Bulletin, t. XV, p. 22 et suiv
pasteurs; ce droit, elle l'étendit, en le transportant avec elle partout où ellt.* se trouvait. Les pasleurs et le consistoire (|u'ellc avait organisé dans sa maison la suivaient en tout lieu. Elle commença par prendre pour ses aumôniers les huit pasteurs qui avaient rempli jusqu'alors les mêmes fonclions auprès du roi. Aussi, au moment où elle arriva àParis, le peuple épiait avec colère les carrosses de sa suite, pleins de ses gentilshommes et de ses serviteurs, cherchani à reconnaître parmi eux les ministres.
De ces privilèges de Madame résulta ce fait singulier que le premier endroit où le culte réformé fut remis eu vigueur dans Paris, fut le Louvre même, ce palais tour à tour si hospitalier et si funeste aux réformés, où l'aïeule de Catherine avait fait prêcher la Réforme dès 1533, mais qui avait vu Charles IX assister au massacre de la noblesse protestante, et dont les fenêtres lui avaient servi à fusiller les huguenots fugitifs.
Quand elle s'établit dans son hôtel (connu plus tard sous les noms d'hôtel de Soissons et des Fermes), elle eut soin d'empêcher que le culte cessât de se célébrer au Louvre même.
Mornay (dans sa Correspondance) fait mention d'assemblées tenues chez Madame, où trois mille personnes prirent part au culte. Lestoile parle de prêches à huis ouverts, où il se trouva tant de peuple qu'il y en avait plus dehors que dedans. Là se réunissaient, outre les bourgeois réformés de Paris, môme les plus pauvres, les débris encore nombreux de la haute noblesse protestante, la fille de l'amiral, veuve (le Téligny et devenue princesse d'Orange; Turenne, prince (le IJouillon, et successivement ses deux femmes, Charlotte (le la Marck et Elisabeth de Nassau; la duchesse deNevers (Henriette de Clèves) et la duchesse de Montmorency (Diane d'Angoulême); Rosny, devenu duc de Sully; Mornayet sa femme; loLa Force; les La Noue; les LaTrémouille et bien d'autres.
C'était acte de puissance que faisait ainsi Catherine. Une simple bourgeoise, pour avoir fait tenir le prêche dans sa maison, avait été maltraitée et emprisonnée. Le roi la fit mettre en liberté, mais le culte resta interdit dans Paris partout ailleurs que chez Madame.
La presse était si grande à ces assemblées qu'il s'y trouva un jour deux auditeurs malgré eux, à qui la retraite fut impossible. Le dimanche 16 août 1598, deux moines augustins, ayant suivi par curiosité le courant de ja foule, s'y trouvèrent pris et ne purent sortir qu'après avoir assisté à toute la prédication. «Ce dont il y eut grand murmure au couvent», dit Lestoile, qui suppose, non sans raison, que les assistants avaient mis un peu de malice à les tenir prisonniers. Représailles (continue M. Coquerel) qui ne paraîtront sévères à personne, après tant d'emprisonnements et de massacres ordonnés dans la ville par leurs pareils contre les réformés.
Un autre jour, le duc et le cardinal de Lorraine se trouvant logés chez Madame, à Paris, le culte y fut célébré comme à l'ordinaire, et les trompettes du prince ayant sonné pendant le prêche, elle leur envoya l'ordre de se taire. Le cardinal, passant devant la salle pendant le service, détourna la tête et fit trois grands signes de croix. (Lestoile.)
Les jours de fête, la sainte cène était distribuée chez Catherine avec une grande solennité. On dut même donner la communion à deux reprises le même jour, « à cause de la grande multitude des communiants». Dans \g Registre du consistoire de Madame, on lit, au sujet du nombre considérable des communiants :... «ce qui doit être remarqué, pour faire connaître l'admirable providence et faveur de Dieu en la conduite de son Église.» — «Le dimanche 5 juillet 1598, dit le journal de Lestoile, on fit la cène dans le logis de Madame, où se trouvèrent plus de quatre mille personnes, sans mur-
CHAP. U. — DÉTAir.S. 147
mure aucun du peuple, qui était là amassé pour les regarder entrer et sortir.» Dans une lettre du duc de La Force à sa femme, on lit que, le jour de Noël 1598, le duc et ses trois fils avaient communié chez Madame «avec fort grande compagnie. Je crois, ajoutait-il, qu'il y avait ici plus de trois cents genlilsliommes de la religion.»
Celte publicité d'un culte naguère proscrit, cette sanction presque royale donnée ouvertement à des actes récemment punis de mort, soulevèrent de la part du clergé et du peuple une opposition à laquelle Henri ne sut pas toujours résister. L'archevêque de Paris porta solennellement plainte contre Madame. «Le dimanche 16 octobre 1594, M. le cardinal de Gondi, accompagné de quelques-uns de son clergé, vint faire plainte au roi des prêches que Madame , sa sœur, faisait faire à Paris, et que ce qu'on trouvait étrange en cela, était qu'elle faisait prêcher dans le Louvre, qui était la maison de Sa Majesté. Auquel le roi repartit promptement qu'il trouvait encore plus étrange de ce qu'ils étaient si osés de lui tenir ce langage en sa maison, et même de Madame, sa sœur; toutefois, qu'il ne lui avait donné cette charge, et qu'il parlerait à elle. Plus, lui parlèrent des mariages qu'on y faisait, suppliant Sa Majesté d'y pourvoir; lequel fit réponse qu'il ne savait que c'était que cela.» (Lestoile.) Le roi ne voulut pas le savoir. Un gentilhomme trop zélé vint en aide à sa mémoire, et lui rappela le mariage de .Mirebeau. «Puisque c'est fait, répondit le Béarnais, quel ordre voulez-vous que j'y donne? Qu'on ne m'en parle plus. »
M. Coquerel rapporte une anecdote de Tallemant des Réaux, qui prouve que, même dans les assemblées religieuses autorisées an Louvre, la liberté n'était pas entière. '(Madame avait permission de faiie prêcher au Louvre, mais non de faire chanter des psaumes. Un jour qu'on l'avait attendue
148 ir l'AHTFE. — l.A VIE DES HUGUENOTS.
foi'l longtemps, d'Aubigné, qui savait qu'elle était avec le roi, entra dans la chambre. «Qu'y a-l-il? dit Sa Majesté. — Sire, c'est qu'il y a longtemps qu'on attend Madame. — Eh bien! dit le roi, que l'on chante pour se désennuyer.» D'Aiibigné, ravi d'avoir à faire un tour au roi, l'alla dire à l'assemblée qui, étant nombreuse, fit un grand bruit en chantant. «Qu'est-ce?» dit le roi. On le lui expliqua. «Mon Dieu, dit-il à sa sœur, allez vite et qu'on ne chante plus.»
Protectrice dévouée de ses coreligionnaires, Calherine s'occupa d'eux avec une générosité et un zèle que rien ne lassait. Souvent gênée elle-même, elle engagea plus d'une fois des pierreries et des meubles, et emprunta en hypothéquant ses biens, pour être utile aux pauvres prolestants, doter les filles, instruire les enfants et élever les orphelins. Souvent malade, elle ne refusa jamais d'écouter les plaintes des huguenots persécutés et ne craignit pas d'intervenir même en faveur des plus petits, témoin sa belle lettre au connétable pour une pauvre paysanne protestante de Montmorency (Paris, 12 octobre 1597).
Elle s'occupa aussi d'une question, encore agitée aujourd'hui après tant de révolutions, de la sépulture des protestants. «Madame, sœur du roi, trouve fort étrange de vouloir priver les réformés de sépulture , étant un acte d'inhumanité» : c'est dans les délibérations secrètes d'un des parlements les plus intolérants du royaume qu'on trouve cette trace de l'intervention de Catherine en faveur de ses frères'.
Nous avons parlé des angoisses avec lesquelles les protestants de France suivirent les controverses auxquelles Calherine dut assister après son mariage, et du zèle qu'elle mit à les rassurer.
I. Registres du parlement de Normandie ; Arc/iives de lu cour impériale de Rouen. Cite par M^'d'Amiaillé, Cutheriitede Bourbon, p. I8G.
r.HAI'. II. — DÉTAILS. 149
Son frère, loin de la soutenir, aida à lui susciter des embarras. Un jour qu'il la menaça de l'abandon de son mari qu'elle aimait tendrement, quoiqu'il se montrât foit dur pour elle, elle répondit : i^Que, quand Sa Majesté, et tout le monde avec lui, la laisserait, pour cela Dieu ne la délaisserait jamais, et qu'elle aimait mieux vivre la plus pauvre damoiselle de la terre en servant Dieu, qu'en le déshonorant, cire la première reine de la terre.» (Lestoile.) Belles paroles, toutes semblables à celles que sa mère avait prononcées dans une circonstance analogue.
Telle fut Catherine, à qui l'histoire ne reproche que d'avoir été souvent trop indulgente pour les coupables folies de son frère. Pour nous, nous voyons en elle le type accompli de la grande dame huguenote, austère, ferme dans sa foi, employant tout son crédit pour le bien de son Église.