‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 63 sur 154 · L'Esprit et l'Imaginatio7i · texte numérisé non relu

L'Esprit et l'Imaginatio7i

Inébranlables dans leurs convictions, les huguenots n'eurent ni cette sécheresse ni cette raideur qu'on se plaît à leur attiibuer. S'ils se montrèrent plus souvent disposés à la gravité qu'à la gaîté, c'est à l'incertitude de leur avenir qu'il faut imputer leur réserve habituelle; on se tromperait en supposant que la foi rende le croyant triste et sombre. Elle bannit la légèreté, mais elle tolère le rire.

Calvin savait rire, quand le poids des affaires le lui permettait. Il éciit à des amis: «Il me fait mal que je ne puis être là, du moins un demi-jour, pour rire avec vous, en attendant qu'on fasse rire le petit enfant, à peine d'endurer cependant qu'il crie et pleure \»

BnlIetiH . t IV, p 415.

150 ir PARTIE. — LA VIE DES HUGUENOTS.

Bèze, ce noble et doux vieillard, ce patriarche des églises réformées, grave et sévère là où il fallait, savait se laisser aller à un enjouement plein de charme. Il y a dans le petit tableau qui suit, bien qu'il ait pour point de départ le plus humble détail de la vie ordinaire, quelque chose qui rappelle à la pensée l'une des images les plus douces et les plus frappantes de l'Évangile : «Jérusalem! Jérusalem! Que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes!» Bèze donc écrit au ministre bâlois Jacques Grynaeus, avec lequel il entretenait une correspondance intime:

«Aujourd'hui, jour de saint Jean-Baptiste, et 77® anniversaire de ma naissance, ma vieille servante m'a annoncé à mon réveil qu'une poule que nous avions crue perdue depuis qu'elle avait été achetée, il n'y a qu'un mois, a re|:)aru tout à coup dans la basse-cour, avec une escorte de quinze beaux poussins. Vous voyez par ce détail familier comme j'en use sans façon avec vous. J'ai rendu grâces de cet accroissement de richesses à l'Auteur de tout bien, et j'y ai vu, vous le dirai-je? — sans pour cela me croire coupable de superstition — le présage de quelque faveur spéciale... J'ai même composé à ce sujet une épigramme, et je vous l'envoie, afin de ne pas vous laisser étranger à ces légers délassements de mon esprit.

Une poule achetée au prix de dix sols,

Me donne en un mois quinze petits poulets.

Et moi, ô Christ plein de bénignité, quels fruits t'ai-je donnés

Pendant les soixante-dix-sept années que j'ai vécues jusqu'à ce

jour?

Et pourtant, quel tribut ne devait pas te rapporter ce champ Que tu as payé si cher, et cultivé de tes mains depuis un si long

temps.

r.HAF. II. — DÉTAILS. 151

Celle àine, hélas! dégénérée, mais non à ce poiiil

De renier son divin Auteur et sa célesle origine!...

Pardonne, Seigneur, et accorde une seule grAce à mon humble

prière :

Sois pour moi comme la poule, et que je sois comme un de tes

poussins ' !

24 juin 1Ô95.

Voire ami ,

Th. de Bèze.

Si les chefs mêmes de la Réforme savaient se laisser aller à un charmant badinage, à plus forte raison les simples lidèles ne permettaient-ils pas à leur foi d'étouffer, en eux, ce hesoin d'innocente gaîté que Dieu a mis dans le cœur de tout homme. Ils ne furent point maussades; seulement ils prirent la vie au sérieux. Capables de s'abandonner à la joie la plus franche, ils se laissaient plus volontiers encore enlraîner à d'héroïques dévouements.

Lors de la peste, par exemple, qui désola Genève en 1543, Calvin se présenta avec les autres ministres pour visiter les pestiférés; on s'y opposa «pour ce que l'on en avait faute pour l'ÉgUse». Pendant son séjour à Bàle, quand rien ne l'y obligeait que l'humanité, il alla assister un malheureux pestiféré à son agonie". is-Dans ses regards, dit M. Guizot, à la fois graves et passionnés, se révélaient cette conviction qui ne lient nul compte de la vie et cette ardeur qui la consume.»

Le dévouement de M'"^ l'amirale est connu. Un cour-

1. Bulletin, t. III, p. 146, traduction de M. Cil. Read. Le dernier vers surtout est charmant:

Sis (jfillina mifii , sim tiln piillus ego.

'1. Irnitre protpstanle , t. II! , article Calvin.

152 ir PARTIE. — LA VIE DES IILGUENOTS.

rier franchit le seuil de la tente de l'amiral occupé devant Chartres. Ce courrier arrivait d'Orléans; il apportait des nouvelles de l'épouse de Coligny. Coligny partit avec les deux meilleurs médecins de l'armée. Il trouva sa femme dans un état désespéré; elle touchait à l'agonie. Cette noble Charlotte de Laval avait tenu parole; selon ses promesses, elle avait soigné et consolé les soldats blessés. Elle avait élu domicile dans les hôpitaux militaires d'Orléans, résisté à ses amis, passé chaque malin et chaque soir des heures périlleuses dans ces lieux empestés, affronté tous les dégoûts et bravé le mauvais air, sans souci d'elle-même. Elle qui, au début des guerres civiles, avait conseillé l'héroïsme à Coligny, elle avait choisi le martyre. Atteinte à son poste, au milieu de la contagion des hôpitaux, elle allait succomber sur ce champ de bataille de la charité.

Coligny fut profondément ému au chevet de cette chère malade. Il l'embrassa saintement. Il la servit comme une garde. Il seconda les veilleuses, les médecins. «M""® l'amirale se ranima tout à coup des ombres du sépulcre où elle entrait et reconnut son mari. Elle se redressa sur son séant, et, joignant les mains: «Seigneur, dit-elle, je vous «remercie de deux choses: l'une, que vous me permettiez «de mourir pour vous, pour votre nom, après avoir assisté «les soldats de votre droite; l'autre, que vous m'accordiez «cette douceur de voir encore M. l'amiral à ce moment su- «prême!» Coligny, dominant son attendrissement, replaça sur l'oreiller cette tête subhme embellie par tant de pressentiments divins et par une si forte certitude de l'immortalité. Il ne quitta plus sa femme bien-aimée et vénérée. Il reçut son dernier soupir et lui ferma les yeux. La douleur de l'amiral fut intense et mêlée de prières. Quand il eut réglé et accompli les funérailles, il pressa ses enfants contre sa poitrine, leur parla de leur mère avec effusion, les re-

CHAH. ir. — DÉTAILS. 153

conmininla tous et cliacui» n leurs maîtres et reprit le cliemin de Cliarires' f<

Voilà les transformations opérées dans le cœur des Inigueiiols par leur foi intense.

Le huguenot, on peut s'y attendre, imprime à tout le sceau de son caractère. La poésie huguenote, l'art huguenot ont leur cachet particulier. C'est à tort qu'on a leproché au protestantisme français la défaveur des Muses. Pendant des années troublées par des guerres cruelles, il a produit Aneau, Certon, qui ne sont pas sans mérite dans la poésie légère, puis d'Aubigné, du Bartas, et, parmi les artistes, Delaulne, du Cerceau, Jean Cousin, Jean Goujon, Goudimel, Palissy. Il est vrai que toute poésie ne s'accorde pas avec le génie de la Réforme. On en a fait la juste remarque: la Réforme refuse de sacrifier à la beauté le bien, son premier amour; une telle indulgence serait coupable à ses yeux, et lui en faire un reproche, c'est l'accuser de ce qui fait sa gloire. Elle restreint en quelque sorte le domaine de la poésie. Mais si la véritable poésie est dans un étroit rapport avec le fond de l'âme humaine, si l'inspiration, seule digne de ce nojn, jaillit des sources de la foi, il faut louer la Réforme d'avoir préféré, à l'art pour l'art, l'art pour le bien et la vérité *.

Les idées bibliques paraissent partout dans les œuvres d'art issues du protestantisme.

Jeanne d'Albret, dans ses courts moments de loisir, se livrait à ces ingénieuses compositions en tapisserie dont quelques historiens ont parlé. On cite, entre autres, un de ses ouvrages qui devait être un vrai chef-d'œuvre en ce genre. Nous en emprunterons la description au Père Ga-

1. Dargaiid , Histoire de in fi/,rrfr ri-/ir/iri/xf i tr. , t. H.

Page 1