bulletin, t. 111, p
Un autre anonyme a légué à la postérité un petit volume fies plus louchants*. Vépîire au lecteur chrétien, qui en forme le commencement, ne saurait se lire sans que l'on éprouve un douloureux serrement de cœur. Avant de prendre la lyre, l'auteur raconte les frayeurs des fidèles: «Les pauvres fidèles ne pouvaient lors autre chose faire que gémir en leur cœur et se disposer à la mort qui, certes, les suivait de si près qu'ils ne faisaient aucun élat de leur vie. Et même, si je m'ose alléguer en cet endroit, Dieu et ma conscience me rendent témoignage que l'horreur d'une si douloureuse fin m'a souvent épouvanté l'esprit, quand à Paris, où en ce temps la suite de mes études me contraignait de demeurer, je voyais les feux si cruellement allumés, qu'il ne restait au cœur des juges aucune humanité. Le roi s'éjouissail en ces tragédies, ignorant que la catastrophe de ses actes retournerait sur lui, et qu'il jouerait le dernier personnage sur ce triste et sanguinaire échafaud. Il se réputait le plus heureux prince de la terre; il déployait sa magnificence et toutes ses inscriptions portaieni le titre de sa félicité , comme s'il en eût atteint le comble; mais Dieu, s'opposant à son orgueil, le fit tuer d'un coup de lance dedans la lice, entre les jeux, entre les plaisirs, entre les passe-temps!»
Au milieu de toutes les horreurs dont il fut témoin, notre anonyme, dont on croit apercevoir, comme à travers un léger voile, la figure pâle et mélancolique, confiait à la poésie religieuse ses craintes et ses tristesses: «Je consolai ma part des communes misères par la composition de ces cantiques, selon le succès des affaires. Chose, certes, qui
t. Cantiques et arguments sur les règnes de Henri II et François II, sur l'edit du mois de juillet 1561 , etc. 15G3, in-12. Voir Bulletin, t. V, p. 395.
a bien souvent allégé ma douleur et m'a été un exercice fort agréable entre la débauche de ces troubles. Car ne pouvant m'employer à étude plus sérieuse et n'ayant autre moyen d'avancer les entreprises dont, en mon cœur, je désirais la fui, je ne pouvais moins faire sinon déplorer à part moi le piteux état de mon siècle et demandera Dieu l'exécution de mes souhaits. » Et puis, élevant son âme à Dieu, il chantait :
Quelle voix forte et puissante, Quel son, quel chant, quel parler.
Quelle éloquence attrayante Pourrait ta grâce égaler?
Quelle langue duement Te ferait remercîment?
Quelle âme pourrait comprendre Ta miséricorde tendre?
Non, si des vents la sifflure, Si des oiseaux les doux chants, Si de la mer le murmure, Le bruit des fleuves glissants.
Si de tous hommes la voix Conspiraient tout à la fois Louer ta grâce subite, Ils n'atteindraient ton mérite.
Sans doute, le peuple chantait ces cantiques, auxquels les littérateurs trouveront à redire, mais qu'animent de vives croyances. Dans l'un des premiers couplets, je lis en effet :
Prends ce psalme, que la bande Des fidèles chantera
Parmi ces chants de la Réforme qui s'ajoutèrent aux psaumes de David, les uns attaquaient avec véhémence les
OO r» PARTIE. — LA FOI DES HUGUENOTS.
rites du catholicisme et son clergé; mais ils forment le petit nombre. Le plus frappant caractère du protestantisme, a dit avec raison H. Bordier, fut sa longue résignation et la douceur, la joie chrétienne avec laquelle il accepta le martyre, depuis l'an 1525 jusqu'au massacre de Vassy, sa7is se départir vn instant de sa soumission et de son respect envers l'État, quelque barbare qu'il fût. Les autres sont un mélange de complaintes et d'invectives dictées par les massacres exécutés àCabrières, à Mérindol, à Vassy, à Toulouse, ou lors de la Saint-Barlhélemy. Mais le grand nombre sont seulement des odes douloureuses et tranquilles qui respirent une admirable piélé. Les unes sont légèrement «assaisonnées de sel», les autres «trempées de larmes». Celle que nous allons citer d'abord est du nombre des plus pures. Quel est le sage chrétien qui la composa?
Notre jeunesse tant chérie Est, pour un peu, plaisante à voir; Mais comme une fleur de prairie, On la voit soudain dépérir Et sécher du midi au soir Sans y pouvoir pourvoir.
Les beaux traits de notre visage Et l'or crépu de nos cheveux Changent bientôt; et davantage On voit courber notre corsage Et tendre, pauvre langoureux, Vers un lieu plus heureux.
La beauté du corps passagère Fuit comme un vile messager Et semble une aronde (hirondelle) légère Qui, de mainte et mainte manière.
De place en place va loger Et ne fait que changer.
CHAP. IV. — LA RÉFORME, AFFAFRE DE rONSCIENCE. 89
0 mortels! ivros de folio.
Où vont tant de desseins divers?
Votre arrogance est abolie.
Chacun peu îi peu vous oublie En vos tombeaux, mis l\ l'envers Pour repaître les vers.
Faites, je vous pri' , faites gloire De la perdurable beauté.
Ayez d'un autre lieu mémoire Où l'Éternel vous fera boire Le nectar d'immortalité Qui vous est apprêté.
Avant que l'heure journalière Qui l'oule, roule contre-bas, Coupe la débile filière De vos jours , en toute manière , Réglez vos pensers et vos pas Sur le divin compas.
Soyez munis de l'équipage Qu'il faut pour passer le détroit De ce périlleux navigage; Et voyez, sur l'autre rivage, Christ qui vous mène au ciel tout droit Et le montre du doigt'.
Outre les chansons spirituelles, les huguenots du seizième siècle produisirent, avons-nous dit, des poésies légèrement assaisonnées de sel. Ils ne firent pas mentir le vieux dicton qui parle de la «malice» française. Lesloile (année 1577) rap[)orte (ju'iis décliirèrent par leurs écrits tous ceux qu'ils tenaient pour auteurs et conseillers de la guerre et, par