‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 141 sur 154 · D'Aubigiié, Histoire universelle , t. I, p · texte numérisé non relu

D'Aubigiié, Histoire universelle , t. I, p

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«Le premier était un tout jeune iiomnie, encore sans barbe ; à peine un peu de duvet lui avait poussé au menton. La plupart des assistants ne lui donnaient pas viiij^t ans. Il était fds d'un cordonnier. L'autre était un vieillard plus (pie sexagénaire, déjà affaissé par l'âge, d'une figure vénéiable, avec une longue barbe blanche.

«Le jeune avait dit des choses malsonnanles sur les images miraculeuses (ici on ne les vénère pas seulement, on accourt de toutes parts pour les adorer); il avait soutenu qu'elles ne diffèrent guère des (heux de pierre des gentils, et qu'on doit les rejeter des temples chrétiens, si elles deviennent une occasion d'idolâtrie. Il était accusé d'avoir tenu encore d'autres propos qui le rapprochaient des doctrines de Luther.

«Quand on l'exhorta à se rétracter, loin de le faire, il se déclara prêt à confirmer même par sa mort ce qu'il avait avancé. Il fut amené devant les juges et condamné à avoir la langue coupée et <à être brûlé ensuite. Sans changer de visage, le jeune homme présenta sa langue au couteau du bourreau , en la sortant autant qu'il pouvait. Le bourreau la lira encore davantage avec une pince, la coupa et en frappa plusieurs fois les joues du patient. On dit que ceux de la foule qui étaient le plus près (ô piété des Français!) ramassèrent cette langue encore palpitante et la jetèrent à la figure du jeune homme!

«Placé ensuite sur une charrette, celui-ci fut conduit au lieu du supplice; mais , à le voir, on eût dit qu'il allaita un festin. Il descendit spontanément et seul de la voiture et se plaça à côté du poteau qui devait servir à l'exécution. Quand on lui eut mis la chaîne autour du corps, je ne puis vous dire avec quelle égalité d'âme et avec quelle expression dans les traits il supporta les cris d'allégresse et les insultes de la foule ameutée contre lui {insultanlis turbœ plausum et

ohlatralionem). Il ne proférait aucun son ; de temps à autre il crachait le san^ qui emplissait sa bouche, et il dirigeait ses yeux vers le ciel, comme s'il s'attendait encore à quelque secours mirnculeux. Quand on eut couvert sa tête de soufre, le bourreau lui montra le feu d'un air menaçant; mais le jeune homme, sans s'effrayer, fit comprendre, par un mouvement de son corps, qu'il se laissait brûler volontiers. En vérité, cher Cassander,. je doute que les illustres philosophes qui ont tant écrit sur le mépris de la mort eussent supporté, avec la même constance, de si cruels tourments, tant cet adolescent paraissait élevé au-dessus de ce qui est de l'homme.

«Le sort du vieillard fut un peu plus doux, mais me révolta beaucoup plus. C'était un bourgeois de Parfs, père d'une nombreuse famille, estimé à cause de sa vie honnête. Ayant tenu quelques propos trop libres contre les moines au sujet de l'invocation des saints (car ici il faut être sur ses gardes), et ayant dit que tous les chrétiens sont prêtres, il fut convaincu par des témoins et jeté en prison. Attaqué par des théologiens, il fut aisément réduit au silence; il ne savait pas discuter. Il avoua son erreur et déclarait qu'il se repentait. Ce triomphe vint fort à propos pour le clergé , car de telles gens donnent souvent beaucoup de besogne, même à nos docteurs les plus fameux.

«On exhorta le vieillard à persévérer dans ses sentiments de pénitence, et on lui dit qu'il mourrait ainsi en chrétien, tandis que s'il ne s'était point rétracté, il .serait mort en luthérien.

«Il fut lié par le bourreau et placé sur une charrette, à côté de deux jeunes gens qui furent attachés à lui, revêtus de chemises blanches et portant dans leurs mains des torches ardentes. Ils avaient entendu le vieillard parler contre les moines et ne l'avaient point dénoncé. C'était là leur crime!

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Conduits avec le vieillard à l'église de Notre-Dame (//( /emplum Dciparœ virginis), ils y obtinrent leur j)arduii. Le vieillard y dut de nouveau se rétracter en invo(jiiant la sainte Vierge. De là il fut mené au gibet, où il réiiéta (ju'il avait tout rétracté et qu'il n'avait rien de commun avec Luther. En conséquence, il fut subitement étranglé, puis jeté, demi-mort, dans les flammes. Beaucoup d'assisUinIs jugeaient cette peine trop douce; ils auraient voulu voir le vii-illard brûlé vif. S'ils m'avaient interrogé, ils auraient trouvé en moi des sentiments tout à fait opposés. Qu'y a-l-il en effet de plus indiyne que de livrer un homme au feu pour une erreur qu'il ne défend pas obstinément? Les saints Pères eux-mêmes n'ont-ils pas dit que l'hérésie consiste dans l'opiniâtreté?.... J'apprends que le même sort attend des victimes innombrables. Prions Dieu pour que ces gens se convertissent s'ils sont dans l'erreur; si, au contraire, ils ont raison, Dieu veuille leur donner de combattre intrépidement!... Paris, 10 juillet 1542'.»

Voilà , certes, un récit dont la haute importance n'échappera à aucun de nos lecteurs. Le narrateur ne peut comprendre qu'on livre au feu un homme (jui ne défend pas obstinément son erreur; il partage entièrement ces barbares théories du moyen âge auxquelles, Dieu merci, les temps modernes n'ont laissé que peu de crédit ; mais il a du cœur ! Il sait s'indigner contre la férocité du peuple, il ressent des mouvements de pitié pour les victimes, il constate la pureté de leur vie , le peu de valeur des griefs qu'on a contre eux, la barbarie horrible des bourreaux, l'énormilé de la peine,

1. Bulletin, l. VI, p. 420. Le texte lalin de la Ictlro qu'on vient île lire se trouve dans le recueil intitulé : Illustrium el rlaronim virorum epistolœ selectiores , etc. Lugduni Batavorum , ICI 7. Elle est citée par M. le professeur Bauiu, daus sa Vie de Th. de Bèzc.

l'héroïsme de l'un des suppliciés «élevé au-dessus de ce qui est de l'homme». Juge d'autant plus digne de foi qu'il est plus modéré et qu'il partage moins les convictions des victimes, Eustalhius a fait, sans le vouloir, le plus bel éloge des martyrs huguenots.

Le récit de cet étudiant catholique allemand était écrit depuis dix ans, quand, en 1553, cinq étudiants réformés furent martyrisés, à Lyon, dans des circonstances particulièrement émouvantes. Ils s'étaient préparés, à Lausanne, à exercer le ministère en France, et se dirigeaient sur Lyon, quand un étranger lia conversation avec eux, et les pressa de le visiter dans son logis d'Ainay. Ils s'y rendirent en toute confiance, furent incarcérés et suppliciés un an plus tard sur la place des Terreaux. En vain l'église de Genève s'émut en apprenant leur captivité , en vain les seigneurs de Berne firent, en leur faveur, les démarches les plus pressantes. Toutes les intercessions échouent contre la volonté des cardinaux de Lorraine et de Tournon. Ils se préparent à la mort, soutenus par les encouragements de Calvin, par la sympathie de tous leurs coreligionnaires, qui suivent, avec une indicible émotion, les péripéties de leur longue captivité. Grespin raconte qu'ils montèrent d'un cœur allègre sur le monceau de bois sur lequel se dressait le poteau fatal. Les deux plus jeunes y montèrent les premiers. «Martial Alba, le plus âgé des cinq, se tint longtemps à genoux, priant le Seigneur. Lorsque le bourreau vint s'emparer de lui, Alba demanda instamment au lieutenant Tignac de lui accorder une faveur. «Que veux-tu?» lui dit le lieutenant. «Que je puisse baiser mes frères avant que de mou- «rir.» Sa demande lui ayant été accordée, il embrassa ses quatre frères qui étaient déjà liés et leur dit: «Adieu! « adieu! mes frères !)-> Alors les quatre autres s'embrassèrent aussi, en retournant le cou et se disant l'un à l'autre les

mêmes paroles: a Adieu, mon frà'e !i C.rli fliil, •■( iinrès que Martial eut recommandé ses frères à Dieu, il voulut, avant que (le descendre et de se faire altaclier, haise?- aussi le hoioreauenhù disant ces paroles : ^i}fou ami, n' oublie fns «ce que je t'ai iliL» Celui-ci, qujind il les eut liés tous les cinq, les ceignit d'une chaîne qui faisait le tour du poteau. Alors le bourreau, ayant reçu des juge.> l'ordre de liàter l'exécution, leur mit à chacun une corde au cou pour les étrangler tous cinq à la fois, au moyen d'une machine qu'il avait préparée à cet effet; mais le feu ayant brûlé les cordes, on les entendit encore au milieu du feu s'exhorter les uns les autres par cette parole : a- Cour âge, mes frères, covragel's» Ce furent les dernières paroles qu'on put entendre V»

Voilà bien des martyrs glorieux dont le supplice fait verser des larmes. Quelques larmes aussi pour tant de martyrs obscurs qui végétèrent, ignorés, au fond des cachots et y moururent petit à petit, loin des leurs, sans avoir, le plus souvent, même la consolation que quelqu'un fût témoin de leur courage chrétien !

Ces cachots, un ministre de Paris,. François de Morel, exposé lui-même tous les jours à périr du dernier supplice, les a décrits dans une lettre du 11 septembre 1559:

« Le nombre des captifs de tout rang, hommes, femmes,

enfants, est de plus de soixante. Nul tourment ne leur est épargné, de telle sorte que la mort serait préférable à une si lente agonie. Au plus fort de l'été, on leur refuse l'eau nécessaire pour étancher leur soif. Ils sont exposés à une chaleur torride, et voient leur peau se détacher du corps avec d'indicibles souffrances. Leur adresser quelques mots de sympathie chrétienne est un crime pour lequel il n'est

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