‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 124 sur 154 · Meylau, Virrle CoHgny, 180?, p · texte numérisé non relu

Meylau, Virrle CoHgny, 180?, p

274 ll*^ PARTIR. — LA VIE DES HUGUENOTS.

Quelle espèce d'infortune l'amiral ne connut-il point! Qui fut jamais traité avec plus d'injustice? Oui supporta plus chrétiennement que lui les plus grandes douleurs? Il avait sauvé la France, en arrêtant dix-sept jours le roi d'Espagne devant Saint-Quentin. Le voici captif, tandis que le duc de Guise, profitant de son absence, se fait combler de faveurs. Oîi il avait semé, son rival moissonnait. Quelle coupe amère! Goligny la boit avec toute l'abnégation d'un chrétien. Il écrit : «Tout le reconfort que j'ai, c'est de penser que tels mystères ne se jouent point sans la permission de Dieu, laquelle est toujours sainte et raisonnable et qui ne fait rien sans juste occasion ; dont toutefois je ne sais pas la cause et dont aussi peu je dois m'enquérir, mais plutôt m'humilier devant sa providence en me conformant à sa volonté.»

Le 16 octobre 1569, il se trouve dans des circonstances plus difficiles encore. Plusieurs de ses amis l'ont abandonné, après le désastre de Montcontour. Ses adversaires triomphent; ses soldats menacent de refuser le service; ses biens sont perdus, sa santé est gravement atteinte. C'est alors qu'il écrit à ses enfants cette lettre que l'on a appelée l'une des belles pages de l'histoire de l'humanité : «Il ne faut pas nous assurer sur ce qu'on appelle biens , mais plutôt mettre notre espérance ailleurs qu'en la terre, et acquérir d'autres moyens que ceux qui se voient des yeux et se touchent des mains. Il nous faut suivre Jésus-Christ, notre chef, qui a marché devant nous. Les hommes nous ont ravi ce qu'ils pouvaient; et si telle est toujours la volonté de Dieu, nous serons heureux et notre condition bonne, vu que cette perte ne nous est arrivée par aucune injure que vous eussiez faite à ceux qui vous l'ont apportée , mais par la seule haine qu'on me veut de ce qu'il a plu à Dieu de se servir de moi, pour

assister son ÉgUse Pour le présent, il me suffit de vous

admonester et conjurer, au nom de Dieu, de persévérer

courag-cusement en réliide de la vertu....» On cherchera en vain, dans l'hisloire, l'exemple d'un héros plus accompli. Horace avait fait le portrait idéal du juste demeurant inébranlable au milieu des ruines de l'univers; Coligny réalisa l'idéal du poëte. C'est la foi qui fil de lui un héros chrélien.

Ici, le nom de M'^^l'amirale se retrouve tout natiu-ellcment sous notre plume. En elle, non moins qu'en Coligny, l'Evangile prouva toute sa vertu. On se figure l'immense douleur de la noble femme quand l'horrible nouvelle du meurtre de l'amiral parvint jusqu'à elle. La confiance en Dieu ne l'abandonna pas un instant. Plusieurs années après la Saint- Barthélémy, François de Coligny, le fils aîné de la grande victime, raconta, dans des ternies tout palpitants d'émotion, la douleur, le sang-froid, la résignation de sa belle-mère':

«M""^ l'amirale étant avertie de cette tant unique perfidie, comme elle était vertueuse et craignante Dieu, après s'être fortifiée en cette affliction extrême et s'être résolue qu'il se fallait conformer à sa volonté, nous fit appeler devant elle, nous autres petits enfants qui lors n'avions pas le jugement pour considérer la perte que nous avions faite, ni la main

de Dieu appesantie sur nous Nous vînmes nous présenter

à elle tous fondus en pleurs, larmes et gémissements qui sont les vrais témoins de la fâcherie, regret et déplaisir que les humains ont, et lesquels nous redoublions encore davantage la voyant elle-même pleurer et lamenter, où nous fûmes un espace de temps à nous faire pitié et compassion les uns aux autres, sans que jamais elle pût avoir le cœur de nous rien dire »

Cependant, les enfants interrompent de temps à autre

t. Kxtraif d'un livre contenant plusieurs discours sur divers sujets èciits de la niaiu de M. do CliàtiiloM, d;ins les Mémoires, etc., édition de 178G. t. XXVIl, p. 492. Cp. Bulletin , t. XVI, p. 2.'0 et suiv.. article du comte Jules Dclaborde.

leurs larmes, regardant attentivement leur mère «pour avoir consolation d'elle». Celle-ci, maîtrisant enfin son émotion, prend la parole «premièrement avec une voix basse

et lente »: «Hélas, mes enfants, dit-elle, j'ai fait une perle

si grande et vous aussi, que je ne vous la saurais dire comme nous la sentirons ci-après, puisqu'il plaît à Dieu nous laisser survivants à celui que j'ai tant honoré durant ma vie, comme je fais encore et ferai tant que vive sa mémoire.

«Mais vous ne sentez pas à peu près le mal que vous avez, comme je fais moi maintenant. ... Il se faut résoudre de ce qui est passé, puisque c'est la volonté de Dieu. Mdiïs hélas! si j'ai perdu mon mari, faut-il que je perde mes enfants?.... Mais . le même Dieu qui vous a gardés jusqu'à cette heure, vous conservera s'il lui plaît.»

Puis, M"'® l'amirale se demande où elle ira se réfugier avec ses enfants. Elle ne peut songer à rester en France.

Il faut qu'ils fuient «la fureur insatiable» de leurs ennemis. Mais de quel côté diriger les pas de ces pauvres jeunes gens «n'attendant que l'heure, comme la brebis qu'on mène à la boucherie, pour avoir la gorge coupée »?

Elle ne sait que les embrasser tous l'un après l'autre

et puis, «levant les yeux au ciel, à jointes mains, les larmes aux yeux: «Mon Dieu, dit-elle, je te supplie, puisqu'il te «plaît que je vive après celui que j'aimais tant, me faire la

«grâce que je voie ces pauvres petits enfants sauvés Et

«à moi qu'il te plaise me donner bonne patience pour en- « durer l'affliction qu'il te plaît m'envoyer.»

Alors régna dans la chambre «un silence lamentable et piteux». Cependant un ami de Coligny, Pontchartrain, étant venu s'offrir à servir à la famille éplorée de guide pour la mener en Allemagne , on déguisa au plus vite les enfants de l'amiral. Ils partirent après avoir baisé les mains de « cette bonne mère» qu'ils laissèrent «avec beaucoup de larmes».

Nous ne poursuivrons pas le récit du voyage de ces pauvres orphelins «déguisés en petits écoliers^). Nous avons eu occasion de parler plus haut et de l'accueil bienveillant qu'ils trouvèrent en Suisse et des émouvantes péripéties que dut traverser M""^ l'amirale. Mais nous tenions à faire respirer à nos lecteurs le parfum de profonde piété qu'exhale le beau récit que nous venons de résumer.

A la résignation de Jacqueline d'Entremont, devenue veuve de Coligny, nous opposerons celle d'IdelettcdeBure, frappée dans son affection maternelle, celle de Calvin luimême. Une lettre de Calvin à Viret nous initie à sa douleur et à celle de sa compagne quand, en 1542, elle perdit le premier de ses enfants. «Salue, dit le réformateur à son ami, salue tous nos fières; salue aussi ta femme, à laquelle la mienne présente ses rçmercîments pour les douces et saintes consolations qu'elle en a reçues. Elle voudrait pouvoir y répondre de sa main, mais elle n'a pas même la force de dicter quelques mots. Le Seigneur nous a porté un coup bien douloureux, en nous retirant notre fils; mais il est notre père, et il sait ce qui convient à ses enfants.-»

Un second enfant, un troisième ne vécurent pas davantage. Idelette ne murmura point: elle pleura. Son mari, plus fort qu'elle, se consola en songeant aux croyants dont il était le père spirituel : « Le Seigneur, écrivit-il, m'avait donné un fils; il me l'a ôté : que mes ennemis voient un sujet d'opprobre pour moi dans cette épreuve ! n'ai-je pas des milliers d'enfants dans le monde chrétien ' ? » Résignation virile d'un homme qui accepte patiemment, mais sans se laisser abattre, l'épreuve même la plus douloureuse.

Il y a, dans le sentiment que l'on recherche sincèrement le bien, dans le désir de consacrer ses forces à l'avance-

l. Bulletin, t. IV, p. G42.

ment du règne de Dieu, une force inouïe de relèvement. Calvin en éprouva plus que tout autre les effets salutaires, lui qui, sur son lit de mort, quand il faisait ses adieux aux ministres de Genève, put prononcer ces grandes paroles : « J'ai eu beaucoup d'infirmités lesquelles il a fallu qu'ayez supportées, et même tout ce que j'ai fait n'a rien valu. Les méchants prendront bien ce mot. Mais je dis encore que tout ce que j'ai fait n'a rien valu, et que je suis une misérable créature. Mais si puis-je dire cela que j'ai bien voulu, que mes vices m'ont toujours déplu, et que la racine de la crainte de Dieu a été en mon cœur; et vous pouvez dire cela aussi que l'affection a été bonne ; et je vous prie que le mal me soit pardonné, mais s'il y a du bien, que vous vous y conformiez et le suiviez. » Ce furent là à peu près les dernières paroles de ce « grand athlète se retirant tout meurtri du combat de la vie' ».

Si nous en croyons M. Waddington, le biographe de Ramus, il est permis de voir dans ce célèbre adversaire du moyen âge plus qu'un illustre professeur; Ramus fut aussi un modèle de résignation chrétienne. Ses convictions l'obligèrent à différentes reprises d'abandonner sa chaire au Collège royal et d'errer dans les environs de Paris, caché sous divers déguisements. Songea-t-il jamais à se plaindre? Il avait, nous dit son biographe, l'âme forte et préparée à tout événement. Quand, le 26 août 1572, des assassins, aux gages de son rival Charpentier, forçant l'entrée du collège de Presles, heurtèrent à la porte de son cabinet de travail, ils le trouvèrent attendant la mort dans le recueillement et la prière: ils le percèrent de coups, le précipitèrent encore vivant du cinquième étage et le traînèrent dans la Seine. Ils venaient de massacrer, sans s'en douter, un

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