, le l*"" novembre.
Quelle âme vigoureuse! Quelle fermeté au milieu des plus terribles angoisses ! Quel courage héroïque que celui de Charlotte Arbaleste! Et avec quelle touchante simplicité elle raconte ses tribulations, sa fidéhté à sa foi, sa résistance aux sollicitations de ses timides et faibles amis! C'est qu'en embrassant la foi évangélique, elle était prête à tout.
Et des milliers d'autres, en se déclarant huguenots, étaient déterminés, eux aussi, à tout sacrifier à leurs convictions.
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